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À Edmond Picard.

Départ
 La mer choque ses blocs de flots contre les rocs
 Et les granits du quai, la mer spumante
 Et ruisselante & détonnante en la tourmente
 De ses houles montantes.
 Les baraques & les hangars comme arrachés ;
 Et les grands ponts noués de fer et cravachés
 De vent ; les ponts, les baraques, les gares
 Et les feux étagés des fanaux & des phares
 Oscillent aux cyclones
 Avec leurs toits, leurs tours & leurs colonnes.
 Et ses hauts mats craquants & ses voiles claquantes,
 Mon navire d’à travers tout casse ses ancres,
 Et, cap sur le zénith,
 Il hennit de toute sa tête
 Vers la tempête.
 Et part, bête d’éclairs, parmi la mer.
 Dites, vers quel inconnu fou
 Et vers quels somnambuliques réveils
 Et vers quels au-delà & vers quels n’importe où
 Convulsionnaires soleils ?
 Vers quelles démences & quels effrois
 Et quels écueils, cabrés en palefrois,
 Vers quel cassement d’or
 De proue & de sabord,
 Dites, vers quels mirages & quel rire
 S’en part le mors aux dents de mon navire,
 Bête d’éclairs parmi la mer ?
 Tandis qu’hélas celle qui fut ma raison,
 La main tendant ses pâles lampadaires,
 Le regarde cingler à l’horizon,
 Du haut de grands débarcadères.
Un soir
 Des yeux de pierre & des bouches désertes
 Taisent immensément les mystères inertes
 De ce minuit, dallé d’ennui.
 En des cirques d’éther & d’or, feules & feules
 Les constellations tournent comme les meules
 De ce minuit, dallé d’ennui.
 Des monuments silencieux & des étages
 Se devinent par au-delà des grands nuages
 De ce minuit, dallé d’ennui.
 Sais-je ? Sait-on ? Quels imminents sépulcres sombres,
 Scellés de fer, vont éclater parmi les ombres
 De ce minuit, dallé d’ennui.
 Quels pas sonnant la mort & quelles cohortes
 Viendront casser l’éternité des heures mortes
 De ce minuit, dallé d’ennui,
 Et clore, à tout jamais, ces yeux de pierre,
 Cristaux mystérieux & ors, dans la paupière
 De ce minuit, dallé d’ennui.
Les lois
 Un paysage noir, ligné d’architectures
 Qui découpent l’éternité,
 De leurs parallèles & fatales structures,
 Impose à mes yeux clos son immobilité.
 Murs de Justice & tours de Sapience,
 Toute l’humanité, qui s’est dardée en lois,
 Se définit en ces rectilignes effrois
 De souverain granit & de lourde science.
 L’orgueil des blocs de bronze & des plaques d’airain,
 Brutal & solennel de haut en bas, décide :
 Ce qu’il faut de justice & de bonheur serein
 À tout cerveau, docte & placide.
 Indestructible & clair, peréternel & froid,
 Plus haut que tout sommet arquant sa vastitude,
 Le dôme immensément lève la certitude :
 La tour de l’Évidence & le glaive du Droit.
 Et c’est au fond d’un soir de cataclysme,
 Où des couchants de rocs écrasent des soleils,
 Que ces piliers & ces beffrois du dogmatisme,
 Sous un ciel d’encre & d’or semblent tenir conseil.
 Sans voir si l’œil de leur Dieu vague, ouvert la nuit,
 Et vers lequel s’en va l’élan du monument,
 Ne s’est point refermé lui-même au firmament,
 Par usure peut-être – ou peut-être d’ennui.