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Les auteurs :

Passionné depuis l’enfance par l’histoire, l’archéologie, l’anthropologie, voyageur curieux, monogame heureux, psychiatre libéral exerçant depuis près de 40 ans, docteur Jean-Yves Pérol a orienté sa pratique professionnelle en fonction de nouvelles connaissances apportées par les neurosciences.

Romain Allais a obtenu une maîtrise en paléo-anthropologie et Préhistoire en 2000 et un DEA en histoire des sciences. Journaliste à Ouest France puis à Presse Océan, il a aussi contribué au magazine Sciences Ouest, mensuel basé à Rennes.

L’illustrateur : Isha (Isabelle Colin) explore divers métiers liés au dessin. Elle a participé à la création de personnages pour des séries animées (Tristant et Iseult, Fish’n’Chips, la saison 2 des Mystérieuses Cités d’or).

Ce livre, très pragmatique, a pour ambition de « démédicaliser », sur le plan neuropsychiatrique, deux millions de Français qui, à tort, prennent des tranquillisants, se considèrent comme névrosés, insomniaques, phobiques, etc.

En effet, l’explication simple du fonctionnement du cerveau humain dans le cadre de l’évolution darwinienne produit un effet thérapeutique très efficace avec l’arrêt progressif de cette médicalisation abusive et dangereuse…

Cependant, l’avis de votre médecin est absolument indispensable avant que vous arrêtiez tout traitement médical.

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Introduction

En pleine santé !

« Docteur, je viens vous voir car je ne vais pas tarder à craquer !

– Vraiment ?

– Oui. Je n’en peux plus !

– Allons, allons ! Racontez-moi ce qui vous arrive.

– Eh bien ! voilà… Je suis infirmière dans un centre paramédical. Les journées y sont si éprouvantes que j’ai l’impression parfois d’étouffer. Et puis je suis effrayée à l’idée de commettre une erreur, ce qui pourrait avoir des conséquences désastreuses sur la santé de mes patients…

– Et tout ça vous rend anxieuse, n’est-ce pas ?

– Très anxieuse…

– Madame, j’ai une très bonne nouvelle pour vous : vous n’avez aucun problème ! Je dirais même que vous êtes en parfaite santé ! »

Cette patiente en plein désarroi assise devant moi depuis cinq bonnes minutes me regarde d’un air ahuri. Elle répète :

« En parfaite santé ? »

Je confirme :

« En parfaite santé ! »

Lire Darwin

Médecin psychiatre depuis plus de quarante ans, je traitais, en début de carrière, les cas tel celui que je viens d’aborder brièvement d’une manière très classique, appliquant ainsi de manière scolaire l’enseignement de mes professeurs. Cette patiente, il y a vingt ans, je l’aurais attentivement écoutée, puis j’aurais probablement mis en place un processus psychothérapeutique d’accompagnement et prescrit quelque médication susceptible d’amoindrir ses angoisses, voire de les lui supprimer. Et je serais alors passé à côté d’une question essentielle : était-elle vraiment malade ?

Au début des années 1990, j’ai commencé à m’intéresser au sommeil, vaste domaine où il reste énormément de contrées à explorer. Pour s’en convaincre, il suffit de se pencher sur le nombre de médecins qui ont choisi cette spécialité en France : un peu plus de mille sur quelque 230 000 praticiens. À cette occasion, j’ai rencontré des scientifiques qui tenaient des discours sensiblement différents de ceux que j’avais l’habitude d’entendre jusque-là. Leurs travaux sur le sommeil des mammifères et des oiseaux m’ont vivement intéressé. De nombreux phénomènes trouvaient notamment leur explication dans le cadre de la théorie de l’évolution initiée au XIXe siècle par Charles Darwin. Or, si les idées de Darwin permettaient d’éclairer les mécanismes du sommeil chez les mammifères et les oiseaux, j’ai compris qu’il devait en être de même dans le cas de l’être humain, qui est lui aussi un mammifère. Puis, très vite, j’ai pressenti que la théorie de l’évolution pouvait s’appliquer à d’autres domaines, c’est-à-dire sur l’ensemble du psychisme humain.

J’avais déjà lu Freud, entrepris un début de psychanalyse, pratiqué les thérapies freudiennes sur mes patients depuis de nombreuses années. Il ne me restait plus qu’à lire Darwin, mettre à jour mes connaissances sur sa théorie de l’évolution et tenter d’en dégager quelques idées fortes et potentiellement utiles dans mon quotidien de médecin. Ce sont ces idées que je souhaite, aujourd’hui, présenter dans cet ouvrage.

« Malades de la tête »

Il n’y a encore pas si long-temps, passer la porte d’un « psy » demandait souvent beaucoup de courage. Le regard sur les gens « malades de la tête » était cruel. Ils étaient considérés au mieux comme des personnes un peu trop fragiles, au pire comme des fous. Et prendre des tranquillisants avait quelque chose de honteux aux yeux de l’entourage.

Ce regard, aujourd’hui, a bien changé. Et je me demande parfois si c’est un bienfait. L’homme moderne déculpabilisé va chez son psy après avoir acheté son pain à la boulangerie. La prise de tranquillisants, d’antidépresseurs, de somnifères s’est banalisée et le patient n’hésite plus à demander à son généraliste, quand il ne l’exige pas, son lot de petites pilules à prendre chaque soir après s’être brossé les dents. Et pour peu qu’on l’y incite, il s’en vante, et raille même celui qui n’a pas déjà subi sa petite thérapie.

Entre ces deux attitudes extrêmes, n’y a-t-il pas la place pour une approche intermédiaire qui permet-trait de gérer les problèmes d’insomnie, d’anxiété, de phobies et de difficultés relationnelles ? Une approche darwiniste ? En effet, sous l’angle de la théorie de l’évolution, tous ces maux, qui apparaissent comme des états de souffrance psychologique, ne sont que des réactions parfaitement adaptées devant certaines situations critiques. Le simple fait de le comprendre permet souvent de se passer de médicaments.

Attention ! ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit ! Qu’un thérapeute propose à un patient qui souffre de réelles pathologies neuropsychiatriques un traitement adapté à son mal, c’est parfaitement normal. Moi-même je n’hésite pas à en prescrire à mes patients qui en ont un besoin vital. De même, si je reçois dans mon cabinet une personne déjà sous traitement, je ne lui demande pas de l’arrêter brutalement sans avoir mesuré l’importance de son problème. Mais médicaliser à outrance le moindre trouble qui apparaît suite aux difficultés inévitables du quotidien, c’est une tout autre affaire. Cela peut non seulement s’avérer inutile, mais encore excessivement périlleux. C’est oublier que ledit trouble est souvent une réaction naturelle face à un élément perturbateur.

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Pas grand-chose

Ainsi les gens viennent de plus en plus me consulter pour exposer leurs problèmes. Je les écoute attentivement. Dans un tiers des cas je diagnostique… rien du tout ! C’est-à-dire rien de pathologique. Ces patients sont pour la plupart en excellente santé.

Pourquoi alors ont-ils le sentiment du contraire ? Sans doute nos sociétés modernes exigent-elles toujours plus de nous. Sans doute devons-nous nous montrer toujours plus réactifs, plus performants, plus efficaces. Sans doute sommes-nous contraints d’accepter des cadences infernales pour nous maintenir dans la course de l’existence. Et puis nous devons de plus en plus souvent quitter notre famille et nos amis pour des raisons professionnelles. Nous nous retrouvons seuls, dans des villes inconnues. Notre solitude étouffante nous pousse alors à passer plus facilement la porte d’un « psy » qui saura, lui, écouter nos déboires.

Je ne vais pas dresser la liste des mille petites choses de notre environnement qui nous stressent. Je veux juste poser cette question : sont-ce là des conditions de vie pires que celles auxquelles étaient soumis nos lointains ancêtres ?

Sorcier psychiatre

Prenons, par exemple, les hommes de Cro-Magnon, dont les restes fossiles ont été découverts pour la première fois dans un abri sous roche du même nom, en Dordogne. Ces chasseurs cueilleurs du Périgord, qui vivaient il y a quelques trente mille ans, se levaient chaque matin sans savoir s’ils mangeraient à leur faim, crapahutaient dans les bois à la merci des ours, des loups et des nombreux fauves qui peuplaient les forêts aurignaciennes, n’avaient qu’un maigre feu de bois pour se réchauffer en pleine glaciation quaternaire… Et encore ne fais-je là qu’une description sommaire de leur quotidien. Étaient-ils anxieux, ces individus du fond des âges ? Nul ne le sait, mais en tout cas ils avaient plus d’une raison de l’être, plus que nous n’en avons jamais eu. Se précipitaient-ils pour autant, à la moindre contrariété, chez le sorcier psychiatre de la tribu afin que ce dernier leur prescrive de quoi passer une bonne nuit de sommeil ? Vous me permettrez d’en douter. D’autant plus qu’à l’époque une bonne nuit de sommeil était excessivement risquée pour la survie : les féroces prédateurs affectionnaient en effet tout particulièrement les « lève-tard » sans défense.

De nos jours, il faut bien reconnaître qu’en France les attaques de fauves au réveil ont considérablement diminué. Je veux dire par là que les menaces quotidiennes susceptibles de vous faire passer de vie à trépas ne sont maintenant pas si nombreuses. Vous avouerez avec moi qu’une attaque de lion des cavernes est une situation un peu plus stressante qu’un travail terminé en retard. Pourtant, le Français est angoissé, il est même le champion du monde du stress. Sur l’ensemble du globe terrestre, de même qu’en France, 5 % environ de la population connaît des troubles psychologiques qui nécessitent des traitements à base de médicaments.

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Et ce même pourcentage se retrouve dans le nombre d’utilisateurs de psychotropes. Or, en France, cette proportion passe à 15 % ! Je ne doute pas que certains esprits cocardiers s’enorgueillissent de cette nouvelle particularité française. Mais je crains de devoir les refroidir. Le cerveau d’un Français fonctionne exactement de la même manière que celui de n’importe quel habitant de la planète Terre. Par conséquent, ce chiffre de 15 %, qui représente environ six millions d’adultes, est très inquiétant. Car, sur ces six millions de consommateurs de psychotropes, seuls deux millions en ont vraiment besoin. Ce qui signifie que quatre millions de personnes en France en prennent alors qu’ils sont en bonne santé. Le problème, c’est que les psychotropes sont des médicaments dont les principes actifs sont très puissants. Très utiles lorsqu’ils sont prescrits à des patients réellement malades, ils deviennent dangereux s’ils sont pris par des personnes qui ne le sont pas, comme j’aurai l’occasion de le démontrer plus tard. Or, en France, et uniquement en France, de nombreux médecins prescrivent ces médicaments à des gens qui se portent très bien, ce qui est une aberration.

« Jamais assez anxieuse »

Revenons un instant à ma patiente qui s’estimait trop anxieuse. Lorsque je lui ai affirmé qu’elle était en parfaite santé, elle m’a donc regardé d’un air ahuri. Je suppose qu’elle s’attendait à ce que je lui prescrive des tranquillisants. Je lui ai simplement expliqué :

« Voyez-vous, madame, si je vous demandais : “Votre métier d’infirmière vous stresse-t-il ?”, et que vous me répondiez : “Absolument pas !”, je refuse-rai catégoriquement que vous me soigniez. Vous êtes anxieuse parce que vous êtes consciencieuse. Vous avez peur de commettre des erreurs, donc vous mettez tout en œuvre pour que ça n’arrive pas. Si vous n’aviez pas cette peur, vous ne prendriez pas autant de précautions. Vu votre travail, votre anxiété est parfaitement normale. Et je dirais même que vous ne serez jamais assez anxieuse… »

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Cette patiente m’a alors avoué qu’elle n’avait jamais envisagé son anxiété sous cet angle. Comme souvent dans des cas similaires, comprendre les causes de son stress, et surtout en tirer les bénéfices, lui a permis de mieux l’accepter. Elle est repartie avec le sourire… et sans ordonnance de ma part.

Fragile porcelaine de Saxe

Ce que je tente de vous faire comprendre par cet exemple, c’est que tous ces états, appelons-les névroses d’angoisse, ne sont que des manifestations parfaitement naturelles qui ne nécessitent aucune thérapeutique. Mon projet, dans ce livre, est donc de vous expliquer certains mécanismes psychologiques qui aboutissent à des effets perçus comme pathologiques, mais qui ne le sont pas : insomnie, anxiété, phobies, problèmes relationnels dans le couple… Au terme de votre lecture, je ne prétends pas que tous vos petits soucis auront disparu, mais j’ose juste espérer que vous serez convaincu d’une chose : l’homme n’est pas une fragile porcelaine de Saxe qui vacille au moindre coup de vent, tombe et se brise par terre ; au contraire, il est une formidable machine à faire face aux aléas de la vie.

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Les insomnies n’existent pas !

En tant que spécialiste du sommeil, je débuterai cet ouvrage en traitant des insomnies. Et j’en profite pour souligner dès à présent l’une de leurs caractéristiques fondamentales : elles n’existent pas ! Du moins les insomnies dites « chroniques ». Autrement dit, si vous prétendez être « insomniaque », j’affirme ici que vous êtes victime d’un malentendu !

Une fois ce postulat solidement installé, et avant d’entrer pleinement dans le vif du sujet, il me semble nécessaire d’éclaircir quelques points essentiels sur la question du sommeil.

Le sommeil

Le sommeil est indispensable à tous les mammifères. Si vous empêchez votre chat de dormir, il finira par mourir. Chez l’homme, des expériences ont montré que l’absence de sommeil au-delà de quatorze jours est fatale.

Le sommeil, dont la durée varie d’un mammifère à l’autre, est un temps de repos pour l’organisme. La plupart des gens ont la sensation qu’une nuit de sommeil ne connaît aucune interruption, ce qui est faux. Le sommeil, en effet, n’est pas uniforme, mais composé de quatre à cinq cycles, eux-mêmes découpés en deux phases.

Chez l’homme, un cycle dure environ quatre-vingt-dix minutes. Les quatre cycles sont séparés d’une courte période de réveil, dont, en général, vous ne vous souvenez pas. Cependant, plus vous vieillissez, plus ces réveils vous restent en mémoire, d’où cette impression, au réveil, d’avoir mal dormi ; impression accentuée par le fait que la durée du sommeil tend à diminuer avec l’âge.

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Ce dernier aspect est très important. Nombre de gens sont persuadés d’avoir un sommeil peu réparateur parce que, le matin au lever, ils se rappellent s’être réveillés une ou plusieurs fois. Or, et j’insiste vivement là-dessus, ces réveils sont parfaitement normaux. Même ceux qui sont sûrs d’avoir traversé la nuit d’une seule traite se sont pour-tant réveillés plusieurs fois sans s’en rendre compte.

Comme je vous le disais plus haut, un cycle comporte deux phases : le sommeil lent et le sommeil paradoxal.

Le sommeil lent, au cours duquel le cerveau ralentit et se repose, est lui-même constitué de deux périodes : le sommeil lent léger, peu utile, et le sommeil lent profond, très réparateur. La durée cumulée de ce dernier est estimée à seulement deux heures par nuit.

Le sommeil paradoxal est une période où le cerveau se remet en marche. C’est le temps des rêves ou des cauchemars. Cette période, durant laquelle une grande quantité d’énergie est dépensée, et je vous en expliquerai les raisons plus loin, dure également deux heures par nuit environ. Sa durée augmente à chaque nouveau cycle.

Retrouver un sommeil réparateur

Au début de ce chapitre, j’ai prétendu que l’insomnie chronique, ça n’existait pas. J’entends déjà votre petit voix intérieure en train de protester : « Mais comment ose-t-il tenir des propos pareils, celui-là ! Moi, ça fait dix ans que je ne dors pas ! Mes insomnies, elles sont bien réelles ! »

Dix ans, dites-vous, que vous ne dormez pas… Eh bien ! j’ai le regret de vous annoncer que vous êtes mort !

Plus sérieusement, il n’est pas question ici de nier vos difficultés à vous endormir.

Mon but est au contraire de vous aider à retrouver un sommeil réparateur. Et ce résultat, je pense pouvoir l’obtenir sans que vous utilisiez un seul somnifère, ce genre de médicament étant réservé aux personnes malades. Or, je fais le pari que vous ne l’êtes pas, à moins que vous ne fassiez partie des 3 à 5 % qui souffrent d’un vrai trouble du sommeil.

La théorie de l’évolution

  Homo sapiens sapiens