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Je me souviens très bien du jour où la maison est entrée dans ma vie… C’était un de ces jours de mai lumineux qui annoncent l’été : ciel bleu, petite brise chaude et chants d’oiseaux. Au début de l’après-midi, j’étais partie sur le nouveau sentier de randonnée, sans sac à dos, les mains dans les poches. Je ne connaissais pas encore le parcours : la petite équipe des Défricheurs venait juste de l’ouvrir. J’ai traversé le hameau de Puyssolier et pris à gauche, vers le ruisseau. Le chemin descendait sous les arbres et, pour ne pas buter sur les rochers affleurant, je l’ai dévalé en sautillant comme je le faisais autrefois. J’ai franchi le filet d’eau sur les grosses pierres posées là pour les randonneurs et attaqué la remontée, de l’autre côté. La pente était raide et je m’essoufflais vite maintenant. J’ai ralenti le pas et j’ai débouché, après le couvert des grands arbres, dans un petit pré en pleine lumière. Pour reprendre haleine, je me suis assise sur un de ces rochers ronds qui parsèment l’endroit. J’ai fermé les yeux, tendant mon visage au soleil… J’avais dix ans… C’était facile : le bruit d’un tracteur au loin, une vache qui meuglait, le vent qui faisait grincer la branche d’un chêne quelque part au-dessus de ma tête, rien n’avait vraiment changé. J’allais rentrer à la maison, maman me demanderait d’où je venais encore, je ne dirais rien de ma journée de lecture près du ruisseau. D’un autre ruisseau. Celui-ci était trop loin de la maison pour que je puisse m’y aventurer. La vie était paisible et sans surprises jusqu’au jour où tout s’était arrêté brusquement. Le déchirement… le départ pour Bordeaux, « pour le travail », avaient dit les parents. Mon père avait trouvé un emploi à l’usine Ford et n’avait pas hésité. Nous avions vendu notre maison et préparé les cartons du déménagement. Nous avions dû nous séparer de beaucoup de souvenirs qui n’auraient pas leur place dans le nouvel appartement, mais nous avions gardé les photos, témoins de notre vie ici. Je ne m’en étais jamais séparée depuis. J’avais quitté Saint-Médard la rage au cœur, me jurant de ne plus y revenir, pour ne pas connaître la souffrance d’avoir à le quitter à nouveau. Il avait fallu m’habituer à la banlieue bordelaise, au grand collège, au petit appartement et à l’espace restreint de la cour de l’immeuble. L’adaptation avait été difficile, mais elle avait fini par se faire, bien sûr. Mes bois et mes prés étaient toujours dans ma tête et, le soir, avant de m’endormir, je les parcourais en imagination de peur de les oublier.

Au cours des mois suivants, l’atmosphère à la maison s’était transformée ; mes parents n’échangeaient plus que de rares paroles, le sourire de maman n’était plus aussi gai qu’avant. Je n’osais rien dire, rien demander, mais l’inquiétude s’était nichée au creux de mon ventre. Enfin, un jour, papa était parti. On ne m’avait pas donné d’explications. Je le voyais dans son nouvel appartement un week-end sur deux. Encore un déchirement ; encore une perte.

Je m’étais fait de nouvelles amies, parmi lesquelles Lise et Camille, mes préférées. J’étais restée en relation avec cette dernière, mais je m’étais peu à peu éloignée de Lise qui avait déménagé alors que nous étions au collège. Je pensais à elle souvent, mais sans jamais avoir fait, je l’avoue, l’effort de la retrouver. Aurions-nous encore des choses à nous dire ? Quelle femme serait devenue la petite fille que j’avais encore en tête ? C’était certainement la peur de me trouver face à une inconnue qui m’avait retenue. Je m’étais traitée de lâche bien souvent, mais, après tout, elle non plus ne m’avait pas contactée.

Un soir de juillet de l’an passé, un coup de téléphone avait fait ressurgir le passé soudainement. Une voix féminine m’avait demandé si j’étais bien Cécile Ravel, et si j’avais passé mon enfance en Dordogne. Le souffle un peu court, j’avais répondu que oui, attendant avec un mélange d’anxiété et d’espoir que mon interlocutrice se présente. J’étais restée un moment sans voix lorsqu’elle l’avait fait : c’était Catherine, mon amie d’enfance de Saint-Médard, qui avait retrouvé ma trace grâce à Internet. Elle souhaitait m’inviter chez elle ; elle était heureuse de m’entendre et, à sa voix tremblante, j’avais deviné qu’elle essayait de maîtriser ses larmes. Nous avions été si proches. Je n’avais réussi qu’à balbutier quelques mots avant de raccrocher ; après quoi, j’avais à mon tour éclaté en sanglots. J’étais heureuse, certes, mais j’avais honte. Elle avait fait l’effort, elle, de me retrouver. Je l’avais rappelée le lendemain et nous avions parlé plus longuement.

Elle vivait toujours au village avec son mari, mais c’était lui qui était venu s’installer dans ce coin perdu du nord du Périgord. On s’était un peu raconté nos vies, mais, combler un vide de cinquante ans par téléphone étant impossible, nous avions décidé de nous revoir. Je lui avais juste demandé un peu de temps sans lui donner plus d’explications ; elle m’avait répondu simplement qu’elle attendrait, maintenant qu’elle m’avait retrouvée. Elle avait dû attendre dix mois pendant lesquels nous nous étions appelées régulièrement, mais je ne trouvais pas encore le courage de revenir à Saint-Médard.

Aujourd’hui, j’avais quartier libre car elle avait un rendez-vous à Périgueux et c’est elle qui m’avait suggéré cet itinéraire.

— Tu verras : le chemin de rando traverse Pierre-brune, un hameau totalement abandonné.

J’avoue que cela m’avait décidée ; je ne connaissais pas bien Pierrebrune car je n’avais pas eu le temps d’y traîner mes espadrilles d’enfant. Je ne pensais pas qu’il existe chez nous de hameau à l’abandon et cela m’attirait, bien sûr. Il fallait que je le voie avant de repartir… Plus que deux jours et il me faudrait retrouver la ville, que j’aimais bien, finalement, mais pas autant que cet endroit auquel j’étais liée par mon enfance, par les souvenirs, certainement faussés par le temps, d’une époque trop belle pour être entièrement vraie, et que je rechercherais vainement à chacune de mes visites.

Une branche a craqué en contrebas et j’ai ouvert les yeux. Un homme remontait le chemin ; il a ralenti son pas en me voyant et m’a regardée un instant d’un air étonné. Il portait le bleu de travail des paysans et mâchonnait un brin d’herbe. À la campagne, il est rare de rencontrer une femme assise sur un rocher, à ne rien faire. Ça ne peut être qu’une citadine. Il a détourné la tête et il est reparti de son pas tranquille en sifflotant. J’avais eu le temps de croiser ses yeux et un autre souvenir, douloureux celui-là et beaucoup plus récent, était remonté à la surface. Ces yeux-là étaient du même bleu clair que ceux de mon Guillaume, qui n’avait d’ailleurs jamais été totalement mien et qui serait probablement le dernier amour de ma vie. Nous avions vécu une belle aventure, mais j’avais toujours su que cette histoire ne pouvait se terminer que par une rupture ; la douleur m’avait coupée du monde pour plusieurs mois, pendant lesquels j’avais pris le bus ou ma voiture, travaillé, parlé aux autres, uniquement mue par l’habitude, sans être présente dans un corps qui se vengeait en maigrissant. Un jour, je m’étais levée en me disant que ça suffisait ; j’avais fait couper mes cheveux, je m’étais acheté un jean et j’avais appelé Catherine pour lui demander si elle m’acceptait pour le week-end prolongé du 8 mai, dans quelques jours. Heureuse, elle s’était mise en cuisine aussitôt, avait disposé un bouquet dans la chambre d’amis et n’avait pas posé de questions. C’est moi qui ai raconté, le premier soir, avant que Bernard ne rentre.

Nous nous étions retrouvées, émues et intimidées dans un premier temps, mais rapidement, sous les visages des presque retraitées que nous étions, les traits enfantins avaient ressurgi : ses yeux noirs rieurs étaient bien les mêmes, et ma tignasse, bien qu’assagie, s’échappait encore de l’élastique qui tentait de la contenir. Nous avions ri de bonheur et de soulagement de nous reconnaître.

J’avais raconté Guillaume et les blessures plus anciennes encore. Je lui avais parlé de Marc que j’avais rencontré alors que j’étais élève à l’école d’infirmières, de son sourire charmeur et de l’assurance de ses vingt ans. Nous étions tombés amoureux et, au bout d’un an, nous nous étions fiancés. J’allais être sa femme ; j’allais vivre avec l’homme que j’aimais, exercer un métier qui me passionnait dans la ville que j’avais choisie. Deux mois plus tard, j’avais trouvé dans ma boîte à lettres un message dans lequel il m’expliquait qu’il ne m’épouserait pas car il ne voulait pas me rendre malheureuse, que je méritais bien mieux que lui qui n’était certainement pas en mesure de me procurer la vie à laquelle j’avais droit, et que, en fin de compte, nous étions trop jeunes pour nous engager… J’avais été sidérée, partagée entre douleur et colère.

Je l’avais croisé quelques jours plus tard accompagné d’une jolie blonde. J’avais beaucoup pleuré, bien sûr, mais je l’avais surtout haï de tant de lâcheté. L’abandon de mon père puis de Marc avait eu raison de ma confiance envers les hommes et aucune de mes relations amoureuses n’était allée très loin. La plupart de mes compagnons étaient mariés et je considérais cela comme un garde-fou me protégeant d’un engagement sérieux.

Maintenant, à la veille de mes soixante ans, je savais que je finirais ma vie seule. Il fallait me faire une raison. Je resterais comme on dit ici une « vieille fille ». Catherine, au contraire, avait trouvé son solide Bernard et n’avait pas cherché plus loin. Elle avait ouvert une petite boutique de prêt-à-porter qu’elle vendrait bientôt alors que son mari poursuivait son métier d’ébéniste. J’avais d’emblée été séduite par cet homme au regard franc et à la carrure imposante qui m’avait accueillie chez lui comme s’il me connaissait depuis toujours.

J’ai rassemblé mes esprits, attendu que l’homme ait pris un peu de distance et je suis repartie. À nouveau un sous-bois ponctué de lumière, une odeur de mousse humide, le bleu des jacinthes sauvages et soudain le grand soleil. C’est là que je l’ai vue.

Une petite maison toute simple… Elle n’avait rien de spécial, mais elle semblait m’attendre, et moi je l’attendais. Elle tournait résolument le dos au groupe d’habitations qui constituaient le hameau de Pierre-brune ; le soleil faisait briller les jeunes pousses de la treille au dessus de la porte à laquelle on accédait par deux marches se terminant par un perron minuscule. Des rideaux étaient encore accrochés aux deux fenêtres, mais les toiles d’araignées qui les doublaient empêchaient de voir l’intérieur. J’ai décidé que je pouvais encore m’octroyer quelques instants. Je me suis approchée précautionneusement, comme pour ne pas la déranger, et je me suis installée sur la dernière marche. La vue s’étendait bien au-delà du petit bois que je venais de traverser, sur des hameaux dont je ne savais pas le nom et des collines à l’infini. J’ai pris le temps de mieux la regarder. Le toit ne paraissait pas en mauvais état, quelques tuiles déplacées, tout au plus. Les menuiseries étaient, elles, un peu endommagées. À côté, la grange était en bon état ; la porte béante donnait sur un gouffre sombre que je n’osais pas aller explorer. Ce qui avait été la cour était envahi d’herbe et le puits croulait sous une glycine exubérante. Il fallait bien reconnaître qu’un charme certain se dégageait de l’ensemble.

Le gargouillis du ruisseau, qui arrivait jusqu’ici, les prés dans la lumière de la fin d’après-midi, le bourdonnement des insectes, le vieux puits, tout donnait un sentiment de paix, de sérénité. Je me suis avisée tout à coup que le soleil ne réchauffait plus ma joue droite ; il avait déjà plongé derrière les arbres et il était temps de repartir. Catherine devait se demander si je ne m’étais pas perdue. J’ai traversé le hameau à l’abandon sans presque y jeter un regard. Les maisons étaient vides, certes, mais pas en ruine. Quelques fenêtres ouvertes indiquaient qu’elles avaient probablement été visitées par les gamins des alentours. J’ai coupé par la chaussée du vieil étang en pressant le pas. Dans l’air flottait une odeur de graminées mûres, qui m’a ramenée aussi à mes dix ans. Chaque parcelle, chaque pré n’était pas alors enserré dans une ceinture électrifiée empêchant toute course folle hors du sentier balisé. J’ai bientôt atteint la route qui dominait le village. Il s’égrenait au flanc de la colline. Au centre, la vieille église dressait son clocher carré et massif comme un donjon. J’ai souri en pensant aux bêtises que nous y faisions : aller jouer du vieil harmonium asthmatique, par exemple. Un jour, nous avions été surpris par un passant alerté par les sonorités gémissantes qui ne pouvaient pas faire croire à une répétition de l’office du dimanche suivant. Nous avions été grondés, bien sûr, mais le sourire mal dissimulé de nos parents nous avait rassurés. Le village de Saint-Médard s’étire le long d’une rue unique, bordée de maisons aux pierres ocre et aux toits de tuiles canal. Je les connais toutes. L’ancienne épicerie, sur les marches de laquelle les enfants avaient coutume de se retrouver et où nous achetions des magazines et des bonbons qui n’existent plus ainsi que nos petites fournitures scolaires, le café où on vendait aussi les bonbonnes de gaz, la maison de la mère Cardy, celle de Dédé Lajaunie… Autant de bâtisses fermées maintenant, ouvertes seulement l’été. Celle de Catherine est au bout du village, près de la vieille croix en pierre qui en marque l’entrée. C’est une ancienne ferme rajeunie par des volets rouge basque et des murs en pierres apparentes. J’ai regardé le ciel. Des nuages s’amoncelaient à l’ouest, cachant le soleil. Demain il pleuvrait.

Je suis arrivée haletante et écarlate chez Cat.

— Eh bien ! Tu as été poursuivie par le monstre de l’étang de Pierrebrune ? a-t-elle demandé en riant.

J’ai souri un peu piteusement, sachant que je ne pouvais guère cacher mon trouble.

— Ou tu as rencontré un beau berger ?

— Rien de tout ça… J’ai marché vite, c’est tout.

— C’est tout ?

Je n’ai pas répondu tout de suite, mais ma curiosité avait besoin d’être satisfaite.

— À l’entrée de Pierrebrune, il y a une maison toute seule… Elle tourne le dos au village.

— Oui, je vois de quoi tu veux parler… Une jolie petite maison.

— Tu sais à qui elle appartient ?

— Au fils Lacoste, je crois. Il habite à Paris. Enfin, en région parisienne, mais tu sais, ici, on dit « à Paris » pour tout ce qui est au-dessus de la Loire ! Il ne vient presque jamais en Dordogne. Quelqu’un fauche l’herbe autour de la maison trois, quatre fois dans l’année.

— Tu ne sais pas s’il la vendrait ?

Elle me regarda, les yeux écarquillés. Elle avait compris.

— Non… Tu ne veux pas… Écoute, Cécile. Tu as vu l’endroit ? Loin de tout. La maison est à restaurer complètement. L’hiver, ta voiture ne pourra même pas atteindre la route. Et… tu ne vas pas t’isoler comme ça ? Tu serais toute seule, Cécile, toute seule.

— Mais non, pas si seule… Tu ne serais pas loin, toi. À peine quatre kilomètres. J’ai besoin de calme, tu sais.

Elle se retourna vivement et planta ses yeux noirs dans les miens.

— Qu’est-ce que tu fuis ? Les hommes mariés qui pourraient te séduire ? Ah ! Là, tu as raison ! Ce n’est pas à Pierrebrune que ça t’arrivera !

— Arrête, Catherine. Tu deviens méchante, là.

Elle s’est éloignée en me tournant le dos. On ne s’était retrouvées que depuis quelques mois, mais elle me connaissait comme personne. Elle avait raison : je fuyais. Je fuyais la vie, la souffrance, l’abandon. Celui de mon père qui, lui aussi, avait fui un quotidien trop rigide, trop prévisible ; celui des hommes que j’avais choisis parce qu’ils n’étaient pas libres. L’abandon avait été au bout de chacune de ces histoires, nécessairement. Ne pas m’engager, ne pas vivre, peut-être. Catherine était en colère, mais je savais que c’était pour me protéger. Comment lui expliquer, sans passer pour folle, que la maison m’attendait ?

La porte s’est ouverte et Bernard est entré. Il s’est immobilisé devant nos visages défaits, des points d’interrogation dans les yeux.

— C’est cette folle, dit Cat.

Elle lui a raconté ce qu’elle appelait « ma lubie ». Il est resté silencieux un instant, la tête baissée, puis il nous a regardées :

— Pourquoi pas, après tout ? On sera là, nous. Si ça peut t’aider à être mieux…

J’ai vu l’incrédulité de Cat, son incompréhension. Elle, elle aurait rêvé de vivre en ville ; alors, vivre à Pierrebrune…

— Mais, les boutiques, les librairies, le ciné… ça ne te manquerait pas ?

— N’exagère pas. On trouve tout à Périgueux et il suffit d’une demi-heure de voiture.

— De toute façon, trancha Bernard avec son bon sens habituel, on ne sait pas si elle est à vendre, cette maison.

Le dîner s’est passé entre chamailleries, rires et plans sur la comète. Bernard avait ouvert une bouteille de saint-émilion pour détendre l’atmosphère et j’avais un peu de mal à garder les yeux ouverts.

— J’aimerais bien être amoureuse à nouveau, dis-je presque malgré moi, comme on dirait : j’aimerais qu’il fasse beau demain, ou j’aimerais bien être là à Noël. Quelque chose qui ferait plaisir, mais qui n’aurait pas une grande importance.

Bernard et Catherine ont ri, un peu gênés. Ils pensaient sans doute à mon âge, mais dans ma tête j’avais trente ans.

Dehors, les grillons s’étaient tus et la lune éclairait le jardin. Je suis allée me coucher, sachant que je ne dormirais pas beaucoup cette nuit-là.

Au matin, il pleuvait.

Il est dix heures du matin et, comme le chantaient les Rita Mitsouko, par la fenêtre ouverte, triomphe l’été. Je me fais un café et sors le boire sur les marches. J’appuie ma tête sur la vieille porte et plisse un peu les yeux pour contempler les collines qui ont reverdi après quelques jours de pluie, les rares fermes au loin, un troupeau de vaches paisibles…

Tout cela me semble encore bien irréel et pourtant je suis là.

Le lendemain de ma « rencontre » avec la maison, je suis allée à la mairie de Saint-Médard où la secrétaire m’a donné l’adresse de M. Lacoste. De retour chez moi, je lui ai écrit. Je crois que je n’attendais même pas de réponse. Un bon mois après, elle m’est pourtant arrivée. Il m’expliquait que ma demande l’avait surpris, qu’il ne pensait pas que quelqu’un soit intéressé par la maison de Pierrebrune. Mais c’était la maison des parents, tout de même. Ils avaient donc réfléchi, sa femme, ses enfants et lui, et avaient pensé que ceux qui avaient vécu là seraient heureux qu’elle revive. C’était donc oui. Je l’ai relue deux fois, pour être bien sûre, et, les mains tremblantes, j’ai décroché le téléphone pour appeler Catherine. Sa presque colère et sa peur pour moi étaient retombées et son cri était bien un cri de joie.

Nous avons décidé de nous retrouver avec le propriétaire au mois de juillet pour la visite. « Peut-être, après cela, me disait-il, n’en voudrez-vous plus… »

Au matin convenu, j’ai garé ma voiture dans le haut du village et j’ai pris le chemin creux jusqu’à la maison. Catherine aurait bien voulu m’accompagner, mais ma décision ne devait pas être influencée. Quand je suis arrivée, la porte et les fenêtres étaient grandes ouvertes. Un homme est sorti. Il était un peu plus jeune que moi et avait la carrure des paysans du coin, mais ses vêtements disaient qu’il n’en faisait plus partie.

— Monsieur Lacoste ?

— Oui. Bonjour, madame. En vous attendant, j’ai aéré un peu. Après un hiver, ça ne sent pas très bon…

Il m’a regardée en souriant :

— Vous allez déchanter, je le sens !

— Nous verrons bien ! ai-je répondu en lui rendant son sourire.

— Alors allons-y, a-t-il dit en me montrant les marches.

J’étais inquiète, bien sûr, mais je ne voulais pas le montrer. Pourvu que la maison ne me déçoive pas… Sur le seuil, j’ai un peu hésité, j’ai respiré à fond, et je suis entrée. L’unique pièce de vie était assez grande ; elle était carrée, éclairée par trois fenêtres : celles qui donnaient sur l’avant et une autre, que je n’avais pas remarquée parce que ses volets étaient fermés, et qui, elle, donnait sur le chemin. Une de ces grandes cheminées, qu’on appelle ici cantou, occupait une partie du mur de droite. Autrefois, en hiver, elles constituaient l’unique moyen de chauffage des habitations. Elles étaient si grandes que, de part et d’autre du foyer, à l’intérieur même de la cheminée, étaient installés deux sièges. C’était traditionnellement la place des grands-parents.

La pièce était encore meublée sommairement. Le badigeon à la chaux s’écaillait, mais le plancher était bon. Il faudrait un peu moderniser l’ensemble. M. Lacoste a précisé :

— Je prendrai les meubles, sauf la table et la pendule, qui ne rentrent pas dans un appartement. C’est convenu avec les enfants. Pour le prix, nous nous arrangerons ; si vous n’en voulez pas, vous pourrez toujours les revendre…

— Je garderai la table et la pendule ; elles sont ici chez elles.

Il m’a remerciée d’un sourire et je me suis rendu compte que, par ces mots, j’avais déjà donné mon accord pour l’achat. Nous avons ensuite poussé une porte, à droite, qui s’ouvrait sur un petit couloir. Il y avait, de part et d’autre, une chambre tapissée de vieux papier fleuri de roses rouges comme on en trouvait dans les années soixante ; elles étaient presque vides. Au bout du couloir, j’ai eu la surprise de découvrir une petite salle d’eau. Elle avait été installée quand les deux vieux n’avaient plus pu faire autrement, tout le monde ayant la sienne maintenant. Finis alors le rasage et la toilette du matin dans l’évier en se regardant dans la petite glace qui ne contenait qu’un demi-visage.

Nous sommes alors allés dans la grange attenante. Il s’y entassait un bric-à-brac d’engins agricoles en pièces détachées, de vieux paniers d’osier éventrés, des sacs de jute qui avaient contenu des pommes de terre, tout ce qui faisait une vie à la campagne et qu’on ne jetait pas, même hors d’usage. Des fagots attendaient d’allumer un feu devenu improbable et des fientes de poules recouvraient le tout de dégoulinades blanchâtres.

— Et l’étable ? Qu’est-elle devenue ?

— Rasée, car elle menaçait ruine. Elle était au bout, là-bas.

Il m’a montré un espace d’herbe jaune, vaguement rectangulaire.

— Un bâtiment dont je n’aurai pas à m’occuper…

— Alors ? C’est pas Versailles, hein ?

— Je ne m’attendais pas à Versailles, et je n’en aurais pas les moyens ! Combien en voulez-vous, à propos ?

La somme annoncée m’a semblé un peu excessive et je l’ai dit. Mais c’était le jeu. Il faut que l’autre puisse faire baisser un peu pour que les deux se sentent gagnants. Finalement, nous nous sommes mis d’accord. Le prix, bien que raisonnable, était plus élevé que si j’avais été « du coin », je le savais bien.

Nous sommes ressortis au grand soleil. Dans la cour, il faudrait tailler la glycine du puits ainsi que les touffes d’hortensias bleus à l’arrière de la maison.

Ce n’était pas Versailles, non. Mais elle n’était pas en si mauvais état. Le toit avait été refait, heureusement. Une tuile ou deux avaient bougé lors d’un récent coup de vent, comme je l’avais remarqué, mais il suffirait de les replacer. Il fallait juste débarbouiller l’ensemble et le faire beau. Je me suis retournée vers M. Lacoste :

— Si la banque est d’accord, je la prends !

J’ai vu son étonnement d’abord, puis la joie dans ses yeux : il savait que j’allais en prendre soin. Je lui ai demandé de me raconter un peu l’histoire de la maison ; j’avais besoin de faire plus ample connaissance avec elle. Il ne savait pas grand-chose ; juste qu’elle avait été bâtie par son arrière grand-père, à la fin du XIXe siècle. Je lui ai alors demandé de me parler de ses souvenirs ici. Il s’est tourné vers la vieille bâtisse, le regard plein d’amour.

— C’est probablement ici que j’ai passé les plus belles années de ma vie. Je ne sais pas si c’est la vérité, mais il me semble que les années soixante étaient douces à vivre, que tout était simple. Ce n’est peut-être qu’une impression. J’étais souvent seul : la maison est isolée. Je n’ai pas eu de frères pour partager mes jeux, mais je ne me souviens pas m’être ennuyé. Il y avait tant à faire ici… J’aidais les parents, j’allais jouer au ruisseau, parfois j’allais jusqu’à Puyssolier. Mes parents sont morts au début des années deux mille, à deux ans d’intervalle. J’ai gardé la maison, je l’ai entretenue, mais, comme vous le savez, j’habite depuis longtemps Chilly-Mazarin et nous ne venons plus beaucoup en Dordogne. Aucun de mes deux enfants ne souhaite la garder. Je suis donc très heureux de vous avoir trouvée…

— Et vos grands-parents, vous les avez connus ?

— Seulement mon grand-père. Ma grand-mère, elle, est morte l’année de ma naissance, je ne sais pas exactement de quoi ; une maladie de cœur, je pense. Elle n’avait que cinquante-six ans. Apparemment, elle avait, comme on disait alors, perdu la tête. Quant au grand-père, il était bourru et ne parlait pas beaucoup. Je ne peux guère vous donner plus de renseignements. C’était des gens d’ici, attachés à leur terre et qui ne l’ont jamais quittée. Mes parents ont repris l’exploitation. Ils sont venus une fois à Chilly ; ils n’avaient qu’une hâte : retrouver leur Pierrebrune, leurs prés et leur calme !

Vivre dans un village abandonné ne vous fait pas peur ? a-t-il demandé soudain comme s’il craignait que ce point ne me fasse changer d’avis.

— Ce ne sont que des maisons vides, et, de chez moi, je ne les verrai pas…

Nous nous sommes séparés après une poignée de main cordiale mais un peu distraite, lui plongé dans ses souvenirs et moi réalisant lentement que j’étais sur le point d’avoir une maison à moi.

Il a fallu attendre les délais légaux et, enfin, nous nous sommes retrouvés chez le notaire. Le soir, j’étais la nouvelle propriétaire de la maison. Je serais la seule habitante de Pierrebrune et je savais que, déjà, les langues allaient bon train : « C’est une de la ville ! Oui, mais c’est la petite de la Fernande Ravel. La Fernande ? Oui, tu sais, celle qui est partie à Bordeaux, il y a cinquante ans et qui habitait le bourg. Mais, ma pauvre, il y a cinquante ans, je n’étais pas née ! Et pourquoi elle revient ? Ah ! Ça… »

J’ai mis en vente mon appartement, et, comme son prix était raisonnable, il a trouvé preneur rapidement. Il a fait le bonheur d’un jeune couple qui ne souhaitait emménager qu’au début de l’été, à cause d’une mutation, ce qui m’allait parfaitement.

Pendant l’hiver, j’ai demandé aux artisans de venir pour établir des devis puis faire des travaux au printemps. Je dormais de temps à autre chez Catherine pour vérifier que tout se passait comme je le souhaitais. Je ne voulais pas d’une transformation radicale et ils ont travaillé en ce sens. Je trouvais important de conserver les murs blancs de la pièce principale et l’atmosphère de la maison. Dans cette ancienne cuisine, qui serait aussi mon salon et ma salle à manger, la table et la pendule laissées par M. Lacoste m’ont servi de base à l’ameublement. J’ai installé mon canapé rouge près de la fenêtre donnant sur le chemin et un coin cuisine du côté du cantou. Il a fallu prévoir un chauffage et une douche neuve dans la salle d’eau qui a été un peu rajeunie. Le chauffagiste m’a conseillé de changer les vieilles menuiseries ; j’ai accepté pour les fenêtres, mais je n’ai pas pu me résoudre à installer une porte moderne. J’ai juste fait réparer l’ancienne, en bois rendu gris par les intempéries, avec son imposte à petits carreaux. J’ai peint les chambres en blanc ; l’une sera à la fois chambre d’amis et petit bureau et l’autre, celle qui donne sur la cour, la mienne.

Aujourd’hui, 20 juillet 2008, je suis dans ma maison depuis trois jours. Les cartons s’entassent encore dans la grange. J’ai juste sorti un peu de vaisselle, que j’ai rangée dans un vieux buffet chiné dans un des premiers vide-greniers de la saison, et un peu de linge. Cette après-midi, Catherine et Bernard doivent venir me donner un coup de main.

Je quitte le soleil à regret et entre dans la pénombre de la maison. Je lave ma tasse au vieil évier de pierre que j’ai voulu garder et entreprends de faire une tarte pour le goûter. Je pense que ça ne m’est pas arrivé depuis bien longtemps. La cuisine n’est pas encore bien aménagée, mais j’ai l’essentiel à portée de main. Je retrouve rapidement les gestes précis ; près du saladier où je pétris la pâte, un rayon de soleil fait briller la cire de la table. Je lève un instant les yeux et je me dis que j’ai de la chance ; pas encore du bonheur, mais pourquoi pas…

Je pétris la farine et le beurre avec une sorte de rage. Rapidement, la pâte devient lisse mais je continue de la malaxer par plaisir. Je coupe des pommes, mets la tarte au four et reste un long moment à la regarder dorer. Jamais, avant, je n’aurais eu l’idée de prendre du temps pour ça.

Nous allons commencer le déballage des cartons. J’ai prévu des grillades pour le dîner et une grosse salade. Des fruits frais compléteront le repas.

À deux heures, j’entends la vieille voiture de Bernard arriver et ralentir sur les cailloux.

— Voilà tes employés ! Et ponctuels !

Je les embrasse ; c’est un vrai réconfort de les avoir tout près.

— Finissez d’entrer, comme on dit ici !

Ils ne se font pas prier et découvrent mon début d’installation. Bernard émet un sifflement admiratif. Catherine s’affale sur mon canapé.

— Eh bien ! Tu as travaillé !

C’est vrai que je n’ai pas chômé. Les déménageurs ont déposé les meubles là où je le leur indiquais et j’ai rangé tout ce que je pouvais. J’avais donné un grand coup de propre quelques jours avant. Je dormais alors chez mes amis, mais je n’avais pas voulu qu’ils voient mon « chez-moi » avant qu’il ne soit un peu digne de ce nom.

Bernard apporte les cartons et déverse un à un leur contenu sur la grande table. Catherine en profite pour admirer mes trésors : le vieux service en Limoges qui me vient de ma mère et qui est si bien emballé qu’il lui faut un bon quart d’heure pour ôter tout le papier, mes livres anciens, des petits riens chinés dans les brocantes et qui donneront une âme à la pièce… Elle demande l’histoire de chaque chose. Je lui donne un petit vase de faïence qu’elle range tout de suite dans son sac, ravie. La vaisselle va dans le vieux buffet et dans le placard aménagé dans le mur près de l’évier. Les livres dans le coin pompeusement baptisé « coin salon », le linge dans les armoires des deux chambres. C’est un premier tri, je rangerai mieux à tête reposée. Dans un des cartons, Catherine trouve mes albums de photos. Nous nous asseyons pour souffler un peu. Bernard nous rejoint. Il est six heures. C’est un peu tard pour un goûter, mais nous avons perdu la notion du temps. Je découpe la tarte et sors de la limonade du réfrigérateur. Nos trois têtes se touchent presque au-dessus des clichés, en noir et blanc pour la plupart. Il y a longtemps que j’ai perdu le goût de fixer sur le papier les moments de ma vie. Les premières photos remontent à ma petite enfance. La maison de Saint-Médard, rachetée par des Anglais qui ne viennent que l’été ; mes parents ; moi, les cheveux coupés court pour éviter les séances de démêlage du matin ; moi encore, en short, les yeux à demi fermés, face au soleil…

— Regarde celle-là ! C’est nous ! crie Catherine.

Nous nous tenons face à l’objectif, bien droites et main dans la main.

— On nous avait acheté la même jupe au marché et ton père nous avait photographiées.

Bernard s’empare de la photo et regarde en souriant la tignasse brune de l’une et les cheveux blonds et fins de l’autre.

— On ne peut pas vous prendre pour des sœurs !

— Nous l’étions presque, pourtant…

Suit une photo du mariage de Jeanne, une voisine. Nous sommes au premier rang, radieuses. Aux extrémités droite et gauche se tiennent l’accordéoniste qui fera danser la noce après le repas et la cuisinière chargée du festin ; elle a gardé son tablier blanc pour qu’on sache bien de qui il s’agit. Une sorte de publicité de l’époque ! Catherine sort une photo d’école.

Toutes les sections sont rassemblées sous le regard bienveillant de notre maîtresse. Notre CE2 est au deuxième rang. Catherine et moi sommes côte à côte, bien sûr ; à ma droite sourit le petit visage de Marilou, l’autre copine bien-aimée. Je le caresse du bout du doigt.

— Marilou… J’aimerais tant la revoir… Tu sais où elle est, maintenant ?

— Oui ! Elle s’est mariée avec un Alsacien qui était venu pour les vacances. Ils sont tombés amoureux et elle est partie vivre là-bas.