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Max Obione

Monsieur
Bovary

ou L’épreuve par neuf

Nouvelle

Collection Noire Soeur

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L’amour, croyait-elle, devait arriver tout à coup, avec de grands éclats et des fulgurations, ouragan des cieux qui tombe sur la vie, la bouleverse, arrache les volontés comme les feuilles et emporte à l’abîme le cœur entier.

 

Gustave Flaubert

Madame Bovary

 

Quand Marcel Bovary décrocha son fusil, on eut dit que sa vie était en jeu. On sut plus tard que le gibier portait des escarpins Prada.

Il enfila cinq cartouches de chevrotines dans le magasin du fusil, actionna la pompe. Il grommelait indistinctement, sa moustache frémissait, ses yeux fixes étaient ceux d'un fou. Pas le temps de mettre sa casquette. La R16 démarra en trombe aspergeant le parterre de pétunias d'une gerbe de gravillons.

— Ah ! C'est que tu veux plaquer Marcel, ma salope !

Il répétait, répétait cette phrase en serrant les dents, substituant vache à salope, et réciproquement. Il frappait le volant de sa main droite avec rage. Parfois il redressait l'arme calée contre le siège passager que sa conduite brusque chahutait.

[…]

Depuis qu'il avait été débauché de Renault Sandouville, Marcel s'emmerdait avec fermeté. Maudire en permanence les émirs qui avaient causé le premier choc pétrolier ne pouvait suffire à remplir son existence. Le matin, il passait des heures au lit, attifé du T-shirt « Giscard a la barre »{1} qu'il ne quittait jamais, grillant des clopes, sifflant des Kronenbourg. Dépouiller Paris Turf, l'oreille dans le poste de radio pour recueillir les pronostics de Maurice Bernardet, ceux de dernière heure, préparer ses paris et ses mises, poinçonner ses tickets au bar PMU, cocher des grilles de Loto, lire les petites annonces de Paris Normandie, ainsi Marcel trompait-il son ennui avant de rejoindre ses amis à l'apéro.

Tandis que son mari se prélassait et arrondissait sa bedaine, sa femme Mireille sillonnait le grand ouest au volant de sa 4L pour placer des drogues à bestiaux. Son produit miracle était un abortif puissant dont le mérite évitait aux vétérinaires de plonger le bras dans la matrice des vaches pour y découper in utero leur veau mort-né. Elle visitait ses « bouchers », selon Marcel. Celui-ci prétendait qu'ils aimaient enfoncer leur membre supérieur dans le cul de ces « tréteaux à pis ». Ainsi expliquait-il les faibles ventes du Vacadon. Mireille se rattrapait en fourguant directement aux éleveurs un liquide à pulvériser sur les litières de paille sèche afin que les bébêtes en stabulation ne souffrissent point de bronchites asthmatiformes. Ce produit de son invention d'étudiante en pharmacie défroquée était d'un bon rapport. Ayant abandonné ses études lorsqu'elle s'était amourachée de Marcel, elle avait mis ses connaissances en application pour inventer ce Broncodal. Les vétérinaires se gaussaient et évoquaient une escroquerie, toujours est-il que les paysans en achetaient des bidons de vingt litres à diluer.

[…]

Quand on apprit que le manoir de Manhouville avait été acquis par une certaine Cordélia de Fürst, marquise de son état, les gens du bourg levèrent les sourcils. « D'où ce qu'elle peut bien venir, c'te fille-là ? » Bien des remarques peu amènes furent ainsi proférées par des personnes qui prétendaient tenir de source sûre des informations désastreuses. Rendez-vous compte, la marquise passe en trombe au volant de sa Jaguar  —