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LES DOUZE

Collection

CAHIERS D’ANTHROPOLOGIE
BIBLIQUE

Ouvrages publiés :

CHEMIN DE CONNAISSANCE

Jean-François FROGER

Michel-Gabriel MOURET

MSHAMSHANA

Anthropologie du Service

Pierre PERRIER

LES DOUZE

méditation
sur le nombre

Tous droits de traduction et d’adaptation de la présente édition
française réservés pour tous pays.

©Michel Mirale, 1993, imprimé en France.

Éditions DésIris

ISBN 978-2-3640303-7-4

Site du CNL : http://www.centrenationaldulivre.fr/

URBAIN MARQUET

LES DOUZE

Méditation
sur le nombre

1. Douze.

On ne sait désigner une chose clairement qu’en la situant d’abord dans l’espace et le temps. Ce n’est pas d’abord l’espace cosmique tel que le définissent les savants, mais un espace idéal et immuable de notre geste spontané qui ne change pas si nous nous trouvons de l’autre côté de la terre et les pieds en l’air et la tête en bas par rapport à notre situation précédente. Cet espace idéal est anthropocentrique, égocentrique.

On situe le plus couramment une chose par rapport aux quatre points cardinaux. Ils sont eux-mêmes définis par deux lignes ou dimensions qui se croisent perpendiculairement. Il y a lieu de considérer en ceci le centre de croisement qui est commun aux deux dimensions.

On distingue ensuite une dimension verticale normale par rapport à ces deux dimensions horizontales et avec un centre commun. D’où deux pôles, le haut et le bas, ou hauteur et profondeur. Si l’on considère le monde qui nous est offert directement et partout, ce qui se manifeste à nous est le monde des choses situé autour de nous horizontalement et le monde qui est en dessus de nous. La dimension de profondeur est relative à ce qui nous est normalement caché dans le monde. La profondeur et la hauteur sont donc pratiquement deux dimensions distinctes. Donc, nous avons en tout quatre dimensions idéales à considérer à propos de toute perception d’une chose.

Cet espace est idéal en sa nature visible. Il est idéal aussi en sa valeur de symbole visible de l’invisible et de tous les contenus spirituels les plus élevés ou les plus réels et surnaturels qui soient de cet invisible. Par exemple. Saint Paul définit l’espace céleste le plus parfait en sainteté par “la largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur de la charité du Christ, de la plénitude de Dieu lui-même” (Eph, III, 18).

Par rapport à ces quatre dimensions, la considération du centre de chacune de ces dimensions fait que chaque dimension a trois pôles. Les catégories de situation idéales sont donc de douze ou “3x4”, ou “produit des quatre points cardinaux par les trois plans du monde” (Dictionnaire des symboles de Jean Chevalier).

Si l’on ajoute la considération de la dimension temps et qu’on la compare à cet espace idéal, on peut s’en tenir à la considération purement euclidienne d’un espace à trois dimensions dont deux horizontales (points cardinaux) et une verticale. La dimension temporelle est relative à la direction de parcours dans l’espace que prend un curseur situé au centre. Il y a en ce sens une infinité de dimensions spatiales correspondant à cette dimension. La dimension normale est celle où l’on va en avant et qui est identique au sens de la longueur et non à la marche du crabe en largeur et latérale. Le centre de cette dimension est le pont où l’on se trouve actuellement, tandis que ce qui précède est le passé et ce vers quoi on se dirige est l’avenir.

Si le parcours spatial qui est corrélatif à une ligne temporelle est réversible, il n’en est pas de même du temps en tant que tel. Il est pourtant réversible dans !e phénomène de la mémoire et prévenu dans le phénomène prophétique. Mais ceci ne constitue pas une réversibilité complète. Si dans la conscience éternelle tout est également présent, ce n’est pas en tout cas par un phénomène de réversion ou de prédiction.

Ces perspectives temporelles sont cependant symboliquement identiques à la pénétration de la dimension profondeur de ce qui est caché et invisible naturellement pour nous. Si l’on tient au symbolisme du monde visible, il n’y a pas lieu de séparer essentiellement la hauteur et la profondeur, ou bien on le fait en un symbolisme de niveau secondaire idéalement, un symbolisme réduit à sa dimension profane de mensuration mathématique de ce monde des choses visibles naturellement pour nous.

Notre thème est d’ordre théologique, surnaturel et apostolique. Il s’agit de voir le symbolisme des douze apôtres dans l’annonce de l’Évangile.

2. Ordre.

On peut définir un être par la place qu’il occupe dans un ordre. La valeur spirituelle est relative à l’espace idéal de structure douze. On a une grandeur de valeur selon qu’on occupe plus ou moins cet espace. On n’est pas grand du fait de se trouver à un extrême mais du fait de se trouver à la fois aux deux extrémités et au centre.

La grandeur en soi est d’occuper tout cet espace. La grandeur par participation est dans la liberté de l’occuper. Cette liberté peut être physique et liberté de se mouvoir dans tous les sens. Ou bien être liberté d’esprit dans l’initiative de choisir une direction. Ou bien être liberté d’âme, c’est-à-dire aptitude à atteindre effectivement l’extrême de notre choix.

La grandeur en soi est divine, mais elle n’est pas identique à la nature divine. Cette grandeur est liberté de créer d’autres natures que celle de Dieu en leur donnant l’existence : ce qui est grandeur propre à Dieu, propre au Verbe de Dieu en tant qu’il crée, constitue le domaine ou espace de la création : Memra divin distinct du Verbe bien que personnel au Verbe. La créature ne peut pas assimiler la nature divine, mais, par grâce incréée et surnaturelle, elle peut assimiler directement le Memra effectivement, par grandeur propre à l’âme, ou indirectement au service des âmes comme c’est le cas des anges saints.

Cette grandeur par participation au Memra peut être donc de l’ordre d’une liberté physique ou création renouvelée et qui porte dans les choses un message surnaturel. Elle l’apporte en l’offrant, mais il reste pour la personne créée à y consentir avec liberté d’esprit et surtout d’âme. Par la liberté propre à ce qui est en nous esprit, on dispose des moyens, de la voie à prendre pour l’assimilation du Memra, on dispose du Memra en ce qui permet de l’opérer, en ce que l’Écriture Sainte appelle le Dabar.

Les moyens de réaliser le Memra en notre assimilation d’âme sont au service de tous les appelés à cette assimilation. Chacun parviendra à cette assimilation effective qui est la sainteté non pas dans la mesure où il disposera de ces moyens offerts par la parole-dabar, mais dans la mesure où il sera fidèle à ce service selon les moyens apostoliques qui lui sont charismatiquement accordés. Celui qui est donc apôtre à un niveau ne parviendra à la sainteté que par le service supérieur qu’il doit rendre, alors que celui qui est le dernier en ce service mais qui utilise tous les talents en son pouvoir, si minimes soient-ils, accède également à la sainteté. L’ordre de dignité apostolique n’est donc pas en soi identique à l’ordre des personnes selon leur degré de sainteté, mais toute sainteté se réalisera par le service apostolique de tous pour chacun et de chacun pour tous selon leurs moyens.

D’un point de vue plus purement philosophique, on peut considérer comme valeur théorique chacun des douze points de l’espace spirituel et, comme valeur pratique, dynamique, la liberté d’un sujet pour atteindre chacun.

Celui-ci pourra atteindre une valeur théorique de façon occasionnelle, par un pouvoir qui lui vient de la rencontre extérieure du moment : il suffit que le temps des rencontres se prolonge pour que tous connaissent une fois ou l’autre mais passagèrement chacune des valeurs d’une façon pratique et dynamique. Avec le temps, la liberté physique est offerte à tous indépendamment de leur liberté d’acceptation qui rend la valeur durable en chacun. Selon cet ordre de rencontre, n’importe quelle valeur peut se trouver être en fait première rencontrée, et l’ordre suivant peut être défini par une succession quelconque qui continue de marquer le souvenir de chacun de façon tout à fait personnelle.

À l’opposé, l’ordre des degrés à franchir pour parvenir à la sainteté est absolument identique pour tous. C’est un ordre des douze points tout à fait unique en perspective naturelle comme surnaturelle, en ordre d’action proprement surnaturelle et dans le souvenir de ses réalisations ultimes.

L’ordre apostolique n’est ni indéfiniment diversifiable, ni unique. C’est à sa définition que nous nous astreindrons par la suite.

3. Ordre moral.

Selon une perspective simplement naturelle, rationnelle, à laquelle on peut répondre en pratique par notre comportement personnel visible, par notre sens moral, on distinguera d’abord trois valeurs transcendantales : le vrai, le beau et le bien. On considérera alors leur ordre occasionnel, leur ordre de cheminement vers la perfection et l’ordre vertueux de la perfection morale réalisée en nous.

Dans la durée toute fugitive de la perception présente, le vrai, le beau et le bien convergent absolument. Nous atteignons ici l’image même de la grandeur en soi, qui réunit en lui toutes les valeurs. Mais ne point voir son caractère éphémère est illusion d’absolu. L’illusion d’absolu renaît, il est vrai, en toute nouvelle perception : ce qui permet de nous situer vraiment par rapport à l’absolu dont nous avons naturellement le désir, mais qui peut devenir source d’erreur et de mal coupable si nous confondons orientation vraie sur un centre absolu de nature divine et captation de cette nature au lieu de reconnaître sa transcendance radicale et irréductible. L’homme moral sait reconnaître cette transcendance occasionnellement, par sa modestie devant l’instant qui passe et en sachant respecter l’ordre durable que nous permettent nos développements raisonnables et vraisemblables. Le sens du moment présent est respect de la valeur en son sens le plus étroit mais fondamental.

Certains développements de la pensée permettent de reconnaître ce qui est principalement et durablement beau, ou vrai, ou bon. Les deux autres valeurs sont subordonnées à la valeur principale. En cette perspective, le vrai ou le bien ou le beau peuvent être également donnée première de la conscience selon l’exercice que nous choisissons pour développer notre pensée, et nous pouvons passer directement à un exercice qui privilégie le beau dans les arts ou à un exercice de bienfaisance. Il suffira de ne point faire de passage au sein du même exercice qui alors ne serait plus correct, ou bien de progresser en cet exercice en le rendant de plus en plus vraisemblance, en tenant compte des informations sur les deux autres valeurs qu’on lui subordonne alors. On respecte ainsi la valeur sous son aspect occasionnel au sens large.

Lorsqu’on acquiert la vertu morale proprement dite, il s’agit d’un état qui est seulement analogue à celui de la sainteté, qui est dans notre nature l’image où le surnaturel se greffe réellement. On n’a pas seulement l’aptitude à réaliser un exercice professionnel correct qui démontre notre talent et notre génie à travers toute la mesure de notre plein effort personnel, on rentre dans un ordre de développement où le vrai est premier, où le bien est second, où le beau vient ensuite. Ordre où le bien n’est plus apprécié s’il n’est pas également vrai et non pas en se subordonnant des informations vraies, où le beau est considéré comme mensonge sans le vrai et comme malfaisant sans la bonté considérée elle aussi en un acte personnel de bonté actuelle et pas seulement en des informations sur ce qui est bon.

La sainteté implique nécessairement cette vertu morale, mais celle-ci n’implique pas du tout nécessairement la vertu surnaturelle et peut même servir de masque pour l’erreur et la faute d’orgueil la plus radicalement incompatible avec la charité surnaturelle : on identifie alors la modestie morale avec l’humilité des saints ou bien l’on réduit celle-ci illusoirement à une simple pratique de la modestie du parfait gentleman, du parfait honnête homme au sens culturel et humaniste du mot, ou encore à un sens moral à priori naturel à un pur esprit ange ou démon : “Satan se présente toujours avec un extérieur bienveillant” (M. V., II, 27). C’est le propre des humains encore puérils ou sots de présenter les choses avec un air malveillant ; et il n’est pas impossible que dans l’état de sainteté et avant la transfiguration et transparence finale un homme garde encore bien des apparences de puérilité ou de sottise morale.

Les trois valeurs vrai, bien et beau constituent la triade interne de chacune des quatre dimensions de la structure idéale “douze”. Le vrai est ici l’analogie à ce que l’on y appelle le “centre”, la beauté à l’aspect “élevé” et la bonté à l’aspect “profond”…

4. Ordre surnaturel.

La dimension verticale est le modèle de nos relations visibles. Ce modèle doit moralement régir le domaine défini par les deux dimensions horizontales. Triade constituée par la profondeur de la bonté, la sublimité du beau et qui a pour centre la vérification de l’authenticité de la bonté dans le respect, et de celle du sublime dans l’amitié. Mais l’équilibre entre le respect et la familiarisation qui sait sortir de la vulgarité est fragile, toujours à rétablir à nouveau et surtout irréparable en ses fautes : le propre de la morale est un sérieux naturellement inséparable du refus de se pardonner ses fautes en son cœur, alors que la légèreté ou l’immoralité est l’inconséquence de nos engagements personnels.

Cette rationalité morale est loin de répondre au désir d’absolu qui nous est pourtant tout aussi naturel que cette raison naturelle. Le surnaturel donne accès à quelque chose de plus grand que notre cœur et qui est capable de pardon sans manquer au sérieux. La simple perspective du vrai, du bien et du beau répond bien au désir, mais non à un pouvoir réel venant de ces valeurs : en une simple perspective de ce qui nous dépasse, on ne peut que respecter ce qui nous dépasse avec sérieux et non changer notre pouvoir. Le pouvoir de ce qui nous dépasse n’est réel qu’en un être qui nous dépasse personnellement. La dimension verticale surnaturelle sera donc, d’une part, constituée par la triade où le vrai est la Vérité en personne, le Bien est la générosité en personne, le beau est la Beauté en personne. Et, d’autre part, il faudra que la Vérité ou Verbe en personne fasse alliance naturelle avec nous, que la Générosité éternelle le réengendre avec nous dans la Grâce pure de l’Esprit de Dieu.

Ce qui nous met et nous remet en chemin, l’aspect apostolique, sera différent selon ces deux voies.

D’une part, ce qui supplée au manque de conscience morale d’un sujet est la société où il vit et qui le rappelle au sérieux. Mais le contrôle de la société ne porte que sur le côté visible du bien ou du mal, sur ce qui compromet cette société en tant que telle en une histoire qui reste temporaire alors que la destinée de la personne est spirituelle par définition. De plus, cette remise en place par l’éthique sociale risque de se prendre pour fin en soi et donc de devenir négation de la destinée proprement personnelle. Le remède à notre insuffisance morale risque de devenir pire que le mal moral lui-même s’il ne reste pas un simple relais et se prétend voie de pardon ou de récompense spirituelle en soi.

D’autre part, l’apostolicité des envoyés qui annoncent l’alliance surnaturelle est réellement relative aux puissances de pardon et de récompense éternelle et n’a donc pas l’efficacité toute superficielle de l’éthique de nos sociétés naturelles. Mais, en sa validité foncière, elle peut devenir illégale. Son action est valide pour ceux qui lui restent fidèles mais l’apôtre, instrument même du message, peut devenir lui-même infidèle à ce qu’il annonce et pratiquer alors son annonce pour des motivations qui sont recherche de sa gloire propre. Il lui importe peu alors d’avoir la sainteté qu’il annonce, mais ce sont des prestiges incomparables qui retiennent encore son intérêt personnel et continuent de l’attacher à sa fonction surnaturelle. Le modèle de cette apostolicité toujours valide pour les fidèles mais illicite et suicidaire pour l’apôtre est Judas : son orgueil clérical qui finit par consacrer l’immoralité même.

Ce qui continue de rendre valide l’apôtre du sens moral est sa conduite morale. Ce n’est pas son comportement moral qui continue de rendre valide l’apostolat surnaturel en tant que tel ou bien, si l’on considère qu’il en est ainsi, on réduit pratiquement le surnaturel à une valeur méritée par un comportement moral conforme à notre nature mais ses perspectives de pardon sont alors une source de perversion et de manque de sérieux moral. La fidélité surnaturelle n’a pas pour fin la morale, bien qu’elle l’accomplisse mieux que par nos éthiques toujours bancales de contrôle des mœurs, mais si l’apôtre donne à son message une motivation naturelle il déforme aussi sa nature.

5. Origine des apôtres.

Pour souligner la nécessité fondamentale de ne pas réduire les valeurs surnaturelles aux simples valeurs naturelle, Jésus a donné la plus grande autorité surnaturelle aux apôtres dont l’origine sociale est la plus modeste. Le plus cultivé de tous sera le dernier : Judas.

L’état social le plus primitif est celui des hommes qui vivent de ce qu’ils rencontrent, des chasseurs et des pêcheurs. Les colonnes de l’Église sont d’abord, par leur origine, de simples et modestes pêcheurs d’un petit lac. Ce sont ensuite des paysans dont Jésus lui-même fait partie avec sa famille et ses cousins. Mais il donne tout aussi bien les autres premiers rôles à des gens de classe plus évoluée comme le commerçant Philippe, le percepteur Matthieu, les propriétaires comme Barthélémy ou Simon, ou l’orfèvre Thomas. Enfin, pour les Juifs, la classe des Judéens est la classe la plus évoluée : les judéens Simon, Thomas et Judas ne seront pas ici les premiers.

Il y a lieu ici de citer l’apôtre des gentils, Paul, qui est des plus cultivés parmi les Judéens et qui conserve une sorte de primauté comparable à celle de Pierre bien, que soumise entièrement à celle de Pierre et des apôtres. Lui est associé l’apôtre Barnabé. Il s’agit là d’une sorte d’ordre au second niveau et qui montre que la priorité donnée aux plus humbles n’est pas une sorte de consécration à priori de ce qui est le plus bas, mais un appel aussi à ce qui est le plus haut surnaturellement comme naturellement.

Thomas est le disciple élu comme apôtre à la place de Judas. C’est un des simples bergers qui ont eu le premier privilège de connaître Jésus à sa naissance même. À l’orgueil et à l’immoralité de Judas est préféré ce qui est le plus humble et modeste à la fois.

Il y a lieu enfin de souligner un ordre de préférence qui se démarque de cette préférence essentielle donnant autorité d’apôtre. Jean le préféré selon le cœur n’est pas le premier et reste soumis à Pierre bien qu’il reste une des autorités premières de l’Église et le théologien du niveau le plus élevé. Mais chaque apôtre est aussi le préféré à un point de vue essentiel distinct qui a motivé son choix et cette motivation est corrélative aux douze pôles également essentiels de l’espace surnaturel occupé par les appelés à la sainteté qui reste toujours la fin ultime.