

Mars 1936, un village de la Costa Brava.
A l’horizon marin se pressent de lourds nuages noirs. Jep descend vers le village, sa rude journée est terminée. Depuis l’aube il a travaillé à l’écorçage des chênes-lièges avec une équipe d’ouvriers itinérants. Ses compagnons bivouaquent sur le lieu de travail, dans des huttes de terre et de branchages où ils dorment sur des lits de feuillage, mais lui regagne sa petite maison.
Chaque année, sur différents chantiers de la région, il loue ses bras robustes. Depuis son adolescence, il participe à cette besogne et en connaît toutes les étapes. Il est fier de savoir, d’un seul coup d’œil, déterminer la circonférence des arbres. Si elle est inférieure à cinquante centimètres, il faut les laisser… Ils grandiront… Ils ont le temps… Mais s’ils sont assez épais et solides pour être écorcés, alors, le travail peut commencer. Il faut d’abord désherber leur pied, ensuite débarder le liège en délimitant l’écorce avec une scie, l’arracher avec peine en prenant soin de laisser les morceaux les plus grands possible. Le bois crie comme s’il souffrait. Puis le tronc apparaît, nu, écorché vif, orange sanguin. Quand le tas est assez grand, il faut le rapporter sur son dos à la piste où sont attachés les mulets. C’est la partie la plus pénible du travail. Le fardeau est pesant et volumineux, difficile à transporter en équilibre instable sur un terrain en pente, accidenté, à travers buissons de bruyère et de genêt. Pourtant Jep aime bien cette besogne : il y trouve la même ambiance de fête qu’aux vendanges et la même possibilité de discuter avec ces ouvriers qui viennent d’ailleurs, d’Andalousie, d’Estrémadure, de France et du Portugal. Lui aussi voyage ainsi tout au long des saisons. Il existe, de cette façon, une sorte d’internationale d’information ouvrière.
Tandis qu’il est plongé dans ses pensées, la pluie jaillit, les gouttes rebondissent sur le sol sec et poussiéreux, éclaboussant le silence, exaltant les parfums. Jep offre sa poitrine à la pluie régénératrice ne pouvant cependant s’empêcher de remarquer que, si elle est trop abondante, elle transformera les chemins poussiéreux en ornières boueuses et que le travail du lendemain en sera plus pénible.
Avec un soupir, il calcule que son salaire de la journée a été bien maigre. Avant la dépression de 1929, les ouvriers étaient payés à la journée, alors il était facile de prendre son temps pour soigner le travail. Mais maintenant le patron paie à la quantité ramassée. Il faut se hâter, au risque de rater l’écorçage, courir, se faire mal parfois, continuer…
Le jeune homme jette un regard heureux sur le paysage qui l’entoure. Les montagnes violettes tombent dans la mer bleue, dans un enchevêtrement de rochers et d’arbres. Il hume l’odeur des pins maritimes, entrouvre les lèvres pour savourer les gouttes fraîches auxquelles il trouve une saveur salée. Déjà le vent se lève et chasse les nuages : la pluie s’arrête à peine commencée, c’est un temps de saison.
Jep réfléchit aux discussions qui ont accompagné la journée. Pablo, un Andalou sec et noir, accablé par le salaire de misère qu’il récolte cette année disait :
- Le Front Populaire a remporté les élections le mois dernier. Oui ou non ?
- Oui, avait approuvé Jep, attentif.
- Et tout ce qu’ils ont promis, tu le vois venir ?
- Pour l’instant, pas trop, mais c’est tôt, quand même…
- Il faut faire comme ceux des Asturies, ou d’Estrémadure. En Catalogne aussi, il y en a ! Puisqu’ils ne font pas les réformes, faisons-les nous-mêmes. Emparons-nous des terres et des usines !
- Tu veux qu’il y ait autant de morts qu’en 1934, en Catalogne, quand le Président de la Généralité a déclaré la République Catalane à l’intérieur de la République Ibérique ? Tu te souviens de la répression, des mille morts et des vingt-mille arrestations ?
- De toutes façons, ça va éclater, non ? Qu’est-ce qu’il va falloir faire maintenant que les notables se radicalisent à l’extrême - droite ?
- Comme en Italie, avec leur Mussolini, comme en Allemagne, avec leur Hitler… Se résigner ? avait murmuré Jep.
L’ouvrier arrive près du village, il regarde avec désolation les friches qui remplacent les vignes. Son grand-père avait été un paysan aisé : on disait ça de ceux qui travaillaient du lever du soleil à son coucher, prenaient un jour de repos par an et gagnaient assez pour manger à leur faim et mettre un sou de côté pour leur vieillesse. La famille vivait de la vigne. Mais le phylloxéra l’avait ruinée. Ce puceron, venu d’Amérique où les vignes lui résistaient naturellement, était arrivé à la fin du dix-neuvième siècle en Europe et avait impitoyablement provoqué la mort du vignoble. En France, Jep avait pu le constater, le greffage d’espèces européennes sur des porte-greffes américains avait permis d’endiguer la maladie et les vignes avaient été replantées. Mais son grand-père n’avait pas eu les moyens financiers de faire de même et depuis, la famille s’était appauvrie. Le père de Jep avant lui avait déjà été contraint de devenir ouvrier agricole. Mais, se souvenant de son aisance passée, il avait été un ouvrier honteux. Pas Jep. Lui est fier de sa condition. Il se sent membre de la classe ouvrière et respire, plein d’espoir, l’air des temps nouveaux.
Il arrive au village, la nuit tombe.
Il aperçoit, silhouette à peine esquissée, l’ombre de Maria qui pénètre chez elle avec ses deux chèvres.
Pauvre Maria ! Comme la vie est injuste ! Jep songe aux parents de l’adolescente, Ana et Vicens. Bien que plus âgés que lui, c’étaient ses amis d’enfance, ses protecteurs et ses guides. Aussi loin que remontent ses souvenirs, Jep les revoit ensemble, petit garçon et petite fille. Ils s’étaient aimés dès qu’ils s’étaient vus et cela n’avait jamais cessé jusqu’à la mort d’Ana. Ils s’étaient mariés. Tout semblait leur réussir. Vicens était pêcheur, la pêche au lamparo rapportait suffisamment d’argent, Maria était née… Mais Ana avait été prise d’une mauvaise fièvre. Malgré les tisanes de la vieille Joana, ses cataplasmes et ses incantations, elle avait dépéri… Après la mort d’Ana, Vicens s’était transformé. Lui, si joyeux, était devenu morne et taciturne. Même sa vive petite fille ne lui avait pas rendu le sourire. Perplexe, Jep pense aux confidences de son ami :
- Je la vois, Ana, elle vient à ma rencontre quand je navigue au large du Cap Creus. Elle apparaît, silencieuse, au devant de ma barque. Elle ne me quitte jamais longtemps.
Jep n’avait su que répondre. Les vieux aussi racontaient des choses étranges. Il avait beau les considérer comme des superstitions, il ne se départait pas d’un certain doute.
En tout cas, après la mort d’Ana, Vicens avait pris l’habitude de pêcher tout seul, or la pêche au lamparo n’est efficace que si elle est collective, aussi prenait-il moins de poissons et s’était-il appauvri. Cela n’avait pas d’importance pour lui, mais la pauvre Maria depuis son plus jeune âge avait dû faire bien des efforts…
Jep arrive devant la porte de sa petite maison, le seul bien dont il a hérité. Il y fera sombre et froid. Un repas composé d’un hareng sec, d’un oignon et d’un quignon de pain rassis l’attend. Mais il n’est pas triste : ce soir, il ira veiller chez Consuelo avec ses amis.
L’après-midi touche à sa fin dans la maison de Consuelo. Les enfants ne vont pas tarder à rentrer de l’école. Lluisa, l’aînée, aura bientôt neuf ans et a commencé à travailler quelquefois, pendant les vacances ; elle garde le bébé du notaire, maître Azul, quand il se rend en ville avec son épouse et aide aussi la vieille bonne dont la vue baisse à faire le ménage. Mais elle continue à aller à l’école, Consuelo y tient… Il sera toujours temps de devenir domestique… Les deux autres sont encore petits et dans le temps de l’insouciance et des jeux.
Depuis trois longues années, la jeune femme est veuve. La mer a emporté son mari. Ils n’auront vécu ensemble que sept ans. Elle a revêtu depuis sa disparition une tenue de deuil : elle est toute de noir vêtue comme la Vierge des Sept Douleurs qu’on voit dans les églises. La vie est dure pour tous, certes, mais les difficultés de la vie quotidienne s’accroissent pour une femme seule.
Machinalement, perdue dans ses pensées, Consuelo poursuit sa tâche : elle prépare des anchois pour sa famille. Dans son enfance et son adolescence, elle a travaillé à la conserverie et peut exécuter son travail sans regarder. Elle étête les anchois, les vide, les aligne dans un pot de grès, les recouvre de sel mélangé à des aromates, grains de genièvre, de poivre, feuilles de laurier, brins de thym. Elle range au-dessus des feuilles dentelées de fougères, bien serrées. Il suffira d’ajouter une planchette de bois épais maintenue par de gros galets et de recouvrir le tout d’une saumure faite d’eau et de gros sel. A la conserverie, se dit-elle, on ne se donne pas la peine de parfumer le sel, et puis on ne garde les anchois que trois mois… Elle, elle les gardera au frais et au sombre six mois avant que la famille ne les consomme…
Toute la journée, sans un instant de repos, Consuelo travaille : pour procurer à sa vieille mère et à ses enfants un minimum de confort, elle doit pourvoir à tout. Elle ramasse du bois mort dans les bois proches. Quelques voisins lui apportent parfois de belles bûches, mais eux non plus n’en ont pas beaucoup car les propriétaires des bois en sont jaloux. Pourtant, des fagots, il en faut. La cheminée et la cuisinière à bois fonctionnent toute l’année, il n’y a pas d’autre moyen de se chauffer et de cuisiner. Quelques maisons sont pourvues de l’électricité, mais aucune dans cette partie du village. On continue à s’éclairer avec une lampe à pétrole ou une unique chandelle que l’on économise autant que l’on peut : il n’y a souvent, pour trouer l’obscurité du foyer, que la rougeur de l’âtre. Elle pense, émue, à la dernière mésaventure de son petit garçon, Toni. Le maître d’école avait donné à ses élèves un problème d’arithmétique à résoudre. Après bien des efforts solitaires, car nul n’aurait su l’aider, il y était parvenu mais, de contentement, il avait bousculé la chandelle fichée dans le goulot d’une bouteille vide et une grosse tâche d’encre s’était étalée sur son cahier. Le lendemain, le maître, aveugle aux efforts de l’enfant, sans jeter un regard au devoir, avait saisi par un coin de page le cahier, d’un air dégoûté, et l’avait lancé à l’autre bout de la classe en traitant Toni de cochon et de paresseux… L’enfant avait pleuré pendant des heures. Et elle, Consuelo, n’avait rien osé dire… Elle avait même grondé le garçonnet : « ça te servira de leçon, maladroit ! » Plus tard, peut-être, elle aussi pourra payer l’abonnement à l’électricité… Dans ces instants, son mari lui manque. Il est des décisions qu’elle ne sait pas prendre. Elle a tendance à se laisser aller au fil des jours et des travaux ; les hommes ont l’habitude d’aller aux autres, de se défendre mais les femmes sont confinées à la maison et lorsqu’elles sont veuves il leur est difficile de gérer à la fois le monde du dehors et celui du dedans.
Elle entend des pas traînants devant la porte d’entrée : c’est sa mère qui revient de la fontaine, portant deux lourdes cruches à bout de bras… « Pauvre vieille femme, pense Consuelo, bientôt, elle ne pourra plus m’aider. »
Il n’y a pas d’eau courante dans les maisons pauvres. Pour cuisiner, il faut aller à la fontaine.
La mère entre et, fièrement, pose les cruches sur l’évier en pierre taillée.
- Je vais y retourner, pour que les enfants puissent se laver… propose-t-elle.
- Ce n’est pas la peine, mère. Nous les laverons dimanche…
Les deux femmes, la jeune et la vieille, silhouettes noires pareillement endeuillées, se mettent à éplucher les légumes du soir en bavardant.
- J’ai rencontré Marta, dit la mère, en voilà une qui a de la chance : domestique chez ces « Indianos ». Elle ne manque de rien tu te rends compte, eau, électricité. Elle travaille moins que toi et gagne de l’argent. Elle va même au cinéma quand elle accompagne ses maîtres à Barcelone…
- Mère, les Blanes, ce ne sont pas des « Indianos » : c’est quand même leur arrière-grand-père qui a fait fortune aux Amériques…
- N’empêche que depuis, ils n’ont jamais dû travailler pour vivre. Mais je te parle de Marta. Elle a bien fait, tu vois, de devenir domestique. Après un instant, elle insiste en regardant tristement sa fille : sa patronne lui donne toutes ses vieilles robes. Ce n’est pas elle qui n’a que des habits rapetassés à se mettre… Et elle ne travaille pas à pêcher comme un homme...
- Mère, nous en avons déjà parlé. Moi je resterai ici : qui s’occuperait de vous et des enfants si j’allais travailler chez les riches ?
- Je ne te dis pas toute l’année, mais quand ils viennent en vacances, ils ont besoin de personnel… Il faudrait y penser pour les petites, quand elles seront plus âgées… Depuis quelques années, les touristes arrivent… regarde tous ces peintres qu’on voit à la belle saison, et comme ils aiment nos paysages, notre mer transparente, nos oliviers et nos petites barques…
- Je sais, mère. Mais moi, ce que je voudrais, c’est que mes enfants ne soient pas domestiques. Je les voudrais libres… Je voudrais que les riches soient moins riches et les pauvres moins pauvres… Peut-être que les choses vont changer maintenant, avec les élections…
- Je ne crois pas que les bourgeois soient de ton avis…
Soudain la porte s’ouvre sous la poussée énergique des trois enfants qui rentrent de l’école.
- Maman ! Maman ! Toni m’a tiré les cheveux, pleurniche Clara, la plus jeune des deux filles.
- C’est toi qui as commencé ! proteste Toni furibond. Berta, l’aînée, avec un air raisonnable, les fait taire :
- Vous voulez goûter ?
Déjà la grand-mère a préparé de larges tartines de pain arrosées d’huile d’olive.
- Vous avez vu Maria, à la fontaine ? demande Consuelo à sa mère tandis que les enfants mordent à belles dents dans leur tartine.
- Tiens, non ! Elle viendra peut-être ce soir… Tu ne trouves pas qu’elle devrait se placer comme bonne ?
- Mère ! Vous y revenez ! Non. Même si la vie n’est pas drôle pour elle tous les jours, elle est mieux ici, au village…
- Tu vois comme la vie est injuste : elle est si douce, si jolie, si travailleuse, si intelligente…
- Comme tous nos enfants, mère. Tous nos enfants. Ils méritent mieux que notre vie de misère et d’ignorance…
Joan se hâte vers sa boulangerie. La journée touche à sa fin. Les ombres du soir prennent possessions de l’atmosphère. A l’heure où chacun est rentré chez soi, lui va entamer sa nuit de travail. Sa femme est en train de fermer la boutique. Ils vont se croiser et aussitot se séparer : leurs mains auront à peine le temps de s’effleurer. Ils disent en plaisantant que leur vie de couple n’est guère différente de celle des marins : ils se voient aussi peu.
Joan est très fier de son métier et adore la vie qu’il mène. Il plonge dans les nuits pendant que le village dort. Il a l’impression de veiller sur les autres et s’enorgueillit aussi de contribuer à les nourrir. Pour la plupart des villageois, le pain est la base de l’alimentation. Pain trempé dans la soupe, pain frotté d’ail, pain arrosé d’huile. Chaque famille consomme en moyenne deux ou trois miches de deux kilos par jour. Sur son comptoir de marbre trône une magnifique balance, avec tous ses poids, du plus gros, de deux kilos, au plus petit, d’un gramme. Il ne faut pas voler le client, Joan en fait un point d’honneur. Quand un enfant vient acheter le pain, Joan ajoute un bon morceau, qu’il pourra dévorer en rentrant chez lui.
Il commence par déverser dans un pétrin la farine qu’il fait glisser des sacs de toile bise dans lesquels on la lui a livrée le matin même. Il mélange ensuite l’eau, la farine et le levain et pétrit la pâte longuement. Quand elle est levée, il la divise en petites boules rondes qu’il enfourne à l’aide d’une longue pelle en bois dans le four noir chauffé à l’aide de gros fagots de bois entreposés à même le sol. Chaque objet est en place pour que la cérémonie de cuisson du pain puisse commencer. La chaleur est intense, le parfum délicieux. Le silence n’est rompu que par le ronflement régulier du feu. Quand le pain est cuit, Joan se réserve le droit -voire le devoir- de le goûter pour s’assurer de sa perfection.
Joan est convaincu de son importance sociale. Pour lui, la boulangerie est un des cœurs du village et lorsqu’il enfourne son pain dans la gueule du four il se plaît à voir dans le foyer de braises rouges la palpitation même de la vie.
Deux ans auparavant, Joan était dans les Asturies : pour parfaire sa formation d’ouvrier boulanger, il avait choisi l’autre bout de l’Espagne. C’était au printemps 1934 et le climat social était révolutionnaire dans cette région. L’année précédente, la Confédération des Droites Espagnoles avait été majoritaire aux élections, mais le président de la République avait préféré réaliser une coalition de centre-droit car une partie de la gauche menaçait d’insurrection si la Confédération des Droites entrait au gouvernement… Dans les Asturies, on n’attendit pas… Des Soviets furent organisés, le Parti Socialiste Ouvrier Espagnol s’orientant vers une stratégie révolutionnaire. Joan se souvient de cette « révolution d’octobre 1934 », de cette « Commune espagnole ». Il travaillait à faire du pain pour nourrir les ouvriers… On venait de lui livrer de la farine… Les troupes d’Afrique, commandées par Franco, noyèrent dans le sang la révolte ouvrière. Joan n’oubliera jamais cet homme blessé à mort qui surgit dans la boutique et s’écroula sur la farine… Tant de sang sur tant de blanc…
Il est revenu dans son village, a ouvert sa boulangerie, s’est marié… Mais il n’a pas oublié son indignation, sa colère, son désir que le monde soit juste…
En attendant que le pain cuise, il songe aux fêtes du village : il aime que les habitants lui apportent leurs gratins, leurs tartes et leurs flans à cuire dans le four. Il aime l’idée que son four soit le four de tous et que les parfums qui se répandent dans le village proviennent de chez lui.
Son épouse, moins éprise d’idéaux révolutionnaires, veille à ce que chacun règle les sommes dues. Cependant beaucoup de familles pauvres du village lui doivent beaucoup d’argent, ou pratiquent le troc avec lui. Ainsi en est-il de son voisin, Vicens. Il envoie régulièrement sa fille, la jeune Maria, pour qu’elle lui apporte du poisson frais. En échange Joan lui donne de belles miches dorées qu’elle emporte, serrées contre elle, avec un sourire de gourmandise…
Maria se penche pour cueillir une asperge sauvage dans la touffe épineuse de l’asparagus. Elle hume l’odeur amère de la jeune pousse et la place dans sa main gauche, avec les autres, déjà ramassées. La botte commence à s’épaissir et Maria, souriante, songe à l’omelette qu’elle pourra confectionner ce soir. Il ne lui reste que deux œufs, mais elle ajoutera de la farine, cela constituera une pâte et suffira pour accompagner la soupe de légumes. Son père n’est pas difficile, il se nourrit distraitement, et tous deux sont habitués à se contenter de peu. Au fil des saisons, légumes du potager, lait de chèvre, pousses tendres offertes par la nature, champignons, poissons trop pleins d’arêtes pêchés par le père et qu’il ne peut vendre à une clientèle exigeante sont la base de leurs repas. Les bonnes années, ils achètent un porcelet, l’engraissent et le tuent aux froids de janvier. Mais il y a longtemps qu’ils n’en ont pas eu les moyens.
- Rita, crie la jeune fille, ne t’éloigne pas !
Un long bêlement lui répond et Rita, une jolie chèvre à longs poils, aux sabots et aux cornes luisants, debout contre le tronc d’un chêne vert dont elle broute les tendres feuilles, arrive en gambadant, gracieuse, flanquée d’une toute jeune chevrette noire et encore pataude.
- Viens, ma belle, viens ! ajoute Maria en caressant le museau rose de l’animal.
Toutes trois sautent une murette de pierres sèches, traversent des terrasses de vignes abandonnées depuis l’épidémie de phylloxéra qui, il y a plusieurs décennies, a détruit tous les vignobles de la région. Buissons de cistes, de romarin, de bruyère, d’ajoncs épineux, tapis de thym, ont étendu leurs touffes parfumées, toujours vertes, là où, naguère, s’alignaient les rangées de ceps.
Maria inspire profondément, elle imagine les couleurs printanières qui éclateront bientôt : fleurs de cistes roses ou blanches, boutons d’or, lavande violette. Elle surveille la chèvre et le cabri et ne quitte pas de l’œil un papillon jaune citron qui virevolte de çà, de là, à la recherche des premières fleurs.
Elle lève le regard sur le paysage. Assez loin au-dessous d’elle, dégringolent jusqu’à la mer les maisons d’un blanc lumineux de chaux. Sur la plage de sable clair, quelques barques de couleurs vives, aux voiles repliées, sont déjà rentrées. Elle aperçoit des vieilles femmes vêtues de noir, à la tête couverte d’un fichu, assises par terre, ravaudant des filets. Au large, sur les eaux émeraudes ourlées d’écume blanche, quelques barques se détachent. Elle distingue celle de son père, « L’Ana », du nom de sa mère trop tôt disparue, qui rentre au port. Il est rare qu’il travaille dans la journée. Il préfère la pêche nocturne au lamparo. Une grosse lanterne, alimentée à l’acétylène, allumée à la proue attire les bancs d’anchois, de maquereaux et de sardines et permet des prises plus importantes. C’est pourquoi il vit la nuit et Maria le jour : ils se rencontrent peu.
« Pourvu que la pêche soit bonne ! » se dit Maria en joignant les mains dans un geste inconscient de prière, le cœur étreint d’angoisse. Mais l’instant suivant, elle aperçoit d’autres asperges et son insouciance revient.
Les heures de l’après-midi s’égrènent et Maria, qui a pris dans ses bras le cabri épuisé, redescend vers le village. Rita la suit, continuant à brouter délicatement au long du sentier. Dans un fichu transformé en baluchon par des nœuds effectués à ses quatre coins, elle a mis des pissenlits et quelques herbes fraîches dont sont friands les lapins. Le chemin odorant se dore à la lumière du soleil déclinant. La fraîcheur tombe, Maria frissonne et presse le pas. Ce n’est que le début du mois de mars, le temps ne restera pas forcément aussi beau : elle a bien fait d’en profiter. Elle regarde ses asperges : si son père pouvait être content… Elle dévale la première ruelle, sautant de pavé en pavé. Les ombres s’allongent. Les portes sont closes. Les cheminées fument. Les rues sont vides. Un rideau bouge, un visage, soudain, apparaît et sourit. Maria fait un signe de la main et continue.
La voilà arrivée chez elle, une petite maison basse à la façade d’un blanc aveuglant, que chaque année son père repeint. C’est une tradition du village à laquelle on ne déroge pas. Même si on est pauvre (et qui ne l’est pas !) on passe une couche de chaux.
Maria pousse la porte, qui n’est pas verrouillée, et pénètre dans une petite pièce obscure, suivie de Rita. Au fond, une autre porte donne sur une courette, elle y conduit Rita et le cabri, s’assure qu’ils ont herbe sèche et eau. Dans des clapiers autrefois très utilisés ne vivent plus que deux vieux lapins auxquels elle donne l’herbe qu’elle a ramassée pour eux au cours de sa promenade : ils saisissent délicatement les pissenlits de leurs longues dents jaunes. Elle jette un regard aux vieux pots cassés, aux morceaux d’outils rouillés qui s’entassent dans un coin car on ne jette rien, tout peut être réutilisé… Et rentre après une dernière caresse aux animaux.
Maria aère et range, comme chaque jour, la petite maison. Dans la grande pièce du rez-de-chaussée qui fait office de cuisine, de salle à manger et de séjour, elle ranime le feu de la cheminée noire, soulève le couvercle de la marmite de terre noircie qui ne quitte jamais l’âtre, ajoute de l’eau et attendant qu’elle se mette à bouillir, épluche quelques légumes, poireaux, navets, carottes ramassés le matin même au potager, y adjoint des pommes de terre ridées, les rince dans l’évier sans eau courante avec l’eau qu’elle a rapportée de la fontaine et qui, après usage, s’écoulera par un tuyau de plomb directement dans la rigole de la rue, jette le tout dans l’eau glougloutante de la marmite. Quand son père rentrera, il aura faim.
La jeune fille saisit un balais de bruyère séchée et nettoie les pavés de terre cuite usés, au rouge passé. Elle pose son regard sur l’ensemble de la pièce : tout est propre et rangé. Ensuite elle vérifie que le réduit sans fenêtre adjacent à la cuisine, où sont rangées les provisions : pots remplis d’anchois et d’olives, bocaux de saindoux, rares saucissons et boudins, réserve de pommes de terre, aulx et oignons, est en ordre.
Munie de son balai, Maria grimpe l’escalier de bois raide qui s’élève vers l’unique étage. En haut, deux chambres : l’une, assez grande, donne sur la rue, c’est l’ancienne chambre conjugale. Un grand et haut lit de bois occupe la plus grande partie de l’espace. Son père l’occupe seul maintenant. Mais il n’y a jamais pris ses aises, et Maria, qui se charge de faire le lit, sait qu’il se tient, raide et immobile d’un seul côté, comme s’il croyait qu’Ana reviendrait l’accompagner au long des nuits. Sa chambre, plus petite, s’ouvre sur la courette et le soleil levant. Un petit lit en fer, une tablette surmontée d’un miroir piqueté et sur laquelle se trouvent un broc et une cuvette en constituent tout l’ameublement. Elle jette un coup d’œil sur son image, dans le miroir, esquisse une grimace et redescend.
Que faire, maintenant, en attendant le père ?
Maria s’assoit au coin du feu, rêveuse. Sa mère Ana, est morte quand elle avait quatre ans. Elle s’en souvient, en images claires… Elle est dans une bassine de fer blanc, sa mère lui déverse de l’eau tiède dans le dos en chantant… Elle est nichée dans le giron de sa mère aux jupes amples, écoutant l’histoire du petit garçon grand comme un grain de millet… Et sa mère malade, pâle dans le grand lit, le père effondré à son chevet… Les voisines venues au complet… Le curé noir, agitant clochettes et encensoir, murmurant des prières… Le chant d’une chouette dans la nuit et le dernier cri de sa mère…
Et, depuis, la longue traversée des saisons.
Le père, Vicens, ne s’est jamais remis de la mort de sa femme. Maria pense qu’elle ne l’a plus jamais vu sourire. Il vaque à ses devoirs, élève sa fille, travaille, pêchant sardines, rougets, anchois et maquereaux, grattant la terre de son potager et de sa petite vigne. Pauvre, obstiné, honnête, appliqué à suivre le fil des jours, sans se plaindre, sans se réjouir, au travail, toujours, ne regardant jamais au-delà de l’instant. La mort de sa femme a changé son regard, il ne voit plus le monde de la même façon. Des ombres passent parfois sur ses yeux bleus, il est loin, avec Ana. Il a avoué depuis longtemps à sa fille qu’elle vient quelquefois en mer et l’accompagne : certaines aubes, il rentre exalté de la pêche. Il ne dit rien mais Maria sait qu’il a vu sa bien-aimée. Elle-même perçoit de temps à autre le frôlement des jupes de sa mère, se retourne vite quand elle sent son parfum, se sent près de la surprendre. Elle sait que sa mère les accompagne : les morts reviennent parfois. C’est pourquoi elle n’en veut pas à son père d’être silencieux et distant. Elle sait qu’il va entre deux mondes, à la lisière de cette vie et d’une autre. Dans le village, d’autres aussi « voient » les morts et leur parlent. La transparence de l’eau et de l’air, la lumière cristalline, sont favorables à tous les passages.
Maria, depuis des années, a pris la direction de la maison. Son père lui remet chaque semaine quelques sous qui serviront à l’achat du pain, du sel, de l’huile et de quelques autres objets indispensables. Quand il s’avise qu’elle est nu-pieds, il ajoute une pièce plus grosse pour qu’elle achète des espadrilles. Les voisines lui ont longtemps donné les vêtements trop petits et déjà usés de leurs filles. Maintenant Maria sait coudre et confectionne elle-même ses vêtements avec des cotonnades à bas prix achetées à des colporteurs sur le marché. Elle est allée à l’école jusqu’à huit ans : elle sait lire, écrire, compter. Elle se souvient du maître grondeur et brutal qui, à la moindre erreur, tapait de sa règle sur les doigts de ses élèves. Il la trouvait bête. Il ne savait pas qu’à la maison, nulle tendresse ne l’accueillait.
Les années ont passé. Maria a seize ans maintenant. Elle aide son père à la pêche et au travail de la terre. Elle ravaude les filets, aide à les tirer sur le sable au retour de la pêche, essaie de vendre du poisson à la criée.
Quand la pêche d’anchois est bonne, la conserverie embauche des ouvrières. Elle travaille alors parfois plusieurs semaines d’affilée, mains dans le sang des poissons et le sel, dans l’atelier ouvert au vent et au froid, doigts engourdis, pieds glacés, et, toujours, imprégnée de l’odeur des poissons. Mais du moins alors gagne-t-elle quelques sous et leur ordinaire s’améliore-t-il.
Cette année, pour l’instant, la pêche a été mauvaise : le propriétaire, de plus, n’a pas fini de vendre la totalité des boîtes de la saison précédente. Il n’a embauché que les vieilles ouvrières qui travaillent pour lui depuis des années. Alors Maria s’occupe de son mieux à se rendre utile. Elle a réussi à acheter une chèvre, possède maintenant un cabri et rêve…
Dans le silence de la nuit elle entend soudain le pas fatigué de son père. Elle se lève pour l’accueillir.
- Bonsoir, marmonne-t-il en tendant à Maria quelques poissons aux écailles argentées encore frétillants. Tiens, ajoute-t-il, demain tu pourras faire une bullinada.
Maria sait cuisiner ces poissons pleins d’arêtes, rougets, vives, que les poissonniers ne veulent pas pour les gens de la ville : elle les fait cuire avec de l’ail, du persil et des pommes de terre et c’est un véritable régal.
-Regardez, père, j’ai trouvé des asperges, s’exclame Maria en brandissant la botte sous ses yeux.