Hicham Abdel Gawad
Le questions que se posent
les jeunes sur l'islam
– itinéraire d'un prof –
Au milieu de l’énorme production de livres en français qui parlent d’islam, voilà un livre singulier et salutaire. Professeur de religion islamique au service d’élèves âgés de douze à vingt-deux ans, universitaire et chercheur sur l’éthique habermassienne appliquée au dialogue islamo-chrétien, Hicham Abdel Gawad s’est donné pour défi de raconter à la fois son propre itinéraire intellectuel et spirituel, et de faire entendre les questionnements de ceux qu’il a pour mission « d’élever », de faire grandir et parvenir à une certaine maturité. Le résultat est une plongée passionnante, pour nous lecteurs, dans l’univers des jeunes croyants musulmans d’aujourd’hui, mais aussi une formidable provocation lancée aux institutions islamiques afin qu’elles entreprennent un vrai travail d’adaptation de leur discours et des lois religieuses aux réalités – et aux intelligences – du monde contemporain.
Né et élevé en banlieue parisienne il y a une trentaine d’années, devenu enseignant en Belgique dans une discipline – l’enseignement des religions – qui n’existe pas dans le système scolaire laïque français, Hicham Abdel Gawad fait vraiment figure « d’enfant du siècle » – du XXIe siècle s’entend. En effet, il est complètement représentatif de cette jeunesse issue des immigrations des anciens empires coloniaux qui se trouve porteuse de diverses appartenances parfois conflictuelles, et qui doit inventer une nouvelle identité à la fois maghrébine (ou africaine) et européenne, à la fois religieuse et sécularisée. Au sein d’une Europe occidentale largement déchristianisée, il appartient à ces nouvelles générations qui, dépositaires de l’héritage islamique, viennent réintroduire du religieux dans des sociétés qui ont voulu s’affranchir de toute contrainte religieuse. Il est aussi la preuve de l’émergence, sur la scène européenne, de jeunes intellectuels musulmans libéraux qui feront certainement de plus en plus parler d’eux dans les années qui viennent. Car s’il s’affirme croyant de l’islam, Hicham Abdel Gawad n’en est pas moins un défenseur de la liberté de penser et de conscience, un avocat de la liberté de ne pas croire comme de la liberté de croire, et un supporter absolu des systèmes démocratiques fondés sur le principe de la séparation des domaines et des pouvoirs et sur celui de la tolérance. Surtout, Hicham Abdel Gawad considère que l’une des principales grandeurs de l’homme est de se poser des questions, et son histoire, son engagement professionnel et son livre constituent une vraie célébration du questionnement.
« Enfant du siècle », Hicham Abdel Gawad l’est, aussi, en raison du fait que son appropriation personnelle de la foi musulmane, qu’il a reçue de ses parents, s’est réalisée non pas dans la fréquentation des mosquées... mais à travers son investissement dans les forums communautaires qui se sont multipliés sur le Net depuis plus de vingt ans, puis dans des études universitaires. Ce qu’il nous raconte de ses « passes d’armes » électroniques d’adolescent ou de jeune adulte avec des chrétiens évangéliques islamophobes, avec des bahaïs tout autant en conflit avec l’orthodoxie islamique, ou avec des rationalistes de culture musulmane, met en lumière l’importance de la Toile dans la recomposition du paysage religieux mondial, et tout spécialement quant au déploiement de l’islam et quant à la reconfiguration du visage de celui-ci.
Son livre est rare et précieux à plus d’un titre. Ainsi, il n’est pas dans la tradition culturelle maghrébine de « se raconter », de faire retour sur soi et de mettre sur la place publique sa « révision de vie ». Avec beaucoup de pudeur et de vérité, sans fanfaronnerie aucune, Hicham Abdel Gawad nous rapporte les interrogations successives et les errements intellectuels et spirituels qui ont été les siens quand il a eu l’âge de seize ans, puis celui de dix-neuf ans, ou encore quand il est entré dans la décennie des vingt ans à l’heure du surgissement d’Al-Qaida et de l’effondrement des Twin Towers. Il nous partage ses découvertes et ses enthousiasmes d’étudiant en sciences religieuses de l’Université Libre de Belgique puis de l’Université Catholique de Louvain, et ses difficultés de jeune enseignant confronté à des élèves n’ayant pas l’habitude et le goût de l’effort intellectuel. En le lisant, on refait le chemin qui a été le sien, le parcours intérieur qui l’a fait passer d’une foi qui avait besoin de certitudes, à une foi qui ne craint pas les remises en question radicales. On revisite avec lui, également, les controverses universitaires actuelles sur les origines de l’islam, la composition du Coran et la réalité historique du Prophète Muhammad. On croise le prédicateur sud-africain Ahmed Deedat, dont le discours apologétique a bénéficié de tant d’audience au sein des communautés musulmanes dans les années 1980-1990, et de grandes figures contemporaines de l’islamologie, qu’il s’agisse de celles de « l’école déconstructiviste » (telles que son professeur Guillaume Dye) et de celles de « l’école structuraliste » (Angela Neuwirth et Michel Cuypers en particulier). En sa compagnie, on se met à faire de la critique textuelle, de la philologie, de l’histoire critique, de l’anthropologie, de la philosophie et de l’étude comparée des religions.
Hicham Abdel Gawad s’avère être un authentique pédagogue, c’est-à-dire un homme qui a le souci de transmettre du savoir et, plus encore, d’éveiller des intelligences. Un enseignant qui aime vraiment les élèves qui lui sont confiés, et qui est habité par le désir d’entrer réellement en relation avec eux. Il sait regarder chaque jeune dans la totalité de sa personne, avec toutes les virtualités qui peuvent être les siennes. Ce qu’il écrit sur le respect des élèves mériterait d’être rappelé dans tous les établissements scolaires du monde. En tout cas, son livre est en grande partie le produit de sa relation forte à ceux qu’il a la charge d’enseigner, et par lesquels il ne craint pas – au contraire ! – de se laisser enseigner lui-même. Soucieux non pas d’imposer des vérités prétendument indiscutables à ses élèves – comme peuvent le faire d’autres professeurs de religion –, mais préoccupé de faire surgir leurs questionnements, il n’a pu que constater que la pensée religieuse musulmane classique véhiculée par les institutions islamiques contemporaines se montre incapable de répondre de manière convaincante à ce qu’il appelle « le tribunal des jeunes ». D’où ce travail qu’il nous offre, par lequel, fort de la recherche qu’il mène depuis vingt ans, il esquisse des réponses qui participent à la construction d’une nouvelle théologie musulmane et à l’apparition d’une ijtihad maghrébo-européenne moderne. Alors que les institutions islamiques qui se mettent en place en Europe sont plutôt enclines à répondre aux interpellations du monde par des fatwas, des avis juridiques, Hicham Abdel Gawad privilégie – pour tous – l’effort de penser et d’inventer.
Très judicieusement, Hicham Abdel Gawad a sélectionné dix questions que des jeunes lui ont posées, et qui font partie de celles qui reviennent souvent dans les esprits non seulement de jeunes musulmans, mais aussi chez beaucoup de ceux qui s’interrogent en face de l’islam et à propos du texte coranique. Chacune de ces questions ouvre des champs immenses de réflexions, car les unes et les autres touchent à des problématiques fondamentales telles que la notion de « Parole de Dieu » et celle de « Révélation », la rationalité des narrations religieuses, la place du symbolique dans le discours coranique, la mise en scène de la violence dans les textes religieux, les rapports entre les sexes, la place du hadith dans la compréhension de la Révélation et dans la construction de l’islam, le travail des imaginaires, les controverses islamiques à l’encontre des juifs et des chrétiens, les potentialités de radicalisation contenues dans les textes fondateurs – Coran et hadith – et dans leur instrumentalisation... Avec érudition et souci d’être compréhensible par le plus grand nombre – à commencer par ses élèves – ; avec courage aussi, l’auteur de ce livre apporte des réponses largement convaincantes qui sont autant de chemins d’intelligence et de liberté pour ceux auxquels elles sont destinées. Dans son métier qui a des allures de vocation, Hicham Abdel Gawad n’a de cesse d’encourager ses élèves à « prendre la parole ». On lui sait gré de l’avoir prise lui-même !
Rachid Benzine
Être jeune et musulman aujourd’hui, qu’est-ce que c’est ? Est-ce un acte de foi souverain ou du suivisme familial ? Est-ce un héritage culturel profond ou un phénomène de mode ? Est-ce le déploiement d’une spiritualité vivifiante ou une affirmation identitaire d’anticonformisme ?
Je ne sais pas1.
En revanche, ce que je peux affirmer sans l’ombre d’un doute, c’est qu’être jeune et musulman aujourd’hui, c’est se poser des questions. En tant que professeur de religion islamique dans le secondaire et intervenant régulier dans le supérieur, notamment auprès de jeunes adultes, ces questions participent à la fois de mon quotidien, mon métier et mon engagement social. En tant que musulman convaincu depuis l’enfance, ces questions relèvent de mon histoire personnelle : être jeune et musulman, c’est ce que je fus hier et c’est le centre de mon travail aujourd’hui.
Être jeune et musulman aujourd’hui, c’est être pris dans un océan de discours. Certains de ces discours sont conservateurs, d’autres sont modernistes, certains plaident pour une théocratie, d’autres penchent vers l’humanisme… D’autres, enfin, relèvent franchement de l’appel à la haine. Quand on a 18 ans et que l’on est musulman, la tête pleine d’idéaux, de révoltes, de projets, de frustrations, de rêves, etc., que peut-il bien se passer au contact de tous ces discours ? Quelle est la place de l’adulte ? Du parent ? Du professeur ? Ces questions, j’en étais moi-même l’objet lorsque j’avais 18 ans. Je me les repose aujourd’hui, presque une génération plus tard, face à des jeunes musulmans qui ont à leur tour 18 ans. On pourrait se dire qu’ayant moi-même vécu la situation, les réponses devraient couler de source. La réalité, comme souvent, est plus complexe que ce que l’intuition laisse imaginer.
Une génération, c’est en effet beaucoup. Le développement de l’Internet, des réseaux sociaux, des sites de mise en ligne de vidéos, sans oublier le développement rapide de multiples librairies islamiques… Tous ces éléments ont profondément changé l’horizon religieux qui se présente au jeune musulman désireux de s’instruire sur sa religion. Quelle est la place du professeur de religion islamique dans cette configuration ? Dans quelle mesure sa parole peut-elle être perçue comme pertinente ? Professeur de religion : un professeur comme les autres, et pas comme les autres en même temps ? Ce bouquin ne prétend pas apporter de réponses définitives à ces questions. Il relève plutôt d’un témoignage, de mon témoignage, sur les questionnements fondamentaux qui m’ont amené petit à petit à faire de la religion islamique le centre de ma vie, d’abord personnelle et par la suite professionnelle. Le lecteur pourra en ce sens constater que le livre se scinde en deux grandes parties.
Une première partie durant laquelle je relate l’essentiel de mon cheminement religieux sur le plan intellectuel et émotionnel. Ayant atteint l’âge de la vingtaine autour de l’époque faisant immédiatement suite au 11 septembre 2001, le cheminement qui a été le mien et que je tente de retranscrire ici est singulier dans le sens où les projecteurs étaient à cette époque quasiment tous dirigés vers cette religion que l’on appelle islam, peu connue du grand public et paradoxalement peu connue de moi-même malgré mon identité musulmane. En effet, ayant grandi en France, pays singulièrement laïque, je n’ai pu bénéficier d’aucune formation scolaire en matière religieuse. Mon environnement familial, profondément croyant mais peu pratiquant, n’a pas non plus été immédiatement la source d’informations vers laquelle je me suis tourné pour étancher ma soif de connaissance. Sans l’école et en dehors de la famille, que m’est-il resté comme alternative ? Quelles en ont été les conséquences ? C’est tout l’objet de la première partie.
La seconde partie traite plus précisément de questions posées par mes propres élèves. Mon parcours de vie m’ayant petit à petit orienté vers l’enseignement de la religion islamique, je me suis trouvé, comme dit plus haut, face à un public changé par une génération de développement technologique, notamment autour des moyens de communication en ligne et des réseaux sociaux virtuels. Le monde a changé, la jeunesse a changé, et avec elle les questions que se posent les adolescents musulmans. Je me suis en effet vite rendu compte que nos jeunes musulmans d’aujourd’hui osent des questions qui ne me seraient jamais passées par la tête à l’époque où j’avais leur âge. Paradoxalement, ils sont aussi confrontés à des discours traditionnels, voire fondamentalistes, que j’avais eus l’occasion de goûter moi-même durant mon adolescence, à l’époque où ces discours venaient à peine d’apparaître. Aujourd’hui ces discours pullulent de partout.
J’ai spécifiquement retenu pour ce livre les questions les plus « croustillantes », celles qui pointent sans doute vers l’idée la plus centrale du témoignage que je propose ici : la théologie islamique classique actuelle ne se donne pas les moyens de répondre de façon convaincante aux questionnements des jeunes musulmans d’aujourd’hui.
Les choses sont dites : à mon époque, déjà, les approches classiques peinaient à convaincre. Il en transparaissait des contradictions évidentes ou des sophismes donnant l’illusion du sérieux à ce qui ne relevait finalement que de la rhétorique bien huilée. Nous le savions au fond de nous-mêmes, mais nous n’en disions rien. Les jeunes d’aujourd’hui en disent quelque chose et c’est un véritable tribunal de la jeunesse qui se dresse pour la théologie islamique actuelle. Un tribunal qui ne laisse rien échapper à la raison, un tribunal qui ne pardonne pas les sophismes, un tribunal qui respecte les anciens, mais qui n’est pas disposé à les suivre aveuglément. C’est ce tribunal que je cherche ici à faire vivre au lecteur, un tribunal dans lequel le professeur de religion islamique est le premier à comparaître… Et ceci constitue mon témoignage dans ce tribunal ! Le verdict appartiendra autant aux jeunes qu’au lecteur qui, je l’espère, prendra autant de plaisir à lire ce livre que j’en ai eu à l’écrire.
Hicham ABDEL GAWAD
1. Fin du livre, merci d’avoir lu J.
Le souvenir le plus ancien que j’ai en matière de réflexion à caractère religieux remonte à l’école primaire, probablement en CE1 ou CE2. La question en jeu était paradigmatique de tout ce qui allait suivre dans ma vie : Dieu existe-t-il ? Pour moi, la réponse était claire : oui, Il existe, sinon comment expliquer notre propre existence ? Mais un échange avec un camarade de classe allait mettre en route un questionnement d’un genre nouveau.
« Si Dieu n’existe pas, alors qui t’a créé ? »
« Ma mère ! »
« Et qui a créé ta mère ? »
« Ma grand-mère ! »
L’échange ne dura pas plus longtemps. L’argument me semblait à ce moment imparable : pour chaque humain engendré, il suffisait à mon contradicteur de postuler un humain engendreur : nul besoin d’un dieu. Bien entendu, avec le recul, je me rends compte que l’on se trouvait là face à une reformulation de l’argument cosmologique2 au format cours de récréation, mais à l’époque ce petit échange était suffisant pour me faire prendre conscience de deux choses :
– l’existence de Dieu n’est pas évidente pour tout le monde ;
– prouver que Dieu existe est encore moins évident.
Je n’irai pas jusqu’à dire que ce petit échange fut l’électrochoc primordial qui mit en marche mon questionnement sur Dieu, et encore moins qu’il me fit douter de l’existence de Dieu. En revanche, il me marqua suffisamment pour que je me pose cette question : comment se fait-il que j’éprouve autant de difficultés à convaincre quelqu’un de l’existence de
Dieu, existence qui me semblait pourtant aussi évidente que 1 + 1 = 2 ? Cette question sera paradigmatique du questionnement fondamental qui me travaille jusqu’à aujourd’hui : qu’est-ce qui fait que l’on est convaincu par une idée ou non ?
Mais pour l’instant je n’en étais qu’à l’école primaire, et durant cette période le questionnement sur Dieu en restera à ce bref échange de cour de récréation. Issu d’une famille croyante mais non pratiquante, Dieu restait à ce moment-là un être en marge de mon quotidien, une sorte de bienveillance universelle, incarnation idéelle de ce qui doit être. Parfois je me dis que tout aurait été plus simple si Dieu avait gardé cette place marginale mais universelle : marginal dans le quotidien, universel dans le bien dont Il était le nom. Cette conception de cour d’école primaire avait en prime la naïveté enfantine d’un islam n’étant finalement que l’expression arabe de l’universel divin tandis que le christianisme (dont je n’avais entendu parler qu’en corollaire de cet étrange inconnu qu’était Jésus Christ) n’était que l’expression française de l’universel divin. En gros : l’islam c’est pour les Arabes et le christianisme c’est pour les Français, mais c’est la même chose. Encore une fois, tout aurait été plus simple si les choses avaient effectivement été ainsi.
En vérité, les choses sont restées ainsi relativement longtemps. Il faut en effet faire un saut conséquent, à mes 16 ans, avant que la machine du questionnement religieux ne reprenne du service, à l’époque où j’allais lire pour la première fois une traduction du Coran. Le jour où je pus mettre la main sur ladite traduction, j’étais content d’avoir enfin accès au livre qui était censé être mon livre en tant que musulman. Pour moi, le Coran c’était en arabe, et je ne connaissais pas un seul mot de cette langue. Durant longtemps, il n’était donc pas autre chose que ce que mon père m’en récitait et en comprenait lui-même3. Là, pour la première fois, j’allais avoir accès directement à la Parole de Dieu, autant dire, dans ma petite tête d’adolescent, à Dieu lui-même. Rien cependant ne pouvait me préparer au face-à-face direct avec ce Coran-Parole-de-Dieu.
Il est difficile pour moi de décrire précisément l’impact émotionnel que suscita la lecture des premiers versets de la sourate 2 – La génisse – qui fait immédiatement suite à la sourate 1 – L’ouverture – relativement courte et liturgique. La sourate 2 est en effet la sourate la plus longue du Coran et l’une des plus complexes, c’est aussi l’une des sourates qui débutent avec des formules éminemment impressionnantes au sens étymologique du terme : elle injecte littéralement une pression intérieure. Qu’on en juge4 :
[2:1]
Alif, Lam, Mim5.
[2:2]
C’est le Livre au sujet duquel il n’y a aucun doute, c’est un guide pour les pieux.
[2:3]
qui croient à l’invisible et accomplissent la prière et dépensent [dans l’obéissance à Dieu], de ce que Nous leur avons attribué
[2:4]
Ceux qui croient à ce qui t’a été descendu (révélé) et à ce qui a été descendu avant toi et qui croient fermement à la vie future.
[2:5]
Ceux-là sont sur le bon chemin de leur Seigneur, et ce sont eux qui réussissent (dans cette vie et dans la vie future).
[2:6]
[Mais] certes les infidèles ne croient pas, cela leur est égal, que tu les avertisses ou non : ils ne croiront jamais.
[2:7]
Dieu a scellé leurs cœurs et leurs oreilles ; et un voile épais leur couvre la vue ; et pour eux il y aura un grand châtiment.
[2:8]
Parmi les gens, il y a ceux qui disent : « Nous croyons en Dieu et au Jour dernier ! » tandis qu’en fait, ils n’y croient pas.
[2:9]
Ils cherchent à tromper Dieu et les croyants ; mais ils ne trompent qu’eux-mêmes, et ils ne s’en rendent pas compte.
[2:10]
Il y a dans leurs cœurs une maladie (de doute et d’hypocrisie), et Dieu laisse croître leur maladie. Ils auront un châtiment douloureux, pour avoir menti.
[2:11]
Et quand on leur dit : « Ne semez pas la corruption sur la terre », ils disent : « Au contraire nous ne sommes que des réformateurs ! »
[2:12]
Certes, ce sont eux les véritables corrupteurs, mais ils ne s’en rendent pas compte.
[2:13]
Et quand on leur dit : « Croyez comme les gens ont cru », ils disent : « Croirons-nous comme ont cru les faibles d’esprit ? » Certes, ce sont eux les véritables faibles d’esprit, mais ils ne le savent pas.
[2:14]
Quand ils rencontrent ceux qui ont cru, ils disent : « Nous croyons » ; mais quand ils se trouvent seuls avec leurs diables, ils disent : « Nous sommes avec vous ; en effet, nous ne faisions que nous moquer (d’eux) ».
[2:15]
C’est Dieu qui Se moque d’eux et les endurcira dans leur révolte et prolongera sans fin leur égarement.
Chaque verset, chaque phrase, chaque mot retentissaient dans mon esprit de jeune adolescent comme de véritables coups de tonnerre. Rien, absolument rien de ce que je m’imaginais de Dieu ne se vérifiait dans cet enchaînement de versets littéralement impressionnants. Chaque pas supplémentaire dans la démarche de lecture qui était la mienne m’entraînait dans un univers qui m’était totalement étranger : pour chaque aspect de la religion que j’avais jugé marginal, il y avait un verset qui en affirmait au contraire le caractère capital. La croyance en Dieu, la pratique de la prière, le paiement de la Zakat6 ; « si tu le fais tant mieux, sinon ce n’est pas l’essentiel tant que tu restes une personne intègre », voilà ce que j’aurais répondu sur ces sujets jusqu’à cette nuit. En l’espace de quelques versets, tout a été bouleversé : la croyance en Dieu, la prière et la Zakat, ce n’est pas du « si oui tant mieux, sinon tant pis », c’est du « si oui tu entres éternellement au paradis, sinon tu entres éternellement en enfer », en tout cas dans la lecture directe que je faisais des versets.
Éternellement. Déjà, à l’époque, je prenais toute la mesure de cette idée singulière qu’est l’éternité : l’effacement du temps qui passe, la présence immuable dans un immédiat ininterrompu qui n’a d’autre promesse que lui-même… Et tout ça pour quoi ? Pour avoir cru en Dieu et prié ou au contraire pour ne pas avoir cru ou ne pas avoir prié ? Tout semblait disproportionné, à la limite du pensable : l’éternité de Dieu me consumait littéralement au fur et à mesure que je tentais de donner sens au Paradis et à l’Enfer. Et ce Dieu, qui était-Il vraiment ? Assurément pas la naïve bienveillance universelle que je m’imaginais : visiblement Il châtie, Il fait « croître la maladie d’hypocrisie » (cf. verset 10), Il se moque même de ceux qui se moquent de Lui (verset 15). Page après page, je me suis enfoncé dans un paradoxe « d’incompréhension éclairante ». Incompréhension car j’étais à mille lieues de saisir le moindre enjeu du Coran comme événement dans l’histoire, mais éclairante car je ressentais malgré tout pour la première fois l’impression de découvrir vraiment Dieu : le Dieu de mon livre, de ma religion, pas le Dieu de ma tête.
Il faut en effet garder à l’esprit que bien que cette première lecture du Coran ait relevé du coup de tonnerre, cette lecture est restée une lecture croyante. Je n’ai en ce sens été ni traumatisé ni même choqué par ce que je lisais ; j’ai en revanche été bouleversé : tout mon univers de sens religieux a été mis sens dessus dessous. Rien de ce que je considérais secondaire n’était secondaire, et rien de ce que considérais innocent n’était totalement innocent : sortir avec une fille, quel mal ? Boire de l’alcool tant qu’on ne devient pas alcoolique ou que l’on ne va pas conduire un véhicule par la suite, quel mal ? Ne pas croire en Dieu, finalement, qu’est-ce que ça peut Lui faire ? Et voilà que je tombais sur des versets comme suit :
Sourate 17
32. Et n’approchez point la fornication. En vérité, c’est une turpitude et quel mauvais chemin !
Sourate 5
90. ô les croyants ! Le vin, le jeu de hasard, les pierres dressées, les flèches de divination ne sont qu’une abomination, œuvre du Diable. Écartez-vous-en, afin que vous réussissiez.
Sourate 2
39. Et ceux qui ne croient pas (à nos messagers) et traitent de mensonges Nos révélations, ceux-là sont les gens du Feu où ils demeureront éternellement.
Ces versets, particulièrement virulents, côtoyaient au demeurant d’autres versets qui, eux, me rappelaient déjà beaucoup plus la bienveillance universelle que je m’imaginais ainsi que l’éducation que mes parents m’avaient donnée :
Sourate 2
177. La bonté pieuse ne consiste pas à tourner vos visages vers le Levant ou le Couchant. Mais la bonté pieuse est de croire en Allah, au Jour dernier, aux Anges, au Livre et aux prophètes, de donner de son bien, quelque amour qu’on en ait, aux proches, aux orphelins, aux nécessiteux, aux voyageurs indigents et à ceux qui demandent l’aide et pour délier les jougs, d’accomplir la Salat et d’acquitter la Zakat. Et ceux qui remplissent leurs engagements lorsqu’ils se sont engagés, ceux qui sont endurants dans la misère, la maladie et quand les combats font rage, les voilà les véridiques et les voilà les vrais pieux !
Sourate 4
135. Ô les croyants ! Observez strictement la justice et soyez des témoins (véridiques) comme Dieu l’ordonne, fût-ce contre vous-mêmes, contre vos père et mère ou proches parents. Qu’il s’agisse d’un riche ou d’un besogneux, Dieu a priorité sur eux deux (et Il est plus connaisseur de leur intérêt que vous). Ne suivez donc pas les passions, afin de ne pas dévier de la justice.
Si vous portez un faux témoignage ou si vous le refusez, [sachez que] Dieu est Parfaitement Connaisseur de ce que vous faites.
Sourate 19
96. À ceux qui croient et font de bonnes œuvres, le Tout Miséricordieux accordera Son amour.
Cette ambivalence du doux et du virulent, du Dieu qui aime et qui déteste, de la grâce divine et de la punition divine n’a pas été vectrice d’une mise en doute de ma religion mais plutôt d’une reconsidération radicale, complète et surtout inattendue de mes priorités en tant que croyant musulman en Dieu. Tout allait alors tourner autour d’une nouvelle question : qu’est-ce que Dieu attend de moi et est-ce que ce que j’ai fait jusqu’à présent est allé dans le sens de cette attente, ou non ?
Il faut dire que dans cette quête de ce que Dieu veut de moi, le Coran n’aura finalement été que d’une aide très relative. Il s’agit en effet d’un texte redoutable de complexité, les histoires s’y enchaînent sans cohérence familière7, les styles d’écriture (pour ne pas dire les genres littéraires) sont extrêmement variés et, surtout, les contenus narratifs sont on ne peut plus évasifs. Un lecteur du Coran familier avec la culture biblique aura en effet une impression initiale de retrouver ses marques : il y est question de figures bibliques telles qu’Abraham, Ismaël, Isaac, Jacob, même Moïse et Jésus y sont mentionnés. Mais cette impression initiale cédera vite le pas à une impression seconde : celle d’être complètement désarçonné par le caractère allusif des narrations associées à ces figures. Dit autrement, le Coran mentionne des figures issues de la tradition biblique mais sous le modèle de l’anecdote : sans connaissances préalables des histoires desdites figures, il est impossible de reconstituer les récits les concernant. Et ces connaissances préalables, je ne les avais tout simplement pas.
À ce caractère allusif des récits coraniques à l’endroit des prophètes s’est ajouté un deuxième point qui m’a aussi interpellé lors de ma première lecture du Coran : je n’y trouvais que très peu de règles alors que l’islam avait déjà la réputation d’être une religion particulièrement normative. À cette époque, j’avais déjà commencé à entendre un certain nombre de choses sur l’habillement, la façon de manger, de parler et même sur les pratiques sexuelles. Mais, au fur et à mesure des pages tournées, je ne trouvai aucune matière soutenant ces multiples dispositions. Ce dont je ne me rendais pas compte, et dont je n’aurai conscience que beaucoup plus tard, c’est que le Coran est un texte très peu normatif. Sur environ 6 234 versets répartis dans 114 sourates, seuls environ 200 versets relèvent de normes ou règles, soit environ 3 % du contenu total… Une fois la dernière page lue, le constat était clair pour moi : je n’en savais quasiment pas plus sur les règles islamiques après ma lecture du Coran qu’avant. Quelque chose m’échappait à l’évidence, mais je ne savais pas encore quoi.
Toujours est-il que l’on pouvait dès ce moment parler d’un « avant le Coran » et un « après le Coran ». Ma foi avait été transformée de l’intérieur, c’était comme l’impression de se réveiller d’un long sommeil ou même encore l’impression de voir clair après avoir eu la vision troublée par des gouttes ophtalmiques. Sans doute faisais-je jusqu’à présent partie de ces personnes dont le Coran dit qu’ils sont « sourds et aveugles » aux appels du Messager ? Avais-je retrouvé ma vue spirituelle, troublée par les gouttes de ce bas-monde… ou étais-je au contraire en train de perdre complètement pied ? Encore une fois, je rends hommage à mes parents qui ont su canaliser ce tremblement de terre psychologique, affectif et spirituel qu’a représenté ma première lecture du Coran. Ils ont su (surtout mon père) donner un sens positif à cette secousse : oui, la religion c’est bien différent de ce que je croyais jusqu’à présent et non, Dieu ce n’est pas un gentil copain qui ne s’occupe que de regarder ce qui se passe ; mais le sens de ce que je ressentais à ce moment, selon eux, c’était le passage d’une croyance enfantine à une croyance adulte : la vie n’est pas un jeu, ce n’est pas une cour de récréation géante créée pour moi : chaque action de ma vie est redevable d’une conscience de responsabilité et la somme de ces consciences sera jugée par Dieu après ma mort. À présent j’étais donc responsable vis-à-vis des hommes et vis-à-vis de Dieu.
L’interprétation responsabilisante qu’avaient mes parents du discours coranique était une véritable bouée de secours et elle m’a permis de grandir. Pendant longtemps, mes lectures du Coran prendront la consonance de cet appel à être responsable. Ceci étant, la curiosité était irrésistible : je m’engageai alors dans des discussions, voire des débats, avec des camarades de classe, des professeurs même parfois. C’était en outre les grands débuts de l’Internet et des fameux « tchats ». La génération née dans les années 80 s’en souvient comme si c’était hier, nous étions en pleine adolescence : on se connectait à un site Internet, on choisissait un pseudo et c’était parti pour des heures, que dis-je, des soirées de discussions, dragues, déconnades et parfois aussi (malheureusement !) d’insultes, le tout avec de parfaits inconnus. Ce fut alors l’occasion pour moi de développer des discussions sur Dieu et la religion avec des personnes anonymes aux profils aussi variés que le monde connecté. Ce fut à cette occasion que mon incompréhension initiale ressentie en cour d’école ressuscita de plus belle : les gens sont têtus ! Comment ne peuvent-ils pas croire au Coran ? L’ont-ils seulement lu ? Moi qui l’ai lu, n’ai-je pas la responsabilité de les prévenir ?
Rappelons que le Coran est à peu près aussi prolixe sur l’eschatologie8 qu’il est bref sur les normes. Autant le nombre de règles est petit devant le contenu total du Coran, autant le nombre de versets parlant du jugement, du paradis et de l’enfer est prépondérant. L’avantage d’avoir lu le Coran sans réelle culture religieuse préalable, c’est que j’ai pu objectivement me rendre compte de cette prépondérance, et d’ailleurs elle m’a marqué. Elle m’a en fait tellement marqué que ce fut par l’entremise des thèmes du paradis et de l’enfer que j’abordais la plupart de mes échanges sur l’islam ; surtout l’enfer. Le Coran me semblait clair sur ce point : ne pas croire en Dieu, c’est le meilleur moyen d’entrer en enfer. Mais qu’est-ce que ça signifie finalement ? Que mon voisin, ma prof de maths, mes amis d’enfance, les amis de mes parents, la personne qui tchate en ce moment avec moi… Toutes ces personnes vont brûler en enfer parce qu’elles ne croient pas en Dieu ? Si responsabilité je portais, elle devait bien commencer par là : prévenir tout ce beau monde qu’il faut à tout prix se convertir.
« Et tu crois vraiment que menacer les gens de l’enfer c’est le meilleur moyen de parler de ta religion ? », me lança une jeune tchateuse. L’avantage du tchat, surtout à cette époque des débuts de l’Internet durant laquelle presque personne ne comprenait ce qu’était une adresse IP9, c’est que le sentiment d’anonymat garantissait une parole plus que décomplexée. Cette jeune fille n’a pas pris de gants pour me signifier l’absurdité à vouloir intéresser quelqu’un à Dieu en lui disant, grosso modo, que Dieu tu l’aimes ou Il te brûle. À cette époque je la prenais pour une égarée10 que j’avais échoué à convertir. Aujourd’hui je suis de son avis. Toujours est-il qu’à cette époque, la responsabilité que m’avaient inculquée mes parents prenait de plus en plus des allures de prédication maladroite. Ce n’était que le début des tumultes.
2. Cet argument postule en prémisse que chaque effet a une cause. Il en découle alors deux implications possibles : soit le monde est un enchaînement infini de causes, soit il existe une cause ultime qui n’est pas elle-même l’effet d’une cause antérieure. En théologie, ce raisonnement est supposé aboutir à l’idée de Dieu : l’enchaînement infini de causes est considéré comme étant absurde et, par conséquent, la seule explication qui reste est celle de la cause ultime ; cause ultime qui ne peut être que Dieu dans une optique théiste. Cet argument renvoie en fait dos à dos le théiste et l’athée : il est difficile de concevoir un enchaînement infini de causes (ce qui est équivalent à une régression à l’infini) mais cette difficulté conceptuelle n’est pas une preuve qu’il existe une cause ultime, et, même si on accepte cette idée de cause ultime, rien dans les prémisses de l’argument ne permet d’identifier cette cause ultime à Dieu. Nous reviendrons plus loin sur les points forts et les points faibles de l’argument cosmologique.
3. Et je félicite mon cher père pour ses compréhensions éclairées de la religion telle qu’il me l’a transmise et qui ont toujours orienté mon regard vers le bien et le respect d’autrui.
4. Sauf cas précis ou indications contraires, ce sera la traduction de Hamidullah qui sera utilisée pour la version française du Coran présentée ici. Le choix de cette traduction est dû, d’une part, au fait que c’est une traduction relativement bonne, et qu’il s’agit aussi de la traduction la plus populaire dans les librairies islamiques qui vendent des traductions du Coran. C’est aussi la première traduction à laquelle j’ai eu accès.
5. Plusieurs sourates du Coran commencent étrangement par des lettres isolées (ici A ; L ; M). Le sens de ces lettres appelées « lettres mystérieuses » n’est pas clair même si plusieurs hypothèses, traditionnelles ou académiques, tentent de leur donner un sens.
6. Aumône obligatoire.
7. La structure du Coran, comme nous le verrons plus loin, ne relève pas d’un plan classique « introduction, développement, conclusion » ou « situation initiale, élément perturbateur, péripéties, dénouement » mais d’un autre type de structure propre aux textes sémitiques. À 16 ans, j’étais bien évidemment loin d’être au courant de tout ceci.
8. Récit en rapport avec la fin des temps et le jugement divin.
9. Tout ordinateur en a une lorsqu’il se connecte sur le net si bien que l’anonymat en ligne n’a jamais existé, mais à l’époque on ne s’en rendait pas compte.
10. Le thème de l’égarement est récurrent dans le Coran. La guidance est d’origine divine, l’absence de cette guidance garantit l’égarement de l’être humain.