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À Éric K., Didier C. et Christian R.,
les autres Cavaliers de l’Apocalypse

CHAPITRE 1

Ainsi, son passage de l’autre côté du fameux miroir… Son envol vers le firmament… Enfin, sa mort… n’aura été qu’un non-événement.

Un clodo anonyme tabassé par six ou sept jeunes connards à leur sortie de boîte de nuit, encore plus bourrés que lui. Un passage à tabac désordonné qu'il n'était même pas en état de fuir. Si tant est qu'il en ait eu envie. Après tout, crever comme ça sur un quai de Seine à quatre heures du mat, les os rompus par les coups de pompes, les dents fêlées sous les poings lui martelant la gueule. Pourquoi pas ? Ce n'était que l’instinct de survie qui le poussait à se protéger le visage de ses bras, à se rouler en boule et à appeler à l’aide. Au fond de lui, il n’attendait que le KO fatal. Pourquoi cela devait-il être si long et si douloureux ?

Il n’allait pas tarder à perdre conscience, il ne sentirait bientôt plus la grêle de coups et un voile noir descendrait de ses paupières boursouflées, tel un rideau miséricordieux.

Les autres tapaient et riaient et criaient. Et tapaient encore. L’un d’eux – sans doute un grand sensible – lui gerba de la bile et du whisky sur les épaules. L’ultime sensation chaude et puante que le pauvre clodo emporterait de ce joli monde qui l’avait hébergé pendant un demi-siècle. Ou presque.

Alors qu'il sombrait dans le grand sommeil, il entendit un son familier. Le chant d’une sirène… Ou le cri d’un goéland amical… L’appel d’une amoureuse là-bas, sur la colline… Un vieux solo de saxo… Les portes du paradis qui s’ouvraient pour lui dans une céleste symphonie.

Ou… une bagnole de flics en patrouille ?

Ses assassins prirent la fuite d’un seul mouvement. Le gyrophare rouge sang lui fouetta la figure quand la voiture banalisée passa à quelques mètres, lancée à la poursuite des joyeux fêtards. Très bien, il allait pouvoir trépasser en paix.

Quand elle s’accroupit à côté de lui et posa la main sur la sienne, il ne distingua que des parcelles du puzzle… Un œil bleu-vert, un nez droit aux narines étroites… Des mèches noires aux reflets d’argent.

Il ne s'était pas vu mourir… S’il avait su que ce serait si rapide, si facile, s’il avait pu deviner que les anges étaient si beaux, il aurait eu le courage d’en finir bien plus tôt.

— Vous m’entendez ? demanda l’ange.

— Vous êtes un ange ? demanda le mourant.

La dernière chose qu'il vit fut l’esquisse d’un sourire qui flottait dans la nuit au-dessus de l’eau noire du fleuve. Puis il comprit qu'il était grand temps à présent de lâcher prise.

Et il se laissa couler dans l’ombre.

Bonne nuit, tout le monde.

CHAPITRE 2

La douleur est généralement un bon indicatif. Un signe de vie. Il avait eu tout loisir de s’en rendre compte ces dernières heures. Ce matin, même la morphine ne faisait pas grand effet et son corps supplicié grelottait littéralement de souffrance. Mais il était vivant. Et la silhouette imprécise qui s'était matérialisée à côté de son lit s'adressait à lui. Et le regardait droit dans les yeux.

Il allait tout de même devoir se faire à l’idée qu'il n'était pas mort.

— Bruno… Bruno Fabrizio… Mais qu'est-ce qu'il t’est arrivé, mon pauvre vieux ?

— Je me suis fait casser la gueule, articula difficilement le mort-vivant. Ce sont des choses qui arrivent. Dans le monde où j’évolue, en tout cas.

— Je ne te parle pas de ça. Comment en es-tu arrivé là ?

— « Là » où ? Comment suis-je devenu clodo, tu veux dire ?

— SDF, corrigea l’autre.

Bruno sourit. Oui, le jeune flic avait raison. « SDF » ça sonnait mieux. Il y avait un je-ne-sais-quoi de non définitif dans ces trois lettres. L’espoir d’une situation transitoire, d’un entre-deux. Entre deux jobs, entre deux domiciles. Entre deux vies. Va pour SDF.

— Je ne sais pas, finit-il par répliquer. Après ma démission, j’avais pensé avoir droit à quelques mois de repos, de réflexion. Je voulais me retrouver comme on dit. Et puis… j'ai glissé. Les mois sont devenus des années et au bout du compte, je me suis perdu.

— Ta femme, des gosses… Tu as deux filles, non ? Tu en parlais tout le temps.

— Elles vont toutes bien. Aux dernières nouvelles, elles vivent en Nouvelle-Calédonie. J'ai parlé à la grande l’année dernière… Non… Il y a plus longtemps que ça… Je ne sais plus. Elles s’entendent bien avec le mari de ma femme. Il fait beau, la mer est chaude…

— Qu'est-ce que je peux faire pour t’aider ?

Bruno haussa les épaules. Rien… Il n’y avait rien à faire. C'est la vie. Quelque chose le turlupinait, cependant :

— Juste un truc… Comment avez-vous fait pour arriver si vite sur les lieux ? Ces gracieux jeunes gens n’ont pas dû me frapper plus d’une ou deux minutes avant votre intervention…

— Une passante nous a prévenus. Elle a entendu les types à la sortie de la boîte. Ils étaient ivres morts et ils parlaient fort. Ils voulaient, je cite, « foutre un clodo à la Seine » avant d’aller se pieuter. Elle les a suivis de loin et quand elle les a vus dévaler sur le quai, elle a appelé le 17. Il y avait justement un véhicule dans le secteur… Tu as eu beaucoup de chance.

— Comment s’appelle-t-elle ?

— Mme Norman. Pourquoi ?

Bruno demeura pensif un instant et sourit à son visiteur :

— Je l’ai vue.

— Quoi ? Qui ça ?

— La passante… Cette Mme Norman… Je l’ai vue… Sur le quai. J'ai cru que c'était un ange.

L’ex-collègue lâcha un petit rire.

— Tu la remercieras de ma part, dit Bruno.

— Promis.

— On t’a dit quand je pourrai sortir ?

— Tu as une pommette fracturée, trois dents en moins, deux côtes fêlées et de multiples contusions. Mais d'après eux, tu devrais pouvoir te déplacer d’ici une semaine. Pourquoi ? Tu es si impatient de te retrouver dehors ?

Bruno ne répondit pas. L’autre détourna le regard en s’excusant :

— Sérieusement Fabrizio, je peux faire quelque chose pour t’aider ?

— Rappelle-moi ton nom… J'ai la mémoire qui me joue des tours, ces derniers temps.

— Alex Novak. Lieutenant Novak… On avait bossé ensemble pendant deux ou trois semaines. Tu ne te souviens pas ? C'était ma première année au 36. On était en planque dans ma bagnole quand on a appris l’attentat du onze septembre à la radio…

Bruno fit un petit mouvement de tête entendu, signe qu'il se souvenait de Novak. Mais il l’avait totalement effacé de sa mémoire vive :

— Merci de t’être déplacé, camarade.

Le flic ne trouva rien à ajouter. Le visage de Fabrizio, déformé par les coups, affichait une expression lointaine et affable. Inatteignable. Il faillit lui proposer de l’héberger quelque temps, mais il refoula aussitôt cet élan de générosité. Mylène n’accepterait jamais. Et il y avait le bébé… Et de toute façon, pourquoi ferait-il cet effort ? Pour retrouver un quasi-inconnu affalé sur son plancher en rentrant du boulot ? Pour éponger son vomi ? Et pour finalement le remettre à la rue, la mort dans l’âme ? Ce serait encore pire. Et de toute façon, Fabrizio ne demandait rien. Novak quitta la chambre, la gorge serrée.

Le lieutenant de police avait dû glisser un mot au personnel de l’hôpital, car les infirmières et médecins de service se montrèrent aimables et patients envers Bruno. Toujours un sourire, un petit rab de dessert, un petit salut dans l’embrasure de la porte à la première occasion. Au fil des jours, le patient retrouvait des sensations presque oubliées de confort physique et d’échange chaleureux avec le reste de la race humaine. « Bonjour », « Ça va, ce matin ? », « Dormez bien », « Merci »…

Malgré son état de délabrement physique qui ne s'était pas arrangé depuis qu'il vivait dans la rue, c'est-à-dire depuis bientôt deux ans, Bruno se refit une santé. Le manque d’alcool, débilitant la première semaine, s’atténuait. Il retrouvait son appétit, son sens du goût. Mais dans quel but ? Il n’y aurait rien de changé quand il ressortirait de ce havre pasteurisé.

Bruno était en train de penser à elle, quand elle poussa la porte de sa chambre.

Il se disait que sa vie s'était jouée à quelques secondes. Si la femme qui avait appelé les secours avait hésité, attendu ne serait-ce qu’une minuscule minute, les joyeux fêtards auraient eu largement le temps de le finir, de lui ouvrir le crâne d’un coup de talon bien placé et tout serait réglé.

Restait à déterminer s’il devait lui en vouloir ou lui être redevable…

C'est Rosine, son infirmière préférée qui laissa entrer l’ange dans la pièce blanche. Son accent créole égaya la place quand elle lui annonça qu'il avait de la visite et qu'elle escorta la visiteuse jusqu'au lit, plaçant la chaise dans la bonne diagonale afin que Bruno n’ait pas à tourner la tête pour la voir. L’inconnue n'était pas grande, ne portait aucun maquillage, ses vêtements étaient aussi noirs que ses cheveux et elle gardait les yeux baissés, comme intimidée.

— C'est ce lieutenant de police qui m’a donné de vos nouvelles et qui m’a conseillé de venir vous voir. Il m’a dit que vous n’aviez pas beaucoup de visites…

— Pas trop, non, concéda Bruno.

— Je m’appelle France. France Léonard.

Il devint subitement très pâle et eut toutes les peines du monde pour déglutir.

— Ça ne va pas ? Vous voulez que j’appelle quelqu'un ?

— Non… Excusez-moi… Vous êtes… Je n’ai pas bien saisi votre nom.

— France.

— France, répéta-t-il. J'ai connu quelqu'un dans le temps qui s’appelait comme vous.

— France ?

— France Léonard.

— C'est drôle, dit-elle sans sourire, les yeux toujours rivés au sol.

— Novak m’avait dit votre nom, mais je ne me souviens pas que c'était celui-ci.

— Je ne sais pas.

Enfin, elle leva la tête, le temps que leurs regards se croisent. Le contact fut aussi rapide qu’intense. Bruno sentit la glace bleue de ses iris lui percer le cœur et l’âme.

— Vous m’avez sauvé la vie, dit-il platement.

— J’étais au bon endroit au bon moment, c'est tout.

Sa voix était à peine audible. Claire et juvénile mais sans timbre. Et déjà, elle ne le regardait plus. Bruno était trop fatigué pour trouver un quelconque sujet de conversation et il sentait le silence s’installer, s’immiscer partout. France plongea la main dans son sac et en sortit une petite boîte rouge et or qu'elle tendit un peu brusquement à Bruno. Une boîte de chocolats fourrés. Il en eut les larmes aux yeux.

— Le lieutenant m’a dit que vous aviez eu des dents cassées… Ce n’est peut-être pas très recommandé… C'est idiot. J’aurais dû y penser…

— C'est parfait. C'est merveilleux.

L’émotion qui submergeait l'homme étendu sembla la mettre mal à l'aise. Elle se leva si précipitamment qu'elle fit tomber la chaise. Elle la redressa avec maladresse et piqua un fard :

— Je ne vais pas vous fatiguer davantage, chuchota-t-elle. Je voulais m’assurer que tout allait bien.

— C'est normal, plaisanta Bruno. Vous m’avez sauvé la vie, maintenant elle vous appartient.

— Pardon ?

— J'ai lu ça dans un bouquin… Ou je l’ai peut-être entendu dans un vieux western quand j’étais gamin… J'ai vu plus de westerns que j'ai lu de bouquins. Mais j'ai toujours trouvé ça joli, cette idée. Pas vous ?

— Je ne sais pas.

Et après quelques syllabes imperceptibles, elle quitta la chambre sans un regard d’adieu. Laissant derrière elle un doux parfum d’orange et de citron que Bruno goûta jusqu'au bout, les yeux clos.

L’ange était venu et reparti. L’ange était craintif. L’ange s’appelait « France Léonard » et Bruno savait qu'il n’existait pas de telles coïncidences.

Il avait maintenant un but dans l’existence : attendre qu'elle revienne et comprendre le message qui lui était adressé.

Cette nuit-là, il la revit à travers ses paupières. Assise à la même place, les mains posées sur les genoux. Immobile à l’observer, à le veiller. C'était plus qu’un rêve, c'était une rémanence, l’écho de sa présence, le fantôme de son parfum d’agrumes. Elle dégageait une chaleur mordorée qui produisait un halo autour d'elle. De l’ocre, du jaune, du brun… Tout était harmonieux, tout se mélangeait dans de douces volutes tièdes qui ressemblaient à de l’espoir.

Et cette voix qui résonnait encore dans sa mémoire. Une voix qu'il avait déjà entendue… Ailleurs… Avant…

Ou pas.

Tout se mélangeait.

CHAPITRE 3

Alex Novak revint le voir une fois, pour le tenir au courant. Ses agresseurs n’en étaient pas à leur coup d’essai, ils avaient déjà gravement blessé plusieurs SDF au cours de l’année. Un petit groupe de gosses des beaux quartiers. Après une nuit de garde-à-vue, un de ces abrutis avait craqué et balancé ses copains. Ils allaient bientôt connaître les joies de la Centrale. Pour faire plaisir au policier, Bruno leva le pouce et afficha un sourire revanchard, alors qu'il s’en foutait comme de ses premières chaussettes. Pour lui, ces dégénérés n’avaient pas de visage, pas de nom, pas d’existence propre. Ils n'étaient que les outils de la Grande Faucheuse. Des outils pas très efficaces, hélas.

Avant de repartir, Novak proposa une enveloppe à Bruno. Elle contenait quelques centaines d’euros en petites coupures. Il faillit les empocher, mais la lueur de pitié qu'il décela dans l’œil du lieutenant l’en empêcha. Bruno pensait être tombé au plus bas, mais il se rendait compte qu'il restait encore des marches à dégringoler. Il ne se sentait pas encore tout à fait prêt à cela :

— Si je me balade avec ça, je vais me faire dépouiller la première nuit, dit-il en enfouissant les mains sous les draps rêches.

— Ça te paiera l’hôtel pendant quelque temps. Je pourrais essayer d’appeler des gens, te trouver un job…

— Merci, Alex. Du fond du cœur, merci. Mais j'ai pas mal réfléchi pendant mon séjour ici. Et j'ai des projets… Des amis à aller voir, de la famille. Je vais repartir d’un bon pied, ne t’en fais pas. La page est tournée.

Alex savait qu'il mentait. Bruno savait qu’Alex savait. Mais cela faisait partie du jeu et chacun avait entendu ce qu'il avait envie d’entendre.

Alors qu'il se levait pour partir, Bruno interpella le jeune flic :

— Elle est passée me voir, tu sais… La jeune femme.

— France Norman ?

— Oui, c'est ça.

— C'est elle qui t’a apporté les chocolats ?

Bruno prit la boîte et la donna à Novak :

— Pour ta famille… Moi le sucre, ça me fait trop mal aux dents… Ou à ce qui me reste de dents, plutôt.

Novak accepta le cadeau et salua chaleureusement l'homme alité. Quand il se retrouva seul, Bruno se demanda pourquoi France avait donné une fausse identité à la police. Mais après tout, en quoi cela le concernait-il ? Tout le monde avait ses raisons.

C'est le lendemain qu'il put quitter l’hôpital. Ses vêtements avaient été nettoyés, ils paraissaient presque décents. Et ils sentaient bon la lessive. Rosine aussi lui proposa un peu d’argent et lui donna l’adresse d’un refuge où travaillait sa sœur. Armelle, elle s’appelait, sa sœur. Mais Bruno lui répéta le même bobard qu’à Alex Novak et elle parut s’en satisfaire.

L’ange du quai n'était jamais revenu.

Tous les jours, il l’avait attendue, tressaillant à chaque appel d’air des portes battantes du couloir, retenant son souffle quand quiconque passait le seuil de sa chambre. Mais elle n'était pas revenue le voir. Et alors qu'il subissait son dernier contrôle médical, Bruno se dit que cela valait mieux de toute façon. Qu’espérait-il ? Effacer le passé d’un coup d’éponge sur le grand tableau noir ? La séduire ? La rendre heureuse ? Vieux automatismes idiots d’une époque où il tombait amoureux plusieurs fois par mois, où il recherchait dans tous les visages féminins qu'il croisait, l’étincelle de quelque chose. D’une approbation, d’un contact, d’une amorce de promesse. Cela lui suffisait parfois à se sentir vivre, à ne pas vieillir. Lui avait vu un ange et c'est cette image qu'il garderait d'elle. Mais elle, France Léonard, qu’avait-elle vu exactement ? Un traîne-lattes réduit en charpie sur le pavé humide d’un quai de Seine… Un grabataire blafard et décharné couvert de pansements et enroulé dans des bandages. Beau souvenir, en vérité.

Bruno embrassa Rosine sur les deux joues, ce qui la fit presque pleurer. Il salua tout le personnel de l’étage sans oublier personne et promit de leur donner de ses nouvelles dès qu'il aurait trouvé un pied-à-terre.

À chaque mouvement, ses côtes fêlées le lançaient cruellement.

Allez… C'était l’heure de retourner dans le caniveau…

Il faisait très beau, ce jour-là et le contre-jour faisait flamber la sombre chevelure de l’ange.

Elle attendait au bas des marches, les mains dans les poches de son manteau, une ombre de sourire au coin de lèvres. Bruno n’osa plus avancer, de peur de rompre la magie de l’instant. Le soleil était doux sur ses joues et l’air sentait le jasmin.

Il mit un moment à comprendre qu'elle n'était pas venue là par hasard. Qu'elle était là pour lui. Elle non plus n’essayait pas de parler.

Ce n’est que lorsque le taxi s'arrêta dans un crissement de gravier, qu'elle fit signe à Bruno d’approcher :

— Vous venez ? murmura-t-elle.

Parfois, deux simples mots, prononcés d’une voix calme et amicale, deux tout petits mots de tous les jours ont le pouvoir de chambouler une existence.

CHAPITRE 4

D'abord ils ne parlèrent pas. Mais ce silence était différent de celui de leur première rencontre. Moins tendu, plus intime. Du moins Bruno le ressentait-il ainsi. Il avait décidé de ne pas brusquer les choses, de la laisser venir à lui. Elle avait demandé au taxi de les conduire Place de Clichy.

Au bout d’un moment, alors qu'ils roulaient sur l’avenue de l’Opéra, France Léonard finit par se tourner vers Bruno :

— J'ai réfléchi à ce que vous m’avez dit l’autre jour… Cette petite phrase… Sur la responsabilité qu’on peut avoir sur quelqu'un dont on a sauvé la vie…

— Je disais ça en plaisantant.

— Peut-être. Mais il y a du vrai là-dedans. Le lieutenant Novak m’a appris que vous n’aviez nulle part où aller. Il m’a dit qui vous étiez.

— Novak est très gentil, mais il ne sait rien de moi. Et certainement pas qui je suis.

— Ne vous braquez pas. Il vous aime bien. Je pense qu'il cherchait à vous venir en aide.

Contrarié, Bruno croisa le regard de France. Il était direct et on pouvait y lire un questionnement. Une attente. Mais aucune pitié :

— Qu’y a-t-il ? Vous voulez savoir comment j’en suis arrivé là, c'est ça ?

— Je ne m’intéresse pas au passé, M. Fabrizio. En fait, je hais le passé et tout ce qui s’y rapporte… Vous voilà rassuré, j’espère ?

Sa voix avait vibré en prononçant ces mots et son visage s'était comprimé l’espace d’un soupir, en un masque d'amertume qui la rendit laide.

— Où allons-nous ? finit par demander Bruno.

— Déjeuner.

Bruno crut sentir des regards sur lui pendant qu'il s’installait à la table du Wepler, près de la fenêtre. Malgré son blouson râpé, ses baskets grisâtres et informes, ses cheveux propres et ses joues glabres lui redonnaient une certaine allure. Rassurés, les couples de vieillards mastiquant gloutonnement alors qu'il était à peine midi, se détournèrent bientôt de sa personne pour se concentrer sur leur assiette.

Bruno n’ouvrit pas le menu, bien trop dépaysé pour recouvrer des réflexes normaux. Aussi France commanda-t-elle pour lui, sans demander son avis. Après ces mois à fourrager dans les poubelles des fast-foods, ce n’était pas aujourd'hui qu'il allait faire le difficile.

Le serveur déposa deux jus de tomate sur la nappe, en guise d’apéro. Bruno décrypta le message subliminal que lui envoyait son ange brun. De toute façon, il n’avait pas besoin d’alcool. Pas encore. Le soleil accentuait les traits fins de France. Elle paraissait moins jeune qu'il ne l’avait d'abord cru. Elle avait plutôt trente ans que vingt, apparemment. On devinait d’infimes pattes d’oie autour de ses yeux et un pli anormalement creusé au coin de ses lèvres fines. Un pli de douleur.

— Vous êtes bricoleur ?

La question l’avait pris au dépourvu. Il s’étouffa avec son jus de tomate :

— Je me débrouille. Pourquoi ?

— J'ai une proposition à vous faire, Bruno. J’habite une petite rue à cent mètres d’ici. Un trois-pièces au premier palier d’un vieil immeuble. Deux étages au-dessus, j'ai hérité de l'appartement de ma mère qui est morte l’année dernière. Il est dans un état épouvantable et je n’ai pas les moyens de le retaper. Si ça vous intéresse, je vous propose de vous charger des travaux. Et pendant tout le temps que durera le chantier, je vous installerai un coin pour y vivre. Qu'est-ce que vous en dites ?

— Qu'il y a des gens bien plus qualifiés que moi pour ce genre de job.

— Certainement, mais c'est en vous que j'ai confiance.

— En quel honneur ?

— Vous avez une dette envers moi. Cela crée des obligations, n'est-ce pas ?

Le ton de sa voix était un peu sec, mais ses yeux contemplaient le monde sans le juger. Avec une sorte de clémence amusée.

— C'est très généreux de votre part. Mais excusez-moi, j'ai appris à me méfier des gestes désintéressés.

— Ça n’a rien de désintéressé, M. Fabrizio, rassurez-vous. Une fois rénové, cet endroit aura pris de la valeur et j’en tirerai un bon prix. Bien meilleur que je ne le pourrais aujourd'hui. Et je n’ai pas les moyens de m’offrir les services d’une entreprise professionnelle. Même au black.

— Je vois, sourit Bruno. Quant à moi, je serai logé jusqu'à la fin des travaux.

— Payé aussi. Je ne suis pas une esclavagiste. Même si votre vie m’appartient.

— Ce serait dans mon intérêt de faire durer le chantier indéfiniment…

— Je ne suis pas pressée.

— De toute façon, avec mes côtes, je ne pourrai rien faire avant au moins trois semaines, d'après le médecin.

— Je ne suis pas pressée, répéta France d’une même voix.

Ils sourirent tous les deux.

Bruno engouffra un morceau de pain craquant et réfléchit sérieusement à la proposition. Elle lui garantissait un toit jusqu'à la fin de l’hiver probablement, ce qui n'était pas négligeable. Il aurait quelque chose à faire de sa vie, un peu d’argent de poche. Et il vivrait à quelques mètres de l’ange du quai. Pour le moment, il ne voyait pas de piège là-dedans. Et même s’il y en avait un, qu’avait-il à perdre ?

— Ça ne vous inquiète pas d’héberger un clochard ? De vous endormir le soir, en sachant qu’un inconnu vit juste au-dessus de votre tête ?

— Je sais reconnaître un homme dangereux, M. Fabrizio. J'ai un excellent radar pour cela.

— Et je ne le suis pas, selon vous ?

— Dangereux ? Si, vous l’êtes. Mais seulement pour vous-même. De plus, si vous prenez de toute évidence un étrange plaisir à répéter ce mot, vous n’êtes pas un clochard.

Le serveur déposa les entrées, remplit les verres d’eau minérale avant de s’éclipser.

— Vous avez le droit de refuser, vous savez, dit-elle en prenant ses couverts.

— Ce serait idiot…

— Idiot, pas forcément. Après tout, vous avez peut-être réellement envie de mourir. Et vous avez certainement d’excellentes raisons pour cela. Qui suis-je pour vous en empêcher ?

Bruno dévisagea France sans ciller. Il y avait comme un défi dans son œil bleu vert. Comme une invitation muette à démarrer un jeu dont il ne connaissait ni le nom, ni les règles. Il aimait bien les jeux de hasard, dans sa jeunesse.

— Envie de mourir ? Non, finit-il par dire. Pas réellement.

Ils trinquèrent à l’eau gazeuse pour sceller le pacte.

— Juste une question, dit Bruno en reposant son verre.

— Vous voulez savoir pourquoi j'ai donné un faux nom au lieutenant Novak ?

— Vous lisez dans les pensées ?

— Non, sourit-elle. Je me mets à votre place. Disons que je n’ai pas l’habitude de me mêler des affaires des autres et que j’aurais certainement filé à l’anglaise cette nuit-là sur le quai, si vous n’aviez pas été aussi mal en point.

— Vous avez quelque chose à cacher ?

— Oui, répondit France en plantant son regard dans celui de Bruno. Moi.

CHAPITRE 5