L’ONCLE GUSTAVE
TOUT est parti de l’oncle Gustave.
Tout : je veux dire ma passion pour la chanson, mon métier, les voyages, les connaissances et les amis que je me suis faits sur quelques continents… tout ce qui est ma vie. Tiens, peut-être même la rencontre avec mon amoureuse…
Que les choses soient claires : pour lui, qui était mécanicien de précision, chanteur n’était pas un métier. N’étaient dignes, à son avis, de porter ce noble nom que les besognes dans lesquelles on se salissait les mains. Noircir des feuilles vierges, gratouiller une guitare en donnant de la voix, cela ne pouvait être qu’un passe-temps, qu’un vague violon d’Ingres.
On demeurait à Sainte-Croix, dans le Jura vaudois. La plus grande partie de la famille occupait une grosse bâtisse carrée au crépi jaune, pleine de vie et de rires, dans le bas du village : cinq cousins, quatre oncles et tantes, mon père, ma mère, mon frère, et la grand-mère Louise Hösli, sourde comme un pot, qui ne mettait jamais le nez dehors.
Gustave Sueur et sa femme Élisa, la sœur de ma mère, habitaient à deux pas, au bord de la grande route qui descend vers la plaine. Ils avaient deux garçons et une fille.
Deux autres fils de Louise étaient logés dans le centre du village, dans ce que l’on nommait « la maison d’en-haut ». L’oncle Marcel avait épousé la tante Léa, une forte femme qui lui avait donné une fille. Quant à l’oncle Georges, amoureux jusqu’à sa toute fin de la dodue tante Rose, il n’avait pas eu d’enfants.
Quand on parlait de nous, et bien qu’il y eût aussi dans le clan des Sueur et des Bühler, on disait : « les Hösli ».
J’étais de loin le plus jeune des onze cousins et cousines, donc le chouchou de la famille.
On était unis. On chantait.
Toutes les occasions étaient bonnes !
Au cours d’une balade en forêt, après un feu et un pique-nique dans les pâturages, sur le chemin qui nous ramenait vers le village, on chantait. À la fin d’un repas dans la grande chambre de l’oncle Charles, tante Églantine sortait sa mandoline et interprétait son morceau de bravoure, et tout le monde reprenait avec elle, en chœur : « Nuit de Chine, nuit câline, nuit d’amour. » Pour les grandes occasions, l’anniversaire de la grand-mère ou le mariage d’un cousin, on préparait des « productions », on se déguisait pour interpréter « La Java des Gaulois » ou « Madame la Marquise » ou « La Marie-Joseph »…
Chacun avait sa chanson.
Mon père, Otto, c’était « Le Chénéral Nobile » – il a jusqu’au bout gardé son accent biennois : « Et couand’y a plus d’benzine, il pissa nel motore ! » L’oncle Marcel fumait sa pipe et parlait peu. Certains soirs pourtant, les pousse-café aidant, on parvenait à lui extorquer : « Ma Tonkiki, ma Tonkiki, ma Tonkinoise… » Le cousin Marcel, lui, avait une voix dorée, de ténor. Il chantait la bouche ronde et les lèvres un peu portées vers l’avant : « Nous marchons dans la nuit profonde, La main dans la main… »
La base du répertoire, c’était les vieilles rengaines de montagne, et les airs populaires venus du fond de l’âge. Mais on ne se cantonnait pas à cela : les chansons de soldats – on sortait de la guerre –, les scies, les bringues, les ritournelles, le répertoire de Trenet ou des Compagnons de la Chanson, « Le Prisonnier de la Tour », « Mademoiselle de Paris » et « Le Petit Vin blanc », tout y passait. Certains hommes improvisaient une partie de basse, d’autres inventaient le baryton, les dames chantaient à la tierce… C’était beau et l’on était heureux.
Charles, l’aîné des six enfants de Louise, petit, sec, derrière ses lunettes, restait en retrait, à écouter, un petit sourire au coin des lèvres… Attendez… Il me semble pourtant le revoir dans de très vieilles fins de soirée, les coudes collés au corps, les épaules agitées en rythme… Oui ! j’entends maintenant sa voix, un peu fausse… et les paroles – qui devaient avoir une connotation grivoise, puisque les femmes pouffaient doucement tandis que les messieurs se lançaient des œillades complices – disaient : « Y a du persil dans mon jardin, Du salsifis, du romarin… »
Gustave n’avait pas sa chanson, non. Lui, c’était la mémoire, lui connaissait tout ! D’un bout à l’autre, sans hésiter, tous les couplets, tous les refrains !
Quand nous marchions en famille, plus massif que ses beaux-frères Hösli, dégageant une impression de grande force, il était toujours devant. Le décrire ?… J’avais appris au collège le poème de José Maria de Heredia, « Les Éléphants ». Ce texte avait immédiatement, pour moi, évoqué mon oncle : « Sa tête est comme un roc, et l’arc de son échine Se voûte puissamment à ses moindres efforts… » Et plus loin, c’était nous, qui allions derrière : « Les éléphants rugueux… suivent leur patriarche. »
C’est à ce patriarche que je dois la chanson.