Table Of Contents
Chapitre I 6
Chapitre II 11
Chapitre III 22
Chapitre IV 30
Chapitre V 39
Chapitre VI 48
Chapitre VII 53
Chapitre VIII 58
Chapitre IX 63
Chapitre X 71
Chapitre XI 79
La Traite des Fous:
Fils de pute
Bruno Jetté
Conception graphique de la couverture: M.L. Lego
Photo de la couverture: Bruno Jetté
L’auteur tient à préciser que tous les événements relatés dans ce roman relèvent de la fiction. Tous les personnages, morts ou vivants, sont purement imaginaires. Ce roman étant une œuvre fictive, certains faits réels peuvent cependant s’y glisser par coïncidence, mais ils s’inscrivent eux aussi dans un cadre fictif et les personnages qui les incarnent sont tout aussi fictifs. Patronymes, caractères, lieux, dates et descriptions géographiques sont soit le produit de l’imagination de l’auteur, soit insérés dans cette fiction. Malgré les efforts entrepris pour rendre le langage psychanalytique, psychiatrique et psychologique avec le maximum d’exactitude, certaines erreurs ou faux sens sont inévitables. L’auteur s’en excuse sincèrement.
Mot de l’éditeur:
L’auteur ayant certifié que tous les personnages et situations relatés dans le présent roman relèvent de la pure fiction, l’éditeur se dégage de toute responsabilité en cas de poursuite judiciaire.
© Bruno Jetté, 2013
Dépôt légal – Bibliothèque et Archives nationales
du Québec, 2013
ISBN: 978-2-9242-2409-0
Éditeur :
Les Éditions La Plume D’Or
4604 Papineau
Montréal, Québec, Canada
H2H 1V3
514-528-7219
http://editionslpd.wordpress.com
Ma mère était une putain. Elle fut internée le dix août mille neuf cent cinquante deux. Cinq mois, jour pour jour, après ma naissance. Je n’ai jamais su qui était mon père.
Un jour, j’ai décidé de me rendre à l’asile pour parler avec Sœur Irène. Elle savait des choses sur ma mère et je voulais qu’elle m’en parle
Sœur Irène haussa les épaules et dilata ses narines comme un animal flairant la distance qui le sépare de sa proie.
-Carmen Beauséjour, commença-t-elle par raconter, fut internée le dix août mille neuf cent cinquante-deux par une journée d’orage. Ce jour-là, il avait tellement plu sur Montréal, que par endroits, les trottoirs disparaissaient sous l’eau. Sur la rue Sainte-Catherine, entre les rues Clark et Saint-Laurent, c’était l’inondation. Ça tombait comme des clous. La pluie avait duré plus de six heures, entremêlée de coups de foudre causant des pannes d’électricité et de téléphone. En raison de cette vilaine température, le tramway dut s’arrêter un long moment, alors qu’il se trouvait sur la rue Sainte-Catherine. Quand j’y suis montée, je remarquai une femme qui pleurait silencieusement. Le chauffeur ajusta son casque et vint se planter devant elle. « Mais arrêtez de pleurer, ma p’tite dame, lui dit-il, au moins vous n’irez pas en prison ». Assise à côté du patrouilleur qui avait pour mandat de la surveiller pour ne pas qu’elle prenne la fuite, la jeune femme gardait le silence. Puis le chauffeur dit au patrouilleur : « Avec un temps comme celui-là, le tramway ne pourra pas avancer avant des heures ». « Pour moi, répondit le patrouilleur, c’est du bon temps payé à rien faire! ». À cela il ajouta : « S’ils enferment toutes les putains à l’asile, l’économie va tomber plus fort que cette pluie ». Les deux hommes se mirent à rire de bon cœur. « Pourquoi l’asile? » demanda le chauffeur. « C’est facile à comprendre, répondit le patrouilleur, à l’asile, pas de procès comme pour la prison, pas de témoin pour prouver que c’est une putain, pas de mari qui doit s’expliquer avec sa femme… sans compter les politiciens, et même les policiers, qui fréquentent aussi les bordels. À l’asile… ni vu, ni connu… et on finit par oublier! ».
-C’est à ce moment, poursuivit Sœur Irène, que j’ai compris que ta mère et moi allions au même endroit. Elle, pour y être internée et moi, en tant que religieuse soignante.
Elle marqua une pause et dit encore :
-Si on remet les choses dans leur contexte, il fallait fermer tous les bordels. L’enquête sur la moralité durait depuis plusieurs mois. Le directeur adjoint de la police de Montréal avait dû démissionner de ses fonctions. Il avait dénoncé l’ampleur de la prostitution et surtout, la trop grande tolérance des policiers. Tout le monde savait depuis un bon moment qu’on allait fermer les bordels et punir les putains. Elles auraient dû quitter ces lieux malsains bien avant que commencent les arrestations. Cela dit, même à l’asile, il arrivait que certaines patientes reçoivent « d’importants visiteurs »… et celles qui refusaient de recevoir ces… importants « donateurs » avaient moins de chance de sortir rapidement de l’asile.
-Personne ne dénonçait ce genre de pratique? demandai-je.
-J’étais religieuse et je lui suis toujours, de répondre à cela sœur Irène. J’ai prié pour le salut de ces filles et j’en suis venue à la conclusion que c’était le seul moyen d’en sauver quelques-unes.
Elle se tut brièvement avant d’ajouter :
-Ces femmes étaient des prostituées, ne l’oublions pas. Elles avaient à peine de quoi vivre…
-Est-ce qu’elles étaient toutes des prostituées?
-Non. Certaines étaient des vagabondes, d’autres des alcooliques ou des femmes en dépression que leurs familles avaient placées à l’asile. Moi, je priais en attendant que la grâce divine agisse pour le mieux. Les « donateurs » étaient très riches et leurs dons en aidaient plus d’une à s’en sortir, si je peux m’exprimer ainsi…
-Est-ce qu’il arrivait que des non-prostituées s’en sortent?
-Bien sûr! Plusieurs, même, se sont retrouvées sur le trottoir lorsque les choses se sont calmées. Les unes entraînaient les autres et elles tentaient de s’entraider tant bien que mal. Les « donateurs » étaient non seulement très riches, mais ils étaient aussi très puissants. Ils arrivaient même à convaincre certains maris de signer le formulaire pour qu’on puisse sortir leurs femmes de l’asile. C’est que certains messieurs avaient fait interner leur femme simplement parce qu’elle ne voulait plus s’occuper du ménage et de l’ordinaire. Ces femmes-là ont vite appris ce qu’il fallait dire et faire pour s’en sortir. Pour celles-là, les donateurs devenaient des sauveurs qu’il fallait remercier. Une fois en liberté, plusieurs quittèrent définitivement leur mari pour travailler sur la rue.
Sœur Irène marqua une pause durant laquelle elle essuya quelques larmes, puis enchaîna :
-La nuit précédant l’internement de votre mère, la chaleur était insupportable. Je me suis levée et je suis allée me promener dans la cour arrière. Là, j’ai prié Dieu pour qu’il me dise quoi faire. Il y avait des étoiles filantes plein le ciel. Devant la beauté de la création, j’ai compris que le temps était venu, pour moi, d’agir. Je suis retournée me coucher en pleurant et je me suis dit qu’enfin, le bon Dieu me donnait un signe. Comme les étoiles, je devais traverser la noirceur du ciel pour déboucher sur un jour nouveau. J’ai décidé, cette nuit-là, d’aller tout raconter à l’évêque dès le lendemain. Mais le lendemain, la pluie m’a conduite dans le même tramway que votre mère et c’est ensemble que nous sommes entrées à l’asile.
-Dites-moi, Sœur Irène, qu’est-ce qui vous a décidée à entrer en religion?
-À vrai dire, répondit-elle en soupirant, je ne l’ai jamais vraiment su. Lorsque que j’ai parlé d’entrer en religion, mon père a failli me tuer, tellement il était furieux. Peut-être était-ce simplement pour le contrarier… J’ai appris de ta mère que mon père et le sien travaillaient tous les deux à la caserne de pompiers numéro vingt-six sur l’avenue Mont-Royal. Ton grand-père travaillait aussi à temps partiel pour les autobus provinciales. Vers la fin des années quarante, les syndicats avaient déjà obtenu la reconnaissance du droit d’association et de grève. La loi sur les relations de travail venait de naître. Fervent syndicaliste et meneur de revendications, ton grand-père a été tué d’une balle dans la tête pour avoir organisé la première grève des transports. De son côté, ta grand-mère avait fondé l’Association des gardes-malades. Les infirmières de l’époque en avaient assez de « servir » par vocation et d’être sous-payées. La mère de Carmen a obtenu pour elles une augmentation de cinq cents par jour, ce qui, à l’époque, était extraordinaire. En plus, il y avait celles qui cherchaient à se marier, mais qui n’avaient pas le temps de se trouver un prétendant… c’est que les infirmières n’avaient droit qu’à une seule soirée de congé par semaines et elles devaient revenir avant dix heures le soir. L’Association des infirmières a obtenu que les gardes-malades qui se faisaient courtiser et qui étaient fiancées depuis au moins deux mois, puissent avoir droit à deux autres soirées de congé par semaine, en raison du fait qu’elles devaient se marier prochainement. Les religieuses ont posé deux conditions avant d’entériner cette clause. La première était que les deux soirées de congé ne soient pas consécutives et la seconde, que la garde-malade qui se prévalait de ce droit aille obligatoirement à la messe de six heures le lendemain de l’un ou l’autre de ses congés. Et malheur à celle qui se sentait épuisée à la suite de son congé. On la talonnait toute la journée pour vérifier son travail. La moindre chose mal faite était signalée à la supérieure qui demandait de facto une rencontre avec l’association. Après trois avertissements, la garde-malade en question se voyait retirer l’un de ses congés. Mais jamais une infirmière ne s’est fait congédier pour ce genre de motif. Nous en avions trop besoin. Inutile de dire que les filles s’organisaient pour se faire fiancer… toutes tenaient mordicus à obtenir les deux fameux soirs de congé supplémentaires.
Sœur Irène se tut, puis reprit:
-Il y eut bientôt une assistance record à la messe de six heures… ce qui réjouissait le vieux prêtre de l’institution qui lui, voyait le nombre de ses fidèles augmenter de semaine en semaine!
–Et vous, Sœur Irène, vous n’avez jamais été amoureuse d’un homme?
-Vous devenez indiscret… Mais je veux bien vous raconter ceci: il m’est arrivé, comme c’est arrivé à toutes mes compagnes… enfin, je l’imagine, de regretter d’être entrée en religion. Cela m’a cependant permis d’étudier et d’accéder à des connaissances inimaginables pour les autres femmes. La hiérarchie religieuse avait ça de bon… une femme pouvait devenir, en ce qui a trait à l’instruction, l’équivalent d’un homme. Sauf, bien sûr, pour les questions théologiques, où les religieux avaient davantage d’opportunités que les religieuses.
S’approchant de moi, elle me confia à voix basse:
-Malgré le fait que les artistes, et en particulier les peintres, sont presque tous morts insolvables. Seuls les artistes valent la peine d’être aimés.
-Pourquoi?
-Parce qu’ils sont les seuls qui font évoluer ceux qui les côtoient. Croyez-moi… chaque femme a besoin de cette évolution pour vivre en harmonie avec ses désirs. Aujourd’hui plus que jamais, j’ai peine à m’en passer. Avec le temps, la vieillesse fait réfléchir en profondeur. C’est au fond de moi-même que j’ai découvert que j’ai aimé un artiste et que je l’aime toujours…
-Comment était-il?
-Insupportable… comme ils le sont tous!
-Vous parliez de lui avec ma mère?
-Oh que oui! Nous n’avions aucun secret l’une pour l’autre.
-Et qu’est-ce qu’elle pensait de ça?
-Ta mère avait un penchant pour les femmes. Nous étions donc toutes les deux prisonnières de l’impossible. Quand je pense à toutes ces femmes qui se sont saignées à blanc pour se faire aimer d’un artiste… je me dis que la vie leur a rendu la gloire qu’elles méritaient. Beauvoir adorait Sartre. Cosima aurait donné sa vie pour Wagner. Gala a laissé Eluard pour partir avec Dali. Coco Chanel aurait fait n’importe quoi pour Stravinski. Quant ta grand-mère a appris que l’on avait tué son mari, elle a réuni toutes les infirmières disponibles à la cafétéria. Puis elle est montée sur une chaise et à dit: «Mon mari était un grand homme! Je le dis haut et fort. Je suis fière d’avoir été sa femme! Sachez, mes amies, que rien n’est plus grand qu’un homme qui est prêt à mourir pour défendre ses idées. Vous toutes qui m’écoutez, sachez qu’un travailleur qui meurt pour une cause qu’il juge utile à ses camarades vaut mille fois mieux que celui pour qui il travaille». Là, il y eut un tollé d’applaudissements, auquel même les religieuses prirent part.
Puis la sœur dit encore:
-Carmen était vraiment la fille de sa mère. Elle ne se laissait impressionner par personne. À l’époque, le parfum était un luxe que très peu d’hommes pouvaient se payer. Un médecin qui faisait des avances à ta mère s’est vu répondre par elle: «Allez plutôt du côté des poules, vous aurez plus de chances». «Vous n’aimez pas mon parfum? lui a alors demandé le médecin, je l’ai acheté spécialement pour vous plaire…». À cela, Carmen a répondu: «Pour moi, un homme qui se parfume avoue carrément qu’il pue de nature!». Cette réplique a fait le tour de l’institution, croyez-moi, et à la vitesse de l’éclair! Après la mort de son mari, la mère de Carmen a dû travailler encore davantage pour subvenir aux besoins de sa fille. En plus de son travail d’infirmière, elle travaillait donc à la conciergerie. L’une de ses tâches consistait à apporter du charbon pour réchauffer les malades. Un soir, épuisée par le travail, elle laissa tomber une lampe à kérosène dans le coin à charbon. En voulant la récupérer, l’une de ses manches a pris feu. Là, elle est partie à courir pour prévenir les autres infirmières du fait qu’elles devaient sortir les malades… ce faisant, elle mit le feu aux rideaux de toile qui séparaient la grande salle de la pièce à charbon. Avant même l’arrivée des pompiers, la moitié de l’hôpital était en feu. Puis en voulant sortir une malade, ta grand-mère a trébuché sur une poutre en feu qui venait de tomber du plafond. On l’a aidée à sortir du brasier pour ensuite la conduire d’urgence à l’hôpital. La pauvre est morte un mois plus tard après avoir supporté d’atroces douleurs. Du coup, la petite Carmen Beauséjour se retrouva seule au monde. Elle a été accueillie par la matrone d’un bordel qui la considéra comme sa propre fille. Elle était alors âgée de seulement onze ans…
Je décidai d’aller sur une terrasse pour réfléchir à tout cela. Le discours de sœur Irène me revenait constamment dans la tête. Avant de me rendre à la terrasse, j’empruntai les ruelles pour passer prendre un livre chez moi et sans même m’en rendre compte, voilà que j’étais devant ma porte. Je pris « Le Don de l’aigle», de Carlos Castaneda, et ensuite, je me rendis sur la rue Saint-Laurent. Ma solitude est plus grande quand je suis en public car en pareil moment, il me semble que je ne fais pas partie des humains.
Une serveuse vient m’arracher à mes pensées:
-Vous allez prendre?
-Café noir, s’il vous plaît…
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