image
image
image

Le manuscrit de Christine Flahaut, décédée en 2008, a été sauvegardé grâce à Louis Bontems. Sa transcription a été réalisée par Paul Gouverneur, Camille Gille, Michel Flahaut et Maryvonne Debois. Le texte final a été établi et les intertitres ont été ajoutés par Michel Flahaut et Maryvonne Debois. La présentation, les éclairages et les notes sont de Michel Flahaut. La transposition des belgicismes et des wallonismes a été proposée par Bérengère Deprez. Une dernière lecture a été assurée par Maryvonne Debois et Huguette Legrand.

Le déchiffrement des noms de personnes a été réalisé avec le concours de Henri Bernard, Luc de Burlet, Valmy Féaux, Michel Jaumotte et Yvan Palange.

René Bidoul, Luc de Burlet, Gisèle Despy-Burny, Willy Monfils et Yvan Palange ont fourni des photographies.

Madeleine Delory-Haubruge et Dorothée Martin-Vanhaeperen ont apporté un éclairage personnel sur Christine Flahaut.

Merci à tous.

L’initiative de la publication des cahiers de Christine Flahaut revient au Cercle d’histoire de Chastre, le CHERCHA asbl.

www.chercha.be

Souvenirs des quatre Nils

Conversation avec Valmy Féaux Gouverneur honoraire de la Province du Brabant wallon

J’ai personnellement peu connu Christine Flahaut, dont on va lire le journal dans cet ouvrage. Elle vivait presque recluse. On ne la voyait guère aux fêtes avec la jeunesse du village. Je crois que ses parents la tenaient de près (ou la couvaient beaucoup). Et puis, elle était plus âgée que moi d’une bonne dizaine d’années.

Mais à lire son journal où elle évoque tant d’événements et tant de personnes de Nil-Saint-Vincent, comment ne pas revivre cette période si marquante de la fin de la guerre ?

Le berceau de ma famille n’est pas Nil, mais le hameau de Beaurieux à Court-Saint-Étienne. C’est après avoir perdu un enfant en très bas âge que mes parents décidèrent de changer d’environnement. Ils vinrent s’établir à Nil-Saint-Vincent où l’Union des coopérateurs – la « Coop » – cherchait à engager un gérant pour sa succursale niloise. Ma mère fut choisie ; elle tenait donc la « coopérative » du village, sur la place Communale, en face de l’église. Mon père, lui, travaillait aux usines Henricot, à Court-Saint-Étienne.

Les débuts du magasin furent laborieux. On y vendait de l’épicerie, de l’aunage - c’est-à-dire du textile - et des primeurs. À l’époque, le vrac était d’usage fréquent : le sucre, la farine, les pommes étaient pesés sur une balance traditionnelle à plateaux, avec des poids de toutes les tailles. Ce n’est qu’après la guerre que la balance semi-automatique à aiguille et cadran gradué – invention révolutionnaire ! – a fait son apparition.

Dans la resserre du magasin, un coin de la pièce était réservé à une bibliothèque publique. Cela faisait partie du programme social de l’Union des coopérateurs. J’y tenais, le dimanche matin, le registre des prêts et, pour attirer le lecteur, je faisais fonctionner un gramophone. J’y ai lu mon premier roman, Le Dernier des Mohicans, de Fenimore Cooper.

Ma mère écrivait toutes les transactions de vente sur papier doublé de carbone, dans des registres spécifiques : blanc pour l’épicerie, jaune pour l’aunage, vert pour les primeurs. Le soir, mon père vérifiait les comptes et lorsqu’il décelait une erreur, y compris en faveur d’un client, il avait à cœur de la réparer.

Les clients venaient souvent – du moins au début – en cachette, car le climat était tendu, dans notre petit village, entre les socialistes et les catholiques. Le curé, qui habitait pourtant juste en face, n’a jamais mis les pieds à la coopérative… ni sa servante. Il en était de même pour son voisin le notaire.

En revanche, les cinq familles de gendarmes qui occupaient une grosse bâtisse sur la place fréquentaient la coopérative. L’une des épouses de gendarme, Mme Baecke, se trouva enceinte en même temps que ma mère ; elles échangeaient régulièrement des conseils et des confidences à propos de leurs futurs bébés, mais restaient discrètes sur les prénoms qu’elles envisageaient. Mme Baecke appela son fils Serge et ma mère m’appela… Valmy, prénom fort inhabituel qu’il fallut décider l’officier de l’État-civil à accepter. Valmy, c’est évidemment le nom du village champenois où eut lieu en 1792 la première victoire décisive de la toute jeune République française.

Tout le monde dans le village m’a toujours appelé Valmy, sauf le curé qui était totalement réfractaire à ce prénom révolutionnaire. J’ai donc été baptisé sous le prénom de mon parrain : seul le curé m’appelait Alexis. Quand je grimpais dans les ifs du vieux cimetière entourant l’église, il s’époumonait à me rappeler – en m’appelant Alexis – que le lieu n’était pas une plaine de jeux. Je mettais toujours un certain temps à comprendre que ce message m’était adressé.

Les quatre Nils, ce sont Nil-Saint-Martin, Nil-Saint-Vincent, Nil-Abbesse et Nil-Pierreux ; ils ont en commun d’être traversés par le ruisseau éponyme : le Nil. Historiquement, ces quatre Nils n’étaient pas placés sous la même autorité ; ils ont été regroupés par un décret signé par Napoléon, à Moscou, en septembre 1812.

Depuis ce temps, la Nationale 4 isole Nil-Pierreux du reste de l’entité, et le ruisseau jadis si présent ne fait plus vraiment lien. À vrai dire, on soupçonne à peine, çà et là, son existence.

Ma mère était catholique ; elle allait à la messe du dimanche. Mon père était socialiste et ne fréquentait pas l’église. Chez nous, dans la cuisine, un buste d’Émile Vandervelde, le président du parti socialiste, trônait sous un magnifique crucifix posé sur un velours vert. Comme mon père était volontiers boudeur, je servais parfois d’intermédiaire pour « raccommoder » mes parents, mais jamais je n’ai remarqué qu’ils se soient disputés pour des raisons religieuses ou politiques. J’ai été élevé dans la tolérance.

Tout petit, comme je m’ennuyais souvent à la maison (ma mère étant occupée au magasin), j’avais pris l’habitude d’aller jouer avec les enfants du boulanger voisin : Roger, Franz (il était de mon âge), Paul et Raymond. Comme ils fréquentaient l’école des Sœurs toute proche, il m’arrivait de me mettre dans le rang avec Franz pour entrer en classe, mais ma mère venait me rechercher.

Devant tant de goût pour l’étude (!), mes parents se sont hâtés de me mettre à « l’école libre laïque » qui s’était ouverte quelques années auparavant. Ma mère est allée trouver l’instituteur en lui disant que s’il voulait m’avoir comme élève, c’était maintenant qu’il devait m’accepter, même si je n’avais pas encore six ans !

En matière d’enseignement, la rivalité était grande entre les partis de gauche (libéral et socialiste) et le parti catholique, une rivalité qui ne s’est résolue que par l’adoption du fameux Pacte scolaire… en 1959.

À Nil-Saint-Vincent, la majorité politique était catholique et le resta jusqu’à la fin des années 1950. Il y avait une école communale pour filles, une école communale pour garçons et l’école libre des Sœurs, évoquée plus haut.

Au début des années 1930, à l’occasion du départ à la retraite de l’instituteur de l’école des garçons, un jeune instituteur assura un intérim d’un an à la grande satisfaction des parents ; mais, lorsqu’il s’est agi de le nommer, le pouvoir communal lui préféra un autre candidat.

Il se passa alors une chose extraordinaire, dont je ne connais aucun autre exemple en Belgique : les parents, tellement conquis par ce jeune instituteur, souhaitèrent absolument le garder pour leurs enfants et se cotisèrent pour créer une autre école à côté de l’école officielle ! Les cours furent d’abord donnés dans un grenier, puis un bâtiment fut construit avec l’aide de bienfaiteurs, sur un terrain appartenant à un ami de l’école. Tout le monde mit la main à la pâte, tant pour les aménagements intérieurs qu’extérieurs : préau, toilettes, remise et agrès de gymnastique.

L’école ouvrit ses nouveaux locaux en 1932. Parmi les premiers élèves figurait Émile Jadinon, qui fut bourgmestre de Nil par la suite.

Pour être agréée par l’État, l’école devait compter au moins douze élèves. Ce fut toujours le cas, mais rarement beaucoup plus. L’agréation garantissait le traitement de l’instituteur – il s’appelait Constant Leclercq – mais non les frais de fonctionnement normal de l’école. Les parents et amis de l’école furent donc sollicités et versaient mensuellement une cotisation qui pouvait aller jusqu’à cinquante francs de l’époque. Il y avait aussi des fancy-fairs, des fêtes de gymnastique et des représentations théâtrales (en wallon !) par le cercle « Les Arnauches » - dont les comédiens amateurs étaient pour la plupart issus de l’école.

L’École Natura (on avait laissé tomber « libre et laïque » pour adoucir le ton) se développa avec des hauts et des bas, toujours dans un climat de compétition avec les autres écoles pour garçons du village. C’étaient les « belles heures » de la guerre scolaire : ainsi, les enfants de l’enseignement catholique avaient-ils ordre formel et militaire de ne jamais regarder du côté de cette école sans Dieu.

Il faut dire que l’enseignement de l’instituteur Leclercq était résolument anticonformiste et sa pédagogie faisait une large place à la culture physique et à la vie en plein air. Dès qu’il y avait un rayon de soleil, nous nous retrouvions dehors dans la cour, torse nu, avec nos livres et cahiers. Régulièrement, avec une espèce de nuancier, il mesurait notre degré de bronzage, celui-ci s’échelonnant de A à F. Sa devise était : Mens sana in corpore sano.

Notre maître d’école venait tous les jours à vélo de Wavre, où il habitait, amenant livres et cahiers dans ses fontes, et parfois même – à la Chandeleur – une marmite de pâte à crêpes que sa femme avait préparée et… nous faisions des crêpes en classe.

Plus tard, il eut une voiture dans laquelle il entassait les plus grands pour les emmener au Bois des Rêves, à Ottignies, apprendre à nager (à l’époque, c’était possible).

J’ai beaucoup entendu d’anecdotes concernant l’interdiction du wallon à l’école. Chez nous, ce n’était ni interdit, ni encouragé ; notre maître recourait même parfois au wallon pour nous faire retenir des règles d’orthographe. Par exemple, pour savoir s’il fallait mettre un « chapeau » (accent circonflexe) sur un mot en français, il nous renvoyait au mot wallon : s’il s’y trouvait un s, il en fallait un ; ainsi fenièsse, donc fenêtre ; chestia, donc château – en revanche tchapia, pas de s, donc chapeau, sans accent circonflexe (le wallon étant plus conservateur que le français par rapport au latin fenestra et castellum).

C’était un maître exceptionnel.

La guerre a bien entendu occupé une place importante dans mon enfance, comme dans la vie des habitants de mon village. Certains ont été tués ou blessés par les bombardements, d’autres ont été déportés, ou encore enrôlés de force au Service du travail obligatoire, le fameux et sinistre STO. Nous avons appris les sens des mots V1 et V2, rexiste et résistant, offensive, camp de concentration. Christine Flahaut décrit minutieusement ces péripéties avec beaucoup de frayeur.

Avec notre voisin le boulanger, mes parents avaient construit une espèce de tranchée protégée par des bottes de paille pour nous servir de refuge en cas de bombardement. Je me souviens y être allé au moins une fois… et avoir bien ri de voir ma mère et la femme du boulanger se déplacer à quatre pattes.

D’autres souvenirs sont moins drôles. Au tout début de la guerre, la mémoire des atrocités commises par les Allemands pendant la Première Guerre Mondiale dans plusieurs villes de Wallonie avait fait fuir massivement les civils dès l’annonce de l’avancée des troupes. Ma mère a fermé le magasin et donné la clef en garde à un de nos voisins. Nous avions l’intention de rejoindre notre famille à Beaurieux ; nous sommes partis à pied, poussant un vélo chargé de balluchons sur le porte-paquet duquel ma mère m’asseyait quelquefois. Nous avons été ainsi jusqu’à Cambrai, d’où nous sommes finalement revenus, toujours à pied, pour trouver le magasin pillé. Mon père, qui avait émigré avec le personnel des usines Henricot jusque dans le sud de la France, est rentré à la maison quelques semaines plus tard.

Nous nous sommes alors installés dans l’occupation. C’est à la fin de celle-ci que Christine Flahaut a commencé à rédiger ses petits cahiers.

Un souvenir de cette fin d’occupation : quand les Allemands sont repassés par Nil lors de leur retraite de 1944, ils descendaient du Trichon et se dirigeaient vers Saint-Martin. Mon père avait baissé le volet mécanique de la vitrine du magasin par crainte d’un incident, laissant toutefois une mince fente en bas afin que nous puissions regarder ce qui se passait à l’extérieur.

Ces soldats, si fringants quatre ans plus tôt, marchaient en silence, tout déglingués, tête basse, mal vêtus, à peine armés, pas rasés, tirant qui un cheval, qui un vélo... « Quel changement, quelle débandade », ai-je pensé avec mes mots d’enfant.

J’ai eu une tout autre impression des Américains, qui ont défilé en libérateurs deux jours plus tard dans le village, durant une journée entière. Quand je les ai vus, je me souviens avoir été étonné, avec mon esprit de dix ans, qu’ils ne soient pas plus fatigués, après avoir marché depuis les États-Unis... Ils étaient très organisés ; toutes les heures, ils s’arrêtaient pour une pause de cinq minutes. On allait au-devant d’eux pour les saluer, et ils nous offraient notamment des chewing-gums. Ces friandises, jusque-là inconnues dans le village, étaient un peu magiques à nos yeux, ce que rend très bien Christine dans son journal lorsqu’elle fait l’inventaire des équipements des soldats anglais qui séjournent quelque temps à Nil, cantonnés chez les habitants, ou lorsqu’elle rapporte ce que les villageois ont vu dans les avions abattus. Par exemple, elle parle d’un « ruban d’avion » que sa mère a ramassé dans le jardin. Il s’agit de ces fins rubans métalliques que les avions alliés jetaient par milliers pour tenter de brouiller les radars. Cet objet littéralement tombé du ciel est pour elle comme venu d’une autre planète.

Quelques souvenirs encore du temps où, enfant, j’habitais Nil-Saint-Vincent. La commune comptait environ mille deux cents habitants. L’activité y était essentiellement agricole ; il y avait un moulin à vent, qui est toujours là, le moulin du Tiège, brassant l’air de ses larges ailes. Aujourd’hui, ce sont les éoliennes qui ont pris le relais sur le même plateau.

Beaucoup d’artisans, un charron, un maréchal-ferrant, un menuisier, un sabotier par exemple ; quelques commerces aussi et de nombreux cafés ; certaines personnes cumulaient parfois plusieurs métiers ; je me souviens d’un cafetier qui était aussi vitrier et coiffeur.

Pour se déplacer : la marche et le vélo. « Monsieur le Notaire », quant à lui, m’impressionnait quand il partait faire ses visites dans une petite calèche tirée par un cheval.

Le seul transport en commun était le tramway vicinal qui allait jusqu’à la gare de Chastre où on pouvait prendre le train vers Bruxelles ou vers Namur. Le tram me fascinait. Je me souviens de ces lourdes locomotives à vapeur qui tractaient des wagons peu confortables ; l’hiver, on y allumait un feu dans des poêles pour se chauffer.

Le tram traversait la rue principale du village à l’endroit qui s’appelle aujourd’hui encore la « place du Tram » – à quelques dizaines de mètres du centre géographique de la Belgique – et qui accueille toujours le ballodrome dédié à la balle pelote, où, enfant, je mettais les « chasses » en échange d’une orangeade à la buvette après le match (voir p. 44).

Mes parents étaient plutôt casaniers ; nous quittions rarement le village, sauf pour rendre visite, le dimanche, à mes grands-parents à Beaurieux. Je n’ai vu la mer qu’à l’âge de douze ans lors d’un voyage scolaire. J’ai un jour accompagné mes parents à une exposition consacrée à l’eau à Liège ; c’était pour moi une véritable expédition. Je n’en ai pas dormi la nuit précédente.

Avec la fin de la guerre et de l’occupation, dans ce village du Brabant wallon où les véhicules à moteur étaient si rares, grandes furent la joie et l’animation que suscitèrent les Américains, avec leurs camions, leurs motocyclettes, leurs véhicules blindés, leur matériel sophistiqué. C’était un sujet d’étonnement et de ravissement, de même que de les entendre parler anglais, avec cet accent si typique qui ne nous était pas familier.

C’est cette atmosphère particulière que traduit très bien Christine, souvent involontairement, avec son style naïf et son français mâtiné de wallonismes. Bien qu’il comporte çà et là des approximations, ce journal vaut pour sa force évocatrice, pour le document qu’il constitue sur la vie d’une communauté sous l’occupation, dans la Belgique rurale des années 1940.

Introduction

image

Christine Flahaut en 1952. Archives Yvan Palange (DR)

Christine Flahaut en 1944 et 1945

Elle rit beaucoup, Christine Flahaut. « Un bon moyen de se protéger était de se mettre une vieille casserole sur la tête, disait Jules. Nous dûmes rire de bon cœur. » ... « Le 19 septembre, on arracha les pommes de terre. Nous riions tant il y en avait. » … « Flore le regardait terrorisée, et nous, nous riions. »

Pourtant, c’est la guerre. Christine pleure aussi. Elle frémit. Elle a peur. « Je tremblais comme une feuille sans pouvoir pleurer. … J’étais si émue que je me suis mise à pleurer dans un essuie-main. … Je me mise à pleurer et à claquer des dents. … Je n’en pouvais plus de pleurer. »

Et elle est amoureuse. C’est un soldat anglais. « Je distinguais de suite celui qui fit battre mon cœur pour la première fois. … Il ne me quittait pas des yeux et moi je me sentais rougir toujours un peu plus. ».

Voilà. C’est sa vie. Elle a vingt et un ans.

Dans son village de Nil-Saint-Vincent-Saint-Martin, Christine Flahaut vit en famille. Le père, Fortuné, est propriétaire de sa quincaillerie et « articles de ménage ». La mère, Marie, est une ménagère appliquée. Dans la maison d’à côté, vivent la grand-mère maternelle de Christine, Julie Bolle, dite « Bibiche », et « marraine » ou « tante Juliette », sœur de sa mère. Tante Juliette est employée dans l’étude du notaire voisin. Une deuxième sœur est « tante Laure », l’épouse de l’« oncle Henri », dentiste. Elle vit à Bruxelles, mais est souvent présente à Nil.

image

La maison de la grand-mère de Christine Flahaut, puis la sienne, à Nil-Saint-Vincent. (cvdw, aquarelle, collection privée, 2008/DR)

Une maison plus loin dans la rue, habitent Flore, soixante ans, et son mari Julien. Christine les voit tous les jours. « Flore l’avait crié à marraine à la haie, au soir. … Nous parlions à la haie, chez Flore, avec Léontine. … Julien était au jardin, et Flore était en colère. »

Au village, tout le monde se connaît. Il y a le boucher Fernand, et sa femme, « Claire du boucher », le garde-champêtre, le clerc Paul, veuf avec ses deux filles. Ses cousins germains, Jean et André. Des notables : les instituteurs, le curé, le notaire. Et tant d’autres que Christine évoque.

Il y a aussi la Coopérative, le Poids d’Or… – ce sont des magasins –, les cafés où l’on dansera quand la guerre sera finie, la gare de Blanmont, où devront débarquer un jour les prisonniers libérés. Il y a le jeu de balle, le tram.

Pendant ces années 1944 et 1945, Christine Flahaut dépeindra la guerre au quotidien et la vie d’un village. Et elle se racontera elle-même.

La famille de Christine

Christine Flahaut est née le 23 mai 1923 à Nil-Saint-Vincent. Son père, Fortuné, est alors âgé de trente-deux ans, et sa mère, Marie Julie Ghislaine Moisse, fille du secrétaire communal de son village, de vingtneuf. Christine sera l’unique enfant du couple. Elle mourra célibataire à Nil-Saint-Vincent, le 1er janvier 2008.

Fortuné Flahaut est un ancien combattant de 1914-1918, apprendrons-nous. Il a « fait l’Yser et a été à la Somme ». Il est « pris à la poitrine » (suite à l’utilisation des gaz tristement célèbres dans les tranchées). Fortuné tient fermement les rênes de son magasin… et surveille les fruits de son jardin, longé à l’arrière par un sentier champêtre qui conduit à l’église.

« Que de fois, lorsque je passais par là avec d’autres gamins de mon âge, nous nous sommes fait gronder par Fortuné. Il est vrai que de temps en temps nous nous faufilions au travers de sa haie pour faire une récolte de châtaignes. C’était le temps de l’insouciance et des gentilles provocations. Car il nous amusait, Fortuné, et nous prenions parfois plaisir à l’appeler avant de commettre notre petite maraude. » (Michel Jaumotte, Nil-Saint-Vincent, 2007).

image

Le Chemin de la Petite Campagne, longeant l’extrémité du jardin de Christine Flahaut. Un des arbres qui le surplombent est le châtaignier de Fortuné. Au fond de l’image, le « mur du bois du notaire ». Photo M. Flahaut, 2014.

Christine est d’origine modeste, mais cela n’empêche pas son ouverture au monde. Elle écoute la radio – la TSF –, et elle lit, en particulier avec sa tante Laure. « Après avoir dîné, on regarda des livres dans le bureau. … Nous allâmes avec tante Laure lui chercher des Soir et des Patriote Illustré, pour le distraire. … Nous regardions des livres avec tante Laure. »

Laure Moisse, – qui parle le flamand et qui, en 1945, « comprenait déjà beaucoup d’anglais », – a sûrement eu de l’importance dans la vie de sa nièce. Elle est citée près de deux cents fois dans son texte.

L’amour de sa vie

Si la guerre se termine bien pour Christine Flahaut, il n’en ira pas de même pour Dick. Dick Harris est un jeune soldat anglais, hébergé au début janvier 1945 par la grand-mère de Christine. Il restera une semaine à Nil-Saint-Vincent. Assez pour faire battre le cœur de Christine. Pas assez pour qu’elle ose lui parler vraiment. Mais Dick ne réapparaîtra jamais. Il mourra au combat en Allemagne, un mois et demi plus tard. Quand Christine l’apprendra enfin, elle aura plus de soixante ans. Ce sera encore un déchirement pour elle. Le souvenir de Dick l’aura hantée toute sa vie.

1973. Christine Flahaut a cinquante ans. Elle écrit :

« Les jours, les mois, les années ont passé. Je suis seule, toute seule dans les deux maisons, dont le magasin. J’ai vu mourir tous ceux que j’aimais, cinq en l’espace de cinq ans. (…) J’ai frôlé l’extrême limite du chagrin, seule. Pas un bras sur lequel m’appuyer et confier mes peines, pas de petites têtes brunes ou blondes qui (…) vous font sourire en dépit de tout.

(…) J’ai eu des amourettes éphémères, et quand c’était fini, j’en riais au beau temps où vivaient mes parents. Je voulais jouer le jeu, comme tout le monde, et puis cela me paraissait tellement stupide. Mon cœur était desséché, il n’y avait plus en lui l’ombre d’un sentiment. Plus jamais il ne s’est attaché à quelqu’un. Quand je faisais la comparaison avec mon amour de vingt ans, j’en frémissais.

(…) Quand à ma fameuse jeunesse que je désirais tant vivre pleinement et surtout sans m’embarrasser d’amoureux à la guerre, elle a été bien fugace et aurait été bien insatisfaite sans l’amour et la compréhension de mes parents, sans mes animaux familiers, ma passion pour la lecture, mon admiration pour la nature et tout ce qu’il y a de beau en ce monde. »

Elle ajoute cependant :

« [Par la suite], j’ai eu un secours vraiment providentiel et surtout un certain sourire qui m’a réchauffé le cœur. (…) J’ai trouvé des amis exceptionnels et surtout d’adorables amitiés enfantines qui (…) m’ont apporté presque tout ce dont j’avais été frustrée. »

1985. « Douze ans après », titre Christine. « Je suis toujours seule. » Elle a vendu son magasin « à de jeunes voisins honnêtes et gentils » et s’est installée dans la maison de sa grand-mère. Les enfants qu’elle a connus ont grandi. Fini les « joyeuses excursions à bicyclette, les tentes dressées sur la pelouse et les dînettes ».

Elle relit ses cahiers de guerre. Elle les trouve en partie « plutôt comiques, avec la distance des années ». Mais aussi : « Balayant toutes les images en surimpression, je vois un sourire à la fois espiègle et tendre et de beaux yeux sombres qui se penchent vers la vitre pour m’apercevoir. Et j’en tremble encore, parce que je sentais le bonheur à portée de la main. »

Cette année-là, elle se décide à écrire à Arfon Jones, un camarade de Dick Harris, dont elle a conservé l’adresse depuis 1945. Celui-ci lui répond. Une longue lettre.

« Ma chère Christine,

On dit que Dieu travaille dans de mystérieux chemins… »

Arfon est stupéfait de recevoir des nouvelles de Christine. Il est veuf, il a un fils et deux petites-filles. Non, il n’a pas reçu la lettre de Christine de 1945. Bien sûr, il se souvient de ses camarades de régiment. « Malheureusement, Dick fut tué à Goch, sur le Rhin », consigne-t-il. Il termine : « Christine, je vous remercie du fond du cœur pour m’avoir écrit après tant d’années. (…) Mes amitiés pour vous et que Dieu vous bénisse. »

Pour Christine, c’est un choc : « Je relus trois fois l’horrible passage et j’éclatai en sanglots déchirants. (…) Mon seul amour était (…) sous une croix. »

Christine Flahaut fera sans doute d’autres rencontres dans la vingtaine d’années qui suivront. D’autres découvertes. Nous n’en savons pas grand-chose. Ceux qui l’ont connue la raconteront comme une femme originale, plutôt recluse entre ses livres et ses chats.

Christine Flahaut mourra chez elle à quatre-vingt-quatre ans. Elle sera inhumée au cimetière du village. Sa maison sera rapidement vidée et vendue. N’étaient ces pages, les souvenirs de sa vie auront disparu avec elle.

Les manuscrits de Christine Flahaut

1944-1945

Le manuscrit de Christine Flahaut qui fait l’objet de cette édition se présente sous la forme d’un « cahier de brouillon » d’écolier, ligné, de deux cents pages, de format 21 x 16,5 cm. Le cahier est protégé par une couverture en papier brun, munie d’une étiquette d’écolier blanche à bords rouges, calligraphiée à l’encre noire : « Cahier journal / C. Flahaut ». Les feuillets, agrafés, sont jaunis.

Christine Flahaut y rapporte ce qu’elle vit en 1944-1945 ou ce dont elle entend parler. Les événements de cette période y sont consignés dans les 91 premières pages et dans 17 autres pages du cahier. Parallèlement, certaines pages sont constituées de transcriptions ou transpositions de divers textes sur la guerre, dont nous ne connaissons pas les auteurs.

Christine Flahaut a également transcrit dans ce cahier des poèmes et des chansons. Ainsi découvre-t-on par exemple Les Trois hussards (Gustave Nadaud), Le Cœur de ma mie (Émile Jaques-Dalcroze), Vœu à saint Yves (Théodore Botrel) ou encore des poèmes d’Arthur Rimbaud, de Georges Rodenbach, de Sully Prudhomme et de quelques autres auteurs. Ils parlent d’amour, d’absence, de paix, de nature, de choses familières.

Une liste de « questions et réponses » sur elle-même, sorte de dérivé du « questionnaire de Proust », figure également dans le cahier. Le jeu est littéraire et les réponses doivent être considérées avec prudence, si l’on prétend y découvrir leur auteur. Christine dit apprécier chez les autres « la modestie et la franchise ». Elle aime l’amitié, « à condition qu’elle ne soit pas envahissante ». Elle se dit « étourdie », « se délasse préférentiellement à la lecture d’un beau livre », et « aime beaucoup rédiger ». Son idéal de bonheur terrestre ? « Vivre en liberté dans une gentille maisonnette aux volets verts, avec un grand jardin plein de fleurs ». Un des moment les plus pénibles de sa vie a été « le jour où celui que j’aimais est parti pour le front, sans que je l’eusse revu, le 7 janvier 1945 ». « La chose qui me paraît la plus triste est de se sentir isolée, sans un parent, sans un ami », note-t-elle également.

Nous n’avons repris ici ni les textes d’auteurs sur la guerre, ni les transcriptions d’œuvres, ni le « questionnaire ».

image

Première page des cahiers de guerre de Christine Flahaut. « Les évé[ne]ments de 1944. » … « Dans la nuit du 5 au 6 avril 1944, il y eut une rafle des All. À Nil pour des réfractaires étrangers. Flore l’avait crié à Mar. à la haie au soir. »

Après 1945

Christine Flahaut nous a laissé deux autres cahiers. « C’était un jour où il avait neigé », est le titre du premier. Un fin cahier ligné. Malheureusement abîmé par l’eau, il est devenu pratiquement illisible. On y devine malgré tout l’histoire de sa rencontre avec Dick et ses camarades anglais et le départ de ceux-ci :

« Quelle était donc la cause de ma douleur, cette douleur insolite ressentie au départ de soldats, alliés, certes, mais étrangers ? Alors, je compris clairement, malgré moi. J’avais aimé. »

Christine elle-même y repassera ici et là à l’encre foncée sur des mots ou des phrases effacées, mais sans conviction : elle entamera un nouveau cahier, au même intitulé et au même contenu – mais résumé. Ce cahier se poursuivra par des évocations de 1945, 1946 et 1947.

Elle y racontera ce jeune homme « fier et compassé », rencontré chez elle le 19 août 1945. Il ne l’invitera même pas au bal de la place Communale et préférera parler de « cyclotron, de neutrons et de protons ». (…) « La soirée sombra », conclut-elle. Du jeune homme, « bon débarras ».

Le 15 mai 1946, premier anniversaire de la paix, « il ne s’est rien passé », se désespère Christine. Elle a écrit à Arfon Jones, sans succès. Elle regrette profondément d’avoir laissé partir Dick sans un mot. « Est-il possible qu’un amour puisse vous torturer de pareille manière ? »

Le 20 juin 1946, elle est lasse et triste. Elle se souvient de ce « jour de printemps frileux », en mars 1945, quand elle a ouvert son cœur à sa grand-mère. Elle pleurait silencieusement en reprisant des bas. « Il me faudra peut-être oublier son merveilleux sourire, dit-elle. « Mais comment oublier ? » Aujourd’hui, elle est malade. Une dépression. Comment faire bonne figure « avec le cœur plein de tristesse » ?

Un an plus tard, en « robe rose, robe bleue, pareilles à un timide et fragile rayon de soleil dans un matin d’hiver », Christine assiste aux mariages de ses cousins. Assagie. Résignée. « La Sainte Vierge » lui a donné « un petit bonheur plein de philosophie ». Elle garde pour les « jours sombres, le souvenir du regard câlin et joyeux, confiant en la vie, de Dick ». « Tel que je l’ai revu dans mes rêves », avoue-t-elle. Et elle ajoute : « Les amours qui n’ont pas été incarnées restent remplies de poésie et d’idéal. »

Enfin, un feuillet libre est daté de 1975 et 1985. Nous l’avons évoqué plus haut.

L’écriture

Nous avons été séduits par le style de Christine Flahaut : frais, sans apprêt. Christine emploie cependant le passé simple, voire le subjonctif, ce qui donne aussi à ses pages un ton classique et distingué. En contrepartie, elle use également de belgicismes ou de wallonismes fort plaisants à nos yeux. C’est évidemment sa langue de tous les jours.

Ainsi telle personne faiblit plutôt que « défaille », une autre est saisie morte pour « morte de frayeur » ou encore, Christine et d’autres montent en haut plutôt qu’« à l’étage ». Pour Christine, un célibataire est un « jeune homme » et soigner les vaches, c’est les « nourrir ». Joncher avec des lilas, trinquer une bouteille, etc. : nos lecteurs trouveront encore d’autres expressions ou tournures du terroir. La plupart des ces wallonismes et belgicismes ont été éclaircis à même le texte. L’imagination et la curiosité du lecteur feront le reste !

Christine Flahaut rédige d’une petite écriture serrée, difficilement lisible. À première vue, elle écrit au jour le jour. Une lecture attentive soulève cependant des doutes. Certains paragraphes font état d’explications reçues après les événements décrits. Des défauts de chronologie apparaissent. Des redites également, ici et là. Il est possible que son cahier ait été rédigé sur la base de notes préalables. Mais nous ne le saurons jamais : presque tous ses autres papiers personnels ont disparu.

Christine Flahaut écrit pour elle. Sinon, comment comprendre les expressions familières utilisées pour ses proches ou les imprécisions sur les personnes citées ? Pour celles-ci, seul le prénom est généralement indiqué. Nous parviendrons – éventuellement – à les reconnaître, par recoupements ou après enquête chez des contemporains.

Les modifications dans le texte

Nous nous sommes permis certaines interventions mineures dans le texte originel de Christine Flahaut. Nous pensons qu’elles n’ont rien enlevé ni à la vérité historique ni à l’originalité du texte.

Les fautes d’orthographe ont été corrigées et la ponctuation a été revue. Les noms propres de personnes et de lieux ont été rectifiés ou précisés dans la mesure du possible. Quelques fautes de construction ont été corrigées quand elles rendaient le texte obscur. Par ailleurs, les passages sur une rafle à Nil, sur le bombardement d’Ottignies et sur le retour des prisonniers ont été restructurés pour une meilleure clarté de lecture. Enfin, quelques courts passages illisibles ou incompréhensibles n’ont pas été repris. De même, pour des redites, le second texte sur le même sujet a été omis.

Les événements de 1944

Avril 1944

L’hiver avait été doux et humide. Il avait gelé assez fort en février. Marius Jacquemin s’était noyé à la carrière de Blanmont.

Une rafle. Flore l’avait crié à marraine à la haie, au soir

Dans la nuit du 5 au 6 avril 1944, il y eut une rafle des Allemands pour les réfractaires étrangers. Flore l’avait crié à marraine à la haie, au soir.

Les Allemands allèrent chez Octave Herbigniaux, fouillèrent toute la maison, ligotèrent Octave, ainsi que Ghislain, de chez Marie du champêtre [épouse du garde-champêtre], qui était venu voir pour des carreaux. Thérèse, la sœur d’Octave, put seule rester près de leur mère Céline. Elle avait demandé aux Allemands pour aller soigner [nourrir] les vaches. Ils lui permirent, mais refusèrent de lui laisser soigner les cochons.

On avait raconté peu de temps auparavant qu’Octave avait été voir jouer à la balle, au tram, avec des Russes cachés chez lui, et qu’il avait conduit des parachutistes en lieu sûr. Quatre cents jeunes gens, faisant partie de cette organisation, furent enlevés ce jour-là.

Vers onze heures, ayant vu passer une auto allemande et ne voyant pas revenir Ghislain, Marie demanda aux voisins d’aller à sa recherche. À la fin, elle partit avec le champêtre, en sabots, un vieux châle sur son dos. Ils furent ligotés par les Allemands et ne purent ni bouger ni parler de toute la nuit. Pendant ce temps, les Allemands mangeaient des œufs et du jambon.

Octave et Ghislain furent emmenés dès le matin. Les Allemands firent mettre à Octave son pardessus. Il dit au revoir à la vieille Céline, puis se tut et ne versa pas une larme. Les Allemands restèrent jusque midi. Ils chargèrent les pains, les jambons, les poules. Octave écrivit plusieurs mois après, par un ingénieur juif de Bruxelles, son compagnon, qu’il était à Weimar.

Vingt-quatre récalcitrants [réfractaires] étaient cachés à Nil dans ce moment-là, chez Sylvain Bosse, chez Art, chez Parent, chez Haubruge. Un réfractaire qui se cachait chez Jean Art parvint à s’enfuir, mais, blessé, il fut fait prisonnier. Jean réussit à s’enfuir.

Les Allemands allèrent chez Louis Duchâteau, qui cachait deux jeunes hommes et une femme. J’avais vu la veille encore, passer un de ces hommes, un grand noir bouclé. Quand les Allemands arrivèrent, ils dirent à la femme : « Vous, vous êtes Margot ! » et prirent les deux hommes. Juliette faiblit [défaillit]. Louis s’enfuit au bas du chemin. Il alla se cacher chez son frère à Assesse. Les Allemands ne prirent pas leur fils Camille.

Le bruit courait que Duchâteau hébergeait des Russes et qu’une femme de Saint-Martin les avait dénoncés. Un juif allemand et sa femme étaient venus lui demander l’hospitalité, il les accepta. Octave Herbigniaux était chargé de cacher des munitions chez lui. Duchâteau alla en cacher avec le juif. Quand les Allemands vinrent, ils se dirigèrent tout droit vers ce lieu. Quant aux autres munitions, ils ne les trouvèrent pas. C’était sans doute ce juif qui les avait dénoncés 1. On raconta qu’un revolver chargé avait été trouvé chez Octave, et qu’il avait un vrai dépôt de munitions chez lui.

Eugène Chapelle, de Genval, recherché pour communisme, fut arrêté chez Duchâteau. Il venait passer tantôt quinze jours, tantôt six semaines. Les Allemands cherchaient également Adolphe, qui avait reçu déjà plusieurs fois son papier [ordre de travail obligatoire en Allemagne], et ne le trouvèrent pas.

Les Allemands étaient comme des lions. Ils avaient plusieurs jeunes gens dans leur auto quand ils passèrent dans Nil. Les gens tremblaient de peur. Du côté du Tiège, les chemins étaient noirs de jeunes gens qui s’enfuyaient pour ne pas loger à Nil. André de Nil-Pierreux et Georges Despy, très effrayés, allèrent loger à Blanmont. Marie Bastians dit qu’elle avait entendu tirer trois coups de feu dans la nuit. Beaucoup de gens n’allèrent pas dormir. Chez Ambroise, ils allèrent loger au Poids d’Or [épicerie].

Au matin, la femme du champêtre, ne sachant pas où était son mari, pleurait sur le chemin. Elle envoya Agnès chez Octave, demander où était son papa. Thérèse mit un doigt sur sa bouche et lui fit signe de se taire.

Le bourgmestre téléphona à la Kommandantur pour réclamer le champêtre. Celui-ci fut relâché à Wavre, avec Marie et Ghislain. Fernand Lebrun alla les chercher avec l’auto de Lecouturier. Le champêtre et sa famille revinrent à midi.

Le lendemain de cette arrestation, Renée était chez Marie-Thérèse Lorge, qui vendait des cigarettes pour le Front de l’indépendance. Elle lui montrait, et tout à coup, elles entendirent du bruit et des voix d’Allemands dans le corridor. Marie-Thérèse, affectée, devient blanche comme un linge et dit : « Ça y est, je suis prise ! », et lança tout dans le feu. Renée tremblait comme une feuille et se hasarda à sortir pour retourner. Deux Allemands lui demandèrent : « C’est pour des œufs, madame ! ». Elles furent alors rassurées. Les Allemands allèrent goûter chez Haubruge.

Plus tard, Duchâteau était allé téléphoner dans un café à Assesse, quand il se trouva nez à nez avec Simon, de Blanmont, un rexiste portant l’uniforme. « Tiens, qu’est-ce que tu fais ici, toi ? », dit-il. Duchâteau, blême, lui dit qu’il était venu chez son frère, parce que le ravitaillement était meilleur. « Et toi ? », lui dit Duchâteau. « Moi, je me cache pour les boches », répondit hypocritement Simon. Et pour le troubler, il lui dit : « Quelle affaire, hein, à Nil, avec Octave Herbigniaux ! ». Duchâteau feignit ne rien savoir, mais depuis ce jour-là, il ne sortit plus de chez son frère. Ses cheveux lui avaient dressé sur la tête.

LA RÉSISTANCE À NIL-SAINT-VINCENT

L’« ARMÉE BLANCHE »