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Cyril Gely
 
 
Poétique
du combat
 
roman
 
 
Collection Noire sœur
 
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1

 

 

Mardi 11 avril.

 

Une nuit sans lune plombait Paris. Glacial. Et une pluie qui ne cessait de tomber depuis deux jours. À croire que le mois d'avril lorgnait encore sur l'hiver.

J'avançais les bras serrés contre les côtes, le menton baissé, coincé sous mon imper. Il était 5 h 07. Du matin. Pas âmes qui vivent dans les rues.

D'une pichenette, je jetai le mégot qui me brûlait les lèvres sur le trottoir et sautai au-dessus d'une flaque. Il fallait que le coup de fil qui m'avait réveillé une demi-heure plus tôt soit important pour me faire sortir du lit à une heure pareille. Et il l'était. Sinon je n'aurais pas même remué un orteil. Mais c'était Olympe, Oly, ma grand-mère d'adoption, qui m'avait appelé. Mon sang n'avait fait qu'un tour. Une douche froide m'avait permis d'évacuer le bourbon de la veille. J'avais ensuite sauté dans mon pantalon et dévalé l'escalier. Au ton de sa voix, j'avais compris que c'était grave.

J'habitais du côté de Beaubourg. L'appart d'Oly donnait sur la Place des Vosges. Dix minutes à pied, à peine. En allant vite.

La capitale, ce matin-là, n'était qu'une ville amère. Aucun son, nulle part. Sinon des sirènes d'ambulances de loin en loin.

Mes pas sur les pavés cognaient comme des gifles. Ils faisaient fuir les chats qui se déplaçaient avec agilité sur les toits. 5 h 09. Les premières bennes sortaient des entrepôts, les premiers cafés ouvraient. Une nouvelle matinée sous la brume parisienne. Et Oly à l'autre bout de la rue qui m'attendait.

Avant même d'avoir atteint mon but, j'étais déjà vanné. Vanné par les différentes missions qui s'enchaînaient les unes après les autres. Privé le jour. Privé la nuit. Privé 24 heures sur 24. Ça n'en finissait plus. J'avais toujours une enquête sur les bras. Filature, personne disparue, adultère, contre-espionnage, c'était mon quotidien. Mais Oly c'était différent. J'aurais fait n'importe quoi pour elle.

Une voiture de flics passa à ma hauteur, et un type à l'intérieur me dévisagea pour voir si je n'étais pas rond comme une pelle. Je hochai la tête. La tire s'éloigna et vira à droite rue Vieille du Temple. J'accélérai.

Sur le trottoir d'en face un clodo dormait sur une bouche d'égout, une bouteille de mauvais vin à ses pieds. Paris n'en finissait plus de vomir des zèbres comme lui. La misère, à chaque coin de rue. Et les Restos du Cœur qui devenaient une multinationale au budget faramineux. Le monde à l'envers. Nulle part où aller. L'avenir s'inscrivait dans le béton. À Marseille, au moins, ou à Brest, il y avait la mer, l'horizon – rien qui pouvait empêcher le regard de porter loin. Ici, l'horizon c'était les HLM, des murs de briques, et l'asphalte, partout.

Olympe se jeta dans mes bras.

— Enfin tu es là, mon chéri, me dit-elle d'une voix sourde.

Jamais je ne l'avais vue aussi pâle. Du haut de son mètre 59, elle me toisait avec des yeux rougis pleins de larmes.

— Est-ce que tu vas m'expliquer ce qui se passe ?

— C'est Marion, la petite du sixième...

Oly semblait à bout de souffle. Aussi loin que je m'en souvienne, elle avait toujours eu le même âge : dans les 75 ans environ. Elle n'avait pas pris une ride depuis mon enfance. C'était plutôt son appartement qui vieillissait à sa place. Le papier peint était préhistorique, les canalisations crevaient les unes après les autres, et le sol gondolait... Seule la vue valait son pesant d'or. Une vue plein sud sur la Place des Vosges, magnifique, été comme hiver, et pleine d'histoires.

— Quelle Marion ?

— Monte, tu vas voir... Je n'ai plus la force, moi.

Oly avait indiqué le plafond de son index. Le sixième, c'était les chambres de bonnes. Pas d'ascenseur. Trois autres étages à pied.

Les dernières marches étaient plus étroites que les autres. Sans moquette.

Une odeur de graisse me fit relever la tête. Le couloir était éclairé, et deux types semblaient monter la garde. Des voisins. Le premier était boudiné dans son peignoir. L'autre portait un vieux jean troué. Des Français pures souches. Il y a quelques années j'aurais trouvé là des Italiens, des Espagnols, des Marocains. Mais depuis une décennie un mouvement s'opérait dans Paris. Les étrangers quittaient le centre pour gagner les quartiers Est et Sud. Les Français en profitaient pour racheter les chambres de bonne, à bon prix.

— Vous êtes flic ? me demanda l'homme au peignoir.

— Mais non, c'est le petit-fils à madame Coureau, fit l'autre. Le détective.

Olympe Coureau n'était pas ma grand-mère, mais peu importe. Je n'allais pas leur raconter ma vie.

— Excusez, je vous avais pas reconnu.

Les deux voisins s'écartèrent pour me laisser passer. Derrière moi, un môme de dix ans à peine en profita pour jeter un œil dans la chambre.

— Tu vas te barrer, toi, lança le plus gros des deux, et retourner te pieuter !

Marion était allongée sur son lit. Morte. Une jeune fille de vingt-deux, vingt-trois ans tout au plus. Son visage ne m'était pas inconnu. Elle s'occupait d'Olympe parfois, quand elle avait le temps, lui faisait ses courses, passait la voir régulièrement.

Je revins sur mes pas.

— Vous n'avez touché à rien ? demandai-je aux deux gardes du corps.

Ils secouèrent la tête.

— À rien, non.

Je n'en croyais pas un mot. Marion semblait trop détendue sur le matelas, pour une fille que l'on venait de poignarder une bonne dizaine de fois et dont le haut du crâne était littéralement défoncé.

— Et la police ? dis-je.

— On vient de l'appeler justement, répondit l'homme au peignoir. Elle devrait plus tarder.

J'acquiesçai, puis fermai la porte et m'approchai du cadavre. J'avais cinq minutes devant moi, peut-être dix.

Les mains de la fille étaient froides et rigides. Ça faisait bien plus de deux heures qu'elle était là déjà. Au minimum. Et personne n'avait rien entendu ? Je jetai un rapide coup d'œil dans la chambre. Ni couteau, ni objet contondant qui aurait pu expliquer les blessures infligées à la tête. Nada. Seuls quelques éclats de cervelle parsemaient le mur, un mètre au-dessus de la fille. On l'avait sans doute poignardée d'abord et assommée ensuite. Des voisins délicats l'avaient in fine allongée sur le lit.

Marion était nue. Et même si je me souvenais à présent d'une fille plutôt élégante, que j'avais croisée quelquefois chez Oly, la vision de ce corps blanc, sans vie, affreusement mutilé me donnait envie de vomir. À cinq heures et demie du mat' ce n'est pas forcément la vision que l'on aimerait avoir... J'avais compté onze plaies au niveau de l'abdomen, dont trois dans la région du cœur qui pouvaient avoir été mortelles. Sans compter celles que je ne pouvais pas distinguer. Dans le dos. Et celles aux bras, synonymes de défense. Le type s'était véritablement acharné... Marion, de surcroît, s'était faite violée. Ça ne faisait pas un pli. Et là encore j'avais du mal à croire qu'aucun bruit n'avait traversé les cloisons. On vivait vraiment dans un monde de lâches ! Ils étaient fortiches pour monter la garde, une fois le crime passé. Mais ils étaient où, les deux charlots à la porte, lorsque Marion avait appelé au secours ? Sous leur couette. Blottis, calfeutrés.

J'ouvris un placard, puis un autre... Peu de vêtements, tout était en ordre. Sur le bureau, près de la fenêtre, quelques livres de psycho et deux classeurs. Marion était étudiante, à l'université René Descartes, Paris V. Sa licence était au bout de l'année. Sans elle.

Peu de photos, aussi. Une fillette sur une plage. Une enfant dans les bras de son père. Elle, peut-être...

Des pas se firent entendre du couloir. Les flics, certainement. Juste le temps d'attraper un cadre dans lequel on apercevait Marion, assise, un bouquin à la main, et de le planquer dans la poche intérieure de mon imper. La porte s'ouvrit.

— Putain, Mars, c'est toi ! Mais qu'est-ce que tu fous là ?!

Le type qui venait de m'aboyer dessus s'appelait Julien Picone. Lieutenant Picone. Un sale con, comme on en fait plus. On avait bossé ensemble autrefois. À l'époque où j'appartenais à la Grande Maison. C'était une autre vie. Il y a longtemps.

— Olympe, ma grand-mère, habite l'immeuble.

— Qu'est-ce que tu veux que ça me foute ?! T'es sur une scène de crime, dégage !

J'obtempérai en souriant aux gardiens de la paix qui l'accompagnaient. De toute façon j'avais fait le tour des lieux. Il n'y avait plus rien à se mettre sous la dent ici.

Un dernier regard vers Marion, puis je saluai la flicaille.

— À bientôt P'tit Con... (de Picone à P'tit Con, il n'y avait qu'un pas que je franchissais allégrement à chaque fois).

— Fous le camp Mars, avant que je te boucle.

Dehors, les deux voisins traînaient encore dans le couloir. Ça tombait bien, j'avais quelques questions à leur poser. Je leur fis signe de s'approcher.

— Vous habitez l'étage ?

Ils acquiescèrent. Ils sentaient tous les deux l'alcool et le shit.

— Où ça ?

Le premier m'indiqua une porte, au bout du couloir. L'autre, le plus massif, la porte adjacente à celle de Marion.

— Qu'est-ce que vous avez entendu ?

— Pas grand-chose.

— Rien du tout.

— Vous vous foutez de moi ? La fille à été poignardée, on lui a défoncé le crâne...

— Non, rien entendu, m'sieur Coureau.

— Je m'appelle Mars. Olympe n'est pas ma grand-mère... Qui a donné l'alerte ?

— Bah, votre grand-mère justement. Enfin, madame Coureau, quoi.

— Oly ?

— Ouais, la dame du troisième.

Je les regardais un bref instant dans le blanc des yeux. Comment Oly, trois étages plus bas, avait pu entendre quoi que ce soit ? Et comment ces deux types, qui vivaient à quelques mètres de la scène du crime, n'avaient pas été alertés par les cris de la petite ?

— Vous dormez avec des boules Quiès, les gars ?

— Quoi ?

— Non, rien, laissez tomber.

P'tit Con avait surgi de la chambre de la fille.

— Putain tu fais chier, Mars ! Je t'ai demandé de te barrer ! Alors tu te barres, ou je te coffre !

C'était dit si gentiment.

— Et vous deux rentrez chez vous ! Je vous appellerai quand j'aurai besoin de vos lumières.

Picone s'était adressé aux voisins de la défunte. Je les saluai d'un geste de la tête, tandis qu'ils retournaient lentement dans leur piaule.

 

6h00. Oly préparait un café. Noir. Sans sucre, pour moi : mon sang en transportait déjà suffisamment comme ça. Elle s'assit face à moi. La tête baissée.

— Raconte-moi ce qui s'est passé, Oly. Dans le détail.

— Ecoute, mon chéri. J'ai fait une bêtise je crois, une grosse bêtise...

Olympe avait ses yeux fixés sur sa tasse. Après une seconde, elle les releva vers les miens.

— C'est moi qui ai découvert le corps de la petite.

Ses yeux délavés me scrutaient à présent avec intensité.

— Eh bien ?

— Je n'ai pas pu, tu comprends. Pas pu bouger. Je suis restée avec elle, longtemps, avant de pouvoir t'appeler... J'aurais dû redescendre, je sais...

J'avais posé ma main sur la sienne.

— Il était deux ou trois heures. Je n'arrivais pas à dormir... Marion avait promis de passer me voir. Mais personne. Je suis montée, et je l'ai découverte. Nue, allongée sur son lit, morte. Je n'ai pas pu. Je suis restée... j'ai prié...

— Est-ce que tu as touché à quelque chose, chez elle, chez Marion ?

Oly secoua la tête.

— Je ne sais pas... Je ne crois pas...

— Le corps ? Est-ce que tu as touché au corps ?

— Je ne m'en souviens plus, mon chéri... Peut-être... Oui, c'est possible...

Je soupirai et baissai la tête.

— Rien d'autre ?

— Non, fit Oly. (Puis elle se reprit) Si. Quand j'étais chez elle, chez la petite, j'aurais juré qu'il y avait quelqu'un d'autre dans sa chambre. C'est bête, n'est-ce pas ?

— Tu as vu quelque chose ? lui demandai-je.

— Non.

— Entendu ?

— Même pas. Une sensation.

Oly fit un signe d'impuissance. Puis elle prit ma main dans la sienne.

— Je crois que j'étais bouleversée, mon chéri. J'ai dû imaginer des choses.

Olympe était mon seul lien avec mon enfance, la seule personne qui me rattachait encore à mes parents. Elle m'avait recueilli, j'avais alors 12 ans, lorsqu'ils étaient morts. Glasgow – Paris, le vol AF 315, départ 17 h 30 heure locale, n'est jamais arrivé à Orly à 22 h 00 comme prévu. Il s'est écrasé dix minutes après son départ en Ecosse. Causes : pressurisation défectueuse. Survivants ? Aucun... Leur visage était encore net dans mon esprit, surtout celui de ma mère, mais c'était leur voix qui disparaissait peu à peu avec le temps et les années qui passaient. Olympe était notre voisine à l'époque. C'est elle qui m'a élevé, habillé, emmené en vacances. C'était la première fois que je la voyais pleurer.

Il n'y avait plus grand-chose à faire, de toute façon. P'tit Con et son équipe étaient là-haut, dans la chambre, et la Brigade Scientifique ne tarderait plus à arriver. Il fallait que j'agisse autrement pour éviter à Olympe les emmerdes. Mais à 6h21 il était encore beaucoup trop tôt.

J'avais ouvert la fenêtre et allumé une cigarette. Un vent frais me fouettait le visage. Un vent léger qui devait venir du Nord. Ou de la Bretagne... Des embruns à Paris. Plutôt rare. D'ordinaire cette ville pue le cambouis et la sueur. Le CO2. J'inspirais à m'en faire péter les poumons.

— Tu devrais essayer de dormir, de te reposer, dis-je à Oly sachant très bien qu'elle n'en ferait rien.

— Je ne peux pas... J'ai cette image dans la tête. L'image de Marion, sur son lit...

Je comprenais. Je la revoyais, aussi. Allongée, nue, le crâne défoncé... Qui avait pu faire ça ? Et pourquoi ?

Sur la Place, un engin lavait les trottoirs à coup de jets d'eau. La circulation devenait plus dense.

Tandis qu'Oly avait allumé la radio pour écouter les infos, je m'étais allongé sur le sofa du salon. J'avais fermé les yeux sans trop y croire... Le visage de ma mère s'était imposé, alternant avec celui de Marion. La veille de son départ pour l'Ecosse, on s'était engueulé elle et moi. Je m'étais promis de faire la paix à son retour. Mais, il n'y avait jamais eu de retour. Et je vivais avec, depuis ce jour-là. Une éternité.

Glasgow – Paris, le vol Air France 315, départ 17 h 30 heure locale, n'est jamais arrivé à Orly comme prévu.

Quelle merde !

 

Il était neuf heures et des poussières quand j'ai émergé du sofa. La gueule à l'envers et un mal au crâne épouvantable. Le corps de la petite avait été emmené à la morgue. P'tit Con et sa bande étaient passés voir Oly vers sept heures moins le quart. Elle avait dit exactement ce que je lui avais dit de dire : elle avait découvert le corps à cinq heures moins dix – sa première réaction avait été de m'appeler, la seconde d'appeler les flics. Point barre.

— Pas aimables pour un sou, m'avoua-t-elle.

Olympe me faisait face. Elle était descendue acheter des croissants. J'en étais à mon troisième.

— Promets-moi, reprit-elle, de trouver le salaud qui a fait ça. Je veux savoir qui a tué la petite.

Je battis des paupières. Je ferai tout pour le retrouver, Oly pouvait me croire.

Nous nous embrassâmes sur le palier. Une nouvelle journée commençait et je n'étais pas beau à voir. Dehors, je slalomai entre les gouttes et filai illico au bureau.

 

 

 

2

 

 

9 heures 30.

 

Mon Agence se trouvait quelques rues plus loin, rue du Roi Doré, près du musée Picasso. Une ancienne galerie, comme il y en a tant dans le coin, que j'avais transformée en deux-pièces. J'ouvris la porte. Rachel, ma secrétaire, se trouvait déjà devant l'ordinateur. Ses yeux bleus se détachèrent de l'écran. Ils apportaient une touche de couleur à ce métier de dingue.

— Bonjour Axel... Oh là, ça n'a pas l'air d'aller ce matin. Mauvaise nuit ?

— Trop courte.

— Café ?

J'acquiesçai.

Cela faisait maintenant trois ans que Rachel m'assistait et qu'elle gérait le quotidien de l'Agence. Compta, rendez-vous, sélections des clients... Elle s'occupait de tout.

Pourtant nous n'avions jamais batifolé ensemble – certains de nos regards trahissaient peut-être nos émotions, mais nous n'avions jamais dépassé le stade des préliminaires. C'était mieux ainsi... Rachel vivait seule. Quelques hommes restaient parfois dormir chez elle, pour une nuit ou deux, mais jamais plus... Je ne sais pas ce qu'elle attendait... Elle partageait son appartement avec une jeune fille. Florence Mayer, 19 ans à peine, qui nous avait rejoints l'année précédente, et qui m'épaulait de temps à autre dans mes missions.

— Florence n'est pas là ?

— Elle est à la fac. On est mardi.

C'est vrai. J'avais poussé Florence à reprendre ses études, six mois plus tôt. Et la petite était rentrée à Assas, fac de droit. Ça pouvait toujours nous servir.

— Vous avez rendez-vous à 11 h 00, avec monsieur Foster. Un problème au sein de son entreprise.

Rachel me tendit une tasse de café. Je la bus en silence. La rue du Roi Doré était d'ordinaire assez calme. Je pensais encore à Marion. À ses plaies sur son thorax. Son crâne explosé. Oly avait dû avoir le choc de sa vie... J'espérais qu'elle avait pu s'endormir un peu.

Au mur, une affiche d'Al Pacino. Un après-midi de chien, de Sydney Lumet. Deux types qui braquent une banque et qui se retrouvent cernés par les flics. Mais ce n'est pas parce que j'avais aimé le film que l'affiche se trouvait punaisée là. C'était en raison du titre. Un après-midi de chien. Ça convenait bien à ce métier où l'on croisait toute la misère du monde. Les clients nous déballaient leur vie, sans aucune retenue, comme si on était de vieux amis, des médecins de famille. J'avais souvent le sentiment que certains préféraient venir ici, plutôt que d'aller chez leur psy. Après tout on était moins cher. Et plus efficace. Je me souvenais d'un type, quand j'avais ouvert l'Agence, dont la femme avait disparu. Il m'avait demandé de la retrouver, quels que soient le prix et le temps passé. J'avais fini par mettre la main sur elle. Morceaux après morceaux, si je puis dire. Son mari l'avait tuée (deux balles dans la tête) et l'avait découpée en tranches. J'avais d'abord retrouvé une jambe, puis l'autre, un bras, etc, etc... Une sorte de jeu de piste. En fin de compte, le type était venu me trouver pour que je l'envoie en taule. Ça m'avait demandé un mois et demi, mais il était sous les verrous. Pour lui, ça avait été plus simple de se confier à un Privé. Il avait confiance en moi. Il savait que j'allais découvrir la vérité. Et surtout l'empêcher de recommencer. Honnêtement, qu'est-ce qu'aurait pu faire un psy ?

Les parents de Florence Mayer m'avaient, eux aussi, déballé toute leur vie lors de notre première rencontre. Le père au chômage, la mère instit en déprime, une banlieue qu'ils ne reconnaissaient plus. Bref la totale. Florence, à l'époque, en avait eu marre et s'était tirée. Fugue, comme il y en a tant en ce moment. S'enfuir à l'autre bout de la terre. Moi, j'avais fait mon boulot. Vite et bien. Florence était alors comme un escargot, elle laissait des traces derrière elle. Remettre la main dessus avait été un jeu d'enfant. Mais la môme n'avait pas baissé les bras. Aussitôt chez elle, elle avait fui une nouvelle fois, direction : ici, l'Agence, rue du Roi Doré. Mais je ne l'avais pas laissée repartir. L'instinct, la compassion, appelez ça comme vous voulez. Depuis elle travaillait avec moi. Ou plutôt avec nous, car Rachel l'avait prise son aile. Et je ne le regrettais pas : Florence s'infiltrait là où je ne pouvais pas, et me déchargeait d'une partie du travail. Paris était toujours sur la brèche, du matin au soir, et les types dans mon genre trimaient non stop.

Je finis ma tasse de café en me demandant si Rachel et Florence ne couchaient pas ensemble. Elles vivaient sous le même toit, mais n'y avait-il rien d'autre entre elles ?

Rachel était retournée à son bureau et tapotait avec grâce sur son ordinateur. Elle portait un pantalon en toile beige et une veste avec de larges épaulettes.

Bien sûr je n'avais rien à redire là-dessus, elles étaient adultes et consentantes, mais ça m'intriguait. Et même ça m'excitait. Ces deux filles valaient le détour, l'une comme l'autre. Alors ensemble, dans le même plume, ça devait être l'extase.

J'arrêtai d'y penser lorsque je sentis mon pantalon se gonfler. Je remerciai Rachel pour son café et disparus rapidement dans mon bureau.

Je poussai la porte et pris place derrière ma table. Ici, c'était mon domaine. Ordinateur, canapé, frigo... quand je n'étais pas en filature c'était ma résidence secondaire. Je décrochai mon téléphone et composai un numéro que je connaissais par cœur : celui de la P.J., où j'avais conservé quelques contacts.

— Capitaine Varanger, je vous prie.

— Un moment, me répondit une voix. Qui le demande ?

— Axel Mars.

— Je vais voir s'il est là.

Je n'eus pas le temps de compter jusqu'à dix : Varanger émit son grognement habituel.

— Alors, compère, comment ça va ?

— Je survis, lui dis-je. Et toi ?

— Idem, surtout avec le salaire de misère qu'on me refile.

Carl Varanger avait été mon chef instructeur pendant deux ans. Puis mon équipier. C'est lui qui m'avait tout appris, enseigné les codes de la rue. Sans Varanger, et sa maîtrise des éléments, je me serais fait buter une bonne dizaine de fois. Mais il avait toujours été là au bon moment. Ce qui ne l'avait pas empêché de prendre une balle dans le tibia, peu avant que je ne quitte la Maison. Depuis, il claudiquait et je le surnommais Varanger le boiteux. Mais jamais devant lui. Il avait horreur qu'on l'appelle comme ça. Sinon c'était le séjour à l'hosto assuré.

— Comment roule la Flicaille ? lui demandai-je.

— T'as bien fait de te tirer, me répondit-il. De plus en plus de travail et notre cote de popularité est en baisse vertigineuse. Tu parles d'un boulot. Et le tien ? Comment va Rachel ?

— Toujours aussi croustillante.

Ça ne servait à rien de lui demander comment allait sa femme. Celle-ci l'avait quitté un an plus tôt pour un banquier de province. C'est moi qui avais mené l'enquête. Et j'étais mal dans mes bottes lorsqu'il avait fallu lui montrer les photos des deux tourtereaux. Roseline Varanger n'avait tout simplement pas supporté les horaires hystériques que la Grande Maison imposait à son mari. Elle roucoulait depuis avec un type moins intelligent et moins marrant, mais qui rentrait tous les soirs à 17h00. La belle vie, quoi.

Varanger relevait de la Première Division de Police Judiciaire. Au-dessus de lui, le commandant Chanet (brave type, sans ambition et sans charisme). Sous ses ordres : les lieutenants Picone (véritable enfoiré) et un jeune promu Mathias Hope. Je savais que je tenais Picone en laisse via Varanger. Mais pour combien de temps ?

— Qu'est-ce que je peux faire pour toi, Axel ?

— Tu as lu les comptes rendus de cette nuit ?

— Yes, lâcha Varanger qui suivait depuis des années des cours d'Anglais.

— Place des Vosges, une jeune fille a été tuée à coups de couteau.

— Exact.

— Troisième étage : Olympe Coureau... Ma grand-mère. C'est elle qui a découvert le corps. Elle connaissait bien la petite. Elle est complètement retournée. Si tu pouvais demander à ton bouledogue Picone d'y aller en douceur cette fois.

— Je comprends, compère. Compte là-dessus.

— Merci Carl.

— Je lis que tu y étais aussi ?

— Affirmatif, dis-je sans entrain.

Ce connard de P'tit Con n'avait pas résisté à la tentation d'épingler mon nom sur son rapport.

— Et sur les lieux du crime qui plus est.

— Tu me connais, j'adore l'odeur du sang.

— Tu as vu quelque chose de particulier ?

— Non, répondis-je le plus naturellement possible. Je ne suis pas resté assez longtemps. P'tit Con est arrivé avec sa suite et m'a mis dehors.

Pas un mot, évidemment, sur la photo de Marion que j'avais subtilisée et qui avait trouvé sa place sur mon bureau. Ni sur la position du corps qui m'avait semblé étrange.

— Si tu avais noté quoi que ce soit, tu me le dirais n'est-ce pas ?

— Pour qui tu me prends, Carl ?

— Je plaisantais, compère.

— Tiens-moi informé de l'avancée de l'enquête, si c'est possible. J'ai promis à Oly, qu'on trouverait le coupable.

— On le trouvera, fais-moi confiance. Sinon je t'ai pas vu à Levallois la semaine dernière, grogna Varanger. Le match était du tonnerre. T'aurais dû voir la droite que s'est mangée l'Anglais, je n'aurais pas voulu me la prendre celle-là.

La boxe faisait partie de la vie de Varanger. Avant, elle avait fait partie de la mienne. J'étais même passé professionnel pendant quelque temps, catégorie Moyens, moins de 72,574 kilos. J'en avais descendu des types sur les rings, et je m'étais fait descendre aussi quelquefois. Mais je n'avais pas l'étoffe des champions. Je préférais courir les filles. J'avais pourtant eu mon heure de gloire lorsqu'on m'avait donné ma chance pour le titre Européen, détenu alors par l'Allemand Ralph Günz. Une vraie bête. J'en dormais plus la nuit. Mais deux jours avant le combat, en voiture coupé sport, j'ai pris un platane sur une route nationale. Le seul sur vingt kilomètres. Samu, hôpital, plâtre au bras gauche. Plus de combat, plus de boxe... J'ai fait quelques chroniques sportives ensuite, espérant que l'envie de me battre me passerait, puis j'ai rencontré Varanger qui m'a fait entrer chez les Poulets. Ce job en valait bien un autre.

— Ça fait un siècle que je n'ai pas vu de combat. Trop de travail.

— Il faut savoir se détendre, compère.

— Je sais bien.

— Bon, rappelle-moi dans deux ou trois jours. Je te dirai si on a du nouveau sur l'enquête qui t'intéresse.

— Merci mon vieux.

— You're welcome.

Aussitôt raccroché, je retirai la photo de Marion du cadre en bois que j'avais piqué chez elle. C'était vraiment une belle fille. Grande. Dans les un mètre 70, 71. De longs cheveux bruns et des yeux qui semblaient verts. Marion devait avoir une cascade de copains à la fac ou ailleurs... Putain, ça faisait chier d'avoir cette photo face à moi, et de savoir la pauvre petite enfermée dans un caisson à l'Institut médico-légal. Son corps mutilé me revint en mémoire... Neuf, dix, onze plaies ! Son crâne déformé et à peine reconnaissable... Combien pesait-elle ? 59, 60 kilos... Si Oly avait trouvé le corps au bas du lit, elle n'avait pas pu la soulever et l'étendre sur le matelas toute seule. Trop lourde. Je soufflais.

On frappa trois coups à la porte. Je jetai le cadre à la poubelle et déposai la photo dans ma veste. Après une seconde, Rachel apparut.

— Votre rendez-vous est arrivé, Axel.

— Déjà ?

— Il est 11h10.

Je n'avais pas vu le temps passer.

Rachel s'écarta légèrement et un homme bien fringué et encore jeune pénétra dans mon office. Je me levai pour l'accueillir.

— Enchanté, me dit-il. Yves Foster.

— Axel Mars.

Une poignée de main vous définit un homme (et plus accessoirement une femme). Foster m'étonna, la sienne était plutôt virile.

Rachel s'éclipsa et nous laissa en tête-à-tête.

— Je vous en prie... Qu'est-ce qui vous amène, monsieur Foster. Un souci avec votre entreprise, c'est bien ça ?

Après avoir déboutonné sa veste, le type s'était assis dans le fauteuil qui me faisait face. Il acquiesça. Il plaça ensuite ses deux mains jointes contre sa bouche. Geste qui se voulait sérieux, et qui indiquait clairement qu'il était contrarié mais aussi que ce n'était pas le genre d'homme à parler pour ne rien dire.

— Tout ce que je vous dirai restera entre nous, n'est-ce pas ?

— Evidemment. Considérez-moi un peu comme votre confesseur.

— Bon. (Foster se dérida légèrement) J'ai créé une start-up en 1996. À l'époque Internet balbutiait. J'avais déjà monté une ou deux boîtes auparavant, sur lesquelles je m'étais fait la main. Mais nous n'avions jamais dépassé les 5 millions de chiffre d'affaires. Broker Online a démarré dans un hangar, un peu par jeu, par bravade, vous voyez ? C'était le premier site français de courtage et d'épargne financière. Trois ans plus tard la société entrait en bourse au NASDACQ et au New York Stock Exchange. Puis l'année d'après sur le Nouveau Marché. Aujourd'hui nous réalisons un chiffre d'affaires qui dépasse les 100 millions, j'emploie plus de 800 personnes, j'ai créé des filiales en Espagne, au Royaume-Uni, en Italie...

— Mais...

Dans ce genre d'histoire, il y a toujours un mais, sinon le type ne serait pas là.

— Mais... Depuis quelques mois quelque chose ne fonctionne plus. La boîte ne tourne plus rond. Comme si les rouages s'étaient rouillés, et qu'ils grinçaient de plus en plus, vous voyez ? Je ne sais pas d'où ça vient. Et c'est là que j'aimerais que vous interveniez.

— Rappelez-moi le nom de votre entreprise ?

— Broker Online.

J'écrivis le nom sur un carnet. Ça faisait toujours chic de prendre des notes devant les clients. Je n'avais jamais entendu parler de cette boîte. Mais je n'avais jamais, non plus, investi en bourse via Internet.

— J'imagine que vous êtes sorti de votre hangar depuis. Où avez-vous installé vos bureaux ?

— Quai de la Rapée, dans le XIIe. Les nouveaux bâtiments.

Je voyais bien. Deux tours magnifiques en effet, dessinées par Christian de Portzamparc, architecte. Mais ironie du sort, elles se trouvaient à cinquante mètres à peine de la morgue parisienne, où reposaient Marion et quelques autres. De son bureau, Foster avait une vue imprenable sur les allées et venues de l'Institut médico-légal, Place Mazas.

— Quand vous dites que les rouages se sont rouillés, vous pouvez préciser.

Depuis son arrivée, j'observais les positions que prenait Foster sur le fauteuil. Chacune d'elles m'indiquait son état de stress. Cette technique, je l'avais apprise quand je boxais en pro. Monter sur un ring, examiner les déplacements de son adversaire, ses attitudes... Je pouvais prévoir si le type, face à moi, était en forme ou non. Si j'allais prendre une correction, ou au contraire lui faire mordre la poussière... Foster, lui, était sacrément nerveux. Il pliait, dépliait sa jambe, croisait ses mains, se grattait la joue. Ça lui coûtait de me raconter tout ça. Mais vers qui d'autre aurait-il pu se tourner ? Les flics ? Ils lui auraient rigolé au nez. Une boîte de contrôle de gestion ? KPMG ? Deloitte & Touche ? Foster avait peut-être essayé, mais ça n'avait rien donné. Moi, j'étais ce qu'il restait lorsque tous les recours légaux avait été utilisés. Une dernière chance, en quelque sorte. L'ultime remède.

Rachel nous avait apporté deux cafés. Et en même temps un peu d'air frais, comme pour détendre l'atmosphère. Ma secrétaire avait ça de particulier : un regard vers elle et la plupart des soucis se faisaient la malle, disparaissaient comme par magie.

Les muscles de Foster se détendirent un à un. Il esquissa même un sourire.

— Jolie fille, si je peux me permettre.

— C'est ce que je me dis tous les jours. Et ces rouages alors ?

— Oui... Comment vous expliquer... Un grain de sable est entré dans la machine, monsieur Mars, vous voyez ? Et depuis, Broker Online est à la traîne... Nous n'avons rien fait de bon depuis plusieurs mois. Le chiffre d'affaires est en baisse, les employés n'ont plus la niaque. Il faut que j'arrête l'hémorragie. Entendons-nous bien, il ne s'agit pas d'une crise économique. Mon secteur se porte bien. Très bien même... Non, c'est autre chose. J'ai pourtant tout essayé : remaniement de l'organigramme, séminaires de motivation... Rien.

— Espionnage informatique ?

— Possible... Mais travaillant sur la toile, nous sommes de facto très bien protégés. Non. Je penche plutôt pour une taupe, au sein de l'entreprise. Un cadre supérieur qui aurait pu se faire retourner par la concurrence. Je n'ai pas besoin de vous apprendre que nous ne sommes plus les seuls sur le marché. Des courtiers en ligne, aujourd'hui, il en existe des dizaines. Et tous veulent notre place de leader. Ils sont prêts à tout pour y parvenir, vous voyez ?

— Je vois. Je vois très bien.

Des types comme Foster, aux abois, j'en avais vu défiler quelques-uns dans mon Agence. Leur boîte, c'était leur enfant, leur bébé. Certains y avaient consacré leur vie, avaient divorcé pour elle, et parfois même tout perdu.

La plupart du temps, Foster avait raison, un gus de l'entreprise, cadre sup ou cadre moyen, se faisait acheter par une boîte concurrente et vendait des infos. Ça pouvait rapporter gros. Très gros. Tout dépendait du secteur d'activité et du chiffre d'affaires. Parfois c'était le pactole. Deux, trois millions d'euros. Plus, si on vendait à l'étranger.

1,5 milliard d'euros, c'est le coût de l'espionnage industriel en France. Chantage, vol, détournements de brevets et de secrets commerciaux... Pour survivre, les patrons des grosses boîtes avaient tous recours à ce genre de pratiques. Bien sûr, tous démentaient. Mais ça ne faisait pas un pli. L'art de la Guerre de Sun Tzu, Le Prince de Machiavel, les Principes fondamentaux de stratégie militaire de Von Clausewitz, ou le Traité des cinq roues de Musashi Miyamoto, les grands patrons, ceux pour qui on bosse, connaissaient ces livres par cœur. Et s'en servaient.

Personnellement, ça ne me faisait ni chaud ni froid. Que le monde de l'entreprise ressemble à un aquarium rempli de piranhas, me rendait plutôt service et représentait 60% de mon chiffre d'affaires. Je me frottais les mains... Les patrons venaient pleurer contre mon épaule, et en contrepartie me refilaient du boulot. Je n'allais pas cracher dans la soupe. Ni sur les nouvelles méthodes qu'employaient certains hackers pour détourner l'info directement via Internet. « L'art de la guerre, disait Sun Tzu, c'est de soumettre l'ennemi sans combat ». Foster n'avait rien vu venir. Maintenant il s'en remettait à moi. Il avait raison... Enfin, j'espérais.

— Le type, la taupe dont vous venez de me parler, vous avez une idée de qui cela pourrait être?

Foster remua une nouvelle fois à l'intérieur du fauteuil. Se frotta le menton. Ouais, il avait une idée mais n'osait pas m'en parler... Parfois, c'est étrange, il faut leur tirer les vers du nez aux clients. Comme quand j'étais flic et qu'une petite frappe de seconde zone finissait dans notre commissariat après un braquage ou un vol à l'arraché. Varanger m'appelait en renfort. Si le voyou ne nous disait pas ce qu'on voulait entendre, je lui foutais une raclée dont il se souvenait. En général on avait le nom de ses complices dans la seconde. Malheureusement, ça ne l'empêchait pas de recommencer aussitôt dehors.

Depuis que j'avais monté l'Agence, je m'y prenais autrement (c'est logique) pour obtenir les infos que je désirais. Un coup de boule ou une paire de claques n'auraient pas plu à mes employeurs.

— Je vous l'ai dit, rien ne sortira d'ici, monsieur Foster. Vous pouvez tout me dire. Secret professionnel.

Foster n'attendait que ça : que je lui donne le feu vert.

— Oui, je pense qu'il s'agit de mon directeur financier. Daniel Gleizes. Nous avons monté la boîte ensemble, mais j'ai pris le contrôle au fil des années. C'est peut-être pour lui un moyen de se venger... je ne sais pas...

Je sentais que Foster avait gardé cette info pour lui depuis un sacré bout de temps. La balancer, comme ça, sur la table venait de lui faire un bien fou. Ses rides du front s'évanouirent et, pour la première fois, il s'adossa au fauteuil.

— Ok, fis-je. Voilà ce que je vous propose. Pour le moment, nous n'allons rien faire. Nous allons attendre.

Les yeux de Foster ne purent retenir un léger soubresaut. Ce type se demandait si je le prenais au sérieux ou non.

J'attendis un instant, puis j'ajoutai :

— Accroître la sécurité de votre parc informatique, mettre vos bâtiments sous surveillance vidéo, planquer des microphones un peu partout, je n'y crois pas... En revanche, nous allons installer une taupe dans votre entreprise. Une taupe à nous, qui nous rendra compte de ce qui s'y passe. Pas de mouvement en apparence, rien qui permettrait à Gleizes ou a quiconque de se méfier de quoi que ce soit. Qu'est-ce que vous en pensez ?

Foster acquiesça. L'idée de jouer le même jeu que le fumier qui détruisait son entreprise, l'amusait. Œil pour œil et dent pour dent, semblait-t-il penser. La loi du Talion.

— Vous recrutez en ce moment ?

— Non, pas avec les problèmes actuels. Mais nous sommes toujours à la recherche de stagiaires, pour développer les logiciels, aider nos commerciaux, rédiger nos rubriques boursières, s'occuper du standard... J'ai dix postes à pourvoir au moins.

J'avais entendu parler de ces pratiques qui permettaient aux entreprises de recruter des jeunes types, encore étudiants. Ça mettait le pied à l'étrier et souvent derrière (après le stage) il y avait un job à la clé. Mais certaines têtes, bien pensantes, ne voyaient pas ça d'un bon œil. Faible rémunération, pas de congés payés... Que voulez-vous, nous vivions de plus en plus dans une société d'anesthésiés, d'assistés. Il fallait que la vie soit sans contraintes, qu'on ait le droit à la Sécu, aux grèves, aux primes de charbon, etc., etc.

Mes premiers combats, personne ne les avait gagnés à ma place. Je m'étais entraîné comme un fou, j'avais pris des gnons, des uppercuts, des crochets, mais j'étais toujours remonté sur le ring. Prime ou pas.

— Vous avez quelqu'un, dans votre écurie, qui pourrait avoir l'âge d'un stagiaire ?

Je relevai la tête... Un bref instant j'avais été salle Wagram dans le XVIIe. Haut temple de la boxe, du catch et du jazz, qui avait vu passer Carpentier, Cerdan, Duke Ellington, et moi-même à mes débuts. Mon premier match en pro. Victoire par KO, à la seconde reprise. Doux souvenirs...

— Pardonnez-moi ?

— Un stagiaire, vous connaissez ?

Un stagiaire ? Et comment !

D'ailleurs à cette heure-ci, elle devait sortir de son cours de droit pénal.

 

 

 

3

 

 

La cuisine sarde, c'est avant tout des odeurs. Un savant mélange qui viendrait de la mer, des terres riches en fer et des montagnes. Chez Nano. À deux pas de l'Agence. C'était ma cantine, le resto où je dînais tous les soirs, ou presque. Je poussai la porte et les arômes de poissons, d'artichaut, de pâtes alla vongole m'enivrèrent.

 

21 heures 45. Rue Debelleyme, IIIe.

 

J'y avais ma table près de la cuisine et face à la porte d'entrée, pour éviter les mauvaises surprises. Une bouteille de vin toujours ouverte. Et le sourire du patron. Le sourire de Nano. Je savais qu'ici j'étais en paix. C'était même devenu, année après année, comme un second bureau. J'y dînais avec mes clients. On parlait adultère, filatures, fugues, héritages... bref des petits soucis de la vie quotidienne.

Avant de venir là, j'étais passé voir Oly. L'immeuble était silencieux, recueilli. Pas un bruit. On respectait le départ de Marion. Certains priaient, d'autres pensaient simplement à elle.

— Et si le tueur habitait l'immeuble ?

Olympe avait raison. C'était une éventualité qu'on ne pouvait pas négliger. Chaque voisin regardait l'autre en chien de faïence. L'ambiance allait vite se dégrader.

Les hommes de Varanger devaient faire fissa. Je promis à Olympe de passer au commissariat, histoire de voir où en était l'enquête. Puis je la traînais, de force, chez Nano. Je ne voulais pas qu'elle reste seule. Même si elle était abattue, même si elle n'avait pas faim. Le monde, pensais-je, lui ferait du bien.

Une dizaine de tables étaient occupées. Le Sarde allait de l'une à l'autre en passant par la cuisine. Taille moyenne (1m72 ou 73), cheveux mi-longs et grisonnants, il était la bonne humeur personnifiée. Certes, il pouvait rouspéter contre son cuisinier, Umberto, un Sicilien pure race, car les plats n'étaient pas assez chauds ou la cuisson pas assez rapide, mais il arborait toujours ce sourire, large et convivial, qui ne se dessine que chez les Italiens. Umberto, lui, n'avait pas coutume d'ouvrir la bouche. Il était né en plein cœur de la Sicile, dans un village complètement paumé, San Catalda ou San Cataldo, et n'avait connu que le silence toute sa vie. Un mot, un seul, lui suffisait amplement pour exprimer une idée ou une conviction.

— Buono ? nous demanda-t-il en retirant nos assiettes.

— Excellent, Umberto, merci.

J'avais pris des cannellonis di carne, avec un pichet de Cannonau, un rouge bien corsé qui faisait tourner la tête. Oly avait opté pour des carciofis au parmesan. Son assiette était encore aux trois quarts pleine.

— C'était très bon, Umberto, s'excusa-t-elle. Mais je n'ai pas très faim ce soir.

— Emporter ?

— Non, non, ça ira, merci.

Olympe avait le même regard que le soir où elle m'avait appris la mort de mes parents. Marion, pour elle, s'était un peu la famille. Une fille déboussolée qui avait quitté sa province avec des rêves pleins les yeux. Fac de psycho. Elle ne s'en était pas si mal sortie. Jusqu'à la nuit dernière.

Je revis, mentalement, la scène de crime. Le lit. Le cadavre. L'armoire entrouverte... Quelque chose ne collait pas. J'avais ruminé ça toute la journée, sans réussir à mettre le doigt dessus. Ce n'était plus la position du corps qui m'intriguait, mais autre chose...

— À quoi tu penses ?

Oly souriait. En tout cas, elle essayait. Sa voix, avec les années, avait basculé légèrement vers les graves, contralto.

— À rien.

— Je te connais, mon chéri. Quand tu as ce regard-là, c'est que quelque chose ne va pas.

Oly avait toujours deviné mes pensées. Impossible à l'adolescence de faire le mur, ou de lui raconter des bobards, elle savait exactement ce que j'avais dans la tête.

— Alors, i miei amici, un dessert ?

Nano avait surgi de derrière son bar et me tirait d'embarras.

Olympe secoua la tête.

— Pas pour moi.

— Un café Nano, s'il te plaît.

— Vous plaisantez ! Il me reste encore des tonnes de tiramisus. C'est moi qui les ai préparés. Chocolat et café, mélangés avec un zeste de liqueur.

— Tu sais bien que je n'ai pas le droit au sucre. Diabète.

— Un petit tiramisu, ça ne va pas te tuer.

Et si. À la longue mes artères allaient se boucher, et mes risques cardiovasculaires seraient multipliés par dix. Autant dire, si je ne faisais pas gaffe, une mort certaine avant mes soixante ans. Mais, autre problème, je n'avais jamais su dire non.

— Un petit, alors. T'en prendra un peu, Oly ?

Olympe rapporta lentement ses cheveux blancs en arrière. Elle était si belle... Les gens, en général, lui donnait dix ou vingt ans de moins que son âge. Elle avait une grâce particulière, une présence comme on dit. Si elle ne s'était pas remariée après la mort de son mari (Louis, cancer de la gorge) c'était en partie à cause de moi. Elle ne voulait pas qu'un inconnu puisse s'interposer entre nous... Et à présent, j'avais à mon tour du mal à trouver une femme qui puisse la remplacer. Toutes celles que j'avais connues m'avaient quitté. Les unes après les autres. Je n'avais pas su les aimer, paraît-il. Je ne donnais pas assez... Peut-être que j'avais peur, tout bêtement. Peur de construire quelque chose, qui pouvait du jour au lendemain (comme mes parents) disparaître. Rachel, ma secrétaire, évidemment, était en tête de liste. Tout en haut. Mais si j'étais plutôt fortiche à la castagne, je perdais tous mes moyens quand une femme me plaisait. Pourtant, j'en avais vu au ciné, des Privés, des flics, des voyous, emballer les filles. Mais lorsqu'il s'agissait de mon cas, il n'y avait plus personne au balcon. Nul, zéro, lamentable, un vrai tocard.