
un roman
de
NIGEL PATTEN
Traduit de l’anglais par l’auteur avec la
collaboration de Giovanni Coray
Titre original: THE HOUNDS OF SAMARIA.

Strategic Book Publishing and Rights Co.
E-book edition © 2013
Print edition © 2013 - ISBN: 978-1-62857-512-5
All rights reserved—NIGEL PATTEN
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ISBN: 978-1-62857-809-6
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Par le même auteur en anglais:
THE WINTER SHOULD PASS, UNDER TABLE
MOUNTAIN, THE TIDE OF DESTINY, AN
INCOMPATIBLE PASSION (aussi en français)
«Le subconscient n’est pas simplement une sorte de répertoire de mémoires profondément ancrées et de désirs ataviques, mais des forces qui peuvent, sous certaines conditions, se manifester dans le monde physique avec une puissance au-delà de tout ce que l’esprit conscient peut éveiller.»
Phoebe Payne: Man’s Latent Powers.
“Quand les gens se libèrent des opérations mentales liées à leur vie éveillée, une capacité vitale de transférer de l’information d’une personne à une autre peut s’exprimer librement en rêves.»
Elizabeth Lloyd Mayor: Extraordinary Knowing.
«Nous avons tous la capacité potentielle de décrire et d’éprouver des événements et des lieux qui passent inaperçus par la perception simple.»
Russel Targ: Limitless Mind
«Nous possédons tous un don de la magie.
Heureusement nous l’ignorons.»
Colin Wilson: The Occult.
Sources
Prologue: Octobre 1996
Juillet 1940: Vassilis Iatros
Mai 1941: Georges Ghikas
Mai 1941: Vassilis Iatros
Aout 1941: Georges Ghikas
Fevrier 1942: Vassilis Iatros
Octobre 1941: Georges Ghikas
Fevrier 1942: Vassilis Iatros
Avril 1942: Georges Ghikas
Juin 1942: Vassilis Iatros
Fevrier 1943: Georges Ghikas
Mai 1943: Vassilis Iatros
Juin 1943: Georges Ghikas
Epilogue: Octobre 1996
Les événements décrits dans cette histoire sont historiques, j’ai simplement déplacé les lieux et remplacé les acteurs par les personnages fictifs. Pour certains détails sur l’occupation de la Crète je me suis servi de trois ouvrages: The Cretan Runner de George Psychoundakis, The Cretan Resistance de Nikos Kokonas, Drama of Death in a Minoan Temple de Yannis Sakellarakis.
Pour information sur la perception extra-sensorielle (ESP) j’ai consulté quatre oeuvres:Limitless Mind de Russel Targ, Extraordinary Knowing de Elizabeth Lloyd Mayor, An Experiment with Time de J.W.Dunne et The Occult de Colin Wilson.
Ce conte insolite est le fruit d’une rencontre fortuite dans une cabane de montagne en Suisse. J’ai saisi l’occasion d’emprunter les expériences de son héros, un droit qu’un écrivain peut s’accorder de temps en temps. J’ai la conviction que l’histoire que je vais vous raconter a réellement eu lieu, bien qu’il y a tellement longtemps, pendant la Deuxième Guerre Mondiale. Un érudit, dont j’ai oublié le nom, prétendait que celui qui s’identifie avec ses propres croyances est probablement déséquilibré. Alors, je vous laisse le soin de tirer vos propres conclusions. Personnellement j’ai toujours été attiré par un degré raisonnable de déséquilibre.
J’ai croisé Georges Ghikas sur un chemin de montagne en Valais. A cette époque j’avais l’habitude de passer plusieurs semaines par an quelque part dans les Alpes, me livrant à ma manie des longues randonnées. Il parait que l’altitude peut agir sur l’âme comme un baume thérapeutique. Je n’irai pas jusqu’à prétendre que j’étais à la recherche du salut en levant mes yeux vers les collines, mais ces ballades alpestres tenaient mes crises d’asthme bien britanniques à distance et me procuraient une pause pour réflexion entre deux livres.
A mi-parcours vers une cabane au-dessus du Val Ferret, Georges commença à me rejoindre. Avec surprise je me suis rendu compte qu’il marchait plus vite que moi, du pas régulier et mesuré d’un montagnard né. Je le pris pour un guide en congé ou pour le gardien de cabane, bien que la saison fût finie avec le premier givre, avant-coureur du long hiver, quand les huttes hibernent sous les congères amoncelées par le vent du nord.
Nous échangeâmes quelques mots de salutation et Georges me dépassa, mais j’ai pu constater en le regardant de près, qu’il avait probablement 70 ans, les cheveux uniformément blancs, le visage brûlé par le soleil. Je suivis sa grande silhouette découpée contre la masse fracturée du glacier de l’A Neuve. Plus haut se dressait l’arête sommitale de la Tour Noire, partiellement obscurcie par des paquets de nuages foisonnants.
Je repris le chemin, captivé par la merveilleuse beauté de ces pentes abruptes et caillouteuses, qui dégringolaient vertigineusement jusqu’au velours vert de la vallée, parsemée de minuscules chalets sur chaque rive du torrent bouillonnant.
Enfin j’atteignis la cabane, perchée sur un éperon rocheux et accessible seulement après une montée pénible par une fissure équipée d’une chaine. Sur les pavés de la terrasse mon compagnon de marche coupait du bois pour le poêle. Dans un français hésitant je proposai de lui prêter main forte et il me répondit immédiatement en anglais, avec peut-être un indéfinissable léger accent.
«Vous êtes assez loin de la maison,». Il fit un grand sourire.
«Au contraire. Je suis presque chez moi. J’ai des cousins suisses à Martigny. Mon grand-père grec a quitté la Crète pour l’Angleterre en 1896. Il a rencontré et épousé une jeune fille suisse un an plus tard. Dans ma famille nous parlons un mélange déroutant d’anglais, grec et français.»
«Ce qui explique pourquoi vous êtes si à l’aise à la montagne. L’héritage métissé de la Grèce et la Suisse». Nous allumâmes un feu dans le lourd poêle en fonte. Au début il fumait abominablement et nous fûmes obligés d’ouvrir toutes les fenêtres. Le soleil sombra derrière l’arête de la Tour Noire, mais là-bas vers l’est le Grand Combin se dressait, rose et baigné de soleil encore sous un plumet de nuages brumeux. A nos pieds, les lacets du sentier disparaissaient dans une ombre de plus en plus profonde et vide. Il n’y aurait plus de visiteurs à cette heure tardive.
Nous trouvâmes deux bougies un peu aplaties, qui grésillaient sporadiquement mais nous donnaient juste assez de lumière pour pouvoir surveiller l’eau chaude, et tirâmes un banc en bois devant la gueule ouverte du poêle. Georges soupira.
«Quand tu seras vieux et grisonnant et assoupi devant le feu,» déclama-t-il. «J’ai enseigné la littérature anglaise pendant quarante ans. Et le grec, pour les rares fous qui voulaient l’apprendre.» J’essayais à nouveau de deviner son âge. La vivacité de sa démarche m’avait trompé. La lumière blafarde des bougies soulignait les nombreuses rides sur son visage basané. Seuls ses yeux bleus possédaient encore un remarquable air juvénile. A quelques centimètres de nos jambes les bûches de sapin sec pétillaient et crachaient des étincelles sur les dalles crasseuses. Le conduit de la cheminée sifflait de chaleur. Enfin l’eau pour le thé se mit à bouillir dans la gamelle en étain blanc bossué.
Une demi-heure plus tard nous étions assis l’un en face de l’autre à la vielle table en bois usé pour partager un simple souper fait de potage, saucisson et lentilles. Je découvris que le grand-père de Georges était parti de la Crète à l’âge de quinze ans pendant le soulèvement contre les turcs à Chania. Des milliers de crétois se sont réfugiés sur des vaisseaux de guerre anglais à l’ancre dans la rade. Arrivé en Angleterre, il a épousé une jeune fille de Martigny, domestique dans une grande maison bourgeoise. A cette époque beaucoup de jeunes filles suisses partaient un an ou deux à l’étranger pour apprendre une autre langue. Le couple réussit à ouvrir une petite épicerie où ils vendaient des spécialités grecques avec un tel succès qu’à l’âge de huit ans Georges fut envoyé dans un internat assez huppé.
Nous nous assîmes sans parler, écoutant le vent qui secouait le revêtement en tôle du toit. Par la fenêtre entrouverte on entendait le grondement sourd des torrents qui descendaient des glaciers invisibles. De temps en temps des craves atterrissaient sur le toit et grattaient la tôle avec leurs serres. Ils se carraient d’un pas mesuré le long du faîte en poussant des cris inquiétants. Le vent fouettait les murs et faisait crépiter le feu dans le poêle.
«J’imagine que vous ne croyez pas aux fantômes,» dit subitement Georges.
«Je suis ouvert à tout. Convainquez-moi.» L’expérience d’une vie m’a appris que si on veut comprendre il ne faut pas résister. George se frotta les yeux, comme s’il essayait de remonter le temps.
«J’ai connu un fantôme,» déclara-t-il. «Oh, je suppose qu’elle n’était pas vraiment un fantôme. Plutôt une revenante. Je me demande encore aujourd’hui dans quelle mesure elle a existé. C’est si loin maintenant. 1941. Sur la côte sud de la Crète. A un moment où le temps s’arrêta. Il paraît qu’on ne peut jamais découvrir le nouveau si on est encombré par le passé. Mais si ce passé est encore vivant, plus vivant que le nouveau. Où va-t-on?» George parlait à lui-même. Je n’aurais pas le moyen de le suivre dans un monde que je soupçonnais au-delà de mes croyances conventionnelles.
A cause de ses origines grecques, au début de la guerre George fut enrôlé dans la force expéditionnaire britannique envoyée à Athènes en conformité avec le traité de 1939 garantissant les frontières de la Grèce. Il avait alors 19 ans et suivait des études de première année à l’Université de Londres.
Georges remit du bois dans le poêle, approcha le banc plus encore et raconta la suite.
«Peu de temps après l’invasion allemande de la Crète, je me suis trouvé dans les montagnes du sud-ouest, essayant d’établir un minimum de cohésion parmi les clans livrés à une anarchie bien enracinée. Nous voulions coordonner et consolider la résistance. Personne ne doutait que tôt ou tard nous reviendrions pour botter les allemands dehors. Je suis vite tombé amoureux des montagnes crétoises. Je me souviens d’avoir eu l’étrange idée que si on s’entourait de beauté, on devrait inévitablement s’embellir. Pas physiquement, bien sûr, mais l’âme pourrait acquérir la sérénité des sommets parsemés de pins qui surplombent la mer de Lybie, quand le vent du nord, le meltème, mettent en furie la mer avec ses rafales tournoyantes, si féroce que même les pécheurs les plus aguerris n’osent pas prendre le large. Je me suis rendu compte que je cherchais quelque chose. Cependant, je savais que si on cherche quelque chose trop ardemment, on ne trouvera que le reflet de nos désirs, mais pas le véritable objet de nos recherches.
Bref, pendant l’été de 1939, encore en Angleterre, j’avais commencé à rêver. Pas des cauchemars. Seulement la récurrence inlassable du rêve, nuit après nuit, ressemblait à un cauchemar. Pendant cinq mois mon sommeil était hanté par le même rêve d’une jeune fille. Aussi énigmatique que le rêve, je ne la reconnaissais pas, je ne l’avais jamais vue, jamais connue. Pas plus de 14 ans, les boucles serrées de ses courts cheveux noirs encadraient un visage espiègle et provocateur. Des dents d’un blanc brillant se détachaient sur la peau basanée et elle dansait, une étrange danse où elle sautait et tressaillait comme les grues pendant la parade nuptiale. Dans ses cheveux elle portait une couronne de fleurs subtilement tissée. Sur le front une sorte de miroir comme la face brillante de la lune. Jeté sur l’épaule gauche, une mante noire descendait jusqu’à sa hanche droite. Elle était fixée par un noeud, comme l’ombon en cuivre d’un ancien bouclier. Son sein droit était exposé et la mante tombait dans une profusion de plis au-dessous du genou. Le bord de la mante était brodé d’étoiles étincelantes. Entre ses seins une pleine lune dardait ses rayons éblouissants. Elle tenait une crécelle en bronze dans sa main droite, le bord étriqué et courbé comme le fourreau d’une épée. De la main gauche pendait un disque en forme de bateau et sur la manche un aspic, sa gorge enflée, s’apprêtait à frapper.» Georges soupira et me lança un sourire désolé.
«Après toutes ces années, j’ai encore chaque détail dans la tête.» Il poussa un petit grognement triste. De mon côté, je me demandais si ce rêve peu probable n’était rien de plus que le produit d’une obsession freudienne pour des écolières adolescentes. La suite de son histoire m’obligea de penser autrement. Je sirotais mon thé brulant et toussais, comme si ce bruit pouvait étouffer mes pensées si peu bienveillantes.
«Et vous n’aviez vraiment aucune idée qui elle était?»
Il répondit laconiquement «Pas à ce moment-là»
«On dirait un excellent sujet pour un roman,» Je n’étais pas tout à fait sans arrière-pensée. Il mordit à l’hameçon.
«Vous êtes un écrivain?» J’acquiesçais d’un signe de tête. Le feu dans le fourneau avait baissé, réduit à un tas de cendres et de braises rougeoyantes. Un froid inattendu envahit la pièce. Nous mîmes nos vestes et sortîmes sur la terrasse devant la cabane. La pleine lune, obscurcie de temps en temps par des nuages traînants, planait sur les sommets endormis. Les torrents et cascades glaciers s’étaient tus avec le gel nocturne. Nous nous assîmes sur le bas mur, les jambes ballantes, émerveillés par l’immensité silencieuse de la nuit. Presqu’avec regret je me rendis compte que Georges avait repris son histoire.
«J’essayais de situer le lieu du rêve. Où dansait-elle, ma fée énigmatique? Chaque matin je m’entraînais à reconstruire les fragments. Toujours le même paysage: la sortie d’une profonde gorge, obstruée par des palmiers et des joncs. J’entendais le grondement ininterrompu des vagues sur un lointain récif. Il y avait un ruisseau aussi. Il coulait tranquillement parmi des gros blocs de pierre blanche et lisse.»
«On dirait le paradis,» dis-je. Georges hocha la tête.
«Ou le Jardin d’Eden» proposa-t-il. «Je n’aurais pas été étonné si Eve était sortie des roseaux pour m’offrir une pomme.» Pour la première fois il gloussait de gaieté et j’ai eu l’impression qu’il ne riait pas très souvent.
«Vous n’avez rien entrepris pour chercher une explication du rêve?».
Il protesta «Mais si. J’ai trouvé l’adresse d’un médium dans le Bayswater, un drôle de pierrot, maigre comme un clou. Je m’installai en face de lui à son bureau. Il me fit signe de ne rien dire et se mit à gribouiller quelque chose sur un bout de papier. De temps en temps il levait la tête pour me regarder. Enfin il glissa la feuille vers moi. ‘Voilà votre problème, n’est-ce pas?’ dit-il. Il n’était pas artiste, mais il avait réussi le portrait très fidèle de ma danseuse espiègle.» Je cherchais quelque chose à dire. Personnellement j’aurais au moins demandé une explication. Je me rappelais que Georges m’avait dit au début qu’il avait connu un fantôme, pas seulement vu un fantôme. L’idée d’un éventuel livre commençait à travailler mon imagination.
Nous écoutâmes le vent ébranler la tôle du toit. Les craves sifflaient impérieusement et très loin dans la vallée le sourd grondement du torrent s’éleva, comme un rêve, lui aussi, d’un autre monde, rendu inaccessible par la montagne gelée. George comprit ma question avant que je la lui pose.
«L’explication? Pas vraiment. Il a répété plusieurs fois que l’esprit ne peut avoir d’affinité avec ce qui n’est pas de sa propre origine. Je n’ai pas très bien compris. Mais il m’a dit aussi que si je voulais approfondir cette vérité, je devrais détacher mon esprit de toute croyance, de tout espoir de réussite et toute crainte de l’échec. Pas d’espoir. Pas de crainte. Ensuite, il m’a posé des nouvelles questions et je me suis souvenu de quelques détails qui l’intriguaient. Là où le torrent jaillissait de la gorge parmi les palmiers, il y avait un minuscule belvédère de gravier en forme d’éventail. La fille dansait sur ce replat et derrière elle, un peu caché par les roseaux, il y avait un tas de pierres grossièrement taillées, une sorte d’autel primitif surmonté par deux imposantes cornes vrillées. Le médium se pencha vers moi et fit une large geste avec ses doigts osseux. ‘L’autel à corne. Et cette fille charmante qui danse devant. Sans doute le Dokâna. Le portail du lendemain. Et la danse? Neuf pas et un bond, n’est-ce pas?’ Combien de fois je les avais comptés. Comme l’insomniaque qui compte ses moutons. Alors, il m’expliqua qu’une danse similaire fut exécutée jadis par les prêtresses d’Artémis. La danse représentait des cercles qui s’enroulaient et se déroulaient au centre du labyrinthe. La parade nuptiale des grues. La grue était sacrée à Artémis, vous savez. Bon, je n’avais toujours pas compris grand-chose, mais il paraît que l’univers est composé d’ondes et de vibrations qui flottent à la dérive autour de nous. De rares personnes interceptent ces ondes comme la radio capte des émissions. Selon lui, j’avais capté des ondes magnétiques venant du passé, un passé de trois milles ans ou plus.»
La nuit commençait à se faire très froide et nous retournâmes à la cabane. Nous attisâmes les braises et des flammes bleues léchèrent le dessus du fourneau noir de suie. Les derniers faibles vacillements de la bougie dansaient sur les poutres au plafond.
«Il ne vous a pas indiqué comment vous débarrasser des rêves?». George haussa les épaules et poussa son petit grognement habituel.
«Il m’a dit que je perdrais mon temps si je cherchais une solution au problème, car toute recherche de solution n’est qu’une évasion du vrai problème.» Georges rit. «Je ne savais même pas où était le vrai problème. Enfin, il pensait que quelque chose arriverait pour mettre fin aux rêves. Jusqu’à ce jour, je devrais vivre avec eux.»
«Il avait raison?»
«Oh, oui. Mais c’est une autre histoire. La vraie histoire. Si vous pensez sérieusement qu’il y ait matière pour un roman et si vous vous sentez prêt à veiller la moitié de la nuit…» A vrai dire, je venais de terminer un livre et n’avais aucun projet en tête pour le suivant et quelque chose me disait que Georges et son histoire valaient la peine d’être racontés. Alors, nous avons ressuscité le feu de ses cendres, empilé une quantité de bûches devant le fourneau et, chaudement enveloppé dans une couverture, je m’apprêtais à écouter l’histoire de Georges.
Quatre heures plus tard je me glissais dans mon sac de couchage et m’allongeais sur le dos. The vent gémissait sous l’avance du toit et chaque fois que je fermais les yeux et me retournais pour dormir, je voyais cette fille aux cheveux noirs comme un corbeau qui dansait dans le temple. Curieusement le temple n’était plus une ruine, mais un bâtiment en pierre carré avec des dalles d’ardoise sur le toit. Par la porte ouverte j’aperçus une statue peinte de grandeur naturelle dans la chambre centrale où la fille dansait, dansait, dansait. Neuf pas et un bond. Neuf pas et un bond.
***
Je les ai entendus à nouveau, un son faible mais à ne pas s’y méprendre sur les ailes du vent, qui descend de la montagne dans les profondeurs de la gorge, insidieusement invasif parmi les pins, les érables et les cyprès vert foncés accrochés aux parois, des cyprès sacrés pour Artémis et les morts. Plus tard les chiens dans les fermes à Aredena répondent, là-haut sur les pentes du Mont Kofinas, éclairées par la lune. Ceux qui appartiennent aux bûcherons et charbonniers de Samaria au coeur de la gorge restent soumis et sans voix, serrés dans leurs abris contre les fours. La meute doit se trouver tout près.
Sur la barre de galets qui bord notre plage contre les murs du monastère, le feu de broussailles tremblotant et solitaire, entretenu par Yannis, crépite sous les rafales de vent sortants du défilé étroit. Ils font danser les feuilles plumeuses et les pâles épis allongés des tamaris. Selon sa coutume, Yannis, le travailleur laïc et mon unique compagnon à Roumeli, dort paisiblement parterre à côté du feu. Les touffes de pimprenelle épineuse flambent par à-coup dans l’immensité étoilée de la nuit crétoise. Une pleine lune se glisse furtivement pardessus l’arête noire et découpée des falaises sublimes qui limitent les frontières de la gorge, où coule le ruisseau entre des rochers lisses et blanchis par le soleil. La mer, troublée par la brise nocturne, soupire dans les galets. Seulement la lointaine silhouette estompée de l’île de Gavdós se détache de l’horizon vers le sud.
***
De rares lumières nous montrent le chemin de retour en ville. Nous longeons la côte sud-est de la presque ile dans la nouvelle voiture. Il est seyant que la première voiture à Methana appartienne au médecin. En passant devant la chapelle à Agios Konstantinos, je ne vois pas le vieillard avec son âne dans l’obscurité. Je fais une brusque embardée et nous heurtons le tronc noueux d’un ancien olivier. Maria est projetée en avant. Sa tête traverse le pare-brise, le cou se rompt et elle s’affale sur mes genoux. J’aimais ma femme. Sans elle je suis seul et désarmé.
***
«Vous ne pouvez rien faire pour changer les faits,» remarque vertement l’archimandrite en me contemplant, assis en face à l’immense table en chêne poli. Par la fenêtre le bourdonnement importun des passants dans la rue envahit la pièce comme le geignement de moustiques par une nuit d’insomnie chaude et humide. «Tout ce que vous ferez à présent ne sera qu’une activité de fuite,» poursuit-t-il. Il lit dans mes pensées. Je ne demande pas mieux. «L’église ne doit pas vous servir de béquille, docteur.»
***
Ce soir je ne dors pas non plus, et malgré une peur instinctive des chiens, je sors à pas feutrés de ma cellule et erre sans but jusqu’aux ruines de la chapelle sur la butte qui domine notre anse. Les grillons, abusés par la pleine lune, grésillent obstinément parmi les touffes compactes de pimprenelle. Je traîne mon ombre silencieuse hors des tamaris. Par le labyrinthe de fissures et de ravinées dans les falaises, une mer calme murmure paisiblement et la douce brise de terre transporte la senteur pénétrante de lavande et de sauge. Ne serait-ce pas la paix biblique qui dépasse toute entente?
***
Derrière notre petit village de Trizina, creusé dans le flanc de la colline couverte de genêts, le torrent passe par un étroit défilé. L’eau limpide et transparente s’élance par-dessus une suite de cascades dans la roche striée, vers un bassin profond. Avec les autres garçons du village je me laisse balancer au bout de la corde étripée qui pend d’une solide branche du platane. Nous tombons dans l’eau verte en piaillant de plaisir et trépidation. Même en août, l’eau y reste glaciale, car le soleil d’été ne pénètre guère l’épaisse voûte de feuillage des châtaigniers et platanes.
***
Les rares jours où je puis me permettre de prendre un congé au centre médical, nous grimpons sur les rochers lisses dans le lit du torrent, jusqu’à un rebord abrité du soleil par un bosquet de lauriers rose qui fleurissent toute l’année. Nous observons les tortues vertes avec leurs plastrons marbrés et leurs têtes munies d’un bec. Aucunement inquiétées par notre présence, elles s’affairent entre les racines sinueuses d’un énorme figuier sauvage. Pour Maria ces rares expéditions sont une sorte de pèlerinage qu’elle m’accorde, un retour sentimental à mon enfance, une période de ma vie qui lui est inconnue et mystérieuse. Souvent elle emmène un recueil de poésie. Elle récite au bord du bassin des fragments d’un romantisme révolu: ‘Comment est-ce que je t’aime? Laisse-moi dénombrer les façons.’ Nous existons grâce aux mots et l’état d’âme qu’ils inspirent nous remplit de joie. Ils raniment des sensations ataviques longtemps oubliées.
***
Par chance Yannis ne parle que rarement. À l’aube je le vois quitter son camp d’été – il n’utilise la grotte qu’en hiver ou par temps de fortes pluie – au pied d’un palmier où les feuilles à frondes sèches descendent si bas qu’elles touchent le sable. Il a toujours refusé de dormir dans une des cellules du monastère. Toute la matinée il avance, le dos voûté, entre les rangées d’haricots, son lourd front plissé de concentration. Il est venu avec le poste. Les autorités ecclésiastiques ne m’ont pas permis d’occuper Roumeli seul. Personne ne se souvenait plus quand le dernier moine a quitté le monastère, si longtemps abandonné. Sans doute ce fut lui qui avait griffonné d’une main mal assurée ces mots sur le mur, blanchi à la chaux: ‘Tu ne les entends pas, toi. Mais moi je les entends. Ils me traquent. Il faut que je parte.’ En partie effacés par la pluie, ces mots énigmatiques m’interpellent souvent quand je monte à ma cellule. L’ombre tremblotante de la lampe à l’huile danse sur le mur et les mots m’accompagnent jusqu’à mon lit.