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Table des matières

Première journée

Le vieil Adam et son âne Kicou

Retour au village

Deuxième journée

Regards du passé

Embarquement pour la ville

La fiancée perdue

Troisième journée

Soupçons

Souvenirs heureux

Quatrième journée

Mémoires incertaines

Fuir

Cinquième journée

Ombres et certitudes

Loin du village

Mémoires englouties

Sixième journée

Vieilles histoires

Combats obscurs

Huitième journée

Bacchanales sous un ciel menaçant

Songes

La tempête

Neuvième journée

Disparus

Le barrage haut

Les mémoires d’Adam

Quelques mois plus tard

Le parti des ânes.

Enquêtes à suivre

La caverne d’Erwan

Compléments d’enquête

Questions sur les origines

Case départ

Cinq ou six ans plus tard

L’impossible retour

Passions diaphanes

Dans la même collection

Résumé

 

« Toutes les mémoires n’ont peut-être pas la même valeur, mais toutes les souffrances comptent. Beaucoup ont tout perdu, dans ce village. Il est vrai qu’on a débarrassé la région de ses habitants. Résultat, c’est calme maintenant… »

 

Le vieil homme, le dernier habitant du village à moitié submergé par les eaux d’un barrage, semble attendre sa fiancée disparue. Il est perturbé par l’arrivée de quatre jeunes venus dégager une mosaïque romaine. Les filles, Yasemine et Dilara, en profitent pour effectuer un pèlerinage là où habitaient leurs parents.

Derrière les souvenirs resurgit une histoire trouble. Le Vieux n’a-t-il pas joué un rôle dans les malheurs de leur famille ? Qui lui voulaient les bandits revenus autrefois au village ?

Un soir de tempête, en proie aux soupçons, il disparaît.

Revenue dans son université, Yasemine va enquêter sur le lien inavouable qui, au-delà du temps, la reliait à lui.

 

Après Sciences Po Paris, une maîtrise de philo, puis un troisième cycle de gestion à Dauphine, Michel Dessaigne a travaillé au ministère de l’industrie, dans une société de services, et dans une banque d’affaires. Ayant fondé sa société d’études en matière de protection sociale, il a été responsable associatif et Professeur associé à l’Université de Strasbourg. Pèlerinage en eaux troubles est son troisième roman.

 

 

 

 

 

 

 

 

Michel Dessaigne

 

 

 

Pèlerinage en eaux troubles

 

Roman

 

 

 

 

 

ISBN : 978-2-35962-934-7

Collection Blanche

 

 

Dépôt légal avril 2017

 

© 2017 Tous droits de reproduction, dadaptation et de traduction intégrale ou partielle, résers pour tous pays. Toute modification interdite.

 

 

Éditions Ex Aequo

6, rue des Sybilles

88370 Plombières-les-Bains

 

www.editions-exaequo.fr

 

 

 

 

 

 

De tous les pays de vos pères et de vos aïeux,

vous devez être chassés.

C’est le pays de vos enfants que vous devez aimer.

 

Ainsi parlait Zarathoustra

 

 

 

 

 

Première journée

 

Quelques heures après le lever du soleil

 

 

 

Le vieil Adam et son âne Kicou

 

 

Le vieil homme était assis sur un banc de pierre devant le sous-sol de sa maison. Toujours le même banc. C’était plus commode de rester là que de remonter au rez-de-chaussée en contournant par la rue. Il faut dire que tout était en pente dans ce village, ou plutôt ce qu’il en restait. Depuis une heure au moins, il se tenait ainsi, comme s’il gardait les portes de la cave derrière lui. Des portes qui ne fermaient plus très bien. Cela n’aurait servi à rien dans un village abandonné que personne ou presque ne visitait plus. Elles étaient peintes en bleu. D’un bleu très vieux qui avait la couleur du temps oublié, c’est-à-dire, plus vraiment de couleur. Il se sentait bien, là, le matin, pour voir les eaux du lac sagement étalées. Après, quand il commencerait à faire trop chaud, il monterait s’installer sur la terrasse où les torsades de la vigne le protégeraient du soleil. Il aurait une autre vue sur la petite ruelle à droite. Déserte, comme toutes les autres ici. Pas une raison pour relâcher l’attention ! Regarder partout, c’était important et il avait tout le temps pour ça.

Cette maison était si simple, accrochée sur la colline, qu’on aurait pu se demander à quoi servaient les agencements ou décorations qu’on avait ajoutés aux autres, celles qu’on voyait dans des villages un peu moins pauvres. Elle s’excusait presque d’exister, fragile au milieu d’autres petites bicoques plantées alentour dans un désordre apparent. Les anciens avaient certainement eu de bonnes raisons de les disposer ainsi.

Déjà, les mains du Vieux à la peau tout usée avaient serré peut-être cent ou mille fois le manche d’un râteau poli par de rudes et anciennes empoignades. Comme il l’avait toujours fait, comme il avait toujours vu les gens d’ici le faire, il avait raclé la terre poussiéreuse pour donner un peu d’air aux rares brins d’herbe qui disputaient ce sol tout sec aux chardons et aux cailloux. Il faisait cela pour Kicou. Sinon, qu’aurait-il mangé, le pauvre ? D’un air las et pourtant complice, il l’écoutait braire alentour pour commenter cette belle matinée.

Depuis longtemps, tout le monde ou presque semblait les avoir oubliés. Pourtant, même de l’autre côté du lac, on se rappelait encore ce village, abandonné, noyé par les eaux du barrage. Ce vieil homme et son âne, on en parlait comme d’une curiosité ou d’une bizarrerie. Pour demander s’ils étaient toujours là. En tout cas, personne ne semblait plus comprendre pourquoi le Vieux restait accroché depuis un nombre indéfini d’années à cette terre, belle quoique inhospitalière, ni ce qu’il attendait, à regarder pendant des heures le grand lac artificiel et les montagnes autour.

Chacun des jours de cette vie économe de ses gestes, même les plus insignifiants, ressemblait beaucoup aux précédents. Il y avait juste, de temps en temps, quoique de plus en plus rarement, la visite de Tarik. C’était le capitaine du bateau à fond plat. Il promenait les touristes pour voir le minaret, la grande attraction de ce bourg presque englouti. L’édifice sortait de l’eau, planté là comme un bouchon et, bien sûr, chacun voulait s’en approcher. Certains clients de Tarik essayaient même de grimper dessus. Lorsqu’il sentait la demande bien mûre, il minaudait, prétextant qu’il pourrait perdre sa licence. Comment ferait-il alors pour nourrir ses enfants ? Au bord des larmes, certaines ouvraient leur porte-monnaie et il venait coller la coque de son bateau contre l’édifice. Non sans avoir prévenu qu’au moindre bruit annonçant la vedette de la police, il se verrait contraint de dégager rapidement. Il n’y avait, bien entendu, jamais de vedette de police à cet endroit, mais il estimait cette précision indispensable.

Ce que le Vieux n’appréciait pas du tout, c’était de voir le bateau s’approcher de la berge. La berge ? C’est-à-dire la ligne arbitrairement tracée par le niveau des eaux devant la partie de village encore au sec. Ça fluctuait avec les saisons, bien sûr. Mais pas trop.

À chaque fois, il savait bien que ce filou de capitaine essayerait de le montrer, lui et Kicou, comme une attraction. Pour faire plaisir à des imbéciles de touristes. Il lui faudrait alors se réfugier dans les anciens égouts. On lui avait toujours dit qu’ils dataient des Romains – enfin, de quelque chose de très vieux dans le genre. Les curieux en seraient quittes pour photographier l’âne qui, lui, n’était pas contre une certaine publicité.

Le vieil homme se demandait toujours ce qu’on lui trouvait d’intéressant, à ce bout de minaret sorti de l’eau. Il comprenait encore moins l’intérêt de ce lac artificiel. D’abord, il n’avait ni un vrai début ni une vraie fin, comme les lacs qu’il avait visités autrefois ou celui du barrage haut, beaucoup plus ancien et qu’on ne pouvait voir depuis le village. Ces lacs-là étaient sagement nichés au creux de grandes vallées. Au moins, on pouvait les contempler d’un seul coup d’œil. Mais ce qu’il avait sous les yeux partait dans tous les sens, comme le corps d’une pieuvre. Rien qui permette de dire le lac, vous voyez, ça commence ici, ça s’arrête là. Le barrage lui-même — le nouveau — il avait encore du mal à se le représenter. Il ne savait plus où il se situait, des années après son achèvement. C’était là-bas, derrière. En tout cas, il ne l’avait jamais vu qu’au travers des étalages de grues, des bâtiments pour les ouvriers, des norias de camions qui emplissaient les vallées de poussière. On produisait de l’électricité, bien sûr. C’est dire l’intérêt de la chose ! L’électricité, c’était pour la ville. Pas pour ce village ni ceux d’à côté.

Les bataillons de gogos embarqués sur le bateau à fond plat de Tarik n’étaient pas les seuls à venir l’embêter. Les anciens habitants, ou le peu qu’il en restait, car beaucoup étaient âgés, revenaient en pèlerinage deux ou trois fois par an. Ils étaient là par nostalgie. Pour ce lieu qu’ils avaient finalement bien aimé, malgré la rudesse de leur vie. Pendant les premières années après la mise en eau du nouveau barrage, ils venaient nombreux avec leur famille et restaient quelques heures. Certains s’attardaient dans les murs de ce qui avait dû être leur maison ou celle d’un proche parent. Puis les visites s’étaient espacées. On venait surtout à l’occasion d’une fête ou d’un événement particulier, comme un mariage.

 

Il était encore tôt dans la matinée lorsqu’un bruit de moteur inconnu sortit de quelque part, derrière une colline, dans l’un des méandres du lac. Un bateau fendait bravement les eaux calmes. À y voir de loin, il ne s’agissait ni de touristes ni de parents de villageois qu’il aurait pu connaître autrefois. Deux hommes assez jeunes, trente ou trente-cinq ans peut-être, allaient débarquer. Un peu surpris, mais surtout amusé par leur allure martiale, le vieil homme les vit sauter sur la petite plage du village. Une plage qui n’évoquait pourtant pas l’aventure. Elle était à peine visible, juste humectée de quelques vaguelettes.

En s’approchant de la rive, ces visiteurs venus de nulle part avaient déjà ressenti la magie de l’endroit. C’était peut-être la première fois qu’ils éprouvaient une sensation aussi forte devant un site nouveau. D’habitude, les choses se passaient rarement ainsi. Dans leurs bureaux climatisés, ils épluchaient beaucoup de dossiers sur les populations déplacées par les grands travaux des barrages et perdaient du temps dans d’improbables démarches autant administratives que politiques. Lorsqu’ils venaient sur le terrain, ils découvraient des gens désespérés venus les assaillir de mille questions. Comment seraient-ils relogés ? Seraient-ils indemnisés ? Il n’y avait pas grand-chose à leur promettre. Le plus souvent, rien du tout. Or, ce matin, rien de tel. Que le calme paradoxalement grandiose d’un quart de village endormi. Ils avaient embarqué, depuis la petite ville d’Erzluc une demi-heure avant. Voyant ce qui s’offrait à eux, ils se sentaient soulagés.

 

 

***

 

 

Pendant tout le parcours, ils s’étaient inquiétés des raisons plutôt futiles qui avaient justifié leur venue. Une sorte de pari avec ces deux étudiantes rencontrées à l’Université. Elles avaient réussi à les convaincre de les rejoindre dans cet endroit perdu. Ce n’était qu’un village inondé, comme beaucoup d’autres. Ils en avaient entendu parler, bien sûr, mais ne l’avaient jamais visité. Pour un peu, ils auraient eu honte d’avoir accepté. Ils ne se sentaient pas à leur place, c’est-à-dire dans un rôle bien défini par une mission officielle. De quoi au moins justifier leur présence. Car enfin, déplacer deux ingénieurs de l’Office, pour un modeste reste de villa romaine ! Certes, l’un d’entre eux était également archéologue. Une justification recevable. Mais quand même !

Heureusement, ils étaient jeunes, pas encore abîmés par la respectabilité et le potentiel de progression de carrière. Ils pouvaient donc se permettre une petite escapade. Juste histoire de vérifier quelques rumeurs à propos de ce village perdu. Et puis, il fallait reconnaître que c’était beau, même pour des officiels, tellement habitués à parcourir la région qu’ils auraient dû en être blasés. Ils découvraient, là-haut, la crête découpée d’imposants remparts, puis, tout en bas, le tas ramassé de petites maisons blanches et enfin ce minaret tout éclatant dans le reflet des eaux. Ils ressentaient, comme si des ondes en remontaient encore, une histoire ancienne noyée sous la surface, là, juste aux pieds des murets. Au-dessus, les couches de couleurs superposées paraissaient à la fois immobiles et riches de passés tourmentés. Le village s’y incrustait, modestement, comme tous ces minces espaces bâtis par des hommes venus planter leur vie entre des paysages qui les dépassent.

En débarquant, ils n’eurent plus beaucoup de temps pour s’interroger sur les vraies raisons de leur venue. Le Vieux était déjà là devant eux, un petit sourire narquois aux lèvres, marmonnant quelques phrases incompréhensibles. Et les filles qui n’étaient pas encore arrivées !

— Alors le Vieux, tu parles à ton âne ?

— Eh oui, comme je vous parle à vous.

— C’est trop gentil. Cela ne te fait pas du bien, une petite visite ?

— Je ne vous ai jamais vus.

— Mais toi, tu es connu dans toute la région. On parle de toi, en ville.

Flatterie largement exagérée, qui aurait dû lui faire plaisir. Seulement, la ville, la région ne représentaient plus grand-chose pour lui. Le seul lieu qui lui paraissait digne d’exister vraiment était ce bout de terre coupé par la lame d’un lac, brillante, lisse comme une épée. Au-delà, il savait qu’existaient d’autres villages, plus ou moins inondés et, pour la plupart, abandonnés. Il y était passé autrefois. Pour son malheur. Quelques-uns, c’était rare, avaient été partiellement reconstruits en hauteur, parce que les politiciens locaux avaient réussi à obtenir des subventions. On avait réimplanté des bâtiments publics et des maisons. Des sortes d’anciens villages flambant neufs... Malheureusement, dès que les villageois alentour avaient commencé à partir, les raisons d’aller visiter des parents ou des amis avaient également disparu. Les chemins d’autrefois avaient été inondés, eux aussi. Les déplacements étaient devenus biscornus, comme disait le Vieux chaque fois qu’il pouvait râler devant quelqu’un.

— Oh ! On parle de moi en ville ! Ils ont du temps à perdre, là-bas.

— On parle de ton âne, aussi !

— Je ne vois pas pourquoi je vous préoccupe tant.

— Pourquoi ? Parlons-en. C’était quoi, cette histoire avec les ingénieurs du barrage ? Ils ont dû revenir dix ou quinze fois. À cause d’un citoyen insurgé contre l’inondation de son cimetière.

Il fit mine d’être vexé. En fait, il ne l’était pas du tout. Et même assez content qu’on reconnaisse son acharnement héroïque, à lui, le seul revenu au village pour sauver les dernières bribes du souvenir.

— Je ne les ai jamais embêtés pour le cimetière, comme vous dites. Je voulais simplement qu’on me donne des planches parce que les cercueils étaient trop cassés pour les déplacer. Je ne voulais pas que les corps soient noyés par votre fichu barrage, qu’ils donnent à manger aux poissons. Et puis, je n’ai pas déménagé tout le cimetière. Seulement une partie. Figurez-vous que tous ces messieurs de l’Administration avaient bien prévu de déplacer les tombes. Mais, comme ils étaient pressés d’en finir, ils avaient laissé celles qui ne paraissaient pas menacées. Sans se souvenir que le niveau de l’eau monte après l’hiver. Ah oui, on peut dire qu’ils étaient compétents, tous ces lascars ! Ou bien qu’ils s’en foutaient complètement, de nos tombes. Ça devait les arranger, que les gens ne puissent pas revenir ici se recueillir en pensant aux anciens.

L’échange commençait à devenir agaçant. Parler aux gens des villages, peu instruits, voilà une noble mission, même quand on est mandaté par une organisation prestigieuse, comme l’Office. Mais se laisser tenir la jambe par un vieux radoteur ! Avec une conversation pas beaucoup plus sophistiquée que celle de l’âne ! Enfin, il fallait bien continuer. Puisque les filles n’étaient pas là.

— Allons, le Vieux ! On oublie quelques détails, non ? Il n’y avait pas que le cimetière. Tu te souviens quand tu voulais empêcher qu’on fasse sauter ce qui restait du toit de l’église ? Ah, oui, on peut dire que tu leur as mené la vie dure, aux gars du projet ! Le Vieux qui ne voulait pas ceci, qui ne voulait pas cela

— Sûr que vous l’avez foutue en l’air, notre église. En revanche, le minaret, vous l’avez laissé en place. Il faut dire que, pour être beau, c’est beau, ce qui nous en reste ! Un minaret qui sort de l’eau !

— Le toit de l’église risquait de s’effondrer. Si des plongeurs avaient essayé d’aller voir, ç’aurait été dangereux pour eux. Et puis, il n’en restait plus qu’un bout. Ce n’était pas une raison pour menacer avec un gourdin les malheureux artificiers venus finir le travail.

— Revenir ici pour finir le travail, comme vous dites ! Vous croyez que je vais avaler votre histoire ! Et puis, comment savez-vous tout cela, vous qui prétendez ne pas me connaître ?

— Mon ami est ingénieur. Moi aussi. Mais, après, j’ai fait des études pour devenir archéologue. Notre Administration travaille pour une organisation internationale, la Commission Mondiale des Barrages.

— Ah ! Et que fait-elle, votre Commission ?

— Plein de choses. Nous informons les populations, nous les aidons parfois à reconstruire des monuments détruits par les eaux...

— Et il y a de l’argent pour ça ?

— Oui, de la Banque Mondiale, par exemple.

Le blond venait de répondre avec un petit air ironique. Il pensait bien que la Banque Mondiale, le pauvre vieux, c’était définitivement loin de lui !

— Oh ! La Banque du Monde ! Alors, là !

 

 

***

 

 

Le cimetière, l’église ! Comme ils y allaient pour évoquer un passé qui ne leur appartenait pas ! En fait, ces deux blancs-becs de l’Administration n’en avaient sans doute rien à fiche de l’histoire de son village ! De simples considérations techniques. Ils venaient de bien trop loin pour attacher une quelconque importance à ce qui se passait dans ce bout du monde. Mais lui, il y était né ! Dans ces cercueils déménagés à la hâte comme de vulgaires poubelles, il y avait tous ceux qui, depuis des générations, avaient sorti ces maisons sans âge de la terre aride des montagnes. Ici restait le souvenir des baptêmes, des mariages, des enterrements auxquels il avait assisté lorsqu’il était gamin. Alors, les entendre inventer des hypothèses farfelues à propos de barjots qui auraient voulu plonger pour aller voir si les toits des églises ne s’effondraient pas sous l’eau !

Il partit à rire. En se forçant un peu et en montrant quelques dents jaunies entre les commissures des lèvres, sèches et fripées par trop de mégots, trop de déceptions ou de lointains sourires.

— Mais personne ne se baigne ici. D’ailleurs, moi, je sais à peine nager. Kicou, tais-toi. Arrête de rigoler. Tu vas vexer nos visiteurs. Des ingénieurs ! D’ailleurs, on ne sait toujours pas ce qu’ils sont venus faire ici, vu qu’il n’y a plus d’habitants à foutre dehors, sauf nous. Ils vont peut-être nous le dire.

Non ! Les deux types n’avaient pas envie d’expliquer en détail leur présence dans ce village perdu pour les humains où seul un vieux fou dérangeait encore les cailloux. D’ailleurs, qu’y aurait-il compris, aux raisons de leur venue ?

Le brun — qui semblait plus affable que l’autre — tenta bien une diversion.

— Tu as l’air épuisé !

— C’est que j’étais levé avec le soleil. Il y avait tout cela à gratter. Quand il fait trop chaud, c’est dur pour mon âge.

— Parce que tu continues à remuer la terre !

Il pointa vers eux son regard malicieux. Continuer à remuer la terre! Bien sûr qu’il continuait ! Est-ce qu’il leur aurait demandé alors, vous, là, toujours ingénieurs?

— Remuer la terre, je l’ai toujours fait. Et puis, regardez comme Kicou est content quand il trouve un peu d’herbe. Avant, on descendait jusqu’à la rivière. Maintenant, la rivière, elle est au fond. Ce n’est pas une place pour une rivière, d’être sous l’eau. Si cela continue, que vas-tu manger ? Hein, mon Kicou ? Et puis, tu as compris, toi, ce qu’ils sont venus chercher dans notre village ?

Et voilà qu’il remettait ça !

— Nous voulions aider tes deux nièces dans un projet de sauvegarde du patrimoine. Un projet important pour ici. Elles viennent de temps en temps, à ce que j’ai entendu dire…

— Sauvegarde du patrimoine, reprit-il en insistant sur chaque syllabe ! Qu’est-ce c’est, ce truc ? Et puis, je n’ai pas de nièces, juste des neveux. Il fallait y regarder de plus près, mon gaillard.

— Elles nous ont dit qu’elles avaient une maison ici et qu’elles viendraient aujourd’hui… D’ailleurs, elles devraient être déjà arrivées depuis longtemps, comme elles nous l’avaient promis !

— Qui ça elles ?

Ils se regardèrent, un peu désemparés.

— Nous avons tellement discuté de ce village, de la région, des fouilles archéologiques… une mosaïque superbe, paraît-il, dans les ruines d’une villa romaine… Elles nous ont dit leur nom. Nous n’avons pas très bien retenu. Quelque chose comme Lara et Jasmina. Tu comprends, nous ne sommes pas d’ici. Et vos prénoms sont un peu...

Le blond, parti dans des explications plutôt scabreuses sur les subtilités idiomatiques, générales et particulières, s’arrêta net devant les signes désespérés de son collègue. Ne pas heurter la susceptibilité des gens du coin... D’autant plus que leur hôte semblait les attendre au tournant, avec délectation, pour conclure

— Eh bien, si vous ne savez pas qui c’est, moi non plus. Dites-moi d’abord vos prénoms à vous.

— Gerd. Giraldo ou Gérard, si tu préfères.

— Mikaël.

— Ah ! Voilà au moins des prénoms de gens civilisés ! On sent que vous venez des pays riches, ceux qui nous envoient des savants !

Puis il leur tourna le dos, comme s’il se désintéressait. Il remontait lentement vers sa maison, sans rien dire. Arrivé devant les portes du sous-sol, il poussa les battants bleus, déglingués, et s’engouffra dans un antre sans âge. Là, au milieu des planches, des sarments desséchés, des tonneaux, des vieilles machines recouvertes de poussière, il rangea son râteau, le recalant plusieurs fois, pour qu’il tienne bien droit.

Les deux autres, ne sachant quoi faire, l’avaient suivi. Ils passèrent la tête pour jeter un œil sur ce bric-à-brac noyé de pénombre. Ça sentait l’air chaud et le repos du temps.

Comme le Vieux était désespérément lent pour ranger un seul outil, ils en profitèrent pour s’éloigner un peu, histoire de fureter, par-ci, par-là. L’enthousiasme du débarquement était passé. Et, entre eux, le temps des reproches visiblement arrivé. Le blond, Gerd, semblait particulièrement contrarié. Non, cet accueil ne lui plaisait pas du tout. Sa rigueur toute germanique, son air sérieux derrière ses petites lunettes cerclées, comme s’il avait pris comme modèles les caricatures d’un Herr Doktor, ne lui rendaient pas très sympathiques les facéties de l’autre original. Un cabotin ! En revanche, son collègue, le brun, affichait un air bonhomme que soulignait un début d’embonpoint plutôt jovial. Il devinait que ce villageois, avec ses mauvaises blagues, devait plutôt cacher le désarroi de sa solitude.

 

Après avoir poireauté trop longtemps devant la porte de la cave, Gerd était excédé :

— C’est ridicule ! Oui, vraiment ridicule. Que sommes-nous venus faire ici ? Tu l’as entendu, ce vieux fada, comme il nous nargue ?

— Ne fais pas attention à ce qu’il dit.

— J’ai l’impression de m’être fait avoir par ces deux filles. Elles nous avaient bien parlé du minaret, de l’âne et du bonhomme. Elles ne nous avaient pas prévenus que nous l’aurions sur le dos dès notre arrivée. Ça va être gai, le chantier de fouille !

— Si nous nous sommes fait avoir, c’est que nous l’avons bien voulu.

 

Ils avaient rencontré les deux sœurs, peu avant, lors d’un colloque organisé sous le patronage de l’UNESCO. On y avait parlé défense du patrimoine, bien sûr ! Et elles s’étaient fait entendre, les étudiantes ! Pour protester contre les belles paroles des organisations internationales. On laissait faire les gouvernements. Et pour chasser les gens, toujours la même excuse : oui, mais, ce dont les populations ont besoin en priorité, c’est d’alimentation, d’eau potable, d’électricité, d’éducation. Vous n’allez quand même pas nous dire que vous êtes contre ! Le bla-bla habituel, quoi ! Les petits calculs démagogiques faisaient le reste. Et pendant ce temps, on engloutissait village après village.

Ils avaient pris des pots au Büyük Kahve, discuté des soirées entières avec d’autres étudiants et même leur professeur. Gerd et Mikael se sentaient bien au milieu d’eux. Ces deux ingénieurs de l’Office missionnés en terre étrangère étaient plutôt flattés d’avoir un tel public. Un public plus jeune qu’eux. Mais pas de beaucoup. Ça les changeait des salles de téléconférence en traduction simultanée, avec des heures à attendre que le logiciel reparte. Et puis, on s’intéressait enfin au cœur de leur mission ! Autre chose que des histoires d’indemnisation.

 

Les filles, originaires de ce village, avaient vite compris qu’elles disposaient d’un argument encore plus percutant que la protestation écologique étudiante: la villa de Sertorius ! Ce petit bijou archéologique était probablement resté intact parce que situé juste au-dessus du niveau maximal des eaux. Elles l’avaient entendu dire par les anciens, ceux qui avaient connu les archéologues présents bien avant la construction du barrage. Il fallait absolument venir voir ça. Et puis c’était chez elles ! Elles les invitaient. Entre jeunes, du même âge ou presque, on pouvait se faire confiance, non ?

Sur le moment, Gerd s’était montré enthousiaste. Maintenant, il l’était un peu moins.

— Bon, c’est vrai ! Une villa romaine encore hors d’eau, ça va devenir rare. Mais nous faire venir ici pour une mosaïque, c’est quand même surréaliste, non ?

Effectivement, un petit projet comme celui-là, en dehors de tout mandat de l’Office, de tout programme de recherche validé, des coups de tampon officiels de la part d’administrations sourcilleuses de leurs prérogatives, voilà qui était déjà risqué ! Si on ajoutait que ce travail n’aurait probablement aucune suite, voilà qui paraissait peu professionnel !

Il faut dire qu’au Büyük Kahve, le raki aidant, ils avaient déballé toutes leurs frustrations. Sur ces missions dont on ne savait jamais à quoi elles étaient censées aboutir. Sur ces pays où on les envoyait faire exactement autre chose que ce qui était promis. Sauver le patrimoine, répétait-on partout. Déjà ça... Et lorsque, en plus, on ajoutait sauver les populations, alors là...

Mais le Vieux, ce n’était pas prévu ! Mikael essayait de trouver une raison plausible pour se retrouver là, en face de cet ermite sorti de nulle part. Il essayait surtout de calmer Gerd.

— Elles ont peut-être peur d’être seules ici. Tu as vu l’allure du cerbère des lieux ? D’habitude, elles devaient venir avec les familles, pour leur pèlerinage au pays.

— Splendide ! Nous protégeons donc et le patrimoine et la tranquillité des filles ! Mieux vaudrait que ça ne se sache pas trop, au bureau.

— De toute façon, nous avons quelques jours de congés à tuer.

 

 

***

 

 

Leur hôte poursuivait la réorganisation complète des vieilleries de son sous-sol. Ils lui jetaient des regards furtifs chaque fois qu’ils le voyaient sortir la tête.

Gerd insistait auprès de Mikael :

— Ce type n’est pas clair.

— Par exemple ?

— J’aimerais comprendre pourquoi les projets d’aménagement du village sont bloqués depuis un bon bout de temps ici. Les deux hôtels avec piscine, le petit centre commercial notamment. On nous en a bien parlé, à l’Office, non ? Il s’en est pourtant construit, des projets de cet acabit, pas si loin! Eh bien, dans ce village, ça n’a jamais débouché. Et si c’était à cause de lui ?

— Il faudrait qu’il ait de l’influence, le pauvre bougre. Et ses relations… à part l’âne !

Le Vieux était ressorti de sa cave.

— Venez. Ne restez pas là comme des pots de fleurs. Une menthe vous fera du bien.

Au-dessus, la modeste et unique pièce donnait directement sur une terrasse. Il y avait là deux bancs de bois, juste à l’endroit où la vigne laissait tomber un peu d’ombre. Pour entrer de plain-pied au rez-de-chaussée, ils grimpèrent par la rue derrière.

— Elle est bien fraîche, ta menthe.

— Je la fais moi-même. On peut avoir de l’eau à bonne température dans tout le village grâce aux caves creusées par les anciens. La montagne est truffée de souterrains et, comme c’est en pente, la cave de l’un se trouve parfois au niveau du grenier de l’autre. Tous égaux et personne à la même hauteur ! C’était comme ça, avant.

Les trois hommes vidaient leur verre dans un silence que troublait à peine le sifflement des grands oiseaux au-dessus du lac. De temps à autre, on entendait aussi les manifestations toujours surprenantes de Kicou. Les deux gars avaient tout avalé d’un coup et en redemandaient.

— C’est de la menthe blanche ?

— De quelle couleur veux-tu qu’elle soit ?

— Eh bien… verte !

— Pourquoi pas rouge ? Tu me vois cavaler à la ville pour acheter du colorant ? Surtout que pour y aller, maintenant, ça va faire quoi ? Cinquante kilomètres ?

— Justement, en traversant par le lac, c’est plus direct.

— Oui, seulement Kicou, il n’a pas le pied marin. En plus, il a mauvais caractère quand on le force à faire ce qu’il ne veut pas. S’il saute à l’eau, vous m’imaginez le ramener sur la berge en le tirant par la queue ?

Comme personne n’avait de réponse concernant le problématique déplacement de l’âne, on continua de siroter la menthe fraîche.

— Vous ne m’avez pas vraiment répondu, tout à l’heure. Vous ne connaissez donc pas leurs noms ? Oui, ces soi-disant nièces dont vous me parliez, qui ne sont pas mes nièces et qui doivent arriver aujourd’hui.

— Nous nous sommes rencontrés à la terrasse du Büyük Kahve. Tu connais peut-être. C’est le grand café en centre-ville.

Gerd et Mikael esquissèrent un sourire entendu pour lui faire gentiment sentir à quel point tout cela était trop compliqué pour lui. Lui, le Büyük Kahve ! Avec tous ces étudiants ! Tous ces branchés de la ville. Imaginez un peu !

— C’est quand même tordu, ce que vous me racontez-là. Si vous vouliez leur arranger leur affaire, aux filles, pourquoi ne pas les avoir emmenées juste faire un petit tour et puis, qui sait, visiter un petit hôtel sur la côte ? Même pas besoin d’hôtel, d’ailleurs. Venir dans ce village pour leur conter fleurette, c’est un peu du travail pour rien, non ?

C’est qu’il avait dû savoir y faire, avec les filles, le Vieux ! Avec son pantalon retenu par une ficelle, sa chemise sans âge et sans couleur, pour sûr, il avait dû trousser sans faire de chichis, autrefois.

— Tu te trompes. Nous sommes ici parce qu’elles nous ont demandé de les aider à nettoyer une mosaïque romaine. Les archéologues n’ont pas eu le temps de la dégager à cause du barrage.

— Vous êtes venus seulement pour ça ? Elles ne vous ont pas demandé de les aider pour autre chose ?

— Autre chose ?

— Des renseignements concernant le village, ce qui s’est passé dans le coin.

— Avec les filles, nous nous connaissons à peine.

— Ah bon ! Vous êtes sûrs ?

Donner un rencart sous prétexte de fouille archéologique, ce n’était pas dans sa culture. Enfin, bon ! Il avait l’air plutôt rassuré. Mais, tout de même, les craintes n’étaient pas apaisées.

— Vous avez entendu parler d’Alexandre ?

Les deux jeunes se regardèrent, incrédules. Il était en train de se foutre d’eux ?

— Alexandre, Alexandre ? Tu veux dire Alexandre le Grand ?

— Le plus grand ! Il est passé par ici.

— Vraiment !

Bizarre, pensait-il ! Ces deux prétendus savants n’avaient pas l’air de bien connaître. Pourtant, Alexandre ! Le Vieux lui vouait un véritable culte. En ces temps-là, pas de petites rivalités entre politiciens minables, pas de projets d’aménagement imposés de l’étranger. Un grand homme les dominait tous. Un vrai chef ! Il avait foulé cette terre. Et lui, très très longtemps après, il la foulait encore. Un ancêtre, en quelque sorte ! Quoi qu’il en soit, il convenait de se méfier de ces deux-là, qui ne connaissaient pas bien le grand Alexandre. Surtout, ne pas trop leur en dire. Et garder l’œil ouvert ! Ils n’étaient pas forcément venus pour ce qu’ils disaient. Ou pas seulement. Quant aux Romains et à leurs mosaïques... Même s’il ne se rappelait plus qui lui en avait parlé pour la première fois, il avait gardé ancrées en lui quelques certitudes approximatives. Les Romains étaient gros et vivaient presque nus. Ils ne portaient pas de moustaches (oui, même les hommes!) Ils passaient leur temps à ne rien faire et mouraient jeunes. C’était il y avait très longtemps de cela. Du temps des parents de ses grands-parents. Peut-être même avant. Mais, pour ce qu’il en avait à faire des Romains, ces quelques représentations bien senties lui paraissaient tout à fait suffisantes. Il n’aurait pas aimé que quelqu’un ose lui asséner, comme un instituteur tu sais, les Romains, c’est important parce que c’est vieux. Alexandre, en revanche, c’était important ! Presque autant que Jésus. C’est dire...

Chacun se tut, à cet instant où les odeurs de la terre aride, de l’eau du lac, des quelques plantes poussées çà et là, se mêlaient à l’air chaud, au bourdonnement des insectes, aux froufrous à peine perceptibles des papillons. Personne n’avait plus envie de raconter sa vie. Gerd et Mikaël se méfiaient à leur tour. Si leur hôte étrange ne disait rien, n’était-ce pas pour mijoter encore quelques vannes miteuses ? Contre eux, contre le barrage, contre l’Administration.

En fait, il rêvait à ce délire étrange qui fait aimer. Il se souvenait ! En dehors de ses soupçons imprécis (mais indispensables) contre des étrangers, l’hypothèse la plus sympathique était que les deux jeunes types venaient chercher bonne fortune dans ce village perdu. Lui, il en était parti à cause de cela, il y avait très longtemps. À cause de l’amour ! Ce n’était pas la peine de leur expliquer. Ils ne comprendraient pas.

Pourtant, à certains moments, son regard s’évadait, semblait chercher au loin. Tout là-bas, au bout du lac, un peu plus haut dans la montagne, au fond de la combe, comme s’il fixait un point précis. Il penchait la tête parce que la treille l’empêchait de voir. Son visage, que l’âge avait su rendre impassible en bien des circonstances, changeait furtivement d’expression. La présence de ces deux jeunes avait réveillé des réflexes un peu usés, des souvenirs auxquels il ne pensait plus assez souvent, sans doute. De temps en temps, en regardant dans cette direction, il prononçait — du bout des lèvres pour que cela ne se voie pas — le nom de celle qu’il avait aimée. Histoire de conjurer l’oubli. Discrètement, bien sûr. Avec des étrangers, il ne fallait pas se laisser aller !

Ce n’était pas pour jouer le cachottier ou parce qu’il pensait avoir eu un destin plus intéressant que tout le monde. Son histoire, sa vie dans ce village ne regardaient pas les autres. Voilà tout ! Après quelques instants de cette étrange absence, son regard revint se poser sur les deux gars qui ne devaient rien remarquer, bien sûr.

Gerd aussi s’était penché pour voir la combe.

— C’est bien le barrage haut, dans cette direction ? Celui qui avait été construit dans les années cinquante ?

Il leur répondit à peine, d’un simple signe de tête. Il ne se pressait pas non plus de leur donner le renseignement qu’ils attendaient. Il prendrait bien son temps, au contraire, pour siroter sa menthe, tordre sa moustache, égrener les boules d’ambre de son komboloi. Il fixait leurs regards, sans doute dominateurs d’ordinaire, devenus tout d’un coup très humbles, là, devant lui.

— L’une se nomme Dilara. C’est celle qui a les yeux très noirs. L’aînée c’est Yasemine. Elle est brune également, mais elle a les yeux bleus. Elles sont sœurs, comme elles ont dû vous le dire et viennent ici chaque été, pendant leurs vacances. Et parfois aussi pendant l’année, au moment des fêtes. Elles font des études, à l’Université je crois. Elles étaient encore petites quand elles ont quitté le village. Leurs parents étaient des voisins. Ils avaient un beau champ, en bas, des oliviers et puis quelques bêtes. Ils sont partis comme tous les autres, avec leurs baluchons, leurs pauvres valises défoncées et leurs quelques poules. Ils ont dû se réfugier en ville, recueillis par des cousins. Seulement le père, mon vieil ami Mehmet, n’a pas supporté. Il s’est mis à boire et il en est mort. Il était musulman pourtant. Mais vous savez, ici, un bon Musulman, c’était comme un bon Chrétien, d’abord quelqu’un d’honnête et de gentil avec ses voisins. Alors, quand on buvait un coup de vin ensemble… ! Enfin, tout cela ne fera pas ressusciter ce pauvre Mehmet. Sa femme a dû commencer à élever les deux petites toute seule. Elle travaillait en ville, chez les riches, et parfois au grand hôtel, celui à côté du café dont vous parliez tout à l’heure. J’ai oublié le nom. Les autres — enfin ceux qui étaient restés, juste avant d’être expulsés à leur tour — les aidaient comme ils pouvaient. Pas avec de l’argent bien sûr, car il n’y en avait pas ici, mais avec des colis. Vous comprenez : les gens du village n’ont jamais été des mendiants. Ils ont toujours travaillé pour mériter ce qu’ils mangeaient. Les deux filles ont conservé la maison de leurs parents, là, au-dessus. Enfin, pas vraiment celle de leurs parents. Plutôt de leur famille, car la leur était déjà inondée quand ils sont partis. Maintenant, les anciens ne reviennent plus qu’à l’occasion de la vidange du barrage.

— Ce que l’administration a fait à l’époque, nous... nous n’en sommes pas responsables.

— Vu d’ici, votre organisation, le Gouvernement, votre Banque Mondiale et tout ce qui est officiel, c’est pareil.

Gerd et Mikaël étaient sincèrement navrés. L’autre les contemplait avec ironie. Une ironie pas méchante. Plutôt compassionnelle.

— Ce n’est pas très bon pour vous tout cela. Elles vous ont peut-être fait venir pour ce… pour ce truc dans les ruines. Celui dont vous parliez tout à l’heure. Mais je les connais bien, vos deux donzelles. Elles n’aiment pas toutes ces Administrations qui ont cassé leur famille et leur village. Et ce n’est pas comme ça que vous allez gagner leurs faveurs, en les bonimentant. En leur racontant que ce n’était pas vous, à l’époque, qui aviez lancé le projet. Les ingénieurs et les politiciens ont tous les mêmes discours Ah, si cela n’avait tenu qu’à nous ! Si nous avions été en poste à ce moment-là ! Méfiez-vous : les bonnes femmes, elles ne se laissent plus raconter n’importe quoi, comme nos vieilles paysannes. Maintenant, elles sont instruites.

Parler des femmes ainsi ! Ce n’était pas une excuse pour dire n’importe quoi, que d’être un pauvre paysan resté là, dans son trou à rats.

— Tu exagères. Elles sont ingénieures !

— Ta ! Ta ! Ta ! Arrête ton baratin. Vous êtes venus pour les draguer. Ingénieures ou pas, c’est du pareil au même. Vous feriez mieux de disparaître avant qu’elles débarquent.

Gerd était scandalisé. Mikael essayait de relativiser. Cette attitude rustre, c’était à cause de la compagnie de l’âne, bien sûr… Le Vieux les regardait s’indigner, sarcastique. Puis il ajouta, avec un air plus sombre :

— À moins que vous soyez tous venus pour autre chose...

— Et pour quoi ?

— Ah, ça...

 

 

 

 

 

Retour au village

 

 

Il n’y avait plus de menthe à l’eau. Ils étaient tous trois ressortis dans la ruelle qui faisait office de rue principale et descendaient vers la berge, car on venait de percevoir un lointain bruit de moteur. Le deuxième bateau de la matinée ! C’était enfin celui des filles. Le Vieux l’avait tout de suite repéré. Gerd tira Mikaël par la manche.

— Tu ne penses pas qu’il faudrait trouver un truc pour foutre le camp ?

— C’est un peu tard, non ? Nous verrons bien !

— Il y a quelque chose de pas net. Tu comprends, toi, pourquoi il s’entête à rester ici ?

— Pour embêter le Gouvernement ! Qu’est-ce que tu crois ?

Gerd écrasait nerveusement quelques cailloux sous son talon en regardant obstinément par terre. Il réfléchissait. Inquiet apparemment.

— Tu as vu sa tête, quand j’ai parlé du barrage haut ’