L’ATELIER
LA porte se trouve en haut d’un petit perron, sur l’arrière de la bâtisse. La première fois qu’il m’y avait invité, Bichet m’avait dit :
— Tu ne peux pas te tromper : c’est après le pont du chemin de fer, une grande maison grise, de style vaguement vénitien. Il y a un parc autour, de grands sapins…
Je ne suis pas encore sorti de ma voiture, que mon ami paraît déjà sur le seuil, bras ouverts. À croire qu’il guettait mon arrivée, derrière ses grandes baies vitrées.
— Entre donc ! Quel plaisir de te voir !
L’accent est évidemment franc-comtois. Un large sourire illumine le visage bronzé. La bouche est comme coupée au couteau, les cheveux blancs et lisses coiffent le front haut. Au-dessus des pommettes bien marquées pétillent les yeux malicieux.
Il pénètre le premier dans l’atelier, m’invite à le suivre en répétant :
— Quel plaisir de te voir !
Le pas vif est celui d’un jeune homme, à peine si les épaules sont voûtées.
Un escalier en colimaçon se perd vers l’étage supérieur. Sur des meubles de bois clair, des statuettes, des gravures, des fossiles, des coquillages, ramenés de partout, de pays magiques. Aux murs, des œuvres de Pierre, anciennes ou récentes. Ici, quelques lithographies entourent une huile de grandes dimensions, superbe, représentant bien sûr un paysage du Jura : arrière-automne sur des crêtes longues, forêts mauves et brunes sous un ciel pâle. Là, c’est une coulée de lave écarlate sur un capharnaüm de roches noires. Contre un pilier, un autoportrait, vieux d’une trentaine d’années : on le croirait fait d’hier, tant l’expression est restée la même à travers les années. Des rouleaux de papier recouvrent une antique presse en fonte. Sur une vaste table, deux palettes maculées de taches de peinture durcie : les couleurs de Bichet, le blanc bleuté de la neige, le marron et le gris des troncs dépouillés. Dans des pots de terre cuite, des fagots de pinceaux, du plus long au plus court.
En plus de cette profusion d’objets posés sagement, comme assoupis, il y a toujours, sur un chevalet, une toile en cours de travail. Aujourd’hui, c’est une troupe de sapins sombres qui monte à l’assaut des falaises du Mont-d’Or, dont la longue mâchoire va mordre quelques nuages, à peine esquissés.
Luminosité, propreté impeccable de la pièce, il se dégage de cet endroit une impression de grande sérénité…
Ce vaste espace, domaine du peintre, occupe deux niveaux, séparés par une marche. Bichet marque un temps, avant de passer dans la seconde partie de l’atelier :
— Alors, quels sont tes projets ? Des voyages en vue ?
Si j’ai un regret, c’est bien celui d’avoir connu Pierre trop tard, de n’avoir pas pu le suivre à l’un des bouts du monde, à l’époque où il trottait sur tous les volcans de la planète…
Il m’entraîne dans un coin de la pièce, me désigne une chaise, s’installe sur une autre, en face :
— Tu as écrit de nouvelles chansons ?
Parmi toutes ses qualités, Bichet possède celle d’être d’un commerce agréable. Et quel bonheur, pour quelqu’un de taciturne, comme moi : il suffit de fournir une brève réponse à ses questions, puis de le lancer dans la jungle de ses souvenirs. Alors, il n’y a plus qu’à se laisser emporter, par la magie de son verbe, sur l’Etna, au Japon, en Érythrée ! Et les heures coulent sans qu’on s’en aperçoive.