Images
Images

Images

I

Je m’éveille du néant dans une infinie vague de souffrance. J’ai soif. J’ai froid. J’ai peur. J’ai mal. La douleur, surtout. Incommensurable. Elle fait hurler en silence chaque fibre de mon corps.

Le long du mur, suinte une veine brillante d’humidité, jusqu’au sol. Je rampe, lentement, jusqu’à laper les gouttes d’eau terreuses qui soulageront un peu ma misère. L’effort m’épuise.

La porte s’ouvre avec violence. Je supplie, je tente de fuir. Mais mes cris ne sont que des soupirs et mes gestes des illusions. On me frappe, au corps, au visage. On m’entraîne.

On me jette aux pieds d’un géant à peau noire. Les fers, le fouet, le feu, les courtisans, le prédateur qu’ils flattent, tout se mêle dans la même image. On me laisse de longues secondes, le souffle dans la poussière. Chacun rit, sauf le bourreau. Leur maître impose enfin le silence, me regarde, longtemps, et feule :

« Où se cache Salim ? »

Des images, furtives : le soleil, un matin, deux enfants… Des rires, des jeux… Une étreinte, tendre… Une voix, une femme, dorées, comme le miel... Je murmure, péniblement, dans un sourire qui les étonne :

« Salim… est… mon fils. »

Leurs rires, comme des coups. Le bourreau s’approche de son maître :

« Seigneur, nous n’en tirerons plus rien : il est devenu fou. »

Le regard du fauve se durcit, et d’un geste, le maître ordonne au géant noir de commencer.

La peur, à nouveau. Immense, comme une bête, au fond de mon ventre. Elle se débat, elle mord, elle m’envahit, elle me déchire, elle m’étouffe… Fuir, m’échapper !

Le bourreau, ses aides : on me plaque contre le mur. On m’entrave, aux chevilles, aux poignets. Je crois résister, lutter : je ne peux rien. Je supplie dans un souffle, dans le regard :

« Tue-moi, je t’en prie ! … »

Le bourreau détourne les yeux.

M’échapper. M’enfuir. Partir. Je sais, j’ai appris … Mais j’ai mal ! Me détacher, ignorer… la douleur, la peur… Partir…

Je m’entends hurler : le feu… J’ai peur… Ignorer ! Partir… Partir… J’ai mal… J’entends crier ma souffrance, encore et encore… On me brûle, on me frappe, on m’écorche …

Je ne peux plus ... Je m’entends supplier. Mourir… Mourir, partir… Je sais partir. J’ai appris… Mes sens chavirent… Ignorer… La douleur, la peur… Me détacher... Partir…

J’ai si mal ! Mon cœur brûle, m’envahit, m’étouffe. Il se débat, il se déchire… Mourir, partir…

J’appelle : « Leila… »

Un visage, ma femme, du miel… Sa caresse, son baiser, son frisson...

Un parfum, ma fille : je souris…

Un rire, mon fils : je joue…

Je cours. Je pars…

« Il est mort, Seigneur. »

***

Les derniers courtisans quittent les lieux, serviles et empressés. Le maître s’est levé aux paroles du bourreau, le regard mauvais :

« Jette-le aux chacals, puis viens me voir. »

Le géant noir a compris sa condamnation. Les échecs, de quelque nature qu’ils soient, ne sont, ici, jamais pardonnés. Pour toute réponse, il a adressé un court salut, et, sans même attendre le départ des spectateurs, a entrepris de me détacher avec soin.

« Que de précautions ! » s’exclame un peu trop haut l’apprenti qui a été désigné pour l’aider.

« Là d’où je viens, on ne respecte jamais assez la Mort. » proclame le géant noir.

Cette mission semble troubler le garçon : d’habitude, ceux que l’on tourmente finissent tous par répondre aux questions, et ne meurent que parce qu’on les achève. Je n’ai pas respecté cela.

« Cet homme… Son trépas a été trop providentiel pour ne pas sembler surnaturel ! »

Le bourreau ne répond pas. Il est grave, non pas comme toujours, mais d’avantage encore. Il est vrai que tout à l’heure, dans les paroles de son maître, il y a eu de quoi justifier largement son souci.

De plus en plus préoccupé, le géant noir allonge doucement mon cadavre sur un sac ouvert en toile grossière, laissé là à cette intention. En s’étonnant de leur paisible sérénité, il observe longuement les traits de ce visage dont il n’a à fermer ni les mâchoires ni les paupières, et que les marques de coups ne réussissent pas à dénaturer. Puis, avec le linge qu’il a préparé pour cela, il s’applique à essuyer le sang qui coule encore des blessures les plus récentes.

« Comment a-t-il pu mourir ? Aucun des tourments que tu lui as fait subir n’était fatal ! » Interroge l’apprenti, que l’émotion gagne de plus en plus.

« - Le cœur s’arrête parfois, devant une grande frayeur, ou trop de souffrance.

- Mais celui-ci était pourtant robuste. » Insiste le garçon, inquiet.

« - Il est là depuis quatre jours, on ne lui a donné ni à manger ni à boire, on ne l’a pas laissé dormir, les gardes avaient ordre de le tourmenter lorsque nous ne le torturions pas : il lui était difficile de survivre plus longtemps !

- S’il était vraiment à bout, il aurait dû avouer ce que le maître lui demandait. »

Le bourreau marque une pause. Mes blessures s’épanchent toujours abondamment, et il lui répugne de transporter une dépouille ainsi sanglante à travers la ville : il envoie son aide chercher d’autres linges dans la pièce attenante.

« Il ne pouvait pas répondre au maître parce que depuis hier, il ne se souvient plus de rien. » Répond le bourreau au retour de l’apprenti, en recommençant à comprimer les plaies.

- Il prétend cela depuis qu’il est ici.

- Oui. Mais hier, c’était devenu vrai. »

- Comment le sais-tu ?

- Tu as encore beaucoup d’expérience à acquérir. »

Le jeune garçon se fige soudain. Extrêmement pâle tout à coup, il murmure :

« Je l’ai vu bouger ! »

Silence. Longtemps. Sans même le bruit des souffles.

« L’odeur du sang te monte à la tête, mon garçon. Quand j’ai parlé au maître, son cœur ne battait plus. Je ne me trompe jamais. »

Le silence s’installe à nouveau, palpable. Le bourreau regarde son aide, puis moi, puis son aide encore, et, pour répondre à la panique du jeune homme, pose ses doigts sur la veine de mon poignet inanimé, afin de scruter le moindre frémissement de la voix du cœur.

Le garçon reprend : « Il a entr’ouvert les lèvres. Le linge sur sa poitrine a tremblé. ».

Instantanément, le bourreau se saisit du tissu désigné. Il observe, malgré l’enflure des chairs, que mes lèvres tuméfiées se sont en effet desserrées.

« Cela arrive, quelquefois. Comme chez les animaux que l’on égorge et qui courent encore la tête tranchée. »

Le silence, à nouveau. L’apprenti chancelle. Le géant noir enfin se redresse.

« Rentre chez toi. Tu n’es plus en état de m’assister. Je saurai l’accompagner sans toi. Tais-toi, et je ne dirai rien de ta faiblesse. ».

Resté seul à mes côtés, après un long moment d’immobilité, avec ce même linge qu’a vu trembler tout à l’heure l’adolescent, le bourreau dissimule ma nudité. Puis, après un soupir, il s’emploie longtemps à panser ce qu’il peut des multiples blessures et brûlures qu’il vient de m’infliger. Par l’un de ses propres vêtements, il protége enfin des morsures de la toile ce qu’il reste de peau sur mes muscles écorchés, referme le sac, et charge lentement son fardeau sur l’épaule.

Les gardes l’attendent. Ils ont été prévenus, comme chaque fois. Ils remarquent simplement à haute voix qu’il a mis plus de temps que de coutume et qu’il est seul. Le géant noir ne répond rien. On le sait peu bavard.

On lui ouvre la porte. Il s’éloigne de la ville alors que le ciel noircit, vers la grotte où les cadavres des condamnés et des maudits sont abandonnés. Très vite, les gardes ne le distinguent plus.

***

Le soleil arrive au zénith. Le géant noir a marché toute la nuit sans faiblir, en suivant la Croix des Etoiles. La montagne lui est apparue au petit matin, vêtue de mauve et de parme, inattendue au milieu de l’infini du désert.

Il s’est installé au pied de la falaise, en souhaitant que son maître ne lui ait pas accordé suffisamment d’importance pour lancer des hommes à sa poursuite. Le sac de toile a trouvé sa place, accroché aux épineux qui défient l’aridité de la paroi, et apporte une ombre pauvre et sans fraîcheur.

Il entend le pas feutré effleurer le sable. Il se lève pour accueillir l’homme avant même de pouvoir le voir.

« - Qui es-tu ? Que cherches-tu ici ?

- Je suis un esclave en fuite. J’ai obéi à la Légende du Prince.

- Et lui, qui est-il ?

- L’un des vôtres. Il a été capturé il y a cinq jours. Il mérite que tu m’aides à le ramener chez lui.

- As-tu été suivi ?

- Je ne l’espère pas. Mais si c’est le cas, j’ai au moins encore deux ou trois heures de répit.

- Suis-moi. »

L’homme semble étonnamment confiant, ou bien totalement sûr de l’inviolabilité du secret dont il est le gardien. La paroi s’efface. Lorsque nous pénétrons dans l’obscurité de la caverne, la pierre se replace. Le géant noir réalise au bout de quelques secondes qu’une très faible clarté vient d’un lointain cratère. Elle permet à peine de distinguer les guerriers qui vont nous escorter tout au long du sentier pentu qu’il faut emprunter.

Le trajet dure plusieurs heures, pénibles. Je suis installé dans un brancard sommaire construit en quelques secondes d’une toile tendue sur des lances, que les hommes du Prince portent en se relayant.

Le cratère se trouve bientôt derrière nous. Une autre pierre s’ouvre, et l’homme d’ébène se laisse un instant éblouir par la lumière d’une tiède vallée verte et dorée. D’autres guerriers nous attendent. Le chemin nous mène en peu de temps au centre d’un village construit autour du cours d’eau né de la montagne que l’on vient de traverser, et qui se perd dans les secrets de l’autre versant. La légende dit vrai.

Ma femme, belle, noble dans son angoisse, se précipite vers le brancard.

« Tu es Leila ? » Lui demande sobrement le bourreau.

Au regard douloureux qui lui répond, il explique :

« Ton nom a été sa dernière parole. »

Elle approche son visage de mes paupières closes, pose sa main sur ma poitrine. Un frémissement parcourt mes traits livides, bref, comme le reflet du vent. Un souffle fragile caresse la bouche tendre qu’elle pose sur mes lèvres. Elle se relève, et dans le silence des hommes qui l’entourent, ordonne sans violence :

« Apportez-le chez nous. Appelez Nourhid’hin. »

***

Je pose un regard chancelant sur les objets autour de moi, et je gémis doucement en tournant les yeux vers la femme qui me surveille. Ma femme, plus lumineuse encore que la cascade de soleil qui ruisselle de la fenêtre de la chambre.

« Leila ...

- Chut !

- Dis-moi … qui je suis … ? »

Elle hésite, puis elle demande, avec comme une inquiétude :

« Tu te souviens cependant de moi … »

Très lentement, par touche brève, j’essaye de lui expliquer :

« Tu ne m’as jamais quitté… ni Salim… ni Jasmine… Vous êtes restés… toujours... Je ne saurai jamais… vous perdre … »

Mon murmure est à peine audible. Je souffre. Elle regrette sa question.

« Tais-toi. Tu me diras plus tard. »

Je ferme les yeux, crispe mon visage … Mais je lui fais signe que je veux continuer, et je retrouve son regard.

« J’ai eu si peur de… trahir… J’ai cru… Je ne devais pas… J’avais trop mal… J’ai dû… »

Je m’interromps, parce que respirer me coûte, et je la contemple, gravement.

« J’ai pu… J’ai réussi… à… »

Un sourire, malheureux, mais fier, qu’elle reçoit comme une offrande. Mon regard, déjà, à nouveau, se voile.

«… Oublier… où… comment… avant… je…»

Un silence. Une angoisse, intense, brève, que je balaye des paupières.

« Dis moi… s’il te plaît… mon nom… ? »

Elle laisse échapper la larme qu’elle retient depuis mon retour, et prononce solennellement, juste avant que je ne puisse plus entendre :

« Tu es Galahert. »

Images

II

Un semi coma m’offre des lambeaux de sensations, de temps et d’espace. Je ne suis que souffrance, mais je n’ai plus la moindre force pour en témoigner, et je demeure inerte dans une douloureuse conscience discontinue.

J’aperçois néanmoins le personnage de haut rang qui vient d’apparaître au seuil de la pièce, et je surprends son regard sur ma femme : Leila est si belle, si sensuelle, si charismatique…

« Non, Prince Salim ! Je t’en prie, son état est critique. Ne rajoute rien à son tourment ! »

J’entends beaucoup de fierté dans le cri de mon fils, mais beaucoup d’inquiétude aussi.

« - Je viens honorer ton père de ma visite : tu n’oseras pas m’en empêcher !

- Si, je le crains.

- Tu oublies à qui tu parles. Laisse-moi passer.

- Je n’oublie rien du tout. Mais je ne te laisserai pas te repaître de son agonie ! »

La gifle cingle sans que mon garçon ne baisse seulement les yeux. Et comme je m’agite sous l’injure, le vieux praticien penché sur mon visage s’interrompt :

« Permets-moi, Seigneur : l’horreur de ce spectacle n’est pas digne de ta grandeur ! »

Les paroles du sage Nourhid’hin sont en deçà de la réalité : mon corps n’est qu’une charpie de chairs que mon épouse, concentrée sur mon souffle, ignorant ou feignant d’ignorer la présence de l’intrus, recouvre avec patience d’onguents, d’essences et de cataplasmes. Quelques plaies crachent encore des filets de sang qui rougissent le sol près du lit, et beaucoup de contusions et de blessures sont déjà infectées. Aux parfums outrés de souci, de lavande et de millepertuis qui composent le principal des médecines, se mêlent l’odeur âcre des brûlures malsaines, de la peau qui suinte, et la puanteur des souillures que l’on achève tout juste de nettoyer. Mon visiteur semble lutter contre la nausée.

« - Je tenais à m’assurer moi-même de l’état de Galahert.

- Tu peux donc te satisfaire de son courage, Seigneur : tes yeux voient de quels supplices il a dû triompher.

- En effet… Et devant de tels tourments, il paraît surhumain d’avoir su ne pas parler ! »

Leila semble avoir été mordue par un serpent. Le double sens de la remarque ne lui échappe évidemment pas. Vivement elle prend à son tour la parole.

« - Galahert n’a pas trahi. Il vient de me le confirmer pendant les quelques secondes de conscience que ses dieux ont bien voulu lui prêter avant que tu n’arrives. Il a su résister jusqu’au delà la mort !

- J’espère bien pouvoir moi-même entendre cela de sa bouche au plus vite.

- Dès que sa santé le lui permettra, Seigneur, tu recueilleras le témoignage de mon patient : j’y veillerai personnellement. »

Le vieux sage a répondu à la place de ma femme, sur un ton destiné à apaiser la situation. Puis, sans doute pour finir de rassurer le monarque et justifier les propos de Leila, il croit bon d’ajouter :

« - Je lui apprendrai d’ailleurs dès son réveil que tu l’as gratifié de ta présence. Mais je doute qu’il en apprécie la valeur, car le malheureux a perdu la mémoire à trop vouloir se taire, et il ne se souviendra probablement pas de ce que tu représentes dans ce monde.

- C’est ce que prétend aussi son bourreau, en effet… »

Une main d’enfant effleure soudain les doigts du royal visiteur, anéantissant instantanément tout conflit. Jasmine ne se préoccupe manifestement pas du protocole, et ce jeune seigneur paraît bien lui plaire avec sa beauté insolente, ses vêtements luxueux, sa prestance naturelle, son verbe haut et ses gestes élégants. Et lui semble bien oublier tout à coup son statut et son rang en s’accroupissant à hauteur de ma fille.

« Que fais-tu là ? »

Elle pleure, en sanglots silencieux, en larmes douloureuses et lourdes. Qu’on l’éloigne de moi ! Qu’elle ne me voie pas dans cet état plus longtemps !

Un silence. Le monarque s’est redressé, m’observe encore un long moment, puis tour à tour Leila, épuisée, vulnérable soudain, et mon fils. Leurs regards expriment la même prière que celle qui m’agite : au moins, que l’on préserve Jasmine !

« Viens. » murmure simplement le Prince. « Allons nous en. Laissons ta mère et Nourhid’hin en paix faire ce qu’il faut pour le guérir. »

Mon fils, qu’aucune menace ne retient plus désormais à la garde de ma porte, les suit sans un mot, la main sur l’épaule de sa sœur.

***

Je me bats.

Je me bats les premiers temps contre le coma, dans lequel il m’arrive de m’enfoncer si loin parfois que je perds alors tout réflexe. Dans ces moments-là, m’hydrater et me nourrir préoccupent mes médecins d’avantage encore que soigner mes plaies. Les coups que j’ai reçus ont été si violents que la moitié de mon visage, de l’arcade qu’il a fallu suturer, jusqu’à la commissure des lèvres, disparaît sous les ecchymoses. Le dos et l’abdomen accusent aussi de si lourds oedèmes que, pendant plusieurs jours, Nourid’hin et Leila craignent de graves lésions internes. Ils appliquent sur chaque contusion, avec précaution, de fortes liqueurs de rues et d’arnica. Ils se relaient à mon chevet, et me parlent, continûment, pour stimuler mes sens et ma raison.

Aussi, si ces lésions ont existé, mon corps sait finalement les réparer, et la conscience me revient. Mais ma mémoire, par contre, ne ressuscite pas. Le vieux praticien ne s’en étonne pas : on m’a frappé trop longtemps et trop fort. Seulement, ce qu’il ne sait pas, ce sont les premiers mots de mon retour qui résonnent encore entre Leila et moi : « J’ai réussi à oublier… »

***

Je me bats.

Je me bats contre la fièvre, qui ne cesse de s’aggraver, et qui me conduit maintenant de plus en plus souvent dans un délire qui raccourcit ma respiration et m’arrache des râles bien proches de ceux de l’agonie. Les décoctions de thym miellé, de bourrache et d’écorce de saule ne se montrent pas pleinement efficaces : sans doute ai-je épuisé trop d’énergie hier dans ma prison pour pouvoir mener à bien aujourd’hui ma guérison. De fait, ni les cataplasmes de fleurs d’aspérule, ni ceux de résine de balsamier n’assainissent parfaitement mes plaies. Et trop de blessures cicatrisent mal, en particulier cette terrible entaille qui perce ma clavicule de part en part.

« Je dois ôter au plus vite la nécrose. » me déclare enfin Leila. « Je n’ai que trop tardé. Mais il me faut te garder conscient : tu es le seul à pouvoir m’indiquer quand je toucherai la chair saine, et je ne veux pas amputer ton épaule plus que nécessaire. La plaie pourrait sinon ne plus vouloir se refermer. »

Mon regard reste attaché au fer posé dans les flammes, et je ne peux empêcher l’appréhension de me mordre le coeur. Ma femme sait percevoir ce trouble, malgré mon silence et mon immobilité. Elle murmure alors, en caressant doucement les cheveux près de mon visage :

« Je devrai hélas cautériser ensuite dans le même geste. Il n’y a pas d’autre moyen. »

Je souris, pauvrement, pour la rassurer :

« Je le sais. »

Elle fait signe à Salim, que je n’avais pas encore vu, de s’approcher pour me maintenir. Je demande alors, un peu trop vivement :

« - Nourhid’hin ne t’aidera pas ?

- Tu n’es pas le seul qu’il faille soigner dans cette cité, mon Aimé. Nourhid’hin est occupé ailleurs. Mais tranquillise-toi : ton fils est fort, de corps et d’âme. Et il n’est là que pour le cas où tu perdrais connaissance : on assiste alors, parfois, à de curieux réflexes. »

Oui, mon fils est fort, je le sais. Mais ce n’est pas tant pour lui que je redoute : mon orgueil, en sa présence, m’exigera beaucoup plus de maîtrise encore que lorsqu’il n’est pas là !

Mon garçon pose, avec une douceur ferme, ses paumes sur mon bras et à la naissance du cou. Leila opère vite, avec une extraordinaire efficacité. Je lui signale par un sursaut, un geste, un souffle, la morsure de la lame lorsque je la ressens. Et seul, mon poing, crispé sur les draps, trahira à l’ultime instant le contact du métal enflammé, tandis que j’obligerai mon visage à demeurer impassible pour laisser dignement s’enfuir mes sens.

***

Je me réveille dans un cri discret, alors que Leila recouvre la plaie, désormais propre, d’un cataplasme à base de fleurs de nénuphar, de rose, et de feuilles de ronce.

« - Je suis désolée : je te croyais encore inconscient, et je ne ménageais pas mes gestes. Mais j’en aurai bientôt terminé avec ce bandage.

- Salim … ?

- Je n’avais plus besoin de lui, je l’ai renvoyé : je n’aime pas laisser seule Jasmine trop longtemps. »

Je peux donc enfin permettre à la douleur de s’inscrire sur mes traits. Je n’ai pas cessé de souffrir depuis mon réveil dans ce cachot obscur. Jusqu’à mon souffle, jusqu’aux battements de mon cœur qui me tourmentent… Je suis à bout de résistance, et je serais sincèrement prêt à tout pour que cela cesse !

« - Leila, s’il est un moment où tu doives me prescrire l’un de ces calmants dont tu as le secret, c’est bien celui-là !

- Une infusion de feuilles de chardon et de racines de valériane devrait te soulager.

- Ce sera insuffisant, tu le sais bien.

- Je rajouterai, alors, une décoction de ballote noire.

- S’il te plaît… Je sais que certaines de tes drogues endorment suffisamment les sensations pour te permettre de trancher dans les chairs sans même que celui que tu opères, conscient pourtant, ne le réalise !

- Je constate avec bonheur que ta mémoire s’affermit. »

Elle ne me répond pas, évite mon regard. Je m’impatiente :

« - Leila !

- Je suis désolée… Le Prince l’a ordonné… Je ne peux pas disposer d’opiacées pour toi. »

Je n’ai pas la force d’exiger les réponses à mes questions : Le Prince… En quoi me tourmenter lui est-il donc nécessaire ? Qui est cet homme ? Et qu’est-ce que je lui suis, moi ?...

***

Je me bats.

J’ignore ce que je suis et d’où je viens, mais il ne m’en apparaît pas moins évident que, depuis toujours, naturellement, je me bats.

Je me bats parce que je suis un guerrier. Je le sais. Je le sens. Et je le prouve.

Je me bats contre cette armée de blessures. Humblement. Mais avec assez d’orgueil cependant pour me refuser, désormais, de gémir. Malgré la fièvre qui ne renonce toujours pas, malgré les brûlures qui paralysent mes gestes, et les plaies ouvertes qui tâchent les linges autour de moi, je me bats.

Parfois, lorsque la lutte devient trop inégale, ma respiration me trahit. Ma femme m’apaise alors, quelque peu, avec des compresses d’effleurages de lis candide, et des tisanes de tilleul, chaudes et miellées. Elle use de toute sa science, ensuite, pour verser, en proportions chaque fois mieux étudiées, les potions qui composent les philtres qu’elle me destine, et dont je ne reconnais plus les constituants, tant elle les travaille. Puis, avant d’approcher le gobelet de ma bouche, elle prend l’habitude, pour m’extraire de la torpeur dans laquelle je me réfugie, de caresser d’abord doucement la barbe qui ombre mon visage, d’effleurer ensuite les blessures fraîches qui côtoient d’anciennes cicatrices presque effacées, et enfin de poser un baiser léger sur mes lèvres. Ces gestes rituels, ses doigts sur mon front, sur mon cou, génèrent toujours un désir tiède et doux que ma faiblesse m’empêche encore d’exprimer tout à fait.

Par Ni-Terat1, que j’aime cette femme ! J’ai honte des impotences de ce corps qu’elle doit soigner comme celui d’un nourrisson. Et son regard pèse alors si lourd sur mon âme de guerrier que, sans rien lui en dire, chaque fois, je reprends ma bataille.

***

Je me bats.

Je me bats pour ma fille, parce qu’elle a besoin de moi, parce que j’ai le souci de la protéger, de la ménager, de la préserver.

Je me bats pour mon fils, parce qu’il est fier et droit, parce que j’ai certainement encore des choses à lui apprendre, et qu’il me faut être un exemple à sa mesure.

Je me bats pour Leila, enfin, pour la séduire, pour lui plaire. Et puis parce qu’elle lutte, elle aussi, elle surtout, à mes côtés.

***

Je me bats.

Des heures. Des nuits. Interminables…

Et la fièvre finit par céder, lentement, comme à regret. Et les plaies finissent par s’assécher, sans hâte, prêtes à se rouvrir pour la plupart.

Mais ma mémoire, elle, ne se guérit toujours pas. Malgré les noms que l’on m’énonce, de gens et de lieux que l’on me dit s’être un temps mêlé ma vie. Malgré le miroir que l’on me présente et qui ne me rappelle rien… Rien… Sinon ce regard, gris, égaré et souffrant…

«… Ces yeux… Que Manoah2 m’en soit témoin !... Ce sont les yeux de ma mère ! »

***

Leila se précipite à mon chevet au cri que j’ai poussé. Je m’en excuse.

« Un cauchemar… C’était si réel ! »

Elle accomplit les gestes de surveillance habituels : la voix du cœur, la chaleur du front, la netteté des pansements …

« - De quoi s’agissait-il ?

- Un combat … Un massacre ! Leila, ai-je pu réellement commettre ce genre de choses ?

- Je ne sais pas, en vérité.

- Tu ne sais pas ?

- Un guerrier décrit-il les détails de toutes ses batailles à sa femme ? »

Je cède un instant à l’émotion et à la fatigue : je me recueille derrière mes paupières, et, tandis que ma femme renouvelle le cataplasme de mon épaule, je tâche de chasser mes fantômes, d’un geste maladroit sur mon front.

« Nourhid’hin s’est procuré, je ne sais comment, ces rhizomes de scrofulaire. Cela devrait accélérer la cicatrisation. »

Qui osera donc me dire, enfin, ce que j’ai réellement fait de ma vie ? On ne m’a livré que les lambeaux d’une histoire qui me donnent l’angoissante impression de m’habiller de l’existence d’un inconnu. Je serai roi et fils de roi, tyran d’une contrée au nord-est de la Mer Chaude, mais je ne me sens pas l’âme d’un puissant. J’aurais été trahi, puis banni, par les intrigants et les ambitieux de ma cité… Mais tous ces rêves insoutenables ?... Je me vois donner cent fois la mort, lui échapper plus souvent encore, défendre mon existence dans des situations extrêmes, mêler mon sang à celui de mes ennemis, et je ne me reconnais pas dans l’horreur des cauchemars qui me poursuivent ! J’y vois trop d’êtres faibles assassinés, des femmes, des enfants, des vieillards mutilés et torturés. La peur me réveille alors, de plus en plus souvent, de plus en plus durement, le hurlement au delà des lèvres… La peur d’être celui qui commet ces exactions … Je ne supporterais pas, d’avoir été… d’être… ce genre d’homme !

« - Leila, dis moi à qui ou à quoi est-ce que j’obéis lorsque je frappe… Pourquoi est-ce que je me bats ?… Est-ce pour me défendre, par simple cruauté, pour vous préserver, par habitude ?… Où est ma limite ?… Tout ce passé qui me cerne, tous ces souvenirs qui ne sont pas miens, semblent me menacer plus sûrement que des maléfices. Je suis perdu, Leila, dévoré par ce que je ne sais pas !

- Mon Bien-aimé… Comme chaque vécu, le tien s’est construit de joies mais aussi d’épreuves, et tes tourments ont hélas été dignes de ta force et de ton courage. Revivre les détails de ton passé brutalement, à travers le discours des autres, qui ne pourraient que déformer ta réalité, serait une épreuve terrible ! Laisse donc ton corps guérir tout à fait de ses blessures, et, lorsque ton âme, dans sa sagesse secrète, jugera qu’il en est temps, tu retrouveras certainement seul peu à peu toute ta mémoire.

- Ce passé est-il donc si obscur ?… Dangereux, peut-être ? »

Elle ne trouve plus de réponse à m’offrir, autre que sa main sur mon visage, et elle sourit, comme elle sourirait à un enfant auquel elle ne saurait plus comment mentir. Mais c’est la voix du Prince qui retentit alors, puissante et hautaine :

« Qu’importe finalement ce que tu as été hier, Galahert le Terrible, car tu n’es plus rien d’autre, aujourd’hui, que mon esclave ! »


1 - Aspect caché de la grande Mère, déesse des moissons, pour le peuple de Galahert

2 - Le grand Créateur, seigneur du jour pour le peuple de Galahert

Images

III

J’observe le visage de mon maître, dur et menaçant. Rien dans mes souvenirs ne s’allume le concernant. Rien qui ne saurait m’expliquer pourquoi je lui appartiens. « Un marché » m’ont dit les miens, « dont tu nous ne nous as jamais décrits les détails. Nous avions été capturés par des marchands d’esclaves ; tu as réussi à nous faire acheter par cet homme, puis affranchir, en échange de ta propre liberté. »

Il me faut un peu de temps pour mettre mes pensées en justes mots dans cette langue qui n’est pas mienne et qu’il me coûte, manifestement, de manier.

« - Tu me détestes.

- Du plus profond de mon être !

- Pourquoi ? »

Le jeune homme, alors, dans le silence qu’il ne veut pas rompre, avec insolence et provocation, se met à admirer très ostensiblement la mine soignée, la coiffure propre, la tunique échancrée, les voiles fins et le maquillage flatteur de son hôtesse. Sur le visage de ma femme se peint une triste angoisse :

« - Je t’en prie, Seigneur Salim… Mon époux est bien loin encore d’avoir retrouver toutes ses forces, ni de corps ni d’âme. Ne songe aujourd’hui qu’à la seule loyauté avec laquelle il te sert depuis que tu disposes de lui, et renonce, s’il te plaît, juste le temps de sa guérison, aux fardeaux que tu lui fais d’habitude porter !

- Allons ! La coquetterie que je contemple n’était manifestement destinée qu’à son bon plaisir. C’est donc, contrairement à ce que tu voudrais me laisser croire, que cet époux doit jouir maintenant d’une santé meilleure encore que ce que l’on m’a dit, pour pouvoir apprécier à leur juste valeur les charmes que tu lui estimes dus. Il n’y aura donc plus d’obstacle à ce que je l’interroge sur ce qu’il prétend avoir vécu dans les cachots de la cité de Rachid. »

« Rachid »… Le nom, si je comprends bien, de l’être mauvais auquel mon bourreau obéissait… Le tyran que fuient les opprimés qui trouvent refuge dans cette vallée… L’ennemi de mon maître, et le mien, de ce fait… Je m’extrais de ma réflexion car le regard du jeune monarque sur ma femme veut s’accompagner du geste. J’interviens alors sans plus d’hésitations :

« Leila, redresse-moi, veux-tu : ce serait mal venu de répondre aux questions de mon Prince aussi irrespectueusement installé devant lui. »

Le sourire de mon maître, orgueilleux et ironique, s’est retourné vers moi. Il sait, bien sûr, que ce n’est que ma fierté que je veux faire tenir droite.

« … « Mon Prince »… Il n’y a décidément que toi pour me dénommer ainsi ! Mais c’est une insolence qui m’amuse : une chance pour toi ! Que Leila fasse ce que tu lui demandes. Et qu’elle nous laisse ensuite. »

Mon épouse m’installe aussi dignement qu’elle le peut. Une étreinte scelle nos mains un instant : un souffle d’énergie qui aide mes cicatrices malmenées à ne pas trop se plaindre. Malgré tout, et surtout malgré moi, une courte seconde, mes pommettes se crispent et mon souffle s’interrompt. Je réalise alors combien ce spectacle satisfait mon interlocuteur.

« - Par Ni-Terat3 ! Est-il possible de se réjouir ainsi de la souffrance d’un semblable, fusse-t-il un ennemi ?

- Tu n’imagines pas à quel point !

- Non, en effet. »