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À mes trois petits Zèbres : A, G et F

L’auteur, Laurence Bee : une journaliste, trois enfants, un iPad, un iPhone, un ordinateur : c’est le cocktail initial qui a inspiré ce livre, qui s’interroge sur la vie de famille à l’ère numérique.

Son compte Twitter : twitter.com/lau_bee

Son blog : http://parents3point0.net

Page Facebook : facebook.com/Parents3point0

L’illustratrice : Yrgane Ramon est diplômée de l’école Emile Cohl à Lyon.

Elle travaille pour la presse, la BD, l’illustration jeunesse et adulte.

Son blog : http://www.yrgane.com

Son compte Twitter : twitter.com/YrganeRamon

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Avant-propos

Clic et nunc

Je m’appelle Laurence Bee. Je suis née sur Twitter en 2010. Je ne m’appelle pas vraiment Laurence Bee, mais certainement un peu quand même. Laurence Bee est mon pseudo, simple raccourci de mon véritable patronyme. Moi en plus court en quelque sorte, comme sur Twitter, où les écrits sont limités à 140 signes. En 2010 a également débarqué dans ma vie un appareil rapidement devenu un prolongement de moi-même : mon iPhone. Avec lui, mon quotidien s’est enrichi, ma réalité s’est augmentée, et j’ai très vite constaté que je n’étais pas la seule à le vénérer : mes trois enfants se sont emparés du smartphone avec une facilité qui m’a déconcertée. Prise en main : trois secondes. Alors quand l’iPad a débarqué à la maison, c’était jour de fête à WiFi land.

C’est certainement là où j’ai eu le déclic, là où les chromosomes de la journaliste ont croisé ceux de la mère de famille : j’ai eu envie de raconter les premiers pas de mes enfants dans cet univers constamment connecté qui est désormais le leur. C’est ainsi qu’est né http://parents3point0.net, blog où j’observe mes enfants, où souvent je m’amuse de les voir grandir en réseau, et où je m’interroge beaucoup. C’est également la raison pour laquelle j’ai fait le choix d’un pseudo, pour protéger mes enfants.

Parce qu’en tant que (pas si) vieille mère qui a vécu (et un peu participé à) la naissance d’Internet avant celle de mes enfants – du temps où je n’étais pas encore Laurence Bee, mais déjà journaliste qui suivait l’actualité du Net –, me voilà donc dorénavant confrontée à l’éducation de futurs « citoyens numériques ». Aujourd’hui, mes citoyens numériques se contentent de me réclamer frénétiquement des coloriages quand ils voient mon ordinateur, et se chamaillent pour avoir l’iPad. Mais je sais (et j’espère) que demain, ils verront avec d’autres yeux un ordinateur (ou iPad, ou iPhone, ou quel que soit leur moyen de se connecter alors), et feront comme leurs copains : ils tweet-teront, ils facebookeront, ils blogueront, bref, quels que soient les outils utilisés, ils seront en réseau, ils échangeront, ils partageront. La question est : quoi ? avec qui ? L’autre question est : de quoi je me mêlerai ?

La « génération Y », ou digital natives, qui revisite les notions de vie privée, de données personnelles, d’intimité, cette génération, que va-t-elle laisser aux Z, mes petits Z(èbres) à moi, cette génération 100 % numérique, grandie en réseau ? On dit les Y impatients, individualistes, zappeurs, etc. Et les Z, que retiendront-ils dans tout cela ? Nés sous (génération) X, grandis sous Y, que vont-ils inventer ? Ce petit peuple du numérique va vraisemblablement aller vite, très vite. Il va prendre des habitudes virtuelles qui auront des répercussions sur le réel. Alors comment leur donner les limites dont ils auront besoin pour être équilibrés, sans pour autant les déconnecter ? Quelle forme de parentalité va-t-il falloir inventer pour les accompagner au mieux ? Bref, comment prendre un peu d’avance et devenir des parents 2.0, voire 3.0, avec des enfants Z ? C’est pour tenter de répondre à ces questions qu’est né ce livre, rédigé logiquement avec mon identité numérique.

Avec ma propre expérience de twitteuse, facebookeuse, blogueuse, avec des témoignages de familles sur leur utilisation des réseaux, des retours d’expériences pédagogiques en classe, avec l’éclairage de Yann Leroux, à la fois psy et geek, qui connaît parfaitement les réseaux sociaux, j’ai conçu ce guide pour aider parents et enfants à tirer le meilleur parti du Web social. Parce que le Web social est un outil formidable, pour peu qu’on s’y intéresse, et qu’on sache s’en servir.

Laurence Bee

WEB SOCIAL : LES ENFANTS ONT LES CLÉS

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La vie de famille numérique

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Dans sa chambre, Léa, 14 ans, accueille souvent plusieurs centaines d’amis. La chambre de Léa n’est pas spécialement grande. Pourtant, dans les 15 m2 s’entassentsansproblème, plusieurs heures par jour, environ 200 copains et copines venus d’un peu partout (certains de l’autre bout du monde mais la plupart de son collège). Leur activité principale ? Commenter des photos et des vidéos. Raconter leurs humeurs. Dénicher des nouveaux groupes où ils pourront se faire de nouveaux amis et se défouler.

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Des amis en pagaille

En moyenne, chaque ado a 210 amis (190 au collège et 260 au lycée, source TNS-Sofrès). Il s’agit là d’une moyenne. Le nombre d’amis est parfois ressenti comme une forme de puissance : plus le profil affiche d’amis, plus il en impose socialement. Facebook a limité le nombre d’amis à… 5 000 ! Peu importe que, d’un point de vue cognitif, les capacités humaines à tisser des interactions de qualité soient limitées à 150, selon la théorie dite du nombre de Dunbar. Il s’agit d’une étude publiée en 1993 par l’anthropologue britannique Robert Dunbar, selon laquelle au-delà de ce nombre de 150, « la confiance mutuelle et la communication ne suffisent plus à assurer le fonctionnement du groupe ». Les ados (mais ils ne sont pas les seuls !) n’en ont cure, et se lancent, du moins lorsqu’ils débarquent sur le réseau, à une « chasse aux amis » effrénée, histoire de marquer leur territoire.

Jouer. Prendre des nouvelles des uns et des autres, jeter un œil sur qui fait quoi au collège, répondre aux invitations... Les activités ne manquent pas. Comme la plupart des ados de leur âge, Léa et ses amis ont une vie sociale assez intense. Comme la plupart des ados de leur âge, Léa et ses amis se retrouvent sur Facebook...

C’est LE phénomène des années 2010 : là où les ados des années 1980 et 1990 se retrouvaient au café du coin avant d’aller traîner en ville, les ados d’aujourd’hui se retrouvent sur Facebook avant d’aller traîner sur le Web. Selon une étude TNS-Sofres publiée en juin 2011, près de 50 % des 8-17 ans disposent d’un compte sur un réseau social, et le chiffre grimpe à 80 % pour les plus de 13 ans. Quand ils ne sont pas sur Facebook, Léa et ses copains bloguent sur Tumblr ou SkyBlog, ils s’échangent des vidéos via YouTube, ils chattent sur MSN, ils jouent sur Habbo Hotel, ils envoient plusieurs centaines de SMS par jour, ils se tuyautent sur Skype, ils s’épanchent parfois sur certains forums… Ils sont de leur temps, et se servent des outils à leur disposition pour faire comme tous les ados du monde : s’amuser, s’affranchir, se rebeller, se découvrir… grandir.

Mais ces outils sont – relativement – nouveaux (Facebook est né en 2004), et leur utilisation a fait naître de nouvelles pratiques qui échappent aux parents… et les inquiètent. Les parents des années 1990 se sont émus que leurs ados écoutent l’émission de radio Lov’in Fun avec les célèbres Doc et Difool. Pour les parents des années 2010, la grande peur, c’est de voir sa progéniture s’étaler sur Facebook. À la lecture des faits divers, l’inquiétude est d’ailleurs légitime : il y a eu la période des « apéros Facebook » géants qui réunissaient des milliers de personnes, dont l’un s’est soldé, en 2010, par la mort d’un jeune homme à Nantes ; en juin 2011, une jeune fille est décédée après avoir été agressée à la sortie de son collège pour, semble-t-il, une sombre histoire d’insultes sur Facebook ; un jeune homme a été roué de coups après un rendez-vous sur le réseau… Tous les jours, les informations apportent leur lot de frayeurs aux parents, et la grande nébuleuse du Web social se transforme peu à peu en repère de pédophiles et d’agresseurs en tous genres. Pas une semaine sans qu’une étude soulignant les dangers du Web social ne vienne émouvoir les internautes. De l’angoisse, du réseau : c’est le bon cocktail de l’époque. Étonnant paradoxe, puisque les parents sont également les premiers à partager en ligne des photos de leur progéniture dès leur naissance, voire avant la naissance. Mais lorsqu’il s’agit de lâcher du lest avec des enfants autonomes, leur vision du partage de la vie privée change.

Car oui, un enfant, par définition, prend des risques : où qu’il soit, quoi qu’il fasse, du point de vue des parents, un enfant prendra toujours des risques. Tout simplement parce que la vie comporte certains risques à l’état naturel, et que notre époque, bardée de ses certitudes médicales, de ses exigences de bien-être et de sécurité, et de son devoir de bonheur, essaie tant qu’elle peut de les masquer.

Pourtant, même si ses implications sont intellectuellement plus étendues, l’inscription à un réseau social se situe sur le même plan que la natation ou le vélo : elle nécessite un apprentissage. Bien sûr qu’un enfant lâché tout seul sur les réseaux, sans conseils de prudence élémentaire, est un enfant qui prend des risques. Il ne viendrait à l’idée d’aucun parent de laisser son enfant traverser une route sans lui avoir appris à regarder à droite, puis à gauche. Il en va de même sur les réseaux sociaux : donnons à nos enfants la possibilité d’en tirer le meilleur profit en les éduquant, tout simplement, et en leur enseignant les règles élémentaires de sécurité sur les réseaux sociaux.

Le Web social n’est qu’un outil, un outil éminemment puissant certes, et de longue portée, mais il reste un outil à notre service : il est ce que l’on en fait, et non l’inverse. Il offre aussi des opportunités incroyables. Ne voir dans les réseaux sociaux qu’un danger, c’est vivre hors du temps et de la réalité : qu’on le veuille ou non, les réseaux sociaux font désormais partie de la vie de famille, et de la vie tout court. Apprenons à les apprivoiser pour mieux en tirer partie et mieux accompagner nos enfants.

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Être un e-parent ? Pas toujours très LOL

Tous ces outils ont un inconvénient majeur : ils sont chronophages… Et s’il y a bien une denrée qui manque aux parents modernes, c’est le temps. Pourtant, pour pouvoir accompagner les enfants dans ce dédale social, c’est bien de temps et de patience dont il faut s’armer pour devenir un e-parent au top. Ou juste un e-parent…

La triste complainte du parent moderne

Réglons nos iPhones : être parent aujourd’hui, connecté ou non, ça n’est pas de tout repos. Tous les parents en conviennent et le répètent à l’envi. On a rarement vu, lu ou entendu autant de mères s’afficher ouvertement indignes (bientôt indignées ?), de parents s’avouer dépassés, de pères revendiquer leur place tout en ne sachant pas vraiment où elle se situe, de pédiatres et de psys sollicités pour donner des conseils tous azimuts… Tout ce qui a trait de près ou de loin à la parentalité ressemble à une longue litanie de plaintes et de questions. Comme en écho, s’exprime de plus en plus fort la voix de celles et ceux qui revendiquent leur choix de ne pas avoir d’enfant – les childfree, qui ont organisé l’an passé la première fête des non-parents en France. Les abus de notre monde moderne alimentent également toute une réflexion autour de la natalité, faisant rimer bébé avec « assez ! », le bébé incarnant non plus un petit être fragile en devenir, mais une bouche à nourrir et un pompeur d’oxygène.

Bref, pour résumer : les enfants nous pompent l’air, c’est dans l’air du temps.

Patience et longueur de temps

Oui, nos chères têtes blondes (ou brunes ou rousses) exigent de nous, parents pressés, deux denrées dont nous semblons avares : le temps, et la patience. Suivre les devoirs, organiser les plannings, prévoir les sorties, les vacances, les goûters d’anniversaire, rassurer, assurer, écouter, accompagner, c’est effectivement chronophage et difficile à caser dans nos emplois du temps calculés au cordeau. Sans compter que s’afficher disponible n’est pas très tendance, voire suspicieux. Cela n’a en outre rien de valorisant socialement parlant.

Ah, le bonheur d’« avoir » un enfant, de le serrer dans ses bras : Oh, l’épreuve d’« élever » un enfant… Pour définir le mot « pénible », le dictionnaire de la langue française mis en ligne par le site L’Internaute donne en exemple… « un enfant pénible » (quand le Littré, en avance sur son temps, donne en exemple « un travail pénible »). Ce même dictionnaire de L’Internaute, à la requête « enfant », renvoie sur différentes notions : « sottise », « turbulent », ou « ingrat »… Voilà donc la tourmente de l’adulte moderne, qui pour rien au monde ne vivrait sans enfant – enfant considéré, quand il est souhaité, comme un droit, d’où les consultations en hausse de PMA (procréation médicalement assistée) –, mais qui pour… plein de raisons au monde, aimerait parfois souffler un peu et déléguer ne serait-ce que quelques instants ses pouvoirs et devoirs d’éducateur.

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Des parents restés sur l’Île aux enfants

Ce « parent moderne », c’est moi, c’est nous, c’est les autres, c’est une génération de parents trentenaires et jeunes quarantenaires, enfants nés entre de la fin des années 1960 et les années 1970, qui ont eu pour premiers héros Casimir et les Barbapapa, insouciants dans l’euphorie des années 1980, qui ont débarqué, à l’âge adulte un peu sonnés par le Sida et la guerre du Golfe, dans les années 1990.

Une génération individualiste, ébahie par les premiers jeux vidéo, gâtée (observant des guerres certes, mais tellement lointaines, pas de MST (maladies sexuellement transmissibles), du moins dans nos jeunes années), une génération insouciante, qui a eu du mal à intégrer les mots « crise » et « chômage » dans son vocabulaire plutôt serein, alors que ces mots sont apparus en même temps qu’elle. Une génération de parents grandie sur l’Île aux enfants, et restée, quelque part, sur cette île fascinante.

Pour cette génération, devenir parents, c’est au final une mission à la fois pleine de promesses et hautement périlleuse : je fais comme tout le monde, j’assure ma part d’éternité en me reproduisant, je vais pouvoir continuer à jouer aux Playmobils avec ma progéniture, lui déverser les torrents d’amour que j’ai en moi, mais en même temps, va pas falloir que mes enfants m’en demandent trop, parce que moi, je lutte contre la crise ambiante, mon bon monsieur, et je suis déjà assez angoissé comme ça.

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Génération pivot

Sans que l’on y prenne garde, les rôles se sont inversés : aujourd’hui, c’est l’enfant qui transmet, dès sa naissance, un héritage à ses parents un peu déboussolés.

Nous incarnons une génération pivot, dans le sens où nous héritons à la fois de nos parents – jusque-là, tout est normal –, mais, par certains aspects, nous héritons également et simultanément de nos enfants : en effet, l’enfant d’aujourd’hui est le garant de nos émotions fortes, nous comptons sur lui pour être heureux et nous garantir notre part d’épanouissement. Nous comptons sur lui, consciemment ou non, pour assurer notre tranquillité. L’enfant qui naît aujourd’hui dépose dans son berceau notre part de bonheur, ce bonheur normé qui semble dû aux parents quoi qu’il arrive. Sous couvert de faire passer les intérêts de nos enfants avant les nôtres – parce que nous nous souvenons tout de même qu’un enfant a besoin de nous –, nous confondons souvent amour et éducation. Nous aimons nos enfants, indubitablement, mais nous oublions parfois qu’aimer un enfant, ce n’est pas le conformer à nos exigences de bonheur, ce n’est pas confondre son épanouissement avec le nôtre.

Enfants, parents, le grand mélange

Nous « parentons » – en référence au mot parenting anglo-saxon – dans un contexte global aux contours flous. Nous surprotégeons nos enfants pour mieux nous protéger nous-mêmes et tout contrôler (comme en témoigne le phénomène des « parents hélicoptère » aux États-Unis). Nous voulons dans le même temps, et paradoxalement, les faire grandir plus vite et leur faire acquérir une certaine autonomie plus tôt, officiellement par fierté de constater à quel point ils sont « en avance sur leur âge » (donc en décalage sur leur âge si on y réfléchit 30 secondes), officieusement pour nous débarrasser des corvées liées à l’éducation d’un enfant. La pub nous y incite fortement. Voyez, par exemple, un spot EDF de 2007 où un bébé explique, avec une voix d’homme, à son père ébahi (mais certainement soulagé), qu’il doit mieux gérer ses dépenses d’énergie.

Les « parents hélicoptère » font rimer surprotection et éducation