cover.jpg

Table Of Contents

Vers une nouvelle vie 9

 

Les amitiés et les confidences 21

 

Mort et légende 32

 

Revirements de situation 43

 

Les mariages 52

 

Mort et naissance 61

 

La famille 72

 

Le départ des enfants 79

 

L’adoption 86

 

Le complot 92

 

Vers la fortune 100

 

LEXIQUE 110

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LE SANG DU SILENCE

 

 

 

 

 

Lac Memphrémagog

 

 

 

 

 

 

 

 

 

BRUNO JETTÉ

 

 

 

 

 

img1.png

 

I

 

Vers une nouvelle vie

 

Quand Marie-Ariane Rendall apprit la mort de son père, elle quitta son couvent et l’austérité de son couvent. Joseph-John Rendall lui avait légué un domaine de mille cinq cents hectares sur le bord du lac Memphrémagog. Il était urgent de s’occuper des chevaux, dont une jument née d’un croisement de sang devant donner naissance au cheval du siècle. Aussi, quatre cents bovins devaient être vendus à l’encan, dont plusieurs avaient déjà trouvé preneur. Ceci, sans compter les bâtiments, les dépendances et tout le reste. Outre ce domaine, la jeune fille héritait aussi d’une petite fortune en argent dont on ignorait le montant.

 

De prime abord, elle décida de conserver tous les chevaux. Elle conserva aussi quelques vaches, un petit troupeau de chèvres, quelques poules, de même que cinq chiens et leurs petits chiots. Quant à Maxwell, le chien de chasse, il n’était pas question de s’en séparer puisqu’il passait la majeure partie de son temps à chasser avec le vieux Julien ou à le talonner lorsqu’il donnait ses ordres aux travailleurs.

 

Mamadou, comme sa mère avant elle, s’occupait des tâches inhérentes à l’entretien domestique. Mamadou se souvenait très bien du temps où le grand-père Rendall et sa mère étaient souvent ensemble, mais cela restait un sujet tabou.

 

La grande et imposante maison aux dix colonnes blanches qui retenaient la toiture tapissée d’ardoises noires importées de Belgique semblait à l’abandon tant la peinture qui la recouvrait s’écaillait comme une coquille d’œuf. La dernière visite que Joseph-John Rendall fit à sa fille au couvent des Ursulines fut de courte durée. Au niveau des sentiments, l’homme était devenu incapable de réciprocité. Avant son départ, il lui avait dit:

 

-Tu es la réplique parfaite de ta mère.

 

Ces mots portèrent Marie-Ariane au sommet de l’orgueil.

 

Quelques jours plus tard, on lui annonçait la mort de son père. «Pas étonnant qu’il soit mort de son diabète», pensa la jeune fille. Depuis la mort de maman, il ne prenait plus soin de lui-même.» Puis en préparant ses affaires, elle se dit: «Papa et maman sont morts beaucoup trop jeunes». Et elle pleura. Lorsqu’elle quitta définitivement le couvent et qu’elle traversa la grille de métal entourée de hauts murs de pierres et qu’elle retrouva la liberté, elle se sentait comme un chien qui saute de joie lorsqu’il aperçoit son maître.

 

En revoyant la maison dont les lucarnes noires cachaient les contours blancs des montants de fenêtres, les volets de sa chambre qui se laissaient lentement tomber et les oiseaux qui avaient fait leurs nids sous les corniches, elle ressentit une grande émotion. En entrant dans la maison, la porte-moustiquaire se referma d’elle-même, laissant entendre un bruit sec et sourd. Là, elle se jeta dans les bras de Mamadou qui s’essuya les yeux avec le bas de son tablier.

 

-Tu ne retournes plus au couvent? l’interrogea Mamadou.

 

-Oh non! répondit Marie-Ariane. J’ai perdu toute ma jeunesse entre les murs de ce couvent et juste d’y penser, ça me rend malade!

 

-C’est pas tout le monde qui peut se payer une jeunesse, répliqua Mamadou. Ton papa et ta maman voulaient que tu sois instruite avec les bonnes sœurs parce que c’est ce qu’il y a de mieux. Les demoiselles comme toi doivent être instruites et recevoir une bonne éducation.

 

-Mamadou, promets-moi de dormir avec moi ce soir. Je t’en prie, dit Marie-Ariane en joignant les mains.

 

-Tu n’as pas changé du tout, toi, lança Mamadou. On dirait que tu as encore cinq ans. Toujours à supplier comme si tu étais une enfant martyrisée. Tu sais bien que Mamadou ne peut rien refuser à sa petite chérie.

 

-Avec une histoire de sorcellerie! ajouta la jeune fille.

 

-Oui, oui! Mais seulement pour ce soir. Ne va pas t’imaginer que Mamadou va te raconter une histoire à tous les soirs.

 

-Je vais faire un tour pour voir les garçons d’écurie, annonça Marie-Ariane.

 

-Saint nom de Dieu! s’écria Mamadou. Ce n’est plus ta place d’aller parler avec les garçons d’écurie. Il faut toujours que tu agisses comme une demoiselle de ton rang. Les garçons pourraient se faire des idées.

 

-Quel genre d’idées?

 

-Doux Jésus! Ma petite chérie, tu sais très bien de quel genre d’idées Mamadou veut parler.

 

-Il faut que je sache ce qu’ils font avec les chevaux.

 

-C’est Julien qui s’occupe de tout ça. Si tu veux aller voir les chevaux, vas-y avec Julien. Maintenant, c’est toi la maîtresse du domaine et tu ne dois plus parler directement avec les employés.

 

-Est-ce que je pourrai au moins aller à la chasse avec Maxwell et Julien?

 

-Tu peux faire tout ce que tu veux, mais tu dois le faire comme ton papa et ta maman le faisaient. J’ai promis à ta mère, à même sur son lit de mort, de m’occuper de toi toute ma vie et de faire ce qu’elle aurait fait avec toi. Je l’ai promis devant ta mère et je l’ai promis au Bon Dieu.

 

Marie-Ariane chaussa les bottes de son père qui faisaient trois fois la grandeur de ses pieds et se dirigea vers le lac. En traversant le boisé, l’odeur des cèdres la ramena au temps de sa petite enfance. Près du lac, à cet endroit, elle avait noué des rubans de couleur à la branche d’un arbre qui surplombait l’eau du lac. Elle avait aussi disposé quelques pierres autour du tronc de cet arbre. C’était son arbre magique en dessous duquel elle allait parler avec sa mère. Rien n’était réel, cela elle le savait puisque sa maman était morte. Mais dans sa tête, tout était tellement vrai. Comme un chien qui guette les restes du repas avant de réaliser qu’aujourd’hui, il ne reste rien. Il lui arrivait d’attendre des heures avant de comprendre que sa maman ne l’écoutait pas. «J’étais si petite», pensa-t-elle avec de grosses larmes dans les yeux.

 

Tout s’était passé si vite! se remémora-t-elle. Ils étaient tous morts, les uns après les autres, presque en même temps. D’abord, ce fut tante Jacky et ses enfants, tous morts dans l’incendie de leur maison. Puis ce fut l’oncle Matisse que l’on retrouva pendu dans la grange. Ensuite, ce fut Solange, l’aînée de la famille, morte dans son cloître entourée de religieuses. Seul son père avait eu la permission de la voir pendant cinq minutes, étendue dans son cercueil de planches, les mains jointes avec son chapelet de bois. Il aurait voulu déposer un baiser sur le front de sa fille, mais la supérieure l’en avait empêché.

 

-Ce n’est plus votre enfant, devait-elle lui signifier. Depuis qu’elle a prononcé ses vœux, elle est uniquement l’enfant de Dieu.

 

Puis doucement, les larmes aux yeux, la religieuse le pria de bien vouloir partir. 

 

-Partez en paix, devait-elle ajouter, maintenant, elle est avec le Bon Dieu. 

 

Sa grand-mère était morte pendant son sommeil. Ensuite, ce fut maman Éva-Maria Rendall. Son grand-père disait qu’il avait hâte de rejoindre sa femme et sa fille. Il est mort environ deux ans plus tard. Son papa a été le dernier à partir, en la laissant toute seule avec ses fantômes.

 

Puis vint le jour de l’enterrement. À peine fut-elle arrivée au cimetière que quelqu’un lui souffla à l’oreille:

 

-On ne pourra pas dire qu’il n’y avait personne à l’enterrement de Joseph-John Rendall. Nous, les Irlandais, nous sommes toujours ensemble, dans la vie comme dans la mort. 

 

-Je ne sais pas grand-chose concernant ma descendance, répondit Marie-Ariane.

 

-Par la mère de ton arrière-grand-mère, ma petite, tu es toi aussi de descendance irlandaise et c’est ce qui explique tes cheveux rouges. Ta mère avait la même couleur de cheveux que toi… la ressemblance est frappante.

 

-J’aimerais en savoir plus sur mes ancêtres.

 

-Tu n’as qu’à faire parvenir ton invitation à monsieur Isaak Enderson, jeune fille, et ce sera un plaisir, pour moi, d’en discuter avec toi.

Puis ce fut au tour de Mamadou de s’approcher d’elle pour lui dire qu’elle devait retourner tout de suite à la maison, car il y avait trop à faire et que Julien n’y arriverait pas sans elle. Ensuite, Monsieur le Curé lui saisit la main et lui souffla:

 

-Il y aura beaucoup trop de travail pour une aussi jeune fille… Quel âge as-tu, au juste? 

 

-J’aurai dix-sept ans dans six mois, l’informa-t-elle, tout en se disant qu’avec sa robe noire et ses rubans dans les cheveux, elle en paraissait à peine quinze.

 

-Tu devrais te départir de ton domaine, suggéra-t-il, et faire construire une jolie maison sur la grande rue. Tout ce que tu as appris chez les Ursulines ne te sera pas d’un grand secours pour élever des chevaux.

 

-J’y penserai, Monsieur le Curé! J’y penserai!

 

Elle aurait aimé souffler sur ce nuage de mort et rentrer tout de suite à la maison, mais il y avait encore trop de gens autour d’elle. Elle se rendit vite compte que la plupart des conversations tournaient autour de son existence de jeune et unique héritière de Joseph-John Rendall.

 

Puis un homme au regard troublé vint se planter devant elle.

 

-C’est affreux ce qui vous arrive, Mademoiselle Rendall, comme s’il était lui-même au comble de la souffrance. Je suis monsieur John Hale et je comprends bien votre chagrin, car moi aussi j’ai perdu un être cher. Ma femme est morte, l’an dernier, en donnant naissance à notre bébé qui est mort lui aussi quelques heures plus tard. Je sais que ce n’est pas l’endroit pour vous dire cela, mais j’aimerais vous rencontrer sérieusement. Si vous finissiez par ressentir de l’amour pour moi, je ferais tout pour vous rendre heureuse.

 

-J’y penserai, Monsieur Hale! J’y penserai!

 

Ensuite, ce fut une jeune femme qui s’approcha d’elle en disant: «Mes profondes sympathies, Mademoiselle Rendall. Ma mère était l’amie de votre maman… cette chère Éva-Maria. Lorsque je vous ai vue, j’ai cru à une apparition tellement la ressemblance est parfaite. J’aurais des choses à vous dire et d’autres à vous remettre. Lorsqu’il vous semblera possible de me rencontrer, envoyez-moi une invitation. Je suis Lessing Kelly et je travaille au bureau postal.»

 

L’heure du midi approchait et il n’y avait plus que quelques personnes au cimetière. Marie-Ariane se recueillait sur la tombe de son père quand elle entendit les pas de monsieur Devon Stiller s’approcher d’elle. Il se recueillit quelques instants près d’elle et comme elle s’apprêtait à quitter l’endroit, il lui dit:

 

-Mes sympathies sont avec vous, Mademoiselle Rendall.

 

Il se pencha légèrement et lui remit une enveloppe.

-Je suis désolé de vous remettre cela ici et maintenant, mais il se trouve que mon père est très malade et qu’il a dû quitter ses fonctions de notaire. Je lui rends donc de petits services à l’occasion. Étant limité dans le temps, vous devez prendre une importante décision dans les trente jours. Mon père était le notaire du vôtre, comme vous le savez déjà en raison de votre héritage. Il s’ajoute à cela que votre père avait prêté une importante somme d’argent à un commerçant qui a garanti son emprunt avec les cinq cents hectares de terrains qu’il possède et qui forment la pointe du lac et qui, de plus, sont adjacents aux vôtres. Un vieil hôtel qui tombe en ruine, un pavillon, des bâtiments et autres constructions dans un état lamentable font également partie du lot puisqu’ils se trouvent sur les terrains que le commerçant a mis en garantie. Il se trouve, Mademoiselle Rendall, que le commerçant dont il est question désire s’installer au Vermont. Son offre est la suivante: si vous lui donnez une créance complète de ce qu’il vous doit, il souhaite, en échange, vous céder les cinq cents hectares plus les bâtisses et bâtiments qui s’y trouvent. Il vous reste maintenant vingt-neuf jours pour remettre votre réponse. Si je puis me permettre une suggestion, les cinq cents hectares et tout ce qui s’y trouve valent au moins le double de l’argent qu’il vous doit encore.

 

Marie-Ariane l’avait écouté sans grand intérêt. Le jeune homme était séduisant, il avait l’air intelligent et sa tenue et ses manières étaient impeccables. Elle lui avait donc suggéré de venir chez elle, le samedi suivant, pour souper et passer une partie de la soirée à discuter de l’offre.

 

-J’en serais honoré, lui avait-il dit.

 

-Alors à samedi, fit-elle, sans montrer le moins du monde l’intérêt qu’elle lui portait déjà.

 

Ce soir-là, elle passa beaucoup de temps dans la bibliothèque où son père avait installé son bureau. Lorsqu’elle monta l’escalier pour aller dormir, la grande horloge annonça le coup de la première heure.

 

Quand elle se réveilla, le lendemain matin, le soleil brillait, les œufs crépitaient dans la poêle et les chiens entrèrent dans sa chambre. Elle tapa d’une main sur son lit et ceux-ci bondirent pour venir la rejoindre. «Si Mamadou voyait cela, elle en deviendrait folle.», pouffa-t-elle. Mais ces bêtes, elle les avait connus alors qu’ils n’étaient que des chiots. Combien de fois, depuis, avait-elle dormi avec eux sans que maman ou papa ne s’en rendent compte! Sauf que là, ils n’étaient plus des chiots et c’est pourquoi elle les poussa hors de son lit. Les chiens, croyant à un jeu, sautèrent à nouveau sur le lit, jusqu’à ce que Mamadou apparaisse dans le cadre de la porte.

 

-Doux Jésus! s’écria-t-elle. Combien de fois va-t-il falloir que je répète à Julien de ne pas laisser entrer les chiens dans la maison?

 

Lorsque Mamadou claqua un coup de spatule dans sa main, les chiens déguerpirent et en moins de deux, se retrouvèrent en bas de l’escalier, attendant que la ménagère se donne un autre coup de spatule pour courir dehors, via la porte de la cuisine qui s’ouvrait d’un seul coup de patte et dont la moustiquaire se refermait toute seule.

 

Joseph-John Rendall adorait les chevaux et les chiens. De son vivant, les chiens pouvaient entrer et sortir de la maison comme bon leur semblait et en tout temps. Jamais, du printemps jusqu’à l’automne, les portes de la maison n’étaient complètement fermées. Joseph-John Rendall avait l’habitude de dire:

 

-Les chiens méritent d’entrer dans la maison, car ce sont de bons gardiens.

 

Mamadou feignait de ne pas aimer les chiens, mais elle avait pris l’habitude de les voir dans la maison. Combien de fois avait-elle essayé de se raisonner et de leur en interdire l’accès? Mais elle ne pouvait faire autrement que les laisser faire, comme si pour eux, il s’agissait d'une sorte de droit acquis.

 

En descendant l’escalier, Marie-Ariane remarqua que les vêtements de sa mère étaient étendus sur les sofas. En bâillant, elle embrassa Mamadou qui venait de servir le déjeuner pour sa petite chérie et qui se préparait à prendre le café en même temps qu’elle. Comme à son habitude, Marie-Ariane dévora tout et en redemanda.

 

-Mamadou va te donner encore du café, mais seulement avec deux biscuits, il faut rester petite si tu veux plaire à monsieur Devon. 

 

-Mais comment es-tu au courant de ça? demanda Marie-Ariane qui n’en revenait pas.

 

-Mamadou n’était pas au courant, mais sa petite chérie vient de lui dire.

 

-Mamadou! s’écria Marie-Ariane. Tu n’as pas le droit de me faire ça!

 

Mamadou riait à en perdre haleine. Tellement, que ses yeux versaient des larmes qu’elle essuyait avec le bas de son tablier. À peine s’apprêtait-elle à dire un mot, que le fou rire s’emparait à nouveau d’elle. De son côté, Marie-Ariane ne pouvait faire autrement que de l’imiter.

 

-C’est un garçon d’écurie qui a raconté à Julien que monsieur Devon avait acheté deux «tickets» pour le concert que les Ursulines vont présenter.

 

-Comment l’a-t-il su?

 

-C’est le frère du garçon d’écurie qui vend les «tickets» et Devon lui en a acheté deux en lui disant qu’il avait l’intention de t’inviter pour y aller avec lui.

 

-J’avais complètement oublié que les Ursulines présentaient un concert.

 

-C’est parce que ça fait cent ans que le couvent est là et les bonnes sœurs, elles veulent ramasser de l’argent pour bâtir une salle, expliqua Mamadou. Elles veulent s’en servir pour enseigner la musique. Elles vont aussi acheter des pianos. C’est pour ça que Mamadou a cousu toute la nuit… pour te faire une belle robe que j’ai défaite et recousue pour toi. Mamadou avait déjà fait la robe pour ta mère, et elle l’a refaite pour sa petite chérie. Va l’essayer, Mamadou a trop hâte de te voir.

 

Lorsque Marie-Ariane descendit l’escalier, Mamadou dut se retenir contre un mur tellement la jeune femme représentait le portrait vivant de sa mère.

 

-Qu’est-ce que j’ai fait? demanda celle-ci.

 

Puis la rampe d’escalier continua de glisser sous sa main et sa silhouette devenait celle de sa mère. Des flammes vertes dansaient dans ses yeux et le soleil luisait sur son nez. Mamadou la trouvait si jeune, si belle et si désirable, que la morsure des souvenirs la fit pleurer.

 

-Qu’est-ce que tu as? s’inquiéta Marie-Ariane.

 

Tout en essayant de sourire, Mamadou répondit:

 

-Ce n’est qu’une robe du dimanche. Mamadou imagine sa petite chérie dans sa belle robe de mariée. 

 

Depuis qu’ils s’étaient rencontrés, peu après les funérailles, pour discuter de l’offre du commerçant, offre que la jeune femme décida d’accepter; quelque chose, entre elle et Devon Stiller, semblait s’être installé. Aussi, quelque temps après cette rencontre, l’information transmise par Mamadou s’avéra être juste puisque Devon vint la chercher pour l’emmener au concert des Ursulines. Prenant tout son temps, histoire de discuter davantage avec elle, c’est de peine et de misère que le jeune homme parvint à la conduire à temps au couvent. Une fois les deux arrivés dans la salle de spectacle, c’est tout juste s’ils eurent le temps de s’asseoir.

 

Assise sur son siège, Marie-Ariane secoua ses cheveux. Il était dix-neuf heures quand les musiciens sortirent tranquillement de derrière le long rideau noir pour ensuite apparaître sur la scène. La salle était pleine à craquer. La jeune femme chuchota à l’oreille de Devon: 

 

-Regardez la chanteuse à gauche du chef d’orchestre… c’est Alga Husman. 

 

-Je la connais, continua Marie-Ariane. C’est une ancienne du couvent. Elle a continué à étudier le chant en Pennsylvanie, car ses parents s’y sont installés en raison du redressement économique d’Allentown. On s’écrit de temps en temps, mais je ne pensais pas la voir ici ce soir… c’est une très grande surprise.

 

Puis le chœur commença à combler le silence. Marie-Ariane eut un léger frisson et tendit sa main à Devon. Lorsque Alga Husman commença à chanter, la salle entière connut l’apothéose de l’émerveillement. Devon serra légèrement la main de Marie-Ariane qui lui dit, les yeux remplis de larmes:

 

-J’aimerais tant que tout ça ne finisse jamais. 

 

-Pourquoi tout ça devrait-il finir? demanda-t-il.

-Si seulement je savais comment le dire! soupira-t-elle.

 

Devon s’approcha du coin de son fauteuil pour l’admirer furtivement. Ses cheveux rouges remontés sur la tête dégageaient sa nuque, sa robe de soie verte coulait sur elle telle une vague, ses yeux troublants de mélancolie s’attardaient aux moindres mouvements des musiciens et, de temps en temps, elle remuait son nez comme une gamine.

 

Il dut s’avouer à lui-même que déjà, il commençait à trop l’aimer. Les applaudissements éclatèrent dans toute la salle et Devon fut obligé de lui laisser la main pour se lever. Il lui balbutia quelque chose, mais elle ne l’entendit pas. Ce soir-là, en la ramenant chez elle, il savait que jamais plus, il ne pourrait se passer d’elle.

 

-J’ai l’impression de vivre une escapade de pensionnaire, lui avoua-t-elle, et j’ai peur de mourir comme maman.

-Moi, confessa Devon, j’éprouve déjà un grand vide à la pensée de vous laisser et de retourner seul chez moi.

 

-Commenceriez-vous à m’aimer monsieur?

 

-Je vous aime déjà! dit-il.

 

Elle lui adressa un sourire et lui proposa de venir souper le lendemain soir.

 

-J’espère que demain arrivera très, très vite, dit-il.

 

-Pas trop vite! rétorqua-t-elle en feignant la terreur. Je ne voudrais pas vous perdre après une si magnifique soirée.

 

Les semaines passèrent et les invitations se succédèrent sans interruption. Lessing Kelly, dont l’élégance résidait dans le fait qu’elle faisait tout pour ne pas l’être, avait pris l’habitude de se rendre chez mademoiselle Rendall tous les vendredis, après la fermeture du bureau postal, pour ne revenir chez elle que le dimanche soir. Alga Husman, qui s’ennuyait à mourir en Pennsylvanie, était venue passer un mois chez Marie-Ariane et depuis, n’était jamais repartie. Devon, lui, continuait inlassablement le travail de son père et s’occupait des affaires de Marie-Ariane. Il prenait grand soin d’effectuer pour elle des placements susceptibles de lui rapporter beaucoup d’argent. Un samedi soir, lorsque Devon parlait du vieil hôtel situé sur la pointe du lac, Lessing en resta bouche bée.

 

-Quoi? s’étonna-t-elle. Tu as un hôtel, Marie-Anne?

 

-Il tombe en ruine, à ce qu’il paraît, répondit Marie-Ariane, et je crois qu’il y a aussi un vieux pavillon et quelques bâtiments.

 

Alga se leva et vint se planter devant elle.

 

-Comment ça, tu crois? Tu ne vas tout de même pas me dire que tu ne t’es même pas donné la peine d’aller voir! Moi qui cherche un endroit pour chanter et toi qui as un hôtel qui ne sert à rien… c’est incroyable!

 

-Mais elle tombe en ruine, ma chère Alga! Je te le dis, il n’y a rien à faire avec ça.

 

-Rien à faire, c’est peut-être exagéré, la contredit Devon.

 

Marie-Ariane n’appréciant pas la contradiction commença à le tutoyer:

 

-Tu ne m’as jamais dit que l’on pouvait en faire quelque chose? répliqua-t-elle sur un ton de discorde.

 

-Je ne t’ai jamais dit que l’on ne pouvait rien en faire. Je t’ai juste dit que ton hôtel tombait en ruine, comme le pavillon, les bâtiments et tout le reste.

 

Mamadou n’en croyait pas ses oreilles.

 

-Tu veux dire que toute la pointe du lac est à toi? s’exclama-t-elle.

 

-Papa l’avait pris en garantie et la personne a préféré ne pas payer.

 

-Combien d’hectares? voulut savoir Mamadou.

 

-Cinq cents hectares, je pense.

 

-Seigneur Dieu, doux Jésus, bonne vierge Marie, lança Mamadou en faisant son signe de croix.

 

-Tu dois absolument faire quelque chose avec cela! avança Alga. Ça n’a pas de sens de laisser tout ça à l’abandon!

 

Lessing desserra les lèvres et suggéra:

 

-Tu pourrais faire une marina… un lieu de plaisance… un hôtel… un hippodrome… une plage… et puis ci et puis ça.

 

Marie-Ariane souriait non pas en raison de ce que Lessing disait, mais de la façon dont elle le disait. Mamadou, contrairement à son habitude, préférait écouter et se taire. Entendre parler de projets la rafraîchissait et la rajeunissait en même temps.

 

Puis Marie-Ariane se sentit soudain en danger.

 

-J’ai peur, Devon, confia-t-elle. J’ai peur de mourir comme maman et cette peur me prend de plus en plus souvent.

-N’aie pas peur ma petite chérie! tenta Mamadou pour la rassurer.

 

-J’ai peur que tout ça me porte malheur, continua la jeune femme.

 

Les chiens se mirent à japper et Graig Thompson, le garçon d’écurie, entra dans la maison en affichant une expression de victoire.

 

-C’est une pouliche! cria-t-il d’une voix triomphante. La jument a eu une superbe pouliche!

 

Le vétérinaire entra sans invitation et les chiens entrèrent avec lui.

 

-Ne restez pas plantés là, lui signifia Mamadou qui tenait déjà deux bouteilles de vin dans les mains.

 

De temps en temps, Graig lançait un regard vers Alga. Chaque fois, les yeux de celle-ci rayonnaient de plaisir. Mais comme toujours, Lessing ne laissait rien passer sans faire la chipie. Elle adorait jouer ce rôle qui lui allait à merveille.