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À tous mes amis,
ces dames et ces messieurs d'à côté...

CHAPITRE 1

« Shrorninère ».

C'est le premier mot qu'elle entendit de la bouche du gros bonhomme et elle en conclut qu'il était soit étranger, soit gâteux, soit ivre-mort. En réalité, il s’avéra n’être rien de tout cela et Cécile s’habitua vite à sa diction pâteuse et précipitée. Ce mot, il l’utilisait souvent, ce qui dénotait un enthousiasme intact et une attitude positive face à l’existence. Car Cécile finit par comprendre d’elle-même que « schrorninère » était une version très personnelle de l’adjectif « extraordinaire ». Une fois qu’on avait pris le pli, on n’y faisait même plus attention. Comme disait Servais Marcuse, « c'est shrorninère à quelle vitesse on s’habitue à tout ». Même au pire.

Surtout au pire.

L’immeuble était totalement silencieux pendant les week-ends, aussi Servais s’alarma-t-il quand le bruit commença à neuf heures du matin : bousculades dans l'escalier, portes d’ascenseur qui claquent, chocs répétés contre les murs, rires étouffés… Fiona la chatte du vieil homme partit se terrer sous le buffet, les oreilles plaquées et la queue gonflée comme celle d’un gros écureuil. Que se passait-il ? Un ivrogne qui se serait introduit dans la nuit ? Une bande de sauvageons venus tagger les murs ?

Servais enfila un peignoir sur son vieux « marcel » et jeta un prudent coup d'œil au judas. Il percevait mieux les voix à présent. Plusieurs… Celle qui dominait semblait être féminine et inconsciemment cela le rassura.

Quand elle passa en coup de vent dans son champ de vision, et bien qu'elle soit déformée par le verre du petit trou dans sa porte, Servais la trouva belle. Pas jolie, attention ! Belle… Un coup de vent blond et mince, un profil dessiné, aiguisé, un long cou frêle et parfait comme il les aimait. Comme il les avait aimés, plutôt. Quand il faisait encore partie du monde des vivants.

Servais n’avait pas encore avalé ses deux bols de café, aussi son cerveau fonctionnait-il à bas régime. C'est seulement en entendant un bruit de clés dans la serrure, qu'il comprit qu'elle s’installait dans l'appartement à louer. Juste à côté du sien. Contigu, en fait. Elle fut bientôt rejointe par deux jeunes types en sueur, les bras chargés de cartons.

Elle repassa devant la porte de Servais, trop vite pour qu'il puisse vraiment la voir, mais suffisamment pour confirmer sa première impression. Le vieux cœur du voisin s’emballa… Mais ses jambes commençaient déjà à céder sous le fardeau de ses cent-cinquante kilos, aussi s'éloigna-t-il de la porte pour aller préparer son petit-déjeuner. Il fit grincer le plancher disjoint et entendit la fille faire « chut ! » à ses déménageurs, de l’autre côté de la porte.

Belle et attentionnée…

Servais Marcuse détestait les dimanches. Mais pas celui-ci.

CHAPITRE 2

Généralement, il ne mettait pas le pied dehors les week-ends et jours fériés et par conséquent, ne faisait qu’une toilette sommaire et ne s’habillait pas. Il traînait en pyjama ou dans son vieux peignoir incolore toute la journée et regardait la télé, attendant l’heure de nourrir le fauve et de se préparer des pâtes nature qu'il colorait d’une petite cuiller de tapenade.

Évidemment, ce jour-là ce fut différent.

Servais prit une longue douche, acheva pour l’occasion la savonnette entamée en janvier et tailla sa grosse barbe grise, dégageant bien les joues, égalisant tant bien que mal la broussaille folle qui lui mangeait la figure. Ensuite, il chercha dans ses placards quelque chose de chic sans être ridicule. Quelle première impression voulait-il donner ? Celle d’un sympathique retraité qui se serait préparé pour sa petite marche dominicale et qui tomberait – tout à fait par hasard – sur sa nouvelle voisine en plein emménagement.

— Schrorninère, tout ce qu’on peut accumuler comme choses ‘nutiles, ch’bas ?

— Pardon ? demanda la jeune femme.

Servais répéta en articulant bien et Cécile comprit « extraordinaire » et « n'est-ce pas » qui lui avaient échappé la première fois.

— J’espère qu’on ne vous a pas trop dérangé. Je crois que nous allons être voisins.

« Cécile Segal » annonça-t-elle en tendant la main au vieil homme. Celui-ci la saisit précipitamment dans ses énormes paluches mouchetées de taches et la secoua le plus délicatement possible :

— Servais Marcuse… Pas du tout ! Vous ne me dérangez pas du tout ! Je suis quelqu'un de très actif le week-end. Réveillé aux aurores, arpentant les rues au premier rayon de soleil… J'ai été très sportif dans ma jeunesse. J'ai même fait de la compétition.

« Bravo ! », pensa Servais. « Trois phrases, trois bobards ! Jolie façon de démarrer une relation. Change rien, surtout ! »

Les deux types arrivèrent chargés de cartons et d’objets emballés à la va-vite. Cela tranquillisa Servais de découvrir qu'ils étaient homos. « Gays » comme on dit, maintenant. Peut-être même étaient-ils mariés, allez savoir… Ils paraissaient un peu plus âgés que Cécile et n'étaient assurément pas accoutumés à l’effort physique. Pierre et Jean-Pierre, ils s’appelaient. Ça, à vrai dire, Servais s’en foutait comme de l’an quarante, mais il fit tout de même une innocente plaisanterie sur cette similitude qui fit sourire Cécile. Le dénommé Jean-Pierre, le plus essoufflé des deux, leva les yeux au ciel.

Mauvais point… Pour lui. Servais décida de le trouver antipathique.

Appuyé sur sa canne qui lui était devenue indispensable depuis des mois, Servais clopina jusqu'à l'ascenseur, conscient du regard de sa voisine sur lui. Apitoyé ? Indifférent ? Moqueur ? Non… Pas moqueur. Ce n'était pas le genre. Sans avoir à se retourner, il perçut par contre les gloussements des deux autres. Des deux « joyeux » comme il avait résolu de les appeler. Et qu'ils gloussent, ça ne lui plut pas à Servais Marcuse. Est-ce qu'il se foutait d’eux lui, parce qu'ils ressemblaient à des commères anorexiques ? Non. Alors… Il les rangea définitivement dans la colonne des nuisibles.

Servais avait un plan et il s’exécuta méthodiquement, comme à l’époque où il exerçait sa profession. Rien n'était laissé au hasard. Il fit le tour des commerçants et acheta à manger pour quatre. Ça lui faisait mal au cœur de devoir inviter les « joyeux », mais cela ferait certainement plaisir à Cécile. Des entrées, petites salades italiennes légères… Un gros poulet rôti au marché avec des pommes dauphines… Et une glace pour le dessert. Byzance, quoi…

Malgré son souffle court et la douleur lancinante de son ongle incarné, il se hâta de rentrer pour les coincer avant qu'ils ne décident de leur coupure-déjeuner et n’entraînent Cécile dans on ne sait quel bouge à la mode.

Le timing fut impeccable. Servais sortit de l'ascenseur à l’instant précis où Cécile glissait sa clé dans sa serrure. En l’attendant, ses deux acolytes étaient pendus à leurs Smartphones et hululaient de concert, faisant résonner tout l’étage.

— Où partez-vous comme ça ? lança Servais en boitant en direction du trio.

La voisine lui adressa un charmant sourire :

— On va chercher un endroit ouvert pour manger. On a encore pas mal à faire cet après-midi et pas beaucoup de temps. Il faut qu’on prenne des forces.

— Ici, c'est ouvert, sourit Servais en indiquant la porte de chez lui. Sept jours sur sept, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Et j'ai ce qu'il faut pour un régiment.

Cécile se tourna vers ses camarades. Jean-Pierre, lui fit les gros yeux, signifiant qu'il ne comptait sûrement pas perdre son temps à bouffer chez le vieux d’à côté. La jeune femme parut embêtée.

— Pierre et Jean-Pierre ne mangent que « bio », se justifia-t-elle.

— Pas de ça ici, rigola Servais. Mais des tas de bonnes choses bien grasses et moelleuses. Vous m’aidez à ouvrir la porte ?

Il lança ses clés à Cécile qui les rattrapa au vol. Servais sentit qu'elle était tiraillée entre l’envie de faire connaissance avec son nouveau voisin et s’éviter ainsi une sortie dont elle n’avait nulle envie, et le désir de complaire aux « joyeux » qui se trémoussaient d’impatience.

— Nous on sort, en tout cas ! trancha Jean-Pierre en faisant claquer l’étui de son portable.

— Le café n’est pas bio non plus, ironisa gentiment Servais, alors je ne vous propose pas de nous rejoindre à la fin du repas…

Cécile hésita encore, mais ne les suivit pas. Elle ouvrit la porte du voisin et celui-ci l’invita à entrer d’un grand mouvement de bras théâtral. Un instant, à peine une seconde, Servais sentit une inquiétude fugace dans son œil clair. Après tout, ça n’avait rien d’évident d’entrer chez un complet inconnu au physique d’ogre. Peut-être même se disait-elle qu’en se montrant aussi familière le premier jour, elle allait l’avoir constamment sur le dos ?

— Il y a longtemps que je ne mange plus les jeunes filles, sourit Servais. J’adore le goût, mais c'est mauvais pour mon estomac. Et quand bien même, je serais bien incapable de les courser avec ma mauvaise jambe. À mon humble avis, vous n’avez pas grand-chose à craindre de moi.

— Je ne pensais pas du tout à…

— Et vous verrez, je n’ai rien d’un pot-de-colle. Je suis heureux de vous souhaiter la bienvenue, c'est tout. Après, ce sera bonjour-bonsoir. Et plus si affinités, cela va sans dire. Détendez-vous.

Cécile ne put s’empêcher de rougir tant le vieux bonhomme avait tapé juste avec ses remarques. Elle le précéda dans l'appartement et fut accueillie par un miaulement fluté et interrogatif. En la regardant s’agenouiller avec grâce pour caresser Fiona, Servais laissa échapper par mégarde ces pensées qu'il s’efforçait de contenir depuis tout à l'heure… Depuis qu'elle s'était présentée… Depuis qu'elle avait dit s’appeler…

« Cécile ».

Oh ! Mon dieu… Elle s’appelle Cécile.

CHAPITRE 3

Pendant que Servais préparait le déjeuner dans sa kitchenette, Cécile visita l’endroit, la chatte sur les talons. Le deux-pièces n'était pas grand et pas du tout configuré comme le sien, mais il était confortable et arrangé avec goût. Il y régnait un relatif désordre qui donnait plutôt une sensation de chaleureuse bohème que d’abandon. Mais ce qui fascina la jeune voisine, ce fut la bibliothèque. Des étagères montant jusqu'au plafond sur tous les murs, où s’alignaient avec une rigueur toute militaire des milliers d’ouvrages.

— Vous avez lu tout ça ?

— C'est drôle, répondit Servais sans sortir de sa cuisine, les gens posent toujours cette question. Oui, j'ai tout lu. De A jusqu'à Z. Et encore, je ne garde que ceux qui m’ont plu ou m’ont appris quelque chose. Les autres, je les mets direct à la poubelle. Sinon, c'est un immeuble entier qu'il m’aurait fallu pour tout stocker.

Cécile n’en revenait pas… Les centres d’intérêt du vieil homme allaient de Bossuet à San Antonio, en passant par des encyclopédies sur le jazz en anglais, des livres de photos, l’intégrale de Bukowski… Et même des rayonnages entiers de bandes-dessinées de collection.

— Vous êtes retraité, n'est-ce-pas ?

— Depuis pas mal de temps, oui.

— Vous faisiez quoi, avant ?

Servais revint avec le plateau d’amuse-gueules de chez Picard qu'il déposa sur la table basse :

— Surveillez Fiona, s'il vous plaît. Elle n’a pas droit à ce genre de fantaisies… Ce que je faisais « avant » ? Je vendais… Tout et n'importe quoi. VRP on appelait ça. Enseignes lumineuses, appareils électro-ménagers, abonnements à des magazines improbables, bijoux aux pouvoirs magiques même !

— C'est drôle, je vous aurais plutôt vu…

— Prof de littérature ? Le goût des livres m’est venu sur le tard. Ma vie a été un peu compliquée et je ne vais pas vous ennuyer avec ça aujourd'hui.

Cécile ne relança pas. Elle ne voulait pas le contrarier. Servais s’assit sur le canapé avec difficulté, pliant comme il pouvait sa copieuse carcasse. La sueur perlait à son front et un sifflement encombré lui sortait des narines. Il n’avait pas l’air en grande forme. Cécile prit sur elle de servir l’apéro. Ricard pour lui, Martini pour elle. Ils cognèrent leurs verres.

— Je décèle quelque chose dans votre œil droit, Cécile, dit alors le gros homme après avoir vidé la moitié de son verre. Une tristesse…

— Seulement dans le droit ? sourit Cécile.

— C'est celui que vous contrôlez le moins bien, apparemment. Le reste du visage donne le change, je vous rassure tout de suite. Êtes-vous triste, Cécile ?

— Non. Enfin… Disons que ce n’est pas facile, en ce moment…

— Si je peux faire quelque chose…

— Vous faites déjà beaucoup. Grâce à vous, j’arrive ici et je ne me sens déjà plus comme une intruse.

Servais détourna les yeux. Cela l’avait ému mais il avait appris à ne pas trop se dévoiler. Ça pouvait être dangereux. Mais la jeune femme semblait bien l’aimer, lui faire confiance. Et Fiona se frottait à ses jolis mollets en ronronnant, ce qui était très bon signe. Fiona, comme son maître, n’aimait pas tout le monde.

— Elle doit sentir les phéromones de Bruce…

— Vous avez aussi un chat ? Alors ça, c'est « schrorninère » ! s’exclama Servais en manquant s'asphyxier avec une bouchée à la crevette. Quand faisons-nous les présentations officielles ?

— Je ne sais pas… Il est encore chez… Enfin, techniquement Bruce lui appartient, c'est un cadeau que je lui avais fait. Mais il ne s’en est jamais occupé. Je parle de mon ex, bien sûr. Ce qui vous donne une idée de la triste banalité de ma situation actuelle et des raisons de mon arrivée précipitée dans l’immeuble.

— Nous sommes tous banals, mon petit… Et tous exceptionnels dans notre banalité. Votre « ex », il ne veut pas vous le rendre, votre animal, c'est ça ?

Les yeux de Cécile s’embuèrent et elle haussa les épaules. Servais n’insista pas. Ils mangèrent sans beaucoup parler, mais une sorte de familiarité s'était installée entre eux sans qu'ils ne s’en rendent vraiment compte. Aussi était-ce un silence simple et nullement inconfortable. Le poulet était tendre, les pommes dauphines étaient trop cuites et imbibées de jus bien gras. Cécile ne laissa rien dans son assiette, ce qui réjouit le cœur las du vieil homme.

Ils finissaient le café, quand on frappa à la porte.

— Les affaires reprennent ! plaisanta Cécile. Pierre et Jean-Pierre doivent être impatients d’en finir. Ils ont sacrifié leur dimanche pour m’aider. Jean-Pierre est un collègue…

— Vous ne m’avez pas dit ce que vous faisiez, au fait.

— Chargée de clientèle dans une agence bancaire. À deux pas d’ici, d’ailleurs. Si ça se trouve, vous êtes client ?

— Aucune chance. Je ne fais pas confiance aux banques, sourit Servais, patelin.

Il la raccompagna à la porte et revint débarrasser, ménageant ses efforts, marchant à tout petits pas du salon à la kitchenette. Fiona miaula en sentant passer les restes de poulet.

— Tu te rends compte, dis ? Garder un pauvre minou en otage ! Mais c'est honteux, ça ! Ça me fout en rogne, que tu n’imagines même pas.

Fiona gémit de plus belle, la queue frissonnante et Servais lui balança un lambeau de peau grillée qu'elle goba avant qu'il n’atteigne le parquet.

— Pauvre fille, tu te rends compte ?

La sueur s'était remise à couler le long des tempes de Servais. Son dos l’élançait et l’ongle de son gros orteil semblait s’être embrasé tant il le faisait souffrir. Il faut dire qu'il n'était plus habitué à tant d’agitation, surtout le week-end.

Mais quelque chose l’avait contrarié et Servais sentait qu'il n’allait pas dormir cette nuit-là.

Pas avant d’avoir trouvé une solution à ce kidnapping de chat.

Salopard, va…

Quand les « joyeux » furent repartis et que l’immeuble eut retrouvé son calme dominical, Servais entendit clairement les sanglots provenant de l'appartement mitoyen. Pourtant elle ne pleurait pas fort, Cécile. Elle prenait sûrement garde à ne pas déranger le vieux d’à côté.

Assis sur le canapé, devant sa télé dont il avait coupé le son, Servais Marcuse passait peu à peu de la contrariété à l’énervement. Comment ce saligaud pouvait-il faire souffrir une si gentille fille de cette façon ? Et ce pauvre chat ! Privé de sa maîtresse, de ses repères… Le nourrissait-il, au moins ? Et s’il se vengeait sur lui ? S’il le maltraitait ? Cette pauvre bête qui n’avait rien demandé à personne.

Servais avait toujours eu beaucoup d’imagination. Maman lui disait toujours qu'il avait tendance à « se monter le bourrichon tout seul ».

N’empêche. Quand vers minuit, Cécile cessa enfin de pleurer, Servais était en colère. Et même TRES en colère.

CHAPITRE 4

C'est à peine s’il se souvenait comment crocheter une serrure. Ça se perd, ces choses-là…

Il eut déjà toutes les peines du monde à trouver des trombones chez lui et encore davantage à les distordre dans ses gros doigts plus très à l’aise dans ce genre d’exercice. Il se piqua jusqu'au sang avec le premier, cassa net le second et se mit à suer à grosses gouttes sur le dernier. Le coup de sonnette résonna comme un gong salvateur.

C'était elle.

Elle avait les yeux rougis, le maquillage trop soutenu et les cheveux électriques. Elle s'astreignait à afficher une figure enjouée et optimiste, mais Servais n'était pas dupe : Cécile était encore au bord des larmes.

— M. Marcuse, dit-elle d’une voix un peu trop aiguë pour être naturelle, puis-je vous demander un service ?

— Moi d'abord, la coupa-t-il. Appelez-moi Servais, je vous en supplie ! Je suis bien conscient d’être un vieillard cacochyme, mais là c'est trop dur. Ce « monsieur » dans votre bouche, j'ai l’impression d’être déjà mort.

— Très bien, « Servais », articula-t-elle en gardant ce sourire qui sonnait si faux. Je dois partir travailler et les gens du gaz doivent passer dans la matinée pour tout remettre en route… Si vous pouviez…

— Quelle question !

Cécile déposa ses clés dans la paume tendue du gros monsieur d’à côté et battit des cils pour dissiper les larmes qui s’accumulaient.

— Vous avez le temps pour un petit caoua ?

— Non, dit-elle dans un souffle. Ça ne se passe pas très bien avec mon patron en ce moment, je ne peux pas me permettre le moindre retard. Mais ce soir, peut-être… Un petit apéro chez moi. J’achèterai une bouteille au Nicolas d’en bas.

— Bien sûr, acquiesça Servais. Vous avez une petite mine, vous savez…

— La fatigue du déménagement, probablement. Mais ne vous en faites pas, j'ai la pêche. J'ai laissé un mot sur ma porte pour leur dire de sonner chez vous. J’étais sûre que vous accepteriez.

— Je sens que nous allons être d’excellents voisins.

— Moi aussi. Merci, Servais.

Et elle partit en coup de vent, laissant dans son sillage un doux parfum fruité. Servais attendit qu'il se soit complètement dissipé pour refermer sa porte. Il serra son poing d’ancien boxeur sur le trousseau.

« Plus besoin de jouer les Arsène Lupin du troisième âge. Quel coup de bol ! »

À peine deux minutes plus tard, il s’enferma précautionneusement chez Cécile et entreprit le repérage méthodique du site. Des cartons partout, il fallait s’y attendre, certains – ceux contenant les vêtements – ouverts n'importe comment et répandus sur le parquet, un ordinateur portable abandonné sur une vieille coiffeuse. Servais commençait à se dire qu'il n’allait pas avoir la tâche facile, quand une photo scotchée sur le grand miroir du salon attira son regard. On y voyait un jeune type bronzé dans un paysage aride, peut-être la Corse, un chaton tigré dans les bras. Servais retourna l’agrandissement et put lire : « Alain et Bruce, août 2009, Porto Vecchio ». Il s’imprégna bien du faciès lisse et sans personnalité du bellâtre et continua son investigation.

Rien dans tout ce qu'il voyait ne pouvait indiquer quoi que ce soit sur la personnalité de l’occupante des lieux. C'était un peu triste. Servais ne voulait pas trop traîner là et encore moins s’y faire surprendre par les gars du gaz. Alors il s’assit devant la coiffeuse et alluma l’ordi qui heureusement n'était qu’en veille. Il se rendit directement sur la messagerie Internet de Cécile et parcourut ses contacts. Il n’y avait qu’un seul « Alain ». Sans hésiter, Servais lui envoya un e-mail sibyllin : « J'ai retrouvé quelque chose qui t’appartient dans mes cartons et qui, je le sais, a une grande valeur pour toi. Viens le chercher ou je le jette à la poubelle aujourd'hui ».

Et il lui donna rendez-vous dans le petit square près de l’église à quatorze heures. À cette heure-là, c'est généralement tranquille. « Alain » répondit instantanément en demandant sèchement de quoi il s’agissait, qu'il n’avait pas de temps à perdre avec des conneries, etc. Servais se contenta de lui renvoyer un dernier message : « Personnellement, je m’en fous. Si tu ne viens pas, c'est ton problème ».

Puis il effaça l’échange de la boîte d’envoi et de réception et se hissa péniblement sur ses vieilles jambes.

Il fallait maintenant qu'il se souvienne où il avait bien pu fourrer son vieux coupe-chou… Ça faisait une éternité qu'il n’avait pas servi.

CHAPITRE 5

Le compteur à gaz de Cécile fut enclenché un peu avant midi. Servais eut tout son temps pour retrouver son vieux rasoir, l’astiquer à l’antirouille, huiler le manche qui grinçait horriblement. Il prit ensuite le temps de finir les restes de poulet de la veille avec une boîte de fayots réchauffée au bain-marie et se brossa méticuleusement les dents. Un vieux monsieur boiteux ne pouvait pas se permettre de jouer les terreurs avec des restes de nourriture entre les incisives. Il fallait être un minimum crédible, tout de même.

C'est affublé de son chapeau de paille blanc préféré qui lui donnait l’air d’un curiste du siècle dernier, que M. Servais Marcuse claudiqua jusqu'au square. Il ne l’aurait jamais avoué bien sûr, mais tout cela le réjouissait et faisait circuler plus rapidement le sang dans ses veines. S’il se donnait toute cette peine, c'était pour rendre service à Cécile, lui redonner le sourire, mais il n’avait pas eu une seconde de répit depuis son réveil et cela faisait bien longtemps que ça n'était pas arrivé. Le temps avait filé à une vitesse folle. Un temps de jeune homme…

« Alain » était déjà là. Dommage, Servais aimait arriver en avance à ses rendez-vous pour se familiariser avec le terrain, s’imprégner de l’atmosphère. Tant pis. Il sera dit que l’imbécile allait tout faire pour l’énerver.

Faisant les cent pas devant le banc que lui avait indiqué Servais dans son courriel, « Alain » semblait tendu, de très mauvais poil. Il alluma une cigarette sur le mégot de la précédente. Un coup d'œil avait suffi à Servais pour constater qu'ils seraient seuls dans ce coin peu ensoleillé du square. Il jeta un regard à sa montre, si Charley était ponctuel, cela lui laissait un bon quart d’heure en tête-à-tête avec le connard. Plus qu'il n’en fallait !

Servais s'arrêta une seconde, juste le temps de lâcher une flatulence sonore. Il voulait avoir l’esprit libre pour sa petite discussion. Il regrettait d’avoir opté pour les haricots au déjeuner. Il aurait dû y penser. Le coupe-chou n'était pas le seul à avoir besoin d’un petit coup d’antirouille ! Servais s’assura de la présence rassurante du rasoir dans sa poche et s'avança tel un gros pingouin débonnaire.

— Alain ?

— Quoi ? Vous m’avez parlé ?

— Vous êtes bien Alain, n'est-ce-pas ? Ça ne vous dérange pas si je m’assieds un instant, le temps de reprendre mon souffle…

Alain desserra nerveusement sa cravate et toisa l’intrus. Ce gros clown barbu se dandinant avec sa canne et son couvre-chef ridicule.

— C'est elle qui vous envoie ?

— « Elle » ? Vous voulez dire Cécile ?