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A Thérèse,

“Aurait-on le projet d’écrire
si on n ‘avait pas lu ?
Tout écrivain a d’abord été un lecteur,
un admirateur, donc un imitateur”
.

Jacques Laurent

Roman du Roman (Folio)

“Je tiens depuis toujours la fiction
pour un art essentiellement rhétorique
par quoi j‘entends
que le romancier ou l’auteur de nouvelles
nous persuade de partager une certaine
vision du monde pendant le temps
que dure notre lecture,
réalisant ainsi,
si l’expérience est couronnée de succès,
un enchantement à s’absorber
dans une réalité imaginée”
.

David Lodge

L’art de la fiction, Rivages

Avant-propos
But, méthode et plan de ce manuel

Le but de ce manuel

Dans cette collection Écrire Aujourd’hui, j’ai déjà publié deux autres livres : J’écris mon Premier Roman et J’écris des Nouvelles et des Contes.

Axés sur la notion de genre, ces deux ouvrages mettent l’accent sur la charpente dramatique de ces types de récit. A savoir : le scénario. L’écriture détaillée des scènes n’y est évoquée que brièvement.

Dans ce nouvel ouvrage, je me propose de combler cette lacune en décrivant de manière plus approfondie le détail de l’écriture des scènes des récits. Autrement dit répondre à la question : comment transformer un scénario en manuscrit achevé ?

Un plan en deux parties

Parce que tout le reste en dépend, le livre s’ouvre sur un chapitre consacré à la lecture : à la fois l’acte de lecture et son retentissement affectif et intellectuel sur le lecteur.

La première partie est consacrée au niveau moyen du texte : la dramaturgie des scènes. Elle traite des techniques propres à la description, au portrait de personnages, au dialogue et au monologue.

La seconde partie s’intéresse au détail du texte : la lisibilité et le style. Elle enseigne les techniques de la lisibilité et les paramètres à prendre en compte pour acquérir par relecture et amélioration, un style personnel.

Le dernier chapitre reprend, sur un exemple précis, l’ensemble des notions du livre pour montrer leur mise en pratique.

Niveaux de structure d’un roman et champ d’étude de ce livre

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Conseils d’utilisation

Chaque chapitre a été conçu de manière relativement autonome. Vous pouvez donc, si vous le voulez, lire ces chapitres seuls, en fonction de vos besoins.

Mais ce livre ne vous fera vraiment progresser que si vous mettez ses conseils en pratique. D’abord, en faisant les exercices qui terminent les chapitres. Ensuite, en conservant ce manuel sur votre table d’écrivain et en vous y reportant souvent en cas de besoin.

Ce manuel n’écrira pas à votre place, mais je souhaite qu’il puisse vous accompagner le plus loin possible sur les chemins passionnants de l’écriture.

Bonne lecture et bon travail !

Louis Timbal-Duclaux

INTRODUCTION

La lecture, base et but de l’écriture

“Le texte est une machine à lire”
Paul Valéry

Pour nous, modernes, lecture et écriture sont tellement liées que nous n’y prêtons plus attention. Cela, parce qu’à l’école nous avons appris les deux ensemble. Or si nous élargissons notre regard au temps et à l’espace, cette liaison cesse. D’abord parce qu’ily a aujourd’hui dans le tiers-monde, des millions de gens, soit analphabètes, soit qui savent lire sans savoir écrire. Ensuite, parce que, même en France, aujourd’hui, une personne sur cinq est illettrée, c ‘est-à-dire qu ‘elle ne lit qu’à grand-peine des gros titres, bien qu’elle soit allée à l’école. Enfin parce qu’au Moyen Age et à la Renaissance, même en France, bien plus de gens savaient lire, tout en ignorant l’art d’écrire.

Un processus bouclé : le lire-écrire

Ainsi l’art d’écrire est toujours second par rapport à celui de lire et le présuppose triplement : au départ, à l’arrivée et à mi-chemin.

Au départ : car il est matériellement impossible d’écrire sans se lire au fur et à mesure.

A l’arrivée : car le but ultime de l’écriture, c’est la lecture. Pour soi-même (prise de notes), ou pour les autres (publication ou communication).

A mi-chemin : car écrire, c’est forcément se relire plusieurs fois avant de remettre le texte achevé. J’estime ce va-et-vient à environ 8 fois (figure 1 ci-dessous).

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figure 1

Ainsi, le processus lire-écrire est-il entièrement dialectique et réciproque.

- Pour mieux lire, il faut apprendre à mieux écrire : les écrivains professionnels sont les meilleurs lecteurs.

- Pour mieux écrire, il faut apprendre à mieux lire les autres et soi-même. Témoin, cette stagiaire : “J’étais venue à un stage d’écriture, mais le principal bénéfice sera que je ne lirai plus comme avant”.

De fait, ce petit mot de lire recouvre une activité extrêmement complexe, à plusieurs étages.

- Lire est d’abord une activité neurophysiologique du mouvement des yeux.

- Lire est ensuite une activité neuropsychologique qui fait appel à la mémoire et à la compréhension.

- Lire est enfin une activité totale de la personnalité du lecteur dans le triple moi de son trajet personnel.

Mais tous ces niveaux sont en interaction permanente. Voyons-les.

I. LES MÉCANISMES DE L’ACTE DE LECTURE

La lecture est fondamentalement un processus de perception visuelle volontaire. Quand nous regardons un paysage, notre regard est large et global : nous saisissons d’abord les grandes masses, sans les analyser. A l’inverse, dans la lecture, nous sommes à trente centimètres environ de la feuille et nous dirigeons notre fovéa (le centre de la rétine plus riche en terminaisons nerveuses) sur les mots à lire. C’est comme un étroit faisceau de lumière qui balaie la ligne imprimée, le reste de la rétine ne percevant que très vaguement le reste du texte.

Il a fallu attendre 1905 pour que nous commencions à comprendre le phénomène de lecture, avec le Dr Javal à la Sorbonne. Contrairement aux apparences, l’œil ne suit pas régulièrement la ligne imprimée, mais procède par bonds et arrêts. Ce n’est pas une caméra mobile, mais un appareil de photo fixe (sinon la photo est floue) (figure 2).

Grosso modo, on peut résumer ainsi le mécanisme :

- L’œil fait une première fixation, pendant environ 1/4 de seconde, et photographie un mot long ou un groupe de mots courts, qu’il met en mémoire à court terme.

- Il fait un bon d’1/40e de seconde pour saisir le groupe de mots suivants.

- Il fait une nouvelle fixation sur ce groupe.

- Et ainsi de suite, jusqu’à la fin de la phrase.

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figure 2 - Le mécanisme de lecture

- A ce moment, tous les mots additionnés dans la mémoire de travail à court terme font sens en relation des uns aux autres. L’esprit “vide” alors cette mémoire de travail, pour ne conserver que “le sens” dans la mémoire à moyen ou long terme.

- Et ce processus continue jusqu’à la fin, si bien qu’après avoir fermé le livre, nous conservons le sens du texte, sans pour autant être capable de le réciter mot à mot.

Bon et mauvais lecteurs

De là découlent les techniques de lecture rapide ou efficace (développées dans des stages).

- Le mauvais lecteur se croit obligé d’articuler en lisant, ce qui freine sa lecture à 180 mots par minute maximum. Alors que le bon lecteur ne lit que de l’œil, et peut ainsi doubler ou quadrupler cette vitesse sans perte de sens.

- Le mauvais lecteur se croit obligé de lire mot à mot en faisant une focalisation par mot. Le bon lecteur ne bouge pas son œil plus vite (c’est impossible), mais à chaque fixation, il embrasse un champ visuel plus large : plusieurs mots au lieu d’un seul.

- Le mauvais lecteur est peureux : à la moindre difficulté, il revient en arrière (fait une régression). Le bon lecteur est hardi : face à une difficulté, il ne freine pas, il accélère en faisant le pari qu’elle se résoudra par les mots qui suivent (et non qui précèdent).

- Le mauvais lecteur lit lentement et tout à une vitesse uniforme. Le bon lecteur lit vite en moyenne, mais il est flexible : il accélère dans les passages faciles ou de peu d’intérêt, il se permet même de sauter du texte. Mais il est aussi capable de ralentir ou de s’arrêter si le texte est difficile, savoureux ou passionnant.

- Le mauvais lecteur lit tout texte de manière globale et uniforme : une circulaire comme un annuaire ou un roman. Le bon lecteur est stratégique : il fait une lecture sélective avec un but précis. Il ne lit pas son texte de la même manière pour corriger la ponctuation ou tester son euphonie.

- Le mauvais lecteur lit le texte présent. Le bon lecteur anticipe sur le texte futur : il cherche à deviner la pensée de l’auteur.

- Le mauvais lecteur considère les livres comme des idoles à vénérer de loin : il préfère les belles reliures aux contenus ou ne lit que pour passer le temps. Le bon lecteur considère les livres comme des outils de connaissance ou de plaisir. Il n’hésite pas à entremêler ses pensées avec celles de l’auteur : en cochant, en soulignant, en écrivant en marge (et même en déchirant les pages !).

- Le mauvais lecteur croit qu’il a appris à lire à l’école primaire. Le bon lecteur croit qu’il peut se perfectionner jusqu’à sa mort.

- Enfin et surtout, le mauvais lecteur est forcément aussi un mauvais écrivain. Et c’est ce qui nous intéresse particulièrement ici. Car pour écrire pour un vaste public, il faut connaître à fond les phénomènes de la lisibilité.

Un bref retour historique

Le verbe lire date de la fin du XIe siècle en français. Il vient du latin légère qui signifie prendre, cueillir.

Lisible apparaît au XVe siècle, c’est-à-dire à la Renaissance, avec l’invention de l’imprimerie, dans son premier sens de lisibilité matérielle (une écriture lisible).

En anglais : Legible.

Mais le second sens de lisibilité linguistique (de l’anglais : readable) n’apparaît qu’au XIXe siècle sous la plume de l’écrivain Charles Nodier : au sens de “facile à comprendre”.

Le philosophe anglais Herbert Spencer, dans sa Philosophy of Style (1852), étudie les mécanismes de la lisibilité linguistique en rapport avec la syntaxe de la phrase. En 1905, à la Sorbonne, Javal découvre le mécanisme physiologique de la lecture, mais c’est surtout aux États-Unis que la recherche progresse désormais avec Leveley, Pressey, Gray, Leary, Lorge, Kerr, Dale, Chall. Mais surtout Flesch et Gunning qui proposent, vers 1950, des “formules de lisibilité” qui tendent à prédire dans quelle mesure un texte sera lu par quel public de quel niveau (1).

En Belgique, ces travaux sont repris par De Lansheere, Abraham Moles à Strasbourg, Richaudeau à Lille et à Paris.

En France, Foucambert s’appuie sur ces travaux dans L’Association française pour la Lecture, pour développer la lecture populaire.

II. CES TROIS LECTEURS QUI SONT EN NOUS

Le moteur de la curiosité

Qu’est-ce qui pousse le lecteur à lire ? Essentiellement la curiosité, le besoin d’en savoir plus. Au début du texte, c’est le désir de savoir ce qui se cache sous le titre et la couverture.

Tout au long du texte, c’est le besoin de compléter les informations acquises, par de nouvelles qui répondent au besoin d’en savoir encore plus. Vers la fin du texte, le désir de savoir comment toute cette histoire va se terminer... Si ce désir d’en savoir toujours plus cessait, le livre nous tomberait des mains et nous abandonnerions la lecture.

C’est donc un art important de l’auteur que de savoir maintenir chez son lecteur cette curiosité qui est le moteur même de l’acte de lecture. C’est particulièrement évident pour les romans à suspense qui exploitent à fond ce mécanisme d’attente ; mais, dans une moindre mesure, cela l’est aussi pour tout roman et même tout texte.

Um état de rêverie

Toutefois, pour aller plus loin, ce concept de curiosité doit être analysé dans sa complexité. Dans quel état sommes-nous en lisant ? Dans une sorte de rêverie. Dans un état intermédiaire entre la vigilance totale de l’esprit branché sur le monde extérieur, et le rêve nocturne où le sujet est totalement la proie de son imaginaire propre.

Bien sûr, nous savons “quelque part”, que nous sommes assis en train de lire le livre, parce que nous le tenons entre les mains ; mais en même temps nous sommes dans l’histoire, en train de vivre des aventures auxquelles nous décidons de croire ; et de plus, il nous arrive de nous identifier à certains personnages -spécialement le héros - au point de vivre une autre vie que la nôtre... Nous ne voyons plus le temps passer ; ou plutôt le temps que nous vivons devient celui du roman ; en quelques heures, nous vivons une histoire qui peut durer plusieurs années ou plusieurs siècles ; une histoire bien plus riche et mouvementée, souvent, que nous ne vivrons jamais dans la réalité. Il nous est donné ainsi à vivre par procuration des scènes que la morale réprouve en temps normal : amours et sexualité insolites, viol, torture, meurtre, pillage, vol, cambriolage, etc.

Notre triple cerveau

Cette parenté du lecteur et du rêveur diurne permet de rendre compte de la grande instabilité du processus de lecture. Tantôt nous sommes là en train de tenir le livre ; tantôt nous sommes ailleurs dans l’histoire ; tantôt enfin nous sommes dans les résonances affectives que cette histoire provoque en nous.

De fait, notre esprit n’est pas un, mais multiple. Freud distinguait trois instances : le ça, siège de nos pulsions ; le moi, siège de notre affectivité et de notre conscience propre ; le surmoi, intériorisation de la morale et des interdits sociaux en nous.

Plus près de nous, le grand neurologue américain Mac Lean, étudiant l’évolution du cerveau humain, des animaux primitifs à l’homme, sur des millénaires, a montré que le cerveau humain est à la fois un et triple. C’est ce qu’il appelle le cerveau triunique : théorie qui donne une certaine base physiologique au schéma freudien, tout en le rectifiant au passage.

- Le cerveau reptilien ou archaïque, déjà présent chez les reptiles, subsiste en nous à la base du crâne. C’est lui qui contrôle nos pulsions vitales de survie et de reproduction. Il fonctionne de manière automatique, réflexe et largement inconsciente.

- Au-dessus, au centre, se trouve le cerveau limbique, qui apparaît pour la première fois chez les mammifères. C’est essentiellement le centre de l’affectivité et des réflexes conditionnés qui permettent l’apprentissage et la mémoire.

- Enfin, tout autour, le cerveau supérieur ou cerveau cortical ; il n’existe que chez les mammifères supérieurs, et surtout, développé à ce point, chez l’homme. C’est le centre des fonctions intellectuelles : analyse, synthèse, logique, raisonnement, intuition, sens esthétique...

C’est ce schéma qui va nous permettre de distinguer en nous trois lecteurs.

Les trois lecteurs qui sont en nous

On trouve cette théorie d’abord chez Michel Picard dans son livre, La lecture comme jeu (Ed. de Minuit, 1986) ; puis modifiée dans l’excellent essai de Vincent Jouve : L’effet personnage dans le roman (PUF, 1992). Ces trois niveaux de lecture, ou si l’on veut ces trois lecteurs qui sont en nous, Jouve les appelle respectivement le lectant, le lisant et le lu.

Cette distinction se fonde sur la part de crédit plus ou moins forte que nous accordons au texte, et spécialement au roman.

D’une part, nous savons que nous avons affaire à un monde imaginaire ; mais d’autre part, nous faisons semblant de croire, en lisant, qu’il s’agit d’un monde réel ; et enfin “quelque part”, nous croyons effectivement à la réalité de ce monde au-delà même du crédit que nous pouvons lui accorder.

Ainsi, c’est bien la curiosité qui nous pousse à lire ; mais une curiosité à trois niveaux de profondeur : intellectuelle, affective et pulsionnelle.

Le lectant ou lecteur intellectuel

Le lectant est, en nous, le lecteur le plus conscient, le plus réfléchi et le plus éduqué. C’est celui qui, pas une seconde, ne perd de vue qu’il tient un livre entre les mains, que cette œuvre a été construite par un auteur qui en est à la fois l’architecte et le maçon. C’est lui qui a créé l’intrigue, les personnages, le déroulement, qui a décidé de nous délivrer telle information ici et non pas là.

Sur le plan social, le lectant est typiquement le lecteur professionnel. C’est le professeur de français qui analyse une œuvre ; c’est l’étudiant qui doit écrire un commentaire de texte ; c’est le critique littéraire qui doit publier une notice bibliographique ; le journaliste qui doit en parler dans son magazine ; l’éditeur, enfin, qui est à la recherche de nouveaux manuscrits. Une analyse plus fine fait apparaître un double lectant : le lectant-jouant et le lecteur interprétant.

Le lectant-jouant essaie de deviner la stratégie narrative du romancier ; c’est le cas de l’intellectuel qui essaie de deviner la fin du roman policier en cherchant le vrai coupable, contre l’auteur qui se plaît à multiplier les fausses pistes destinées à l’égarer.

Le lectant-interprétant vise quant à lui à déchiffrer, à travers les indices du texte, le sens global de l’auteur : le “message” que l’auteur tente d’y faire passer. Socialement, ce peut être un professionnel de la littérature, un psychologue ou un psychanalyste essayant de décrypter les complexes cachés de l’auteur à travers certains indices révélateurs. Dans son livre Histoires d’amour (Denoël), la psychanalyste Julia Kristeva fait ainsi des lectures savantes de quelques chefs-d’œuvre de la littérature : la Bible, Roméo et Juliette, Stendhal, Proust, Flaubert... Dans ce registre, on peut aussi citer les analyses de Charles Mauron, de Marthe Robert et de Bruno Bettelheim ou de Bachelard, parmi les plus connues.

Le lisant ou lecteur affectif

Si le lectant est plutôt rare, le lisant est très fréquent. C’est la part du lecteur qui consent à l’illusion romanesque. C’est le lecteur qui, le temps de la lecture, suspend son jugement critique et fait comme si l’histoire racontée était vraie. C’est celui qui joue le jeu, s’abandonne à la lecture, se laisse hypnotiser par les suggestions de l’auteur.

Sur quoi se fonde le lisant ? Probablement sur la part d’enfant qui subsiste en nous. L’enfant qui avait plaisir à croire au Père Noël et aux contes de fées. L’enfant qui réclamait une belle histoire à sa mère avant de s’endormir. L’enfant qui, ensuite, passait des heures vautré sur son lit, ou caché dans un arbre ou au grenier, à dévorer des romans d’amour et d’aventures.

Pour la psychanalyste Marthe Robert, cette créance au romanesque tire sa source du “roman familial”. Devant la difficulté à accepter la réalité de ses vrais parents, le petit enfant est souvent amené à s’en inventer d’autres qui conviennent mieux à ses aspirations. Il est ainsi conduit à se fabriquer une paternité imaginaire à l’image de celle que l’on rencontre dans les contes de fées, où l’enfant du pauvre paysan se révèle à la fin être le fils caché d’un roi riche et puissant. C’est le moi de notre “narcissisme” : celui qui voudrait une pleine reconnaissance de nos mérites chez les autres. C’est donc le moi qui va s’identifier le plus aux personnages faibles, injustement opprimés ou malheureux. C’est le moi qui nous fait prendre le parti des victimes. C’est celui qui, dans Les Misérables, pleure les malheurs de Cosette, l’amour contrarié de Marius, les épreuves de Jean Valjean, la mort de Gavroche...

Ce jeu du lisant s’apparente au travestissement, au goût de revêtir des habits qui ne sont pas ceux de notre époque ou de notre condition. Par l’imagination, nous revêtons ainsi les haillons de la mendiante, l’armure du chevalier blanc, l’uniforme et les armes du soldat, la robe brodée d’or de la princesse qui fait pâlir de jalousie toute la cour...

Le lisant domine chez tous ceux dont la lecture est avant tout évasion ; et, chez tous, aux moments où nous nous laissons “prendre” par l’histoire.

Le lu ou le lecteur pulsionnel

Après avoir vu le surmoi et le moi, venons-en au ça freudien ou au cerveau reptilien de Mac Lean.

Le lu se définit comme le niveau le moins conscient de la lecture, correspondant à la satisfaction de certaines pulsions largement inconscientes.

Pourquoi ce terme de lu ? Parce que, à ce troisième niveau de lecture, à travers le récit, nous nous lisons nous-même : nous déchiffrons nos pulsions en essayant de les comprendre, malgré les interdits qui les frappent.

L’erreur à éviter ici est de faire immédiatement référence à certains romans spécialisés dans l’érotisme ou la violence. Certes, ils ne cachent pas leur but dès la couverture... Mais l’essentiel n’est sans doute pas là : il existe une pulsion plus essentielle et plus générale : le voyeurisme.

Le voyeur - on le sait - est celui qui, sans être vu, contemple à leur insu, une ou plusieurs personnes dans des actes intimes et y prend un plaisir trouble, mêlé de la peur d’être surpris.

Pour le psychanalyste, cette pulsion à observer à la dérobée renvoie le sujet à ce que Freud appelle “la scène primitive”, première fois où l’enfant surprend les ébats amoureux de ses parents (ou d’autres adultes). Et dont il retire souvent l’impression que l’homme fait du mal à la femme, c’est-à-dire que son père brutalise sa mère qui semble pourtant consentante. Plus généralement, cette expérience conduit l’enfant à croire que les adultes lui cachent beaucoup de choses, choses qu’il va dès lors essayer de découvrir malgré les interdictions de prudence ou de bienséance.

De même, dans le roman, le lecteur, grâce à l’auteur, se trouve placé en position de voyeur. Il peut, sans intervenir ni être jamais démasqué, contempler, en toute sécurité, et avec une grande complaisance, non seulement des actes que la société réprouve et qui demeurent exceptionnels (sexualité, violence), mais encore ce qui se passe dans la tête des autres. C’est capital : dans la vie normale, nous ne savons jamais exactement ce qui se passe dans la tête des autres. Nous n’en connaissons que ce qu’ils veulent bien nous en dire, et de plus nous ne sommes jamais certains de leur totale sincérité...

Par le roman, l’auteur nous fait voyager non seulement dans 2 mais 3 dimensions : non seulement l’espace (les pays étrangers) ; non seulement le temps (le passé ou le futur) ; mais encore dans la profondeur des consciences, privilège qui, d’ordinaire, n’est réservé qu’à Dieu. Oui ! Le romancier fait de nous des dieux dans la mesure où il nous rend omniscients à son image.

Comme Le Diable boiteux de Lesage, il nous permet de soulever les toits des maisons de Paris pour savoir ce qu’il s’y passe. Comme L’homme invisible de Wells, nous pouvons assister, en toute impunité, à des scènes qui nous seraient normalement interdites.

La seule différence avec la “scène primitive”, c’est que notre plaisir est sans angoisse car il est socialement et psychologiquement légitime : si nous ouvrons un livre, c’est pour nous cultiver ! Non seulement la société tolère, mais encore elle l’encourage dès l’école : les bons élèves sont ceux qui lisent. Les adultes cultivés sont ceux qui lisent. N’est-ce pas vrai ? L’alibi est parfait.

Le triple bénéfice de la lecture

Au terme de cette analyse, la lecture peut - si nous le voulons bien - provoquer en nous un triple bénéfice.

- Au niveau le plus conscient, un bénéfice culturel. La lecture agit comme substitut à des expériences que nous ne pourrions nous permettre en temps normal : elle nous fait voyager dans l’espace et le temps ; elle élargit notre expérience, enrichit et restructure notre savoir. Elle nous délivre des limitations étroites de notre famille, de notre classe sociale, de notre pays, de notre époque. Et, ce faisant, elle contribue sans doute à nous donner un point de vue sur le monde plus global, moins partial, plus ouvert. C’est là la grande supériorité des cultures écrites sur les cultures orales ou primitives. Les cultures orales sont, par nature, conservatrices dans la mesure où le savoir est le monopole des Anciens et soumis à leur censure et leur bon vouloir. En revanche, dans les cultures écrites, n’importe quel jeune qui sait lire peut accéder aux sources intégrales et non censurées de la “bibliothèque mondiale”. D’où le caractère évolutif des cultures écrites.

- Au niveau “limbique”, la lecture contribue à notre enrichissement affectif. L’intériorisation des personnages, telle qu’elle se produit dans le “lisant”, permet, par la pensée, de nous mettre, au moins partiellement, dans “la peau des autres”. L’effet est double. D’une part, nous saisissons mieux la psychologie des autres, ce qui nous rend plus compréhensif, plus tolérant à leur égard. D’autre part, par différence, nous saisissons mieux ce qui constitue notre originalité propre et notre complexité particulière. En dehors du champ littéraire, il nous est rigoureusement impossible d’avoir pleinement accès aux sentiments intimes d’autrui. C’est notamment en cela que la culture littéraire reste irremplaçable. Aucune psychologie, fût-elle “scientifique”, ne remplace cette saisie intérieure directe.

- Au niveau pulsionnel, la lecture contribue à notre équilibre. D’abord, elle nous révèle que ces pulsions secrètes qui nous hantent, existent aussi chez les autres, et à un point parfois bien plus prononcé. Et cela nous réconforte sur notre “normalité”. A travers certaines scènes ou personnages, nous sommes aussi amenés à revoir certaines situations prohibées, que nous pouvons percevoir sous un jour nouveau, dédramatisant et générateur de compromis entre pulsions opposées ou entre pulsions et interdits. Le personnage de roman agit alors comme médiateur qui favorise un réinvestissement plus positif du passé, une meilleure “économie” de nos pulsions.