LE SANG DU SILENCE
Tome 2
Aragone
BRUNO JETTÉ
Table des matières
Résumé du tome précédent 7
I La mort de John John Rendall 8
II Peur et tourmente 13
III Le parfum d’Aragone 17
IV Le château d’Aragone 20
V La réception 24
VI Kelly Allan 27
VII Mariage de Baron 30
VIII Aragone et Randy 33
IX Naissance et tempête 38
X Magie noire et objets de culte 42
XI Renden Wright 49
XII Pâques 53
XIII La poupée oiseau 56
XIV William Allan Rendall 61
XIV La troublante Ingrid Havel 66
XVI L’aube des années soixante 69
XVII Henry J. Rendall 73
Lexique 76
Conception graphique de la couverture et illustration: M.L. Lego
Modèle couvert avant: Ann-Catherine Choquette
L’auteur tient à préciser que tous les événements relatés dans ce roman relèvent de la fiction. Tous les personnages sont purement imaginaires.
© Bruno Jetté, 2016
Dépôt légal – 2016
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bibliothèque et Archives Canada
ISBN: 978-2-924594-23-0
Ce livre est également disponible en format papier
Les Éditions La Plume D’or reçoivent l’appui du gouvernement du Québec par l’intermédiaire de la SODEC
Éditeur:
Les Éditions La Plume D’Or
4604 Papineau
Montréal, Québec, Canada
H2H 1V3
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À la mort de son père, Marie-Ariane Rendall, jeune orpheline d’à peine dix-sept ans, devient l’unique héritière du domaine familial situé sur le bord du lac Memphrémagog. Elle quitte définitivement le couvent pour prendre la succession de son père, apprend à éviter les coureurs de dot et refuse systématiquement de se départir de son domaine. Une rencontre fortuite la mettra en contact avec John John Rendall, richissime et intraitable homme d’affaires, dont la colossale fortune impose crainte et respect. Marie-Ariane devient aussitôt follement amoureuse de cet oncle «éloigné» de trente ans son aîné. Aussi têtue qu’intelligente, elle réussira à l’épouser sous l’œil réprobateur, mais complice, du clergé. Ensemble, ils auront cinq enfants, dont l’insupportable et mystérieuse Aragone, la plus jeune de la famille Rendall. Avec ses longs cheveux roux et son indescriptible beauté, elle n’est pas sans rappeler les origines irlandaises de sa mère. Mais la petite Aragone et Randy, l’aîné de ses frères, partagent un terrible secret: celui du sang des uns, et le silence des autres.
Les cloches des églises du canton faisaient sonner le glas. Ce tintement annonçait la mort de John John Rendall, le richissime homme d’affaires et le maître du domaine des cent chênes. Un interminable cortège de fleurs suivait le corbillard contenant la dépouille du défunt. On allait inhumer le corps dans le cimetière familial, derrière la chapelle du lac. Parti de rien, John John Rendall s’était hissé au sommet de la fortune et de la respectabilité. Son épouse, Marie-Ariane Rendall, et ses cinq enfants, suivaient le cortège dans une longue limousine noire.
«Comme il aurait aimé assister à ses propres funérailles!», de penser la jeune veuve. Lui qui avait toujours aimé le faste et la démesure, combien aurait-il été heureux de voir tout ce déploiement en son honneur. Assise entre ses deux filles, Marie-Joséphine Rendall, l’aînée des filles, et Aragone Rendall, la cadette, elle admirait ses trois fils qui eux, étaient assis devant elle. Randy John Rendall, le plus vieux des trois, avait ce regard tristement cruel qui vous pénétrait jusqu’au fond de l’âme. Le deuxième, Baron Rendall, était arrivé de New York quelques jours plus tôt, presque en même temps que sa sœur Marie-Joséphine, qui elle, arrivait d’Irlande avec Florence, une amie de la famille, et Henry J. Rendall, le cadet de ses fils, devenu une star de cinéma hollywoodien grâce au «soutien» de son oncle Mark Rendall, décédé l’année précédente. Sa présence attirait une foule de photographes sans scrupules qui tentaient par tous les moyens de s’approcher de lui. Toute la famille éloignée de Marie-Ariane était venue d’Irlande pour la supporter dans son grand malheur. Un peu partout, on commençait non plus à parler de la famille Rendall, mais bien de la dynastie des Rendall. Une certaine aristocratie voyait d’un bon œil l’ajout de cette désormais célèbre famille au rang des privilégiés de ce monde. «La richesse et la gloire dorment souvent dans le même lit», pensait Aragone qui l’année précédente, avait reçu un important héritage de l’oncle Mark. Elle était d’ailleurs en cours de se faire construire un véritable château, à Knowlton Landing, situé à seulement une demi-heure du domaine des cent chênes. Malgré son caractère insupportable et son arrogance, tout le monde l’aimait. Tous ceux qui l’entouraient se pliaient à ses moindres caprices d’une façon quasi religieuse. Baron, contrairement aux autres, pensait à sa mère. Comme elle était belle, cette jeune veuve, dans sa longue robe noire, si peu large. Elle avait failli trébucher en entrant dans la limousine. Il lui avait alors tenu le bras, pendant qu’une idée folle lui avait traversé l’esprit. Il aurait voulu faire comme ces prêtres catholiques qui se donnent et se redonnent des coups de lanières de cuir sanglantes pour se flageller le dos. Pourquoi? Pour se faire pardonner quelque chose qu’il n’arrivait pas à savoir. Puis il lui vint à l’esprit qu’il n’avait jamais montré le moindre signe d’affection pour sa mère. Cela, il le réalisait le jour même où on allait enterrer son père. Soudain, Marie-Joséphine appuya sa tête sur l’épaule de sa mère et éclata en sanglots. La limousine venait de s’immobiliser. Pendant quelques instants, la veuve et ses enfants restèrent sans bouger, comme si chacun refusait de se livrer aux conditions de la mort. «Allons, maman, dit Aragone, dirigeons-nous vers notre cimetière avant que l’âme de papa finisse par s’énerver!»
Seul Randy comprenait vraiment que l’on allait mettre en terre celui-là même qui s’était maintenu toute sa vie au-dessus des lois. Celui-là même qui maintenant possédait tous les privilèges économiques et sociaux. Des privilèges qui paraissaient tellement anciens qu’ils semblaient faire partie de la nature humaine. Tous marchèrent, droits et dignes, vers le cimetière.
Pendant l’inhumation, prise de panique, Marie-Ariane allait s’écouler quand Aragone la serra très fort contre elle. De temps à autre, la cadette reconnaissait le parfum de sa mère qui nourrissait les souvenirs de sa petite enfance. Ce parfum était pour elle l’omniprésence d’une divinité à laquelle elle était attachée par un fil invisible qui l’extirpait de cette scène terrifiante annonçant un moment décisif. Lorsque son regard croisa celui de Randy, il lui fit un petit sourire qui n’avait aucune signification en soi, sinon de la rassurer dans l’accomplissement de son destin. «Randy comprend si bien les choses de la réalité», songea-t-elle. Pour elle, rien n’était jamais tout à fait réel. Sa vision du monde était celle d’un miroir qui ne lui retournait que des futilités. Soudainement, il fit de plus en plus sombre. La pluie se mit à tomber et en quelques minutes, ce fut l’orage. Des éclairs traversaient le ciel et Marie-Ariane semblait aussi démunie devant la pluie que devant sa vie. Aragone essaya tant bien que mal de la conduire à l’abri, mais elle n’y parvint pas. Marie-Ariane aurait voulu ouvrir le cercueil et toucher son mari pour une dernière fois, mais elle eut la soudaine sensation qu’elle se retrouverait nue dans les bras de la mort. Dans sa vision, tout était tellement bizarre qu’elle fut surprise de sa propre intention. Puis elle replongea dans une solitude insoutenable. Fini l’époque bénie où dans le calme et l’insouciance elle s’émerveillait d’être amoureuse et de connaître l’amour fou. John John était le fer de lance de sa destinée et plus jamais il ne serait près d’elle pour la protéger. Partagée entre le violent désir de mourir et la peur extrême de survivre, elle s'évanouit avant qu’on la transporte d’urgence à l’hôpital; deux jours s’étaient écoulés avant qu’elle ne reprenne enfin ses esprits. Comme le sang de l’eau de pluie, le temps avait coulé dans ses veines sans qu’elle s’en rende compte. Aragone, assise sur le bord de son lit, s’écria: «Enfin! Il était temps que tu reviennes parmi nous. Il va falloir que tu réapprennes à jouer de la vie sans que papa soit toujours près de toi.»
— Il me manquera toujours une carte dans mon jeu, répondit sa mère.
— C’est à moi, maintenant, de prendre soin de toi, lui dit sa fille en lui soulevant la tête pour replacer ses oreillers.
— C’est toi qui reprends le flambeau, ajouta Marie-Ariane avec un triste sourire.
Quelques heures plus tard, elle entra chez elle et dès qu’elle eut franchi le seuil de la porte, tout lui sembla tellement plus facile. Elle se dit à elle-même: «Comment peut-on oublier si facilement?» Il lui restait ses enfants et plus tard, elle aurait des petits-enfants; il y avait aussi Alga, Lessing et Florence, ses amies de toujours qui faisaient presque partie de la famille. Elle entra dans le salon et comme à son habitude, redressa les cadres, brusqua un peu son fauteuil de lecture et traversa le vestibule pour entrer dans le bureau de John John. À voix haute elle dit: «Je remets ma vie entre tes mains, mon amour». Longtemps elle resta immobile, comme une femme qui ne sait plus rien d’elle-même. En pensée, elle revoyait son mari, assis à son bureau de travail. Les yeux remplis de larmes, elle avait peur qu’il la trouve laide d’avoir tellement pleuré. Comme elle aurait voulu bondir hors de son corps pour le rejoindre vers un lointain écho forgé au feu de l’amour. Elle ouvrit la fenêtre et la douceur de l’air lui semblait provenir d’un autre monde. Elle entra ensuite dans la bibliothèque et laissa glisser sa main sur les livres rares et anciens que John John, en collectionneur émérite, avait acquis après maintes recherches et de fortes dépenses d’argent. Au hasard, elle retira un livre de l’espace qu’il occupait parmi ce trésor de connaissances de toutes sortes. Elle l’ouvrit délicatement, tourna quelques pages et commença à lire. Il était question d’Odin, ce dieu de la mythologie scandinave qui attend les morts pour les manger tout en restant confortablement assis sur son trône. Elle eut le souvenir que John John, de son vivant, passait des heures à lire. De temps à autre, il lui arrivait de partager avec elle certaines de ses lectures qui le passionnaient particulièrement. Un soir où ils discutaient au sujet de la mort, il lui avait dit: «N’oublie jamais, mon amour, qu’il n’y a que les décadents qui s’inquiètent de ce qui peut leur arriver après la mort». Orpheline dès l’âge de dix-sept ans, des morts, elle en avait vu plus d’un et voilà que maintenant, c’était son mari que l’on venait de descendre en terre. «Il faudrait faire construire un mausolée au centre de notre cimetière, pensa-t-elle. Un gigantesque mausolée où pourraient s’entasser tous les morts de la famille. Un immense et majestueux mausolée où tous les morts de la famille s’entasseraient les uns contre les autres pour rendre hommage à celui dont les crimes et les violences avaient été les instruments nécessaires à la survie de cette famille». Comment aurait-il pu en être autrement? Émigrés d’Irlande, les Rendall avaient dû «bien malgré eux» se tailler une place pour survivre dans un monde inhospitalier et dangereux. Ensuite, ce fut l’obligation de vengeance qui fut le lot de la génération suivante et de celle qui suivit. John John Rendall avait dû marcher dans le sang des uns et obtenir le silence des autres pour en arriver, en trois générations, à ce que sa famille, avec son fils Randy en tête, fraternise avec ceux qui sont toujours en quête de plus d’honneur et de pouvoir. Malgré son jeune âge, Randy, le fils de son père, possédait des intérêts dans plusieurs entreprises industrielles, des fabriques d’armements et des compagnies de navigation, et ce, indépendamment de la fortune colossale qu’allait lui céder son père. «N’est-il pas le plus apte à représenter la famille?» se dit Marie-Ariane. Toujours perdue dans ses pensées, elle n’avait pas remarqué la présence d’Aragone, qui se tenait debout derrière elle. «Mais les chiens n’ont pas jappé!» s’exclama sa mère.
— Bien sûr qu’ils ont jappé, répondit Aragone. Deviendrais-tu sourde, maman?
Sans lui laisser le temps de répondre, elle ajouta, en pointant du doigt un bracelet de cuir que sa mère portait au poignet:
— Mais où as-tu acheté cette chose horrible?
— Cette chose horrible, comme tu le dis, est un souvenir de mon voyage de noces et je trouve cela très joli, répliqua Marie-Ariane.
Aragone relava brusquement la tête et lança une pile de journaux sur la table de la bibliothèque.
— Les journaux parlent encore de l’inhumation de papa, lança-t-elle. Ils en parlent comme d’un chef de file en matière de prospérité, et rappellent les nombreuses donations qu’il a faites lors de l’épidémie et de la guerre. Même le clergé parle de ses œuvres de bienfaisance et surtout, de son indispensable aide financière qui a servi à rénover l’église et le presbytère. Même dans son cercueil, on continue de l’anoblir. De toute façon, je ne suis pas venue ici pour ça. J’ai décidé de mettre un peu de chaleur et de joie dans ta maison. Je t’ai donc acheté de nouvelles tentures, des statues grandeur nature, des fauteuils en cuir repoussé et maints autres objets fabuleux que tu n’aurais jamais pensé te procurer en temps de deuil. Ils vont te livrer tout ça dans le courant de la semaine; ça va te changer les idées.
— Mais ma fille, s’écria Marie-Ariane, tu aurais au moins pu me demander mon avis!
Encore plus élégante que sa mère, Aragone lisait tout, sauf ce qui lui était utile. Elle passait des heures à observer les images des revues à la mode. Elle aimait vivre dans des espaces immenses et savait qu’elle pouvait disposer de la fortune de ses ancêtres selon ses caprices du jour.
— Ce n’est pas tout, maman, reprit-elle, les garçons d’écurie sont en train de dresser pour toi une jument très docile, ce qui sera sûrement un des souvenirs les plus doux de ton enfance.
— Lorsque je pense à mon enfance, rétorqua Marie-Ariane, je me sens comme un oiseau qui reste paralysé devant un serpent.
Pendant qu’elles discutaient, le soir tombait lentement et le soleil paraissait aussi rouge qu’enflammé.
— Je dois t’avouer quelque chose, maman!
— Quoi donc, ma chérie?
— Quand j’étais petite, j’ai donné un coup de pied dans une fourmilière.
— Que s’est-il passé ensuite? interrogea Marie-Ariane.
— Mon instinct, bien avant ma raison, a pressenti l’étendue du désastre.
— Quelle conclusion en tires-tu?
— Que l’instinct à un pied dans l’invisible et que la raison n’est qu’une carence de l’esprit. Et aussi, que nos peurs ne sont que des visiteurs qui remontent du fond de notre mémoire.
— Moi aussi j’ai à t’avouer quelque chose.
— Dis-le, maman! Dis-le vite! J’ai tellement hâte de savoir.
— Depuis que tu es toute petite, tu as toujours été un petit démon angélique.
Voyant qu’Aragone était au comble du bonheur, sa mère poursuivit en disant:
— Allons, ma petite Aragone, ne te perd pas dans ton orgueil.
— Mais maman, j’ai grandi comme on règne; j’ai grandi comme une petite reine sur son étoile.
— Tu es bien la fille de ton père, soupira Marie-Ariane en précisant que tous les deux essayaient toujours de galoper plus vite que la vie.
— Tu sais, maman, quelques fois, j’ai l’impression qu’un sens supplémentaire m’a été transmis par grand-mère. Tu te souviens combien j’ai toujours aimé porter les vêtements de grand-mère et ses bijoux? Eh bien… il me semble qu’une partie d’elle a toujours été en moi. Je sais qu’elle est morte depuis longtemps, mais depuis que je suis toute petite nous parlons souvent ensemble.
— Maman te parle? s’exclama Marie-Ariane.
— Elle m’aide à me retrouver lorsque je suis en état de confusion.
— Comment ça, en état de confusion? s’inquiéta Marie-Ariane.
— C’est comme si on se rencontrait entre deux mondes. Quelques fois, nous parlons et quelques fois, nous ne disons rien pour respecter le silence des âmes errantes.
— Arrête ça tout de suite! ordonna Marie-Ariane, tu commences à me faire peur.
— Allons, maman, on ne revient jamais tout à fait de la mort. Je pense même que tu pourrais continuer à parler avec papa si tu t’en donnais la peine. Moi, j’ai toujours vénéré grand-mère, comme si elle était la plus subtile des sorcières.
— Aragone, arrête ça tout de suite! répéta Marie-Ariane d’une voix tremblante.
Pendant un long moment, on n’entendit plus que le tic tac de la grande horloge.
— Ce pendule m’énerve! laissa entendre Marie-Ariane en se levant pour en désactiver le mouvement.
— Ne fais pas ça, s’empressa de dire Aragone.
Au même instant, Marie-Ariane sentit quelque chose la frôler. Elle se mit à trembler de tout son corps.
— Aragone, que se passe-t-il? demanda-t-elle à sa fille.
— La mort n’est qu’à deux pas de toi, répondit lentement Aragone.
Les chiens se mirent à japper, ce qui annonçait la venue de quelqu’un dans la maison. La porte-moustiquaire se referma d’elle-même, puis Alga entra dans la maison pour demander:
— Qui crie ainsi?
— C’est maman qui a pris peur en se regardant dans le miroir, répondit Aragone.
— Toujours aussi détestable! lança Alga avec un sourire empreint de tendresse et d’amour.
— Elle me raconte des histoires de peur, précisa Marie-Ariane.
— Aragone, donne une chance à ta mère, fit Alga. Elle passe une période difficile, tu le sais bien.
— Tu as raison, chère Alga, consentit Aragone sans franche conviction. Il y a des questions que l’on ne peut se poser qu’à soi-même. Je dois vous quitter, maintenant, termine-t-elle comme si elle s’adressait à ses sujets.
— Bonne nuit, ma chérie, dit sa mère.
— Bonne nuit, ma petite, répliqua Alga.
— Comme si c’était possible, répondit Aragone en quittant la maison.
— C’est étrange, dit Marie-Ariane, mais quelques fois, il me semble qu’Aragone me hait.
— Pourquoi dis-tu cela? questionna Alga.
— Je ne sais pas, répondit l’autre, mais souvent, Rany et elle ont une attitude plutôt bizarre envers moi.
— Allons, Marie-Ariane, continua Alga, nous nous connaissons depuis l’enfance et d’aussi loin que je me souvienne, tu as toujours craint quelque chose. Toute ta vie, tu as eu à vivre des déchirures aussi profondes que tragiques et une fois encore, tu viens de perdre quelqu’un que tu aimais. Arrête d’entretenir des pensées noires. Aragone et Randy t’adorent!
— Et si nous allions marcher un peu sur le bord du lac? suggéra Marie-Ariane.
— Nous pourrions même y faire un feu, comme dans le temps! lança Alga.
Puis elles descendirent sur le bord du lac. Assisses toutes les deux devant le feu, un genre d’orgueil animal embellissait leur apparence. La nuit tombée, elles prolongèrent un moment de silence avant de retourner à la maison. Une fois sur le long balcon de celle-ci, Marie-Ariane demanda à Alga:
— Parle-moi un peu de Graig.
— Toujours le même, répondit l’autre. Il passe sa vie à s’occuper des chevaux et il semble être le plus heureux des hommes. Comme je le dis toujours, s’il lui arrivait de me tromper, ce serait sans doute avec une jument.
— Au fait, se rappela Marie-Ariane, j’ai un bocal de fraises confites pour toi!
En se levant, Marie-Ariane eut un mauvais présage. Sentant une main invisible lui serrer le cœur, elle descendit à la cuisine où Aragone prenait son café en chantant.
— Comme tu as l’air heureuse! lui dit sa mère.
— Ah, maman! Si tu savais comme j’ai hâte d’habiter définitivement ma belle grande maison!
— Tu devrais plutôt dire ton château! Avec tout l’argent que tu as investi dans ce projet, tu aurais pu te faire construire un petit village à la place.
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