Le Cadeau de Noël

Daniel Abimi

Le Cadeau de Noël

Roman

Un homme d’une stature imposante lui tendait une main amicale. Le crâne chauve, le torse, le ventre et les membres épilés, il était presque nu. Il portait juste une culotte de cycliste en cuir noir. Des petits boutons rouges constellaient ses épaules. Deux dauphins étaient tatoués sur la peau lisse de sa poitrine. À ses côtés, une dame d’une quarantaine d’années s’avança pour lui coller une bise sur les deux joues. Rod était embarrassé et ne savait pas quoi faire de ses mains et de ses yeux. Posée sur des talons stiletto de douze centimètres, la dame était vêtue d’un simple filet aux mailles distendues hors desquelles pointaient des seins abondants. Si Rod ne comprit pas qu’elle se prénommait Nicole, il ne put s’empêcher d’observer que son sexe était rasé.

— Joyeux Noël ! dit-elle en guise de bienvenue.

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Daniel Abimi est né à Lausanne en 1965. Tour à tour veilleur de nuit, chauffeur de taxi, journaliste, délégué du CICR et fonctionnaire, il a lâché le pinard pour le polar. Le Cadeau de Noël est son deuxième roman.

Moins de sang, plus de sperme... À peine remis des tueries du Dernier Échangeur, Michel Rod s’offre son Cadeau de Noël.

À la veille du réveillon, le journaliste barbote au fond de son verre, le père Noël fait jouer les enfants sur ses genoux et une jeune pompiste est abattue dans une station d’essence. Sur les traces de son meurtrier, le flic Serge Mariani va s’enfoncer dans le marigot lausannois. Au fil de l’enquête, on croise une mère de famille nymphomane, une maquerelle sans cœur, un pizzaiolo obèse et un tueur aux nerfs fragiles. En filigrane de l’intrigue, l’auteur nous emmène en balade dans les arrière-boutiques des petits commerçants du sexe.

Pour son deuxième roman, Daniel Abimi nous offre un vrai Noël noir.

Couverture : photographie de Matthieu Gafsou

Daniel Abimi

Le Cadeau de Noël

roman

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À mes amis anonymes
ou alcooliques

Je comprends maintenant pourquoi ma grand-mère
disait que les fêtes de Noël s’étaient bien passées…
Cela ne voulait pas dire qu’elle avait passé de bonnes fêtes.

AVERTISSEMENT

IL VA SANS DIRE QUE SI LES LIEUX MENTIONNÉS DANS CE ROMAN SONT SOUVENT INSPIRÉS, PLUS OU MOINS LIBREMENT, DE LIEUX RÉELS, LES PERSONNAGES, DE MÊME QUE LES FAITS RELATÉS, SONT QUANT À EUX TOTALEMENT FICTIFS. ENFIN, À UNE EXCEPTION PRÈS…

Où comment
le père Noël
prend de la brioche,
se met des sous dans la poche
et les mioches sur les genoux…

LA JEUNE FILLE avait un joli visage ovale. Son œil gauche était grand ouvert et fixait le néon.

Il était 17 heures passées de quelques minutes et il faisait déjà nuit noire. Dehors, la route et les arbres étaient pris par le givre. L’inspecteur Mariani s’agenouilla et concentra son regard sur la jeune fille au joli visage ovale. Il remarqua une mèche de cheveux qui lui couvrait l’œil droit. Il aurait aimé l’écarter, lui dégager la vue, mais il savait aussi que le sang coagulé avait plaqué ses cheveux blonds contre sa peau claire. Il observa encore son cou blanc et les deux veines bleues qui coulaient vers sa poitrine. La fille ne devait pas mesurer plus d’un mètre soixante, même couchée elle avait l’air petite.

Lâchant un long soupir, Mariani décida qu’il l’avait assez vue et se releva.

Il enjamba le cadavre et sortit fumer une cigarette.

Il fit une vingtaine de mètres, choisissant un coin près des conteneurs à poubelles, loin des pompes à essence et à l’abri du vent. De là, il voyait toute la station service, Agip, la dernière avant l’échangeur de la Blécherette. Le reflet nerveux des gyrophares bleus venait cogner contre ses larges baies vitrées. Un père Noël tout boudiné clignotait sur le toit.

Le périmètre était en train d’être bouclé, des agents en uniforme déroulaient des bobines de ruban jaune pour garder les badauds à distance. Les pendulaires avançaient au ralenti, des automobilistes curieux perturbaient le trafic.

Mariani jeta son mégot. Ses mains étaient glacées. Le vent était violent.

Une Opel grise s’arrêta en face de lui. Deux hommes en sortirent.

— C’est bien ma veine, grogna l’un des inspecteurs en faisant claquer la porte du véhicule. Un vendredi soir, à la veille des fêtes, je te jure…

— Tu te plaindras plus tard, coupa Mariani. Tu te grouilles d’aller visionner les vidéos. Y a des caméras partout ici, ce serait vraiment la faute à pas de chance si le tueur n’a pas été filmé. Dès que tu as quelque chose, tu rappliques. Quant à toi, tu vas m’interroger les témoins un à un. Ils ont été regroupés un peu plus loin, vers le parking. Je veux un premier rapport d’ici une demi-heure.

L’inspecteur Wyss ajusta son bonnet de laine tandis que son collègue Mermillod grimaçait à l’idée d’aller se frotter à des témoins forcément de mauvaise humeur. Appuyé contre le capot d’une voiture, le patron de la station tirait la gueule, deux clients faisaient la moue, et les désormais anciens collègues de la morte se montraient impatients de rentrer à la maison. Tous caillaient.

Seule une fille pleurait, assise sur le trottoir, indifférente au froid.

Cela faisait trois jours qu’une même migraine l’assommait. Mariani aurait préféré rentrer à la maison, s’occuper de ses enfants pendant que sa femme vivait son obsession de saison : la liste des cadeaux de Noël. Il avala un comprimé. Pressé d’oublier son mal de tête et sa famille, il retourna vers la station service. Les techniciens de l’identité judiciaire avaient commencé de décortiquer la scène du crime. Il enfila des gants en latex bleu pastel et recouvrit ses chaussures d’une housse en plastique.

La station était divisée en deux parties. Son aile droite accueillait la caisse et une épicerie, avec thés froids, chips, pizzas et lasagnes surgelées, jambons et magazines pornos sous cellophane. À gauche, la station d’essence faisait dans la restauration.

En l’occurrence, presque toutes les tables et les chaises avaient été renversées, la morte tenait encore dans la main une assiette creuse ; des penne alla carbonara, passées au micro-ondes, avaient refroidi sur le sol, éparpillées autour du cadavre. Un cercle rouge creusait son sein gauche. La fille était morte sur le coup, le tir avait été net. Le sang trempait son gilet gris et jaune, aux couleurs de la marque italienne. Tout comme il avait giclé en abondance contre le comptoir en métal brossé et dégoulinait le long de la vitre en Plexiglas. La tête de la morte reposait juste en dessous de l’enseigne du magasin, gravée en lettres rouges dans le métal : Ciao Agip.

Instinctivement, Mariani dépassa le comptoir et se dirigea vers la petite porte qui menait aux toilettes. Après un examen rapide de la pièce, il ressortit convaincu qu’il n’y avait rien à en tirer. La pièce voisine donnait sur les cuisines. Il avança avec prudence, se contentant de détailler l’endroit, qui se résumait à deux armoires frigorifiques, un plan de travail sur lequel étaient posés une trancheuse et un four à micro-ondes flanqué d’un bac en plastique jaune rempli d’une masse laiteuse et granuleuse. Il comprit qu’il s’agissait des penne alla carbonara. La morte avait oublié de les ranger au froid. Mariani frémit à l’idée que des gens avaient pu manger de ça.

À côté des frigos, il remarqua des vêtements féminins jetés en vrac sur une chaise. Au-dessus, trois sacs à main aux couleurs criardes pendaient à un crochet vissé dans le mur. Mariani hésita un moment avant de les décrocher et de les vider avec soin sur le plan de travail. Il entreprit un inventaire de leur contenu. En vrac, il sortit du premier un téléphone portable, des mouchoirs, une pince à cheveux, des clés, une boîte contenant des verres de contact, un flacon de parfum de marque inconnue, un rouge à lèvres, une lime à ongles, une pommade pour les mains, un kit de faux ongles bariolés, trois plaquettes de pilules contre la migraine, quelques préservatifs, des bouts de papier déchirés avec des numéros de téléphone, un portefeuille avec une pièce d’identité, quelques billets de vingt francs glissés entre le permis de conduire et une carte de crédit. Même si le tout était peu soigné, voire un peu gras au toucher, plein de cheveux partout, il ressemblait à l’arsenal d’une jeune séductrice en quête de fêtes et d’hommes. Ses papiers indiquaient qu’elle s’appelait Carmela Leonardo, âgée de vingt-deux ans. Le portrait était celui de la fille qui pleurait sur le trottoir.

Le deuxième était plus soigné. Un même attirail féminin constituait la base. Avec en plus, un agenda, une paire de gants, des tampons hygiéniques, des chewing-gums goût fraise, un abonnement de bus et des cartes en pagaille : une carte bancaire et onze autres de fidélité. D’après son passeport espagnol, Maria Rodriguez avait quarante-cinq ans.

Mariani ouvrit le dernier sac à main.

Il était presque vide. Son contenu se résumait à une petite trousse de maquillage, un trousseau avec deux clés et un téléphone portable. Méthodiquement, le policier glissa sa main dans les poches intérieures. À part des comprimés d’aspirine, des bonbons à la menthe et les restes de deux cigarettes déchirées, il ne trouva rien de plus. Pas d’argent, pas de carte bancaire, pas de papiers, pas de nom. Il comprit que c’était le sac de la morte.

Deux inspecteurs entrèrent dans la cuisine. Absorbé dans ses pensées, Mariani ne les avait pas entendus. Il sursauta.

— Ah, c’est vous. Vous n’êtes pas en avance, maugréa-t-il.

— Mais… On vient seulement de nous…

Il empêcha l’inspecteur Perrin de terminer sa phrase.

— C’est bon. Toi, tu prends ce téléphone, dit-il en désignant le portable de la fille sans papiers. Je veux tout savoir sur ses appels et son annuaire.

Il se tourna ensuite vers l’inspecteur Girardet.

— Suis-moi, dit-il.

Les deux flics sortirent de la cuisine et rejoignirent leurs collègues affairés autour de la morte. Un des hommes de l’identité judiciaire prenait des photos, il fixait le corps et les éclaboussures de sang. Le médecin légiste venait d’arriver. Il salua Mariani d’un geste de la tête. Les deux hommes se connaissaient depuis longtemps mais ne s’appréciaient que moyennement. Cela remontait à l’époque où Mariani faisait ses premiers pas dans la police. Sa patrouille avait été envoyée à la rue Saint-Martin. Une vieille dame s’était plainte avec insistance des odeurs nauséabondes qui se dégageaient de l’appartement de son voisin. Ils avaient sonné, tambouriné à la porte. Personne n’avait répondu. Le concierge avait fini par se pointer avec la clé. Une violente odeur s’était échappée de l’appartement quand la porte s’était entrouverte. Cela ressemblait à quelque chose comme du beurre rance, mais en beaucoup plus fort. Vingt ans après, Mariani se sentait encore imprégné de cette odeur. Jamais il n’avait réussi à l’oublier. Mais ce qu’il n’avait pas oublié non plus, c’était Daniel Zimmerman, le médecin légiste hilare à la vue de son visage verdâtre. Mais quand il s’était agi d’examiner le cadavre du vieillard qui reposait dans un grand lit aux draps roses, le légiste s’était mis en tête de lui enseigner les rudiments de son art.

— Tu vois, y a rien de plus efficace pour dater la mort, avait-il dit en brandissant un index qu’il venait d’enfoncer dans l’œil du cadavre. C’est la manière la plus simple pour mesurer l’élasticité du…

Le seul bruit du doigt englouti dans le globe oculaire avait suffi à Mariani pour fuir le rire du médecin et trouver refuge aux toilettes. Il n’avait jamais entendu la fin de l’explication.

Depuis, il lui battait froid, mais le légiste s’en tapait – à force de vivre avec les morts, il s’était replié sur lui-même et se moquait jusqu’à l’existence de ses semblables.

— J’imagine que tu veux savoir quand elle est morte ? demanda le médecin, réprimant un sourire.

Mariani s’efforça de rester calme. D’ordinaire le vouvoiement était de bon ton entre flics et toubibs, les deux faisaient exception à la règle.

— Non merci, Daniel. Je veux juste voir ce que tu as trouvé dans ses poches.

— Pas grand-chose, répondit Zimmerman en désignant de l’index quatre sachets qui reposaient sur le comptoir, soigneusement étiquetés. Un billet de bus délivré à la station de la Riponne, environ six francs en petite monnaie, un paquet de cigarettes de marque Vogue, des mentholées, et un briquet. Il y a encore une feuille de papier pliée en huit. Le papier est à en-tête de l’Hôtel Palace. Y a même quelque chose d’écrit, ça ressemble à un numéro de téléphone.

Mariani ne rajouta pas un mot, se saisissant des premières pièces à conviction pour les tendre machinalement à l’inspecteur Girardet, qui les rangea dans une serviette, très docilement. Après des années passées les fesses vissées dans une voiture de police secours, il venait tout juste de gagner son transfert à la police judiciaire. Ce n’était pas le moment de faire sa mijaurée. Ses nouveaux collègues l’avaient prévenu à demi-mot ; son chef était un lunatique. Il fallait juste s’y habituer. Et puis, il le savait : chez les flics, c’est tout simple, on s’écrase devant la hiérarchie.

Dehors, un agent invectivait les curieux qui avaient commencé à se presser contre les rubans jaunes. Mariani donna des ordres pour que les témoins soient menés vers un local du centre sportif situé de l’autre côté de la route, pour les mettre à l’abri du froid et de la foule grossissante. Il ne connaissait que trop bien ces terrains de foot de la Blécherette, les vestiaires des juniors et la buvette des seniors. Il avait grandi dans le quartier et en connaissait chaque recoin. Son père, Luigi, avait tenu la cordonnerie située un peu plus haut sur la rue, au rez-de-chaussée d’un locatif à la façade rose, posé juste en face de l’aérodrome. Au quatrième étage, la famille Mariani avait occupé un trois-pièces à six. Les week-ends, le cordonnier lâchait ses semelles pour enfiler ses souliers à crampons. À l’exception de son rejeton qui détestait le ballon rond, il avait dû entraîner tous les gamins du quartier. Depuis, Luigi était mort d’un infarctus, il avait eu un bel enterrement et un cabinet de naturopathie avait pris la place de la cordonnerie.

Son mal de tête l’assommait, il avala encore un comprimé, même s’il savait que cela n’y changerait rien. Il traversa rapidement la chaussée mouillée pour rejoindre son collègue Mermillod. Les témoins se tenaient devant la porte fermée d’un vestiaire. Ils étaient frigorifiés. Un bonnet rouge enfoncé jusqu’aux sourcils, un homme au visage tout rouge arriva au même moment. Encore tout essoufflé d’avoir dû courir, il sortit un lourd trousseau de clés de sa salopette et, sans se faire prier, ouvrit la porte du vestiaire.

— Vraiment désolé de vous avoir fait attendre, monsieur l’inspecteur, bafouilla le gardien en baissant les yeux.

— C’est bon, on va pas en faire tout un plat… Mais l’apéro c’est après le boulot, d’accord ? grogna Mermillod.

Soulagés d’échapper au vent glacial, les témoins se ruèrent sur les banquettes sans même remarquer la forte odeur qui flottait dans ce local peu aéré. Le bois s’était imprégné de transpiration, de sueur de pieds, de sexe et d’aisselles. Un vrai parfum de vestiaire.

Les témoins étaient au nombre de six. Trois hommes et trois femmes.

Mariani prit Mermillod à part.

— Le patron, c’est lequel ?

— Le gros, à gauche…

— Et ?

— Et rien… Je lui ai causé, mais il fait celui qui comprend pas tout et qui en sait encore moins. Mais d’après ce qu’il dit, la fille, il la connaît pas vraiment. Elle travaillait pour lui depuis un jour… Il l’aurait juste engagée pour dépanner un copain à lui…

— Quelqu’un a vu quelque chose ?

— Pas franchement, l’homme assis à la droite du patron était en train de faire le plein, tout comme la dame avec le manteau noir. Ils ont à peine compris qu’une gamine est morte à côté d’eux. Ils sont même carrément de mauvaise humeur. Sinon, la femme avec le tablier gris tenait la caisse pendant que la jeune faisait l’inventaire des chips.

— Le patron, il était où ?

— C’est là que ça devient presque intéressant, dit Mermillod qui brûlait d’envie de s’allumer une cigarette. Le patron était à deux mètres du tueur. Mais il était assis à une table dans un coin et tournait le dos à la porte d’entrée. C’est quand la fille est sortie des cuisines pour lui servir son plat de pâtes que le tueur est entré, qu’il a tiré et qu’il est reparti. C’est vrai que le patron, c’est pas un vif, le temps qu’il se tourne, l’autre était déjà loin.

— Et le jeune ?

— C’est le neveu du patron. C’est pas un foudre de guerre non plus. Il était assis en face de son oncle, mais comme il était plongé dans un jeu électronique en attendant sa bouffe… Je sais, c’est dur à croire comme ça, mais quand t’auras discuté avec eux, tu comprendras vite qu’ils sont sincères…

— On est pas aidés ! Mais t’y crois vraiment qu’il ne connaît pas la fille ?

— Non, ça c’est du flan… Je crois surtout qu’elle bossait au black et qu’il a les jetons, répondit Mermillod qui tripotait nerveusement une cigarette éteinte.

— La jeune fille aux chips, elle sait quoi ?

— Impossible de la faire parler pour l’instant, quand elle ne pleure pas, elle a le hoquet…

— Et t’as pensé à la confier au médecin ? demanda Mariani sans même se donner la peine de cacher son agacement.

Une faible ampoule éclairait le vestiaire d’une lumière jaunâtre et vacillante. De l’air froid s’infiltrait par les impostes, mal isolées. Grelottant sur leur banc, les six témoins se serrèrent instinctivement les uns contre les autres.

Mariani les observa un long moment. Le gros patron fixait le plafond, un léger tremblement du menton trahissait son inquiétude, alors que le neveu avait l’œil sans expression de celui qui n’a toujours rien compris.

L’inspecteur Mermillod s’approcha de la jeune fille en pleurs, lui murmura quelques mots à l’oreille avant de la prendre par le bras pour l’emmener ailleurs. Il revint cinq minutes plus tard, dégageant une forte odeur de tabac.

— Tu les convoques pour demain matin. À part le patron, ils peuvent tous partir, dit Mariani d’une voix gorgée de lassitude. Lui, tu le mets dans le fourgon, direction l’hôtel de police.

Les cinq cents milligrammes d’acide méfénamique s’étaient perdus quelque part au fond de son tube digestif, sans jamais arriver jusqu’au cerveau. Il avait vraiment mal à la tête, une batterie de marteaux lui défonçait la cavité crânienne. Retiré derrière la station service dans un coin discret, Mariani soupira ; il lui restait deux comprimés, un tueur dans la nature et la perspective d’une nuit sans sommeil. Les inspecteurs étaient réunis autour de lui. Il devait tenir le coup jusqu’au bout, aussi, il se concentra pour soutenir leurs regards et donner le change. Mariani était peu apprécié de ses collègues et il le savait ; derrière l’apparente obéissance des hommes qui lui faisaient face se cachaient des jalousies et des ambitions à l’affût de ses moindres trébuchements. Il se tourna vers l’inspecteur Wyss.

— Que donnent les images ?

— Il y a des caméras partout. On peut suivre l’itinéraire du tueur au centimètre près, on le voit flinguer la fille, même qu’elle n’a rien vu arriver. On la voit écarquiller les yeux, s’affaisser au sol puis gigoter pendant une bonne minute avant de clamser. L’image n’est pas très bonne, mais c’est quand même horrible à voir. Avec tout ce sang qui…

Mariani, qui supportait de moins en moins le vocabulaire et les digressions scabreuses de ses inspecteurs, l’interrompit sèchement.

— Épargne-moi les détails… Que sait-on sur le tireur ?

— Comme je disais, on peut le suivre du début à la fin, mais comme il portait un bonnet sous son capuchon et une écharpe couvrant le bas du visage, impossible de l’identifier. Par contre, on peut dire que c’est un homme de taille moyenne, de corpulence plutôt athlétique, qu’il porte un pantalon foncé, un anorak noir avec plein de poches partout et des baskets blanches. Il boite très légèrement. En résumé, ça peut être n’importe qui. Si ce n’est qu’il a agi avec une remarquable rapidité et, apparemment, avec beaucoup de sang-froid. Je dois avouer que j’avais encore jamais vu ça. L’homme se dirige directement vers la fille. Arrivé à quelques mètres d’elle, il sort son arme de sa poche droite, il allonge le bras et là, il tire un coup, un seul coup. Ensuite, il a remis son flingue dans sa poche et il est ressorti comme si de rien n’était, juste en baissant la tête. Du travail de pro… Après, il a pris le chemin de derrière, en direction du chemin de la Cassinette. Voilà, c’est tout de mon côté.

— C’est déjà un début, murmura Mariani en s’efforçant de ne pas paraître désagréable. Les recherches, ça donne quoi ?

— Que dalle. Les chiens ont perdu la piste à la hauteur du chemin du Bois-Gentil, répondit l’inspecteur qui venait tout juste de rejoindre le groupe. Visiblement, il avait garé un véhicule dans le coin… ou quelqu’un l’attendait pour filer. Une équipe de l’identité judiciaire est sur place pour analyser les traces, mais à première vue, il a dû se tailler à moto.

— Bizarre qu’il soit allé si loin… Il a pris de gros risques.

— C’est vrai. Mais il n’a pas dû croiser beaucoup de monde avec le froid qu’il fait. Et si c’est le cas, personne n’a dû faire attention à lui.

— Peut-être… En attendant, prends trois agents avec toi et allez questionner le voisinage. On sait jamais.

Mariani donna encore quelques instructions aux inspecteurs qui se dispersèrent aussi vite alors que lui préféra se réfugier à l’intérieur de la station d’essence. Baguenaudant entre les étagères du shop, Mariani resta un long moment devant un immense mur de sachets de chips. Tous les goûts y passaient : oignon, vinaigre, fromage, curry, cornichons, paprika, barbecue, ketchup, salsa bolognese. Un rayon voisin offrait une palette complète de films pornos, avec en prime un rabais des fêtes pour une anthologie de la double pénétration et du triple anal. « Décidément, les besoins fondamentaux de l’homme se limitent à pas grand-chose », songeat-il tout en se rappelant ses enfants et leurs cadeaux de Noël. Il ne savait toujours pas ce qui leur ferait réellement plaisir. Comme chaque année, il finirait par s’en remettre à sa femme et personne ne verrait la différence. Comme d’habitude.

La scène du crime commençait à s’encombrer de monde. Le juge n’allait pas tarder, c’était le moment de partir.

Le légiste avait fini d’ausculter le cadavre. La blouse et le teint gris, un jeune employé des pompes funèbres officielles remontait délicatement la fermeture Éclair d’un sac à viande sur le visage de la jeune fille.

Un corbillard noir attendait dehors. Avec sa blouse de travail enfilée par-dessus son costume de cérémonie, le chauffeur avait entrouvert la fenêtre pour laisser s’échapper la fumée de sa cigarette. Mariani observa ses mains qui tapotaient le volant, il avait l’air nerveux, probablement impatient de finir sa journée et d’aller boire une bière.

L’Opel pénétra dans la cour intérieure de l’hôtel de police avant de s’arrêter derrière un fourgon. Une patrouille de police secours bloquait l’accès. Pressé d’en finir avec son témoin et de fumer, Mariani sortit pour découvrir une jeune policière agrippée à une jambe inerte, tirant de toutes ses forces pour l’extraire du véhicule. Ses mains glissèrent brusquement le long du pantalon pour se retrouver au contact d’un pied emmailloté dans une chaussette mouillée. La jeune femme poussa un cri dégoûté quand elle se retrouva avec un bout de laine dégoulinant entre les doigts. Restés en retrait, ses deux collègues riaient de bon cœur. Mariani leur ayant fait comprendre d’un froncement de la bouche que la plaisanterie avait assez duré, ils prirent le relais. Après avoir enfilé des gants. L’un tirant, l’autre poussant depuis l’intérieur, ils finirent par sortir du véhicule une masse informe, habillée d’une houppelande rouge et usagée, un bonnet écrasé sur un crâne luisant. Les compressions et les tractions exercées sur cette masse déclenchèrent une violente contraction de l’estomac, qui entraîna le rejet sous haute pression d’un liquide organique. Les agents s’écartèrent brusquement de l’homme en pestant contre les dieux, insultant leurs filles et blasphémant leur mère. Le père Noël avait vomi sur son corps obèse un mélange de soupe et de bière.

C’était au tour de la jeune policière de rire. Mariani retrouva également le sourire quand il reconnut le vieux Gremion. « C’est bientôt Noël », pensa-t-il.

— La prochaine fois que vous embarquez ce vieux cochon demandez qu’on vous envoie la bétaillère, ce sera quand même plus simple… et plus propre, crut-il bon de préciser tout en s’approchant de l’homme, qui s’était mis à doucement gémir.

— Alors Gremion, t’as de nouveau déconné ?

Toutes les chairs du visage gonflées par l’alcool, ledit Gremion n’était plus capable de rien. Mariani se tourna vers les agents qui le maintenaient, du bout des doigts, plus ou moins en équilibre.

— Vous l’avez récupéré dans quelle décharge, le vieux ?

Tout ému de s’adresser au chef de la brigade criminelle de la police judiciaire lausannoise, le plus appliqué des deux amorça une longue explication, en choisissant ses mots au mieux.

En écoutant l’agent, Mariani n’eut pas de mal à imaginer le marché de Noël, à la maison de quartier de Chailly : une nuée de mamans et une ribambelle de chérubins perdus dans les effluves de cannelle et de pain d’épice, les décorations en papier découpé, les bougies parfumées, les santons de Provence peints par les locataires d’un atelier protégé situé plus haut sur le chemin de Rovéréaz, sans parler des thés bio et des jouets en bois vendus en faveur d’un orphelinat roumain. Et le vieux Gremion planté là, au milieu de tout ce bonheur de décembre.

— Il avait été engagé pour faire chanter les enfants et distribuer des bonbons, expliqua l’agent. Il est arrivé complètement bourré, mais, comme disent les organisateurs, ils ont l’habitude avec les pères Noël. Ils ont seulement commencé à s’inquiéter quand trois mamans, tout affolées, se sont pointées en hurlant que le vieux avait tripoté leurs gamines. Quand on est arrivés, il dormait sur une chaise. En le fouillant, on a trouvé des pièces de monnaie plein ses poches, il les avait probablement volées dans l’un des stands.

— Quelqu’un a déposé plainte ?

— Non. Les dames voulaient l’oublier au plus vite, je crois.

— Et t’en penses quoi ?

— C’est difficile à dire, mais le vieux, on le connaît bien. C’est un pauvre bougre, pas méchant. Seulement, quand il picole…

— C’est bon, vous le faites décuver jusqu’à demain matin. Et dehors…

Mariani connaissait le gros Gremion du temps où il était aux mœurs. Un type qui aimait les enfants comme d’autres s’entourent de chats pour se sentir moins seuls. Son besoin d’affection l’avait souvent conduit en cellule, surtout pendant la période des fêtes. « Cette fois, c’est vraiment Noël », songea Mariani en laissant les agents à leur fardeau.

Où comment
un pompiste bulgare
patine dans le yogourt
pendant qu’un journaliste de caniveau
finit au cachot…

LES YEUX mi-clos, silencieux et transpirant, le patron de la station d’essence était nerveux. Mariani le sentait, comme un chien renifle la peur. Il appréciait ce moment, quand son témoin ou son suspect se liquéfie de l’intérieur. L’homme en face de lui était juste à point, il semblait ne plus trop savoir comment s’en sortir, par un mensonge compliqué ou par des parcelles de vérité.

— Alors comme ça on connaît pas ses employés… Me prends pas pour un con !

— Monsieur, je vous jure. Je la connais juste comme ça… répondit le gros homme avec un lourd accent balkanique.

— Tu sais, j’ai tout mon temps…

Sans même lui laisser une chance de répondre, Mariani décida abruptement de laisser l’homme seul mariner dans son angoisse. Il quitta la pièce et retour na dans son bureau où le dossier de Kiril Todorov l’attendait. Le gros patron avait un passé bien chargé. Pas celui d’un criminel endurci, mais plutôt d’un petit voleur devenu receleur, toujours à tremper dans des magouilles foireuses, à se faire au mieux quelques milliers de francs. Personne n’avait jamais compris comment il avait atterri à Lausanne, mais il s’était rapidement fait remarquer. Mariani nota que son client avait séjourné de manière répétée à la prison de Bochuz. Il avait écopé de plusieurs peines de quelques mois chacune : une fois pour lésions corporelles (la victime, une fille de dix-neuf ans, avait quand même fini aux soins intensifs du CHUV), deux fois pour des cambriolages et, enfin, trois fois pour des petits recels de montres volées. Kiril Todorov avait été constant dans l’effort, du moins jusqu’à ce qu’il rencontre le grand amour en la personne d’Anne-Sophie Milliquet, de treize ans son aînée. En bonne épouse, indiquait le rapport, elle avait investi toutes ses économies et, accessoirement, celles de ses parents pour détourner Todorov de sa carrière de petit criminel. Elle lui avait payé le fonds de commerce d’une boutique de spécialités balkaniques avenue de France puis d’une agence de voyages place Chauderon. Après deux rapides faillites, il avait gagné la haine indéfectible de ses beaux-parents et la résignation de sa femme. Sans parler de la police des étrangers qui lui collait aux semelles depuis qu’elle avait découvert qu’il fournissait une main-d’œuvre bon marché de sans-papiers à des entreprises de construction de la région. Un autre rapport indiquait encore que sa femme avait déposé une plainte pour coups et blessures, mais qu’elle l’avait retirée le lendemain.

Mariani referma le dossier, il en savait assez sur le bonhomme pour ne pas y passer la nuit. Il jeta un coup d’œil à sa montre, il n’avait plus de comprimés, mais il avait le temps de fumer une cigarette.

Kiril Todorov fit mine de vouloir se lever quand le policier entra.

— C’est bon Kiki, reste assis. Tu permets que je t’appelle Kiki ?

— C’est comme vous voulez, monsieur.

Normalement, il interrogeait les témoins dans son bureau, où l’atmosphère était moins pesante que dans la petite salle d’audition. Mis à part une table, trois chaises métalliques, des murs blancs un peu sales, la salle était vide de tout objet susceptible de distraire l’esprit. Mais à ce stade de l’enquête, son témoin faisait un bon suspect ; placé à quelques mètres seulement de la victime, il avait réussi à ne rien voir et il prétendait ne pas connaître sa propre employée… Et son passé ne plaidait pas pour lui.

— Toi qui es champion des faillites, tu veux bien m’expliquer comment t’as fait pour te payer cette jolie pompe à essence ?

— C’est pas à moi, c’est ma femme qui est la patronne.

— Elle t’aime vraiment beaucoup ta femme.

— Si vous voulez…

— Et les affaires, ça marche ?

— Pas facile, mais on travaille en famille, ça réduit les frais…

— C’est bien ton neveu qui était avec toi ce soir ?

— Oui.

— Tu le paies ?

— Pas beaucoup, ça lui fait un peu d’argent de poche… Comme ça il va pas faire des conneries dehors.

— Ta femme ?

— Elle, elle s’occupe de la comptabilité et de tous les papiers. Mais elle fait ça à la maison.

— Très bonnes réponses, Kiki. Mais on va peut-être pas se taper toute ta famille… Et si tu me disais la vérité, comme ça, maintenant tout de suite ?

Pour un type avec son pedigree et son gabarit d’haltérophile, Todorov faisait plutôt peine à voir. Son visage était devenu jaune, ses mains tortillaient le tissu de son pantalon et son front se ridait toujours plus. Une bonne minute s’écoula avant qu’il n’avale bruyamment un grand bol d’air vicié.

Mariani sourit intérieurement, il allait bientôt rentrer à la maison, se gaver de petites pilules et se coucher.

— La fille s’appelle Elena. Elle est russe. Je crois qu’elle a vingt-quatre ou vingt-cinq ans. C’est tout ce que je sais…

— On avance pas vite, mais c’est déjà un début… Ses papiers sont en règle ?

— Non. Elle a pas de papiers.

— Et elle habite où ?

— Je sais pas. Je vous jure que je sais pas, répéta-t-il dans l’espoir de paraître sincère.

— Tu n’as pas encore compris dans quelle merde tu es, mon Kiki.

Au même instant, l’inspecteur Mermillod entra dans la pièce. Les joues encore toutes rouges de froid, il s’adossa contre le mur, juste derrière Mariani. Les deux policiers avaient l’habitude de travailler ensemble. Ils avaient le même âge et un parcours professionnel quasi identique. Mermillod avait même été pressenti pour occuper le poste de chef de la brigade criminelle, si les huiles n’avaient finalement désigné Mariani pour mieux étouffer l’affaire Bartollo 1 et tout le scandale qu’elle avait déclenché. Bon gré mal gré, Mermillod était depuis devenu son adjoint.

— On peut te garder le temps qu’on veut, tu sais ça ?

Le Bulgare semblait de plus en plus désemparé.

Les deux inspecteurs échangèrent un rapide regard. Mermillod se détacha du mur pour se placer derrière un Todorov dont les larges épaules s’affaissaient de plus en plus.

— Et je crois pas que ta femme supporterait une troisième faillite… conclut Mariani tout en se levant. On te laisse réfléchir…

— Attendez !

Le front du Bulgare était si plissé que Mermillod préféra le sermonner avant qu’il n’ouvre la bouche.

— Nous mens pas, je sens que tu vas nous mentir…

— Non, non ! Je vous jure sur la tête de ma sainte mère que…

— Laisse ta pauvre mère tranquille et raconte, glissa Mariani, qui voyait le bout de la nuit se rapprocher et son mal de caillou empirer.

— Je vous ai dit que la fille est russe, reprit Todorov sur le ton de la confidence. Personnellement, je la connais que depuis deux jours. C’est la vérité. Vous savez les affaires sont difficiles, alors il m’arrive de dépanner des amis en les faisant travailler sans les déclarer. C’est quand même pas un crime, non ?

— T’égare pas, le Bulgare, ironisa Mermillod qui, visiblement, commençait à se détendre.

— L’autre jour, deux types que je connais un peu de vue sont venus me voir. Ils m’ont demandé si je pouvais engager une copine à eux. Je cherchais quelqu’un pour me donner un coup de main à la caisse et au restaurant. Je pouvais pas refuser. Vous allez pas me croire, mais je me souviens pas de leurs noms.

Son mal de tête avait fini par s’étendre à tout son corps, Mariani se sentait douloureux, des crampes épuisaient son estomac alors qu’une raideur alourdissait sa jambe gauche. Il était fatigué, il voulait juste dormir quelques heures. Il était à bout de forces, il se concentra pour masquer sa colère contre ce loufiat des pompes à essence, qui sentait l’ail, la transpiration, le mensonge et la lâcheté. Il se contenta d’enchaîner par une question.

— Tu te souviens au moins à quoi ils ressemblaient ?

— Juste que le plus jeune avait des tatouages partout, même sur la tête. Le vieux était bien habillé, un costume gris et une cravate, un accent slave, mais surtout il sentait un parfum pas bon…

*
*   *

Sa main glissa sur une surface lisse et froide.

Son corps gelé s’était recroquevillé pour se réchauffer. Rod percevait confusément qu’il émergeait du néant. L’idée du réveil le révulsa. Tant qu’il n’était rien, il se savait protégé.

Des fourmis dansaient dans son corps. Trop longtemps comprimé par la pression de son menton sur son épaule, le sang s’était vidé de son bras gauche. Quand le picotement devint insoutenable, son membre supérieur fut pris d’un mouvement convulsif et violent, comme pour faire éclater une digue de sang. Toute cette agitation eut raison de son sommeil.

Sa tête bascula sur le côté, reposant sa joue sur quelque chose d’humide.

À peine éveillé, son système cérébral enregistra un engourdissement total de la masse musculaire, doublé d’une intense sensation de nausée et triplé d’une douleur crânienne rarement atteinte. Il avait l’impression qu’une marée charriant une traîne de détritus remontait le long de son tube digestif.

Bref, il était mal.

Un mauvais pressentiment le retenait de franchir la prochaine étape, celle qui consistait à simplement ouvrir les yeux. Il commença donc par en entrouvrir un seul, comme si cela suffisait à ralentir le cours inéluctable des choses. Premier constat, il faisait face à un mur gris fraîchement repeint, qui dégageait une forte odeur de peinture acrylique mélangée à un puissant relent d’alcool pas digéré. Il mit quelques secondes à s’apercevoir que son visage avait baigné dans du vomi, probablement le sien.

Il se redressa d’un bond. Hébété d’abord, horrifié ensuite.

Sa tête avait retrouvé un début de conscience, suffisante pour comprendre qu’il était encore tout habillé de la veille et qu’il n’était pas dans son lit. En substance, il constata qu’il s’était entortillé autour d’une couverture rêche à la place de la couette au duvet de canard qui l’accompagnait nuitamment depuis sa tendre adolescence ; le cadeau de sa maman pour ses quatorze ans. Mais la question de la couette était bien secondaire par rapport au reste. Il se retrouvait au milieu d’une pièce totalement nue, coulée dans le béton, qui ne ressemblait à rien d’humainement concevable. Ce qui lui avait servi de banquette n’était qu’un renflement du mur. Baignant dans la lumière jaune d’une veilleuse, un petit matelas en plastique et un judas percé au milieu d’une porte massive, métallique et peinte en bleu, constituaient le décor sommaire du lieu.

Il aurait aimé fuir cet endroit qui empestait le fauve malade. Un endroit qui ressemblait à une cellule. Il aurait aussi aimé savoir s’il était chez les flics ou chez les fous, si ses geôliers portaient un uniforme bleu ou une blouse blanche. Encore que cela ne changeait rien.

Il avait beau hurler et jurer, personne ne vint, la porte resta fermée.

Fataliste, il s’assit par terre.

Il n’avait aucune idée de l’heure qu’il vivait, si dehors il faisait déjà jour. Il n’essaya même pas de se rappeler comment il avait atterri là.

Les restes de la nuit lui collaient au menton. D’un rapide mouvement d’épaule, il s’essuya la bouche. Il se dégoûtait. Il aurait aimé se rendormir.

Un léger bruit l’empêcha de se laisser sombrer, celui d’une clé qu’on glissait dans une serrure et que l’on tournait doucement.

Un gros homme âgé en uniforme bleu ouvrit la porte. Il resta soigneusement sur le seuil de la cellule ; l’expérience lui avait enseigné à ne jamais faire un pas de trop. D’un œil expert, il jaugea son pensionnaire.

— Ça va ? T’arrives à marcher ? demanda-t-il d’une voix traînante.

Appuyant ses mains contre le sol, il fit une tentative pour se lever mais retomba aussi vite.

— C’est rien, je vais bien, marmonna-t-il en redoublant d’efforts pour se hisser sur la banquette en béton.

— T’es sûr que ça va aller ? Sinon je te garde encore quelques heures. Aujourd’hui, c’est calme, j’ai de la place…

— Non, non… c’est tout bon… Je te remercie, mais il faut que je sorte d’ici…

— C’est toi qui sais, conclut le policier en lui saisissant un bras pour le guider hors de la cellule.

Les deux hommes cheminèrent lentement, l’un titubant, l’autre redressant la trajectoire tous les deux mètres. Ils suivirent un long labyrinthe de couloirs vides, franchirent quatre portes blindées avant de déboucher dans la cour intérieure de l’hôtel de police. Le jour se levait à peine. Une neige légère piquait leurs visages. Un vrai matin de décembre, blanc et froid.

— T’es gentil, t’essaies de pas vomir. Les nettoyeuses viennent de passer.

— J’ai l’air si mal que ça ?

— T’as pas idée… T’as un teint jaune qui vire au vert…

— Comment j’ai fait pour terminer ici ? demanda-t-il enfin.

— Évidemment, tu ne t’en souviens pas. Et c’est peut-être mieux comme ça… Pour la faire courte, une patrouille t’a récupéré vers 5 heures du matin, au milieu de la place de la Riponne, jour de marché. T’étais en train d’insulter les maraîchers qui installaient leurs stands. Quand les collègues sont intervenus, tu venais de t’en prendre au fromager et t’étais en train de mettre le feu aux sapins… Avec le froid qui fait, toi, t’étais en petite chemise, on a retrouvé ta veste qui traînait par terre, près de la fontaine. On dira que tu as opposé une résistance plus verbale que physique… T’étais vraiment dans un sale état. Un des agents t’a reconnu, comme il savait que je te connaissais et que j’étais de service, il m’a appelé.

— Merci…

— Ne me remercie pas. Comme t’étais parti, je me suis dit qu’il valait mieux te garder au chaud. T’avais fait assez de dégâts comme ça… Estime-toi encore heureux que personne n’a porté plainte. Cette mauvaise farce restera entre nous.

— Vraiment, je te remercie, répéta-t-il sans trop savoir quoi dire d’autre.

— Ça va comme ça. Maintenant, rentre directement à la maison et fais-toi oublier…

Il était samedi, presque 10 heures, quand Michel Rod sortit de l’hôtel de police. À cet instant, il aurait voulu n’avoir jamais existé, se fondre dans l’asphalte comme un flocon de neige. Il mit un long moment pour sortir de sa torpeur alcoolisée. Son corps réclamait sa pitance, son cerveau exigeait un réconfortant.

De l’autre côté du carrefour, le Café des Amis était encore fermé et la rue était presque déserte. Sorti de nulle part, un père Noël obèse marchait en chancelant.

Rod prit la direction de la maison. Une fine pellicule de neige rendait la chaussée glissante. Il avança à petits pas jusqu’au Bornéo, un bar à café situé dans un immeuble qui s’étirait sur presque toute la longueur de la rue du Tunnel.

Cachés derrière des rideaux orange et sans âge, quelques rescapés de la nuit se finissaient à la caféine. Quatre jeunes Albanais parlaient fort dans un coin. Rod reconnut sur une banquette voisine un collègue qui engloutissait un huitième croissant. Des miettes plein la bouche, il se collait à une fille, visiblement en pleine remontée d’acide. La patronne semblait assortie au décor des années soixante. Coiffée d’une perruque blonde, la septuagénaire gérait au mieux son petit monde où se côtoyaient les soiffards en fin de parcours et les retraités de la rue. Elle économisait les mots avec les uns et les sachets de sucre avec les autres.

Rod but deux cafés et mangea trois sandwichs au jambon. Il espérait que le pain mou absorberait en partie l’alcool qui stagnait au fond de son estomac. Ses yeux commençaient à brûler, il décida de rentrer avant de s’étaler sur la table en Formica jaune et noir.

Il longea discrètement la place de la Riponne et son marché en évitant de croiser ceux qu’il avait insultés quelques heures plus tôt. Il se dirigea ensuite vers la rue Saint-Laurent où il habitait depuis six mois. Il se réjouissait de se déshabiller, de prendre une douche, de dormir vingt-quatre heures d’affilée et d’oublier enfin le désastre de la nuit passée.

Au moment de déboucher sur la rue de l’Ale, il passa devant le Café du National où deux hommes fumaient dans le froid, à l’abri de la neige sous une marquise en accordéon.

— Mais c’est Rod, viens donc boire un verre…

Il identifia tout de suite Ronald, un psychiatre défroqué qui se suicidait à coups de blanc dans les bistrots du quartier. Si personne ne lui avait jamais demandé pourquoi il n’avait pas dessaoulé depuis trois ans, c’est que tout le monde s’en fichait du moment qu’il n’en causait pas, qu’il ne faisait pas de bruit et qu’il ne dérangeait pas. Son compagnon de boisson était un teigneux sans le sou, buvant sur le dos de ceux qui n’aimaient pas picoler seuls. Ce n’était pas un bon. Rod se rappelait lui avoir offert une ou deux bières, à l’occasion. Mais il avait d’autant mieux gardé ses distances que le gars était connu pour fourguer de la coke et moucharder ses clients. Avec sa capuche posée sur son crâne chauve et ses cicatrices à la face, il est vrai qu’il était plutôt rebutant. Rod ne savait pas son nom.

— Non, non, je dois rentrer. La prochaine fois…

— Allez, allez, juste un verre, insista Ronald le psychiatre.

Dix minutes plus tard, les trois hommes se retrouvaient attablés au fond du bistrot, commandaient une fondue et un litre de vin blanc.

1 Le Dernier Échangeur. Orbe : Bernard Campiche Éditeur, 2009.