

Le GRACE (Groupe de Recherche Anthropologie Chrétienne et Entreprise) est un collectif non confessionnel de chercheurs qui désirent approfondir les connaissances sur l’entreprise à partir du point de vue anthropologique chrétien. Interdisciplinaire et interuniversitaire, il réunit des spécialistes en gestion, des économistes, des philosophes, des théologiens, des sociologues ou des anthropologues. L’entreprise est l’objet d’étude qui fait converger ces différents regards pour comprendre comment l’homme travaille, échange et organise.
La collection du GRACE publie des recherches innovantes ou des essais qui participent au débat public afin de voir l’économie à hauteur d’homme. Elle est dirigée par Pierre-Yves Gomez.
Cet ouvrage ne présente que quelques-unes des contributions des chercheurs du GRACE (Groupe de Recherche Anthropologie Chrétienne et Entreprise) ayant travaillé ensemble depuis quatre ans dans l’axe « Don, échange et gratuité ». Même si, faute de place, ils n’apparaissent pas au sommaire de ce premier ouvrage, les autres membres de notre axe ont inspiré ces recherches. Que soient donc en particulier remerciés Nicolas Aubert, Sylvain Chareton, Emmanuel Gabellieri et Catherine Gbedolo.
Plus largement, tous les chercheurs du GRACE ont contribué, par les nombreux échanges que nous avons eus sur ces sujets lors des neuf séminaires qui nous ont réunis depuis 2011, à faire mûrir notre réflexion commune et à affiner nos travaux. Qu’ils soient vivement remerciés pour leurs conseils pertinents et surtout pour leur amitié !
Les chapitres présentés ont bénéficié de discussions avec de nombreux collègues lors de colloques, congrès ou séminaires de recherche dans nos laboratoires respectifs. Il serait impossible de nommer ici tous ceux qui ont participé à l’élaboration de ce travail.
Les différentes institutions universitaires auxquelles appartiennent les 25 chercheurs du GRACE sont contributrices par leur soutien indirect et bienveillant à nos recherches.
Nous tenons à remercier tout particulièrement CapitalDon et son fondateur, Pierre Deschamps, qui nous a fait confiance et soutenus en finançant le programme de recherche du GRACE.
Nous remercions également les partenaires qui ont accueilli nos chercheurs pour les études empiriques auxquelles nous faisons ici référence, et en particulier le cabinet Turningpoint qui soutient la recherche doctorale de Benjamin Pavageau sur le leadership.
Enfin, notre reconnaissance va à la maison d’édition Nouvelle Cité qui a encouragé et accompagné le travail de préparation de cet ouvrage.
Imaginons une entreprise composée uniquement de salariés centrés sur leurs intérêts et leurs performances individuelles : des salariés qui comptent tout, qui calculent tout, qui n’aident leurs collègues que s’ils y trouvent un bénéfice tangible, qui respectent à la lettre leur contrat de travail sans jamais dépasser ce qui est prescrit, qui évaluent tous leurs engagements par des raisonnements coût/bénéfice. Imaginons un vendeur qui mesure ses efforts, qui accorde à ses clients une « enveloppe » de temps à ne pas dépasser, qui ne s’implique jamais dans la relation. Imaginons un manager à l’expertise reconnue mais qui la défend jalousement, ne donne les informations que contre un avantage en retour, qui travaille contre des primes et qui établit par contrat l’effort que ses collaborateurs doivent fournir et la reconnaissance qui leur sera garantie en retour, et qui s’y limite strictement, sans jamais accorder de compliment ou de remerciement qui n’ait été préalablement codifié. Aucun dépassement, aucune incertitude dans les échanges. Aucun don, rien de gratuit. Une entreprise, en clair, où l’on ne souhaiterait pas travailler. Et qui d’ailleurs n’existe pas.
Aussi étrange que cela puisse paraître, l’économie telle qu’elle est enseignée aujourd’hui ne s’intéresse qu’aux échanges marchands comptabilisés entre des acteurs supposés calculateurs. Les notions de don et de gratuité sont, par principe, exclues et renvoyées dans le registre du social ou de la morale. Il n’y aurait donc d’économie que marchande et contractuelle.
Cette affirmation devenue pensée dominante pose en fait quelques problèmes à l’économie elle-même. Elle ne tient pas compte d’une partie importante de l’activité économique réelle comme la constitution des liens sociaux et des réseaux sous-jacents, les transferts gratuits d’informations, l’apprentissage ou la créativité entrepreneuriale et même les relations sur les marchés qui ne peuvent pas être évaluées en termes d’échange et de prix, mais qui donnent néanmoins lieu à des transferts de ressources et à de la création de valeur. Ce grand pan composé des dons, du gratuit, du renvoi d’ascenseur, du coup de main, du service rendu, des cadeaux, des échanges de bons procédés, des transferts sans contreparties, des flux sans calculs – sans lesquels les affaires ne seraient pas les affaires. L’exclusion de ce que nous appellerons la logique du don oblige à des contorsions intellectuelles pour réintégrer ce qu’elle produit par des théorisations compliquées de la confiance et du contrat psychologique, des réseaux, de l’innovation ou de l’entrepreneuriat, etc., alors que le problème vient du fait que l’économie dominante, et notamment l’économie d’entreprise, a fait l’impasse sur ce fait majeur : le don et le gratuit font aussi partie de l’économie et il faut en tenir compte.
Les contributeurs à ce livre partagent une certitude : il est urgent d’observer et d’expliquer les logiques du don à l’œuvre dans les entreprises car elles peuvent expliquer leurs fonctionnements et les contre-performances bien mieux que les modèles organisationnels dominants qui rajoutent du contrat au contrat.
Il ne s’agit pas de promouvoir des « bonnes pratiques » supposées humanistes, mais de comprendre en quoi le don, puisqu’il fait partie du comportement spontané de l’être humain, y compris dans ses relations économiques et au travail, constitue nécessairement une partie de la réalité des entreprises. Les lois qui président au don ne sont donc pas moins importantes ni moins décisives que celles qui président aux échanges marchands. Il s’agit de les connaître.
Les contributeurs à ce livre travaillent depuis 2011 au sein de l’équipe « Don, échange et gratuité » du GRACE 1 qui réunit des chercheurs en gestion, en économie et en philosophie. L’objectif de son programme de recherche est de produire du savoir sur les mécanismes liés au gratuit et au don dans le fonctionnement de l’économie et particulièrement dans les organisations. L’unité de ce programme interdisciplinaire est assurée par trois présupposés partagés par les contributeurs :
S’appuyer sur une anthropologie réaliste. L’être humain ne doit pas être observé dans le prisme d’hypothèses de travail visant à la modélisation abstraite de ses comportements. Au contraire, il doit être appréhendé dans ses différentes dimensions formant une « anthropologie » considérée comme le faisceau des comportements typiques qui caractérisent l’humanité de l’homme, spécialement dans sa vie en société, ce qui fait qu’un être humain est un être humain et non une machine ou un singe. On l’observera donc à partir des manifestations objectives de son humanité plutôt qu’en postulant des comportements considérés abstraitement et a priori comme rationnels ou « normaux ». Par exemple, les êtres humains ont une propension à entrer en relation mutuelle par des dons : c’est un fait à partir duquel le fonctionnement de l’économie doit être compris. D’où ce programme de recherche.
Dépasser une vision mono-paradigmatique du don. À la suite des travaux pionniers du M.A.U.S.S. 2, il est acquis, au moins en France, que la logique du don constitue un paradigme singulier, opposé aux paradigmes de l’échange ou de l’action collective : l’homo donator conteste l’individualisme méthodologique ou le holisme. Sans nier l’importance de cette opposition, ne serait-ce que du fait de la puissance de la pensée dominante qui réduit l’économie aux seuls échanges marchands et aux calculs d’individus abstraits, nos recherches invitent à une compréhension plus large et plus complexe de la logique du don en privilégiant les articulations plutôt que les oppositions. Comme nous le montrerons dans cet ouvrage, non seulement les dons et les échanges marchands se nourrissent mutuellement, mais leurs frontières peuvent parfois être incertaines.
Refuser tout préjugé implicitement normatif lié au don. Le programme de recherche du GRACE n’appréhende pas la logique du don comme une sorte de supplément d’âme qui permettrait d’humaniser l’économie mais comme une pratique effective repérable en société et notamment dans le fonctionnement de l’entreprise. Il s’agit d’observer objectivement la place du don dans les flux et les relations économiques, sans porter de jugement moral plus ou moins implicite et normatif sur sa nécessité (ou son inutilité). Pour nous, le don est un phénomène dont la manifestation et la signification doivent être comprises en toute neutralité morale, ce qui n’empêche pas, au contraire, de considérer l’importance du jugement moral sur les actes humains.
D’autres ouvrages en préparation présenteront les recherches de l’équipe, en particulier les contributions de la philosophie et de la philosophie politique à la logique du don. Nous avons fait le choix de centrer ce premier volume sur une approche gestionnaire, empirique et pragmatique, à partir de la littérature scientifique en gestion et de l’analyse de cas concrets mettant en évidence la logique du don et de la gratuité dans les organisations.
Dans un premier chapitre, nous poserons la question la plus générale, clé d’entrée dans ce champ de réflexion : pourquoi paraît-il si naïf de parler de don en économie, alors que la pratique du don est si évidente et si universellement partagée ? Par quels mécanismes, la pensée occidentale s’est-elle condamnée à réduire la réalité des affaires au nom d’une prétendue « rationalité économique » ? La prise en compte de la logique du don permet pourtant d’appréhender des situations fondamentales en économie comme la création d’activité ou l’innovation. Nous montrerons que les dons sont des facteurs de bifurcation dans l’ordre codifié des marchés et des échanges. Indispensables, ils créent du nouveau parce que, précisément, on ne sait pas comment réagira le bénéficiaire du don. C’est en cela qu’ils sont essentiels au fonctionnement de l’économie et, singulièrement, à celui des entreprises. Et aussi perturbants pour le gestionnaire…
C’est ce que nous développerons dans les quatre chapitres suivants, à partir d’analyses empiriques tirées d’études de terrain.
La logique du don contribue à donner un sens au travail. Le chapitre 2 met en évidence les jeux du don dans le travail, en présentant une recherche effectuée dans deux établissements de santé où les personnels sont confrontés, comme dans beaucoup d’organisations de ce type, à un fort sentiment de manque de reconnaissance. On verra comment l’hypertrophie de la gestion étouffe les dynamiques de don ce qui, finalement, épuise le travail.
La logique du don favorise les alliances stratégiques. Le chapitre 3, fondé sur l’étude de l’alliance Renault-Nissan, analyse le processus d’émergence d’alliance et la manière dont a pu s’établir la coopération entre ces entreprises concurrentes grâce à des flux de dons, tantôt répétés sans l’attente d’aucun retour, tantôt visant à déclencher une réponse du partenaire.
La logique du don affirme la capacité à devenir leader. Le chapitre 4 aborde la question de l’engagement et des capacités d’exercer un leadership, si recherchés par les entreprises. En étudiant les représentations de top managers de grands groupes internationaux fréquentant des séminaires de développement du leadership, cette recherche met en évidence, de manière contre-intuitive, combien le don est au cœur des processus de prise de conscience de l’identité des leaders – dans des organisations qui se prétendent pourtant orientées par le profit.
Mais la logique du don permet aussi de manipuler les représentations des consommateurs. Particulièrement pragmatique, le marketing a su repérer le penchant humain à donner qui caractérise aussi les consommateurs. Il en a même fait le cœur de plusieurs démarches : celles qui président au marketing caritatif et humanitaire, bien sûr, mais aussi plus subtilement, le marketing relationnel, ou encore celui des achats-gestes. Encourager la propension au don est aussi un moyen de pousser le consommateur à agir dans le sens désiré par l’entreprise. Comprendre la logique du don, c’est donc comprendre aussi sa possible instrumentalisation.
Les recherches présentées dans les cinq premiers chapitres montrent à quel point, qu’on sache le reconnaître ou non, don et gratuité sont présents dans le champ économique et dans les entreprises. Le sixième et dernier chapitre de cet ouvrage développera les principales lignes du programme de recherche « Don, échange et gratuité » du GRACE, pour poursuivre notre compréhension des mécanismes et des articulations entre la logique du don et les autres formes de relation composant l’activité économique.
Lancé en 2011, ce programme de recherche n’aurait pas été possible sans le soutien fidèle du fonds de dotation CapitalDon. Il revenait à son président, Pierre Deschamps, ancien dirigeant de la société Unilog, d’expliquer, dans une postface, le sens de son engagement.
(1) Groupe de Recherche Anthropologie Chrétienne et Entreprise. www.grace-recherche.fr
(2) Mouvement Anti-Utilitariste en Sciences Sociales (M.A.U.S.S.).
La logique du don est mystérieuse. Pour de nombreux économistes et gestionnaires, c’est une pratique sociale, de nature affective ou morale, qui échappe à leur domaine de compétence. Le don n’a pas, selon eux, le sérieux et le réalisme qui sied à ceux qui sont en charge de « faire des affaires ». Évoquer la place du don en économie, c’est donc être un peu naïf.
On tranche par un verdict qui relève parfois de la formule magique : « On n’est pas des bisounours ! » Tout est dit. Le don, le gratuit, cela va bien pour la vie ordinaire et, pourquoi pas, cela peut être encouragé dans la vie ordinaire. Mais pas dans la vie des affaires, pas dans la vie économique. Car (disent ces économistes et ces gestionnaires « sérieux »), l’économie est la science du calcul, de l’intérêt et du contrat. C’est un jeu d’équations et d’équilibres financiers subtils qui ne peut être concerné par des transferts unilatéraux et subjectifs de biens dont on n’attendrait qu’un retour incertain quand ce n’est pas aucun retour du tout – ce que l’on a coutume d’appeler les dons. Il faut donc chasser le don de l’économie pour éviter une contagion des bons sentiments qui serait dommageable au fonctionnement rigoureux de sa mécanique froide.
Ces économistes ou ces gestionnaires ne sont d’ailleurs pas les seuls à raisonner de la sorte. Bien des moralistes et des philosophes tiennent pour acquis que le don relève de ce « supplément d’âme » que l’humanisme peut apporter à la logique calculatrice de l’économie. Le don est une affaire de cœur, il ne peut concerner la gestion, les marchés et encore moins l’entreprise qui sont affaires de raison. Défier la puissance marchande en invoquant le don est une chose que ces philosophes tentent « de l’extérieur », en montrant que l’économie ne dit pas tout de la société. Mais considérer que le don est indispensable à la marche de l’économie elle-même, c’est autre chose, qui obligerait à supposer que l’économie n’est pas si froide qu’on la suppose et qu’elle s’alimente aussi de don et de gratuité pour fonctionner.
Ce qui oblige à penser la réalité.
Car on trouve partout du don et du gratuit dans l’entreprise et sur les marchés. Cela saute aux yeux dès lors qu’on oublie les affirmations des « économistes de tableaux noirs » (black board economists) sur lesquels ironisait déjà le prix Nobel Ronald Coase, et que l’on regarde l’activité économique telle qu’elle se vit. Il suffit d’observer : le coup de pouce au collègue, le renvoi d’ascenseur, le transfert gratuit d’informations, les cadeaux d’entreprise, les remises gracieuses au client, le service rendu sans y être obligé, les promotions commerciales, le temps passé à écouter « pour rien », à participer à des réseaux sociaux, la générosité des fondations d’entreprise, les dépassements d’horaires non rattrapés, les efforts sans contreparties certaines, l’investissement de soi dans son travail qui va au-delà de tout contrat mais répond à un souci de bien faire, le soin que l’on prend pour ses collègues, le dévouement pour ses clients et qui n’est ni évalué ni contrôlé, l’entrepreneur qui engage toute son énergie dans son projet, le leader qui se donne dans son travail… La vie concrète de l’économie, celle qu’il nous faut arriver à déchiffrer pour comprendre son fonctionnement et son efficacité, est animée de milliers de dons quotidiens, personnels ou institutionnels, anonymes ou revendiqués, et sans lesquels l’entreprise et les marchés n’existeraient tout simplement pas (voir Alter, 2009 ; Caillé et Grésy, 2014).
Si on regardait attentivement le monde économique de telle manière qu’apparaissent en rouge les relations fondées sur les ventes, les calculs et les contrats, et en vert celles qui se nourrissent de don et de gratuité, on verrait d’innombrables taches vertes sur un fond rouge et, souvent, des mélanges de couleurs. Le monde des affaires prétend se réduire à un espace de purs échanges rationnels et de contractualisations, mais il se compose aussi, dans la réalité, des mille actes par lesquels donner et recevoir tissent la trame de l’économie – et assurent son efficacité (voir Grant, 2013a ; 2013b).
Comme le montreront les différents chapitres de ce livre, la compréhension de sujets aussi déterminants pour l’entreprise que les alliances stratégiques, l’exercice du leadership, le management du travail ou les politiques marketing, demeure incomplète si on ignore la logique du don qui s’y manifeste aussi. Aussi, car il ne s’agit pas de dire que tout n’est que don, ou (pire encore) ne devrait être que don. La naïveté c’est précisément cette réduction qui n’est pas moins sotte que la réduction du monde aux échanges, aux calculs et aux contrats.
Mais tout est aussi fait de don, et l’entrecroisement du calcul et du gratuit, des contrats et des dons tisse la réalité de l’activité économique. C’est parce qu’on l’a oublié et expulsé hors des entreprises et des marchés, que l’on a vu apparaître, récemment, l’énorme continent Internet, essentiellement alimenté de dons et de contributions gratuites des internautes – qui sont souvent des salariés frustrés de voir leur travail réduit par les évaluations comptables et calculatoires que leur imposent des gestionnaires « sérieux » et qui trouvent, sur l’internet, un moyen de travailler pleinement (Gomez, 2013).
S’intéresser au don en économie, ce n’est donc pas une question de « supplément d’âme », mais un exercice de l’intelligence analytique, nécessaire au décryptage du monde que nous voulons connaître.
Les mêmes économistes, gestionnaires ou philosophes imperméables à cette évidence, ne manquent pas de s’inquiéter du déclin de la générosité dans la société, ou de l’opportunisme et de l’individualisme dans l’entreprise, du manque d’engagement personnel et de la judiciarisation étroite qui corrode la confiance sur les marchés. Ils se plaignent que disparaisse cette dilatation, cette libéralité dans les relations humaines que produit le don, et qui fait qu’il est bon de travailler ensemble. Car telle est l’ambivalence de la question du don en économie. D’un côté on la renvoie dans les limbes de la bonne conscience et des sentiments moraux, en invoquant la rationalité du contrat ; mais, d’un autre côté, on déplore que les acteurs économiques soient si peu enclins au don. On considère que celui-ci n’a pas sa place dans l’entreprise, mais on se plaint de son absence dans les relations de travail.
Pourquoi se lamenter de voir disparaître ce qu’on exclut justement comme dénué de « sérieux » ? Plutôt que la nostalgie d’un monde plus humain, ce regret ne traduit-il pas la difficulté à accepter ce monde-ci, avec toute sa richesse et ses incertitudes humaines ? Comme si, portant des lunettes aux verres rouges qui font croire que le monde est rouge, on regrettait qu’il le soit autant. On peut proposer d’ôter ces lunettes.
Mais il y a plus. En excluant systématiquement le don de l’économie, économistes et gestionnaires encouragent l’individualisme et l’opportunisme qu’ils déplorent par ailleurs. Comment les salariés ne compteraient-ils pas leurs heures avec une rigueur inflexible quand le discours ambiant leur affirme que seul est rationnel celui qui calcule son intérêt ? Comment la névrose de la contractualisation extrême ne se développerait-elle pas quand on flatte les comportements opportunistes comme étant « normaux » en économie, comme le fait la vulgate gestionnaire appuyée sur la pensée contractualiste dominante (Williamson, 1975) ? Ce qui est considéré comme normal devient la norme. Sumantra Ghoshal et Peter Moran ont montré comment les mauvaises théories finissent par légitimer les mauvaises pratiques (Ghoshal et Moran, 1996 ; Ghoshal, 2005). Tout cela est désormais bien connu.
Des théories qui excluent par principe le don de leur champ d’investigation sont de mauvaises théories : non seulement elles ignorent une partie de l’économie réelle, mais elles découragent en son sein des comportements qui seraient indispensables à son bon fonctionnement.
Le mystère du don ne réside pas dans son contenu. Depuis des siècles, l’acte de donner et ce qu’il signifie ont été reconnus, étudiés et décrits. Toutes les traditions religieuses et spirituelles y font référence. Toutes les philosophies abordent cette constante du comportement humain : donner, recevoir, se donner, donner gratuitement, unilatéralement, sans compter, etc. Rien d’étonnant à cela, car du fait même qu’il est en vie, qu’il a été élevé par d’autres, qu’il a fondé lui-même une communauté familiale et qu’il vit des relations sociales dans des communautés, chaque être humain, et depuis toujours, fait l’expérience qu’une part de ce qu’il obtient lui est donné, parfois gratuitement et sans retour, parfois avec une dette morale qui l’engage à rendre à son tour. Depuis sa naissance, il vit des dons qui lui sont faits : celui de la vie, tout d’abord, de l’éducation, de la transmission des savoirs et de la mémoire commune, de l’amour physique, de l’amour spirituel – il est clair que si tout cela est nié, on ne sait plus très bien de quel être humain on parle. Il suffit, pour regarder les choses objectivement, de se plonger dans sa propre expérience.
Don et gratuité font partie des pratiques constitutives de la vie en société, au même titre et sans doute davantage que les échanges marchands et les calculs, comme le montre abondamment le travail immense réalisé, dans l’espace francophone, par Alain Caillé ou Jacques Godbout et ceux qui ont contribué à l’entreprise portée par le M.A.U.S.S. depuis plusieurs décennies (par exemple : Caillé, 2000 ; Godbout, 1992). Mais qu’est-ce que ces pratiques du don témoignent de la condition humaine pour qu’elles s’inscrivent si largement, si massivement dans notre vie ?
Une réponse possible : avant d’être un « phénomène social total » (Mauss, 1924), le don est un phénomène anthropologique total. Il exprime la capacité d’accomplir notre humanité. Sans pouvoir donner, l’être humain est privé d’une part de sa sociabilité, car le jeu des relations donner-recevoir-rendre, mis en lumière par Marcel Mauss, trame notre vie sociale et les relations dans lesquelles nous pouvons établir et confirmer des liens solides ; c’est pourquoi ne pas prendre en considération les flux de dons dans une organisation, par exemple, c’est se condamner à ne voir qu’une partie de ce qui l’anime.
Mais, plus radicalement, sans possibilité de donner, l’être humain est privé d’une liberté qui lui est propre : la capacité à créer des relations « ouvertes » que l’anglais disclosing relations traduit bien. Qu’est-ce qu’une relation ouverte ?
Les échanges marchands présupposent l’existence et donc l’institution de marchés et de mécanismes de prix pour fonctionner. Ainsi, si j’achète du pain, je le fais dans un cadre social préétabli qui définit le rôle du boulanger, l’évaluation du produit, les normes de qualité ou la valeur de l’argent qui sert à l’échange. Je peux calculer dans ce cadre, me faire une opinion et décider, en fonction des normes qui ont cours, la meilleure solution selon mon intérêt, mes goûts et mon budget.
Mais le transfert de biens ou de services ne se limite pas à l’échange marchand. Certains transferts se font sans contrepartie immédiate, sans qu’une valeur, un prix, soit attribué au bien ou service transféré, au moment de ce transfert. Ce sont les dons. Peut-être plus tard y aura-t-il un retour, un contre-don. Mais, au moment où on donne, on n’en sait rien. On prend le risque.
De même que la participation ou non aux échanges marchands suppose et manifeste l’autonomie des individus (liberté que l’économie libérale ne cesse d’affirmer comme essentielle), de même l’acte de donner, que ce soit dans un cadre codifié ou non, mais toujours sans obligation de le faire, exprime puissamment la liberté humaine : donner – alors que l’on pourrait ne pas donner ; ne pas calculer – alors qu’on pourrait calculer ; se donner – alors qu’on pourrait ne pas se donner.
La libre dépossession de ce que l’on possède en dehors de tout arrangement contractuel confirme ainsi notre liberté. Cette libre dépossession peut se faire pour un mobile masqué ou un intérêt personnel. Peu importe ici car nous n’avons pas à juger l’intention 3. Nous constatons le fait, c’est-à-dire l’existence d’actes d’abandon volontaire de biens qui nous appartiennent, sans contrepartie immédiate et certaine, et qui, de ce fait, échappent à une détermination commune a priori de leur valeur. Ces dons traduisent l’irréductible subjectivité de celui qui donne (ou refuse de donner). C’est cette liberté qui produit des relations ouvertes.
On peut distinguer deux types de don. Le premier s’inscrit dans des rituels obligatoires ou des normes sociales imposées et que les anthropologues ont bien spécifiées (Mauss, 1924) : les échanges rituels de cadeaux de Noël ont des points communs avec les transferts codifiés de dons reçus dans la kula des Indiens des îles Trobriand et décrits par Bronislaw Malinowski (1922), comme les invitations mondaines, les tournées apéritives ou les petits cadeaux qui entretiennent l’amitié, comme le dit l’expression commune avec éloquence. Ils participent de ces flux non monétaires culturellement réglés et que met au jour l’archéologie de la vie sociale. En revanche, il s’agit bien de dons, sans contrepartie immédiate et connue, sans prix. Nous appellerons ce premier type de don les dons codifiés.
Mais ils n’épuisent pas le sujet car il reste le vaste domaine des dons ouverts, subjectifs, qui n’ont aucune obligation rituelle ou conventionnelle et qui ne s’inscrivent dans aucune institution. Ce type de don se définit comme « l’acte par lequel une personne donne un objet ou rend un service sans rien attendre ni recevoir en retour » (Malinowski, 1922). C’est un acte qui se caractérise par le fait « de ne demander aucune compensation en retour, ni même d’en attendre […] sans contrainte de coutume, sans obligation légale, sans déterminisme social ; aucun pouvoir contraignant n’est exercé sur les parties prenantes, aucun besoin d’un impératif de gratitude » (Titmuss, 1970), don de sang ou d’organe, don « pour rien », pour se donner, pour être soi-même.
Car, à la différence de l’échange marchand qui immunise de toute incertitude puisque l’échange ne se fait que si les parties acceptent le contrat et le prix, le don, même quand il est codifié, crée une incertitude sur la suite de la relation qu’il inaugure (l’autre va-t-il accepter le don ? va-t-il se sentir redevable ? va-t-il donner à son tour à d’autres ?), sur des évaluations subjectives (le donateur est-il fier ? le bénéficiaire est-il humilié ?) et sur des effets collatéraux (le don de certains perturbe-t-il le jeu des échanges codifiés, la valeur qu’on attribuait aux choses ?). Le don effectué, que va-t-il se passer ? Incertitude parce qu’il n’y a pas d’évaluation, pas de « prix du don » au moment où il est fait – et c’est la différence fondamentale avec l’échange marchand.
Au moment où il donne, sans obligation de le faire, un être humain manifeste donc une dimension particulière de sa liberté : sa capacité à ouvrir de nouvelles relations sociales dont la valeur est encore inconnue et incertaine, pouvant aller du zéro de la relation close à l’infini d’une amitié nouvelle.
Ainsi, quand j’achète mon pain, j’expérimente combien je suis intégré dans le vaste réseau des relations marchandes et contractuelles qui me relient aux autres et qui fixent des prix, des qualités et des normes aux échanges. Mais si je donne mon pain, j’inaugure une relation neuve, j’ouvre un chemin qui ne tient qu’à moi et à celui qui le reçoit. Et quand bien même je serai influencé par des principes moraux ou par un intérêt masqué ou mesquin, il n’en reste pas moins que ce don, dans la mesure où il reste volontaire, affirme mon autonomie et ma capacité à percer mon environnement social de perspectives qui me sont propres.
D’où ces taches innombrables de vert sur le fond rouge des échanges marchands et des transferts codifiés – et sans lesquelles il manquerait à l’économie sa créativité, son inventivité subjective, ses bifurcations innovantes et à l’homme économique la plénitude de sa liberté. Priver le salarié de cette faculté, c’est le priver de lui-même : pas étonnant qu’il donne abondamment sur Internet ce que les normes et les contraintes de l’organisation l’empêchent d’offrir. Et c’est en cela que le don et le gratuit en économie et en gestion ne relèvent pas de la morale, des bonnes intentions ou du « supplément d’âme » : ils manifestent une part de la dynamique sociale grâce à laquelle l’économie, les organisations et les marchés fonctionnent aussi. Ils relèvent d’une rationalité propre que nous appellerons désormais la logique du don, complémentaire à la logique marchande.
Le mystère du don ne tient donc pas à son existence, ni à son contenu. Où est le mystère finalement ? Dans le déni que lui opposent les « économistes sérieux ». Que cette évidence sociale soit évacuée de l’économie telle qu’elle est enseignée et revendiquée par la plupart des économistes et des gestionnaires, voilà le grand mystère. Car comment comprendre l’économie « sérieusement », si on ne tient pas compte de ce fait anthropologique total qui se décline dans un fait social total ? Comment prétendre analyser les organisations et les marchés, sans repérer les incalculables actes de don qui les enrichissent et manifestent la liberté d’agir de ceux qui y participent ? Le mystère du don, c’est que depuis plus de deux siècles, c’est-à-dire depuis l’avènement de l’économie moderne, sa place a été réduite dans la préoccupation des économistes « sérieux » qui ne se sont consacrés qu’à comprendre les échanges marchands, les calculs et les intérêts et ont amputé leur science d’une partie de son objet. Jusqu’au déni. Pourquoi ?
L’histoire de l’expulsion du don, étape par étape, reste à faire, en partant des premiers tableaux de flux économiques élaborés par les physiocrates au XVIIIe siècle, jusqu’aux modélisations de forme plus ou moins mathématique que formulent les économistes contemporains. Expulsion qui commence très tôt, car on repère déjà dans la célèbre affirmation d’Adam Smith, au deuxième chapitre de la Richesse des Nations, l’essentiel de l’argumentation sur cette défiance vis-à-vis du don et plus largement de l’engagement subjectif opérant des « relations ouvertes » :
« Donnez-moi ce dont j’ai besoin, et vous aurez de moi ce dont vous avez besoin vous-même ; et la plus grande partie de ces bons offices qui nous sont si nécessaires, s’obtient de cette façon. Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière ou du boulanger, que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu’ils apportent à leurs intérêts. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme ; et ce n’est jamais de nos besoins que nous leur parlons, c’est toujours de leur avantage » (Smith, 1776, p. 23).