


Dans une contrée fertile des grandes Indes, régnait un Roi puissant nommé Erzeb-can.
Parvenu à cet âge où les Souverains doivent au bonheur de leurs peuples un choix que la politique règle ordinairement plus que l’inclination, il épousa la Princesse Arsénide, parente du côté gauche de la Fée Lumineuse, Reine d’un pays voisin.
Cet hymen fut formé sous les plus heureux auspices : le Roi trouva tant de charme dans la possession de l’aimable Arsénide, qu’il fit divorce avec toutes les menues intrigues qu’il avait dans sa Cour, pour se donner tout entier à une épouse aussi charmante. Il ne se pouvait pas faire qu’une assiduité aussi exacte n’eût dans peu son effet. Bientôt après, on apprit la grossesse de la Reine.
Le temps des couches de la Reine arriva, et quelques jours d’avance les Fées invitées arrivèrent à la file. La Fée Lumineuse se distinguait, parmi toutes les autres, par la richesse de son équipage et de son ajustement.
Elle arriva au palais d’Erzeb-can au milieu des acclamations de tout le peuple, qui connaissait sa puissance et l’amitié qu’elle avait pour le Roi. Elle fut reçue de ce jeune Prince avec des démonstrations de joie extraordinaires. Toutes les Fées qui étaient arrivées depuis quelques jours vinrent lui rendre visite.
La Fée Mutine fut la seule qui ne la vit pas chez elle ; elle était arrivée quelques jours auparavant et trouva fort singulier que la Fée Lumineuse, la dernière arrivée, ne fût point venue la voir et se fût contentée de se faire inscrire à sa porte ; c’était une femme d’un caractère altier et féroce, esclave des égards les plus superficiels. Le Roi l’avait invitée plutôt par crainte de la désobliger en l’oubliant, que par envie de l’avoir.
L’instant des couches de la Reine étant arrivé, toutes les Fées se rendirent dans sa chambre : elle donna la naissance à un Prince plus beau que le jour. Lumineuse le prit dans ses bras, et les Fées et elle, à l’envi, le douèrent de toutes les bonnes qualités qui font estimer les hommes et adorer les souverains : vertu, courage, esprit, beauté, tout lui fut prodigué. Déjà Erzeb-can nageait dans la joie, quand Mutine, s’approchant tout d’un coup :
« Vous avez doué le Prince de toutes les vertus, dit-elle d’un ton terrible, mais vous avez oublié la patience ; c’est celle dont il aura le plus besoin », et, s’approchant de l’enfant, qu’elle toucha de sa baguette : – Tu aimeras, lui dit-elle, et ce qui fait le bonheur des autres fera tes plus cruels tourments ; les chagrins les plus cuisants te dévoreront, tu verras l’objet de ton amour passer entre les bras d’un autre, tu seras forcé d’y consentir ; les doutes les plus affreux te déchireront, et j’espère qu’une certitude plus cruelle encore achèvera ma vengeance !
À ces mots elle monta dans un char attelé de six Chats-huants qui parut tout à coup aux yeux de l’assemblée, et disparut dans les lambris, laissant après elle une odeur empestée, et le Roi et toute la Cour plongés dans la dernière consternation.
Erzeb-can ne pouvait revenir du saisissement que lui avait causé le discours de la cruelle Mutine ; mais la Fée Lumineuse, en qui il avait beaucoup de confiance, prit la parole et le rassura :
« Ne vous laissez pas accabler, lui dit-elle, par le chagrin qui vous dévore ; ces terribles menaces ne sont pas sans remède ; je ne puis, il est vrai, détruire ce qu’une intelligence égale à la mienne a fait ou prévu, mais je puis en adoucir la rigueur, et, par les bons conseils, l’attention que le donnerai au Prince votre fils, lui épargner une partie des malheurs dont il est menacé. Je veux qu’il soit nommé Angola, qui signifie Sémillant : élevez-le avec soin ; et quand il aura atteint quinze ans, âge où la nature semble vouloir secouer le joug des ténèbres de l’enfance, je le transporterai dans ma Cour. Tous ses malheurs doivent avoir pour principe un attachement sérieux et tendre : ma Cour est l’Antidote le plus excellent contre cette sorte de poison. La variété des plaisirs tiendra son cœur dans une espèce d’équilibre, qui pourra lui faire éluder en partie sa mauvaise destinée, et peut-être osai-je prévoir l’avenir le plus heureux… Il ne m’est pas permis d’en dire davantage : bannissez vos craintes, vous avez en moi une amie tendre et fidèle. »
Les autres Fées, chacune selon leur pouvoir, promirent aussi au Roi leur protection et leur assistance pour le Prince son fils ; et quelques jours après elles s’en retournèrent dans leurs États. La Fée Lumineuse resta encore quelques jours pour achever de remettre l’esprit du Roi ; et sa présence étant nécessaire dans son royaume, elle se sépara de lui et de la Reine, après avoir embrassé tendrement le petit Prince et le leur avoir recommandé expressément ; et, leur réitérant la promesse de venir le prendre à quinze ans, elle disparut à leurs yeux.
Erzeb-can prit un soin extrême de l’éducation de son fils ; la reine l’aimait avec la dernière tendresse : ils réunirent d’autant plus aisément toute leur affection sur le petit Prince, qu’il fut l’unique fruit de leurs amours ; mais si jamais enfant ne fut plus chéri, jamais enfant ne mérita mieux de l’être. Dans ses plus tendres années, des grâces naïves et touchantes perçaient au travers de l’épaisseur des organes de l’enfance : un air de douceur et de sérénité, joint sur son visage à une beauté parfaite, donnait les plus heureux présages de son caractère : mais, lorsqu’il eut atteint l’âge de douze ans, et que la raison commença à se développer, quel esprit ! quelle justesse de raisonnement ! que d’agréments répandus dans ses moindres actions ! Une solidité précoce dans sa façon de penser faisait aisément connaître les dons puissants et efficaces d’une intelligence céleste.
Enfin le Prince approcha de l’âge de quinze ans : le Roi et la Reine, se souvenant des promesses de la Fée, et certains de la satisfaction que lui causerait la vue du jeune Angola, virent avec plaisir approcher l’instant de son arrivée. Erzeb-can et Arsénide attendaient avec impatience l’arrivée de Lumineuse. Exacte à ses promesses, elle parut un jour tout à coup dans leur appartement. Ils la reçurent avec la joie la plus vive ; une aimable sérénité brillait sur son visage ; quelque chose au-dessus de l’humain caractérisait en elle une intelligence céleste et bienfaisante.
On donna quelques jours aux préparatifs du départ du Prince : le Roi et la Reine lui prodiguèrent les plus tendres caresses ; les adieux furent touchants et sincères. Ils ne pouvaient se lasser de recommander à la Fée ce cher fils, leur unique espérance : elle compatit en véritable amie à leur tendresse alarmée ; et après leur avoir renouvelé ses promesses et les avoir embrassés tendrement, elle monta avec le Prince dans son char attelé de six colombes et se perdit dans les airs.
Lumineuse était adorée dans sa Cour ; plus flattée d’inspirer de l’amour que la crainte, elle ne faisait sentir son empire à ses sujets qu’en les accablant de bienfaits ; elle les traitait avec une familiarité douce et aimable, qui adoucissait la fierté du sceptre, sans en faire disparaître les droits. Ennemie de la violence et des vices, fruits ordinaires d’une puissance sans borne, maîtresse de ses sujets par les droits qu’on acquiert sur les cœurs reconnaissants, sa Cour était un lieu de délices d’où étaient bannis la crainte, la défiance, l’esprit de révolte : en un mot, cet amas de cabales funestes, suites inévitables d’un règne injuste et qui font même, avant que d’éclore, le supplice des mauvais rois : on ne respirait dans cette heureuse Cour que la magnificence et les plaisirs, agréables impostures, qui seules peuvent nous étourdir sur les misères de notre condition.
La Fée avait été absente quelques jours ; les transports les plus sincères de la part de ses sujets lui prouvèrent la vivacité de leur affection. Elle les reçut avec une complaisance et une affabilité qui prouvaient combien ils étaient essentiels à son bonheur. Les principales dames et seigneurs de la Cour s’étant approchés d’elle, elle fit paraître Angola :
– Voici, dit-elle, le fils du Roi Erzeb-can, mon ami et mon allié ; il m’a confié l’éducation de sa jeunesse, et ce dépôt précieux servira à resserrer les liens qui nous unissent ; il a des droits puissants sur mon affection, et je souhaite qu’il soit assez heureux pour acquérir la vôtre ; je prendrai sur mon compte les égards et les attentions qu’on aura pour lui, et personne ne peut mieux me prouver son attachement qu’en lui en vouant un semblable.
La fée alors s’adressa à Angola. « Vous avez l’air rêveur, dit-elle au Prince ; que signifie cette physionomie en dessous que vous avez adoptée ? Est-ce de l’ennui, ou quelque chose de plus embarrassant ? Vous ne répondez pas ; en vérité, je serais portée à vous croire amoureux, et je voudrais de tout mon cœur connaître l’heureux objet qui a opéré une si étrange conversion ; je le féliciterais d’une conquête si inopinée. »
Elle disait ces paroles d’un air si tendre, qu’il était aisé à distinguer qu’elle aurait été bien au désespoir que les félicitations se fussent adressées à une autre qu’à elle.
« Je ne sais, dit une femme de la Cour nommée Zobéide, si une conquête si précipitée pourrait réjouir extrêmement celle qui l’aurait faite ; elle pourrait paraître si flatteuse, qu’elle exciterait l’envie de tout le monde ; et les alarmes où l’on serait continuellement de la perdre feraient payer avec usure les doux moments que pourrait procurer une tendresse réciproque. »
Angola qui jusque-là, à force d’avoir attention à tout, n’avait rien remarqué en particulier, ne put s’empêcher de considérer avec intérêt celle qui lui marquait une crainte si obligeante : que d’agréments et que d’attraits il vit réunis dans une seule personne ! Zobéide, âgée à peine de dix-huit ans, joignait à toutes les grâces enfantines de son âge les airs du grand monde et de la femme la plus faite.
« Que je serais heureux, Madame, lui dit-il d’une voix basse et tremblante, si la crainte obligeante que vous avez marquée tout à l’heure était réelle, et que je serais flatté de vous l’inspirer !
– Ce que j’ai dit, lui répondit-elle d’un ton fort ému, n’était simplement que pour répondre au discours de la Reine. Il est vrai qu’en général je crois qu’il n’est guère de situation plus cruelle que celle d’une femme qui, se croyant en droit de compter sur la tendresse d’un homme par l’excès de la sienne, se voit à tous moments en danger de la perdre.
– Que vous me désabusez cruellement, interrompit le Prince d’un air consterné, et que vous me prouvez bien le tort que j’ai eu d’oser un instant me faire une application aussi flatteuse ! Illusion charmante, que vous avez peu duré !
– Je ne me persuade pas, reprit Zobéide, que vous soyez fort sensible à sa perte, et je n’ai point assez de vanité pour croire qu’elle vous intéresse à ce point ; mais vous voulez prendre le ton de notre Cour. Il est de l’état d’un homme à la mode d’adresser partout ses vœux, et peut-être n’ai-je d’autre mérite à vos yeux que de m’y être offerte la première.
– Pourquoi me désespérer, dit Angola, par des doutes aussi cruels ? Que ne puis-je par les serments les plus forts !…
– Arrêtez, dit Zobéide, déjà à demi persuadée de ce qu’elle souhaitait avec ardeur ; le temps et votre conduite me prouveront mieux que toute votre sincérité. J’ai été insensible jusqu’ici, cet état est trop charmant pour y renoncer aisément ; cependant je ne sais… Mais la Reine vient à nous, évitons ses regards curieux ; ou je m’y connais mal, ou je crois qu’elle n’approuverait point entre nous ces sortes de confidences. »