

Copyright © 2016 Alexandre Vézina
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Éditeur : François Doucet
Révision linguistique : Féminin pluriel
Correction d’épreuves : Nancy Coulombe, Émilie Leroux
Conception de la couverture : Mathieu C. Dandurand
Photo de la couverture : © Thinkstock
Mise en pages : Sébastien Michaud
ISBN papier 978-2-89767-618-6
ISBN PDF numérique 978-2-89767-619-3
ISBN ePub 978-2-89767-620-9
Première impression : 2016
Dépôt légal : 2016
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Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Vézina, Alexandre, 1998-
Perdition
(Les Glorieux et les Réprouvés ; tome 1)
ISBN 978-2-89767-618-6
I. Titre.
PS8643.E935P47 2016 C843’.6 C2016-941715-8
PS9643.E935P47 2016
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Courir : c’était la seule infime idée qui demeurait claire dans ma tête. Je courais, mes jambes musclées à mon cou, en priant les cieux pour que les dieux célestes me viennent en aide. Je jetai un bref coup d’œil par-dessus mon épaule, mais je n’y vis rien. Pourtant, je savais qu’il était là. Je rivai à nouveau mon regard apeuré sur ma route parsemée de hauts arbres pour éviter d’entrer en contact avec un de ces troncs solides. Pour maximiser ma vitesse, je tenais les pans de ma robe salie par la terre humide de cette forêt sombre afin de les relever pour ne pas trébucher bêtement. Ma longue cape noire en soie virevoltait dans les airs derrière moi. Mon cœur battait à une vitesse considérable, ma respiration était saccadée, une sueur froide suintait le long de mon front, et j’avais un poing taraudant au bas du ventre. À même ces signes flagrants de fatigue, j’allai plus vite en sachant que la mort elle-même était à mes trousses. J’avais commis la pire erreur de toute mon existence humaine en m’enfuyant seule dans ces bois lugubres lorsque la lune scintillante était à son zénith, en voulant empêcher mon mariage arrangé avec un homme barbare que je haïssais. Dans ma quête vers la liberté, j’avais oublié qu’un assassin ignoble, ayant fait plus d’une trentaine de pauvres victimes, rôdait dans mon propre village. J’avais beau avoir réussi à fuir les gardes empêchant la sortie et l’entrée de quiconque à mon village depuis que ce monstre sadique avait commencé son carnage sanglant, j’étais maintenant confrontée à une menace encore plus grande : ce monstre était à ma poursuite. J’étais condamnée et je le savais. Je me retournai une seconde fois et je fus proie à l’effarement en voyant sa silhouette massive qui se mouvait aisément dans l’ombre, en ma direction. Une panique incontrôlable me tenailla de plus belle, et j’accélérai le pas, même si je savais que mon heure finale était venue. L’unique chose qui me donnait toujours la force inhumaine pour continuer à avancer, c’était la peur.
Sous l’effet dérisoire de l’apeurement véritable, j’oubliai de faire attention où je mettais les pieds et je trébuchai, par mégarde, sur une malencontreuse racine. Je fis une roulade maladroite et je m’écorchai à vif le genou gauche dans ma chute. Je grimaçai de douleur en sentant du sang s’écouler le long de cette plaie fraîche, mais je ne m’attardai pas trop. Je me hâtai à me relever puisque ce prédateur féroce ne tarderait pas à me rattraper. Je courus le plus rapidement possible en essayant d’ignorer mon genou douloureux et, en tentant de voir pour la énième fois s’il me suivait toujours, je ne le vis plus. Un frisson d’effroi me parcourut, et mon sang se glaça. C’est alors que je heurtai quelque chose. Je regardai instantanément devant moi pour voir de quoi il s’agissait et je lâchai le cri le plus strident de toute ma courte vie en découvrant qu’il était là. Un sourire menaçant était dessiné sur son visage sévère surplombé par sa chevelure de jais, et ses yeux d’un noir d’ébène me fixèrent intensément. Il agrippa solidement ma cape et il lâcha un feulement bestial en dévoilant ses incisives tranchantes comme la lame effilée d’un poignard. Je criai de nouveau et je me débattis du mieux que je pus. J’arrivai à me libérer de son emprise de fer en lui écrasant le pied droit de ma botte de cuir, je désagrafai le haut de ma cape soyeuse, puis je repartis en trombe le laissant derrière moi avec mon précieux vêtement à la main. Je courais comme si la mort faucheuse était à mes trousses. En réalité, elle l’était vraiment. Je l’entendis éclater d’un rire machiavélique derrière moi, mais je ne m’en souciai guère : tout ce qui m’importait, c’était de m’éloigner de lui à tout prix. Son visage horrible, aux traits carnassiers, me revint à l’esprit, et je fus une seconde fois parcourue d’innombrables frissons. Une chose était sûre, ce n’était pas un humain : cette chose étrange était un démon tout droit sorti des enfers souterrains. Il était le chasseur redoutable, et moi, j’étais sa pauvre proie.
Je devais déployer des efforts plus que surhumains pour éviter de succomber à une attaque cardiaque ou à la fatigue néfaste, mais je ralentissais tranquillement, car mon enveloppe charnelle n’en pouvait plus. J’essayai de faire de plus longues enjambées, mais mes jambes épuisées n’y arrivaient plus. Tout était perdu. Je le sentais qui s’approchait de moi sans aucune difficulté puisque ce luciférien démon dépassait toutes mes capacités. Sous l’effet désolant de l’épuisement, je m’écroulai sur le sol sans que je puisse me remettre sur pieds, mais je me retournai pour être face à cette calamité diabolique qui avançait d’un pas lent dans l’obscurité presque totale sans que je puisse discerner ses traits monstrueux à cause de la noirceur sinistre de ces lieux effrayants. D’une démarche hautaine, il avançait lentement vers moi en se délectant impitoyablement de ma peur insoutenable, et plus il s’approchait, plus les pulsations rapides de mon cœur s’intensifiaient. Au bout de quelques interminables secondes, il s’immobilisa complètement à une quinzaine de mètres de moi, il fléchit les genoux et il fit un bond colossal qu’aucun véritable humain n’aurait été en mesure de faire. En un clin d’œil, il se retrouva sur moi, à m’écraser solidement au sol avec ses bras robustes tonifiés par ses capacités sataniques. Je lâchai un nouveau cri encore plus puissant qui manqua m’abîmer les cordes vocales.
Son visage horrible et malveillant, en train de rire, était très près du mien, et je humais son haleine répugnante empestant le cadavre. Je désirais plus que tout me débattre et essayer de repousser cet être fourbe, mais une telle frayeur s’était éprise de tous mes muscles que j’en étais littéralement figée, sans pouvoir démontrer une infime réaction. Qu’allait-il m’arriver ? Que voulait-il de moi ? Une foule de questions incalculables me passa à l’esprit, et je ne pouvais m’empêcher de m’imaginer les pires possibilités. Il se mit à renifler mes longs cheveux ondulés comme un animal aux instincts primitifs, sentant son repas avant de s’en régaler. Je fus secouée de sanglots. Je tremblais de tous mes membres et je regrettais plus que tout, en mon cœur brisé, d’avoir fui ma demeure familiale. Je priai Dieu avec toute ma ferveur, même le Diable, pour que cela s’arrête, mais aucun dieu céleste ou infernal ne me vint en aide. J’étais seule devant ce prédateur auquel je ne saurai résister ; j’étais seule face à la mort indomptable. Il se mit à me flairer davantage. Il dégagea mon cou fragile de tout vêtement et de mes cheveux pour qu’il soit parfaitement exposé, puis il passa sa langue rugueuse contre ma peau claire. Je me raidis et je serrai les dents. Je le suppliai d’une voix tremblante de m’épargner, mais il restait complètement indifférent à mes supplications. Mon ultime pensée fut pour ma tendre famille à qui je n’avais même pas dit un simple adieu. C’est là qu’il enfonça sauvagement ses canines affutées dans ma jugulaire.
Je hurlai de toutes mes forces quand ses dents tranchantes transpercèrent ma chair flasque et je me mordis la lèvre inférieure jusqu’au sang tellement la douleur était forte. Mes yeux s’emplirent d’eau et je gémis tandis qu’il se délectait de ce liquide rouge tout en faisant les mêmes sons qu’un animal sauvage en train de se goinfrer. Je ne trouvai même pas en moi la force de me débattre puisque j’étais vidée de toute mon énergie. Je commençai à voir embrouillé, et tous mes os se mirent à me paraître lourds, comme si j’étais écrasée sous leur poids déconcertant. J’avais toujours mal, mais mes sens, normalement fiables, étaient maintenant engourdis. Je savais qu’il était en train de drainer toutes mes forces vitales, et que d’ici peu, il m’arracherait mon dernier souffle de vie. Ce qui me dégoutait le plus, c’était de ne plus avoir la force de lutter. Je sentais que ma vie me quittait tranquillement et je tentai, avec ardeur, de me raccrocher fermement à elle. Je ne voulais pas mourir, je désirais vivre. Il était encore beaucoup trop tôt pour que je quitte ce monde cruel, j’avais encore tant de choses à lui offrir. Je voulais vivre pour mes semblables et pour mon amoureux. Ça ne pouvait pas se terminer ainsi. Il m’était inconcevable de laisser ce démon sanguinaire l’emporter sur moi… Mes paupières s’alourdissaient de plus en plus, et une fatigue incontrôlable me parcourut soudainement. Je sus que la fin était proche ; que j’allais quitter ce monde verdoyant.
Curieusement, le moment décisif où la mort faucheuse devait prendre mon âme attristée ne vint pas. L’homme mystérieux retira ses crocs acérés de mon cou délicat, le visage dégoulinant et taché de sang. Il approcha sa bouche ensanglantée de mon oreille droite, puis il y susurra quelques mots.
Ce qu’il me dit me sembla crucial. Toutefois, je n’entendis point ce qu’il venait de me murmurer. Dès l’instant où il cessa de s’abreuver de mon sang frais, ce fut comme si un feu ardent me consuma entièrement. Une térébrante douleur me tenailla de mes petits orteils jusqu’au bout de mes doigts fins, et j’eus la désagréable impression que je me consumais, mais de l’intérieur. Cette géhenne insupportable était à son apogée au niveau de mon cou, là où il m’avait mordue. Que m’avait-il fait ? Je me tortillai dans tous les sens sous l’effet nocif de cette souffrance physique et je criai plus fort que jamais en voulant m’arracher la peau des os pour que cela cesse. J’avais beau beugler ou pleurer, le mal taraudant ne faisait que s’amplifier. Même si j’eus plus tôt souhaité que la vie se rattache à mon âme pure, désormais, je souhaitais plus que tout que la mort soit ma paisible délivrance. Je ne désirais plus me battre pour ma chère famille ou les gens que j’aimais, car ce supplice était trop grand, et je ne pouvais absolument plus le supporter. C’était comme si mon propre organisme essayait lui-même de se détruire de l’intérieur. À mon franc avis, ce n’était plus qu’une question de temps avant que j’aille nourrir les entrailles boueuses de la Terre. Du sang chaud coulait le long de mon cou sensible, de ma plaie fraîche en fait, et une mare miroitante sous le reflet de l’astre blanchâtre à sa phase pleine se forma autour de mon corps immobile. À chaque battement de mon cœur luttant pour ne pas flancher, c’était comme si ce feu intérieur s’intensifiait dans mes veines douloureuses, et ce martyre intolérable se propageait le long de mon abdomen, au bout de mes orteils, dans mes doigts fins et dans ma tête. C’était plus lancinant chaque fois que mon cœur pompait ce liquide rouge dans mon corps meurtri. Il était parcouru de multiples frissons, et je sentais toute ma chaleur corporelle diminuer pour que ma peau soyeuse devienne d’un blanc de cadavre et d’un froid de mort. Chaque respiration était plus difficile que la précédente, et je sentais parfaitement mon rythme cardiaque ralentir progressivement en même temps que la mort cruelle s’éprenait de tous mes membres. Le pire était que je ne pouvais rien y faire, j’étais maintenant paralysée : même si la douleur accablante faisait toujours rage en moi, j’étais vidée de toutes mes forces humaines. C’était affreux de sentir son cœur vivant lutter pour seulement se maintenir en vie et perdre de plus en plus de sa vigueur d’autrefois. Étrangement, l’enfer que j’éprouvais se faisait de moins en moins considérable, mais il m’avait trop anéantie pour que je puisse penser survivre. Mon pouls était désormais irrégulier, et je savais que c’était la fin : la vraie. Je priai les dieux pour que l’autre monde ne soit pas trop ignoble avec moi et pour qu’ils veillent sur mes proches. Je les implorai de m’offrir leur pitié infinie. L’ultime pulsation de mon organe primordial se fit ressentir tout le long de mon corps, puis il n’y eut plus rien ; qu’un silence sinistre de mort.
Je demeurai dans cette position inconfortable durant un long instant à me demander si attendre le moment final de la mort était toujours aussi long et je vins à me demander si je n’étais pas déjà passée de l’autre côté. Au bout d’un long moment, je me risquai à me relever en ayant peur que le mal interminable recommence, mais je ne fus pas traversée par une quelconque douleur fulgurante. Je me remis donc sur pied et, étrangement, malgré la quantité importante de sang que j’avais perdue, je ne fus pas prise de néfastes étourdissements. Je passai ma main droite sur mon cou et je n’y touchai que du liquide écarlate, et aucune marque fraichement cicatrisée ne s’y trouvait. De même que mon genou gauche. C’était comme si ce monstre sadique ne m’avait jamais mordue. J’étais en proie à l’incompréhension. Peut-être que dans l’au-delà, notre carcasse n’était plus la même que celle du monde des vivants. Mais pourquoi étais-je alors toujours couverte de sang ? Cela n’avait pas de sens ! Je jetai un bref coup d’œil aux alentours et je constatai que je me trouvais toujours au même endroit qu’au moment sentencieux de mon agression. En plus, tout autour de moi se trouvait cette flaque opaque de sang. Alors, j’en déduisis que j’étais toujours vivante, mais en y pensant bien, je réalisai que je n’avais pas pris mon souffle depuis une vingtaine de minutes et, pourtant, je n’en sentais aucunement la nécessité. Par réflexe primitif, je pris une profonde bouffée d’air bruyante comme si j’étouffais, mais je savais pertinemment que cela ne changeait rien, car mon corps n’en avait plus besoin. Que m’arrivait-il ? Sous l’effet dérisoire de la panique, je me mis à tâter furtivement mon thorax pour essayer d’y percevoir les battements réconfortants de mon cœur. J’eus beau essayer de les détecter, je ne les trouvai pas, et ma frayeur n’en fut que plus grande. De grosses larmes ruisselèrent le long de mes joues, et je compris alors que j’étais bel et bien morte…
Subitement, un bruit presque inaudible de pas dans des feuilles mortes se fit entendre, et je me retournai instinctivement. Je n’y vis personne. J’étais seule au beau milieu des bois obscurs, pourtant, j’entendais toujours ce son continuel en ne voyant toutefois que des arbres à des kilomètres à la ronde. Un rire irritant résonna dans la pénombre et il était accompagné d’une voix grave appartenant à un second individu qui parlait au premier. Je fis un tour complet sur moi-même en scrutant de mon regard, qui bizarrement s’était très bien adapté à l’obscurité, pour que je sois en mesure de percevoir les lieux présents dans les moindres détails, mais je ne vis personne encore une fois. Décidément, je devenais démente. Je plaquai solidement mes paumes moites contre mes oreilles pour cesser d’entendre ces bruits agaçants, mais ceux-ci ne faisaient que s’intensifier. Je pris une grande inspiration pour être en mesure de me calmer. Ma truffe affutée détecta alors un effluve exquis qui me fit passer ma langue rugueuse sur mes dents parfaitement alignées, et je trouvai mes incisives supérieures anormalement pointues et longues. Je pris une autre inhalation d’air humide qui éveilla davantage mes sens lorsque je humai de nouveau cette odeur captivante. Je ne savais pas pourquoi, mais une voix intérieure m’indiquait de suivre ce parfum tonifiant ; que j’y trouverai les réponses inattendues à cette singulière question : qui suis-je ? Je ne pus point résister ; je devais savoir ce qui se trouvait là-bas.
Je courus en cette direction et, à ma plus grande stupeur, je remarquai que j’étais beaucoup plus rapide qu’à l’ordinaire, mais je n’y fis pas trop attention, décidée à découvrir l’origine de cette senteur unique. En moins de deux, je me retrouvai bien loin du lieu où je me trouvais précédemment et je vis deux hommes armés qui se promenaient le long d’un sentier battu. Je me cachai machinalement derrière un large tronc en voyant qui étaient ces hommes. Il s’agissait de gardes faisant partie de l’élite militaire surveillant les chemins menant à mon village pour empêcher l’accès à quiconque, et ils portaient le traditionnel habit militaire de notre patrie. Je ne devais absolument pas me faire remarquer par ces deux soldats, sinon j’étais dans le pétrin. Je tentai un regard discret en leur direction et je me camouflai à nouveau pour éviter que leurs regards ne tombent sur moi. Comment avais-je pu être aussi stupide et suivre innocemment cette effluence attirante sans aucune précaution ? Je flairai la piste et je constatai que cette odeur alléchante venait d’eux. Je me risquai une nouvelle fois à les observer, et mon ouïe développée capta un son régulier qui devait être le battement de leur cœur. Mes yeux ne pouvaient se détacher de leur cou fragile, et je fus hypnotisée par leurs pulsations cardiaques. Une voix, la même m’ayant guidée ici, me susurrait d’aller me nourrir… Je désirai alors plus que tout leur sauter au cou pour les liquider froidement sans éprouver de pitié et enfoncer mes dents carnassières dans leur chair tendre. J’avançai d’un pas vers eux, puis d’un autre, sans qu’ils me remarquent. Ce fut là que je recouvrai mes esprits perdus et que je me ravisai à la seule perspective de leur faire du mal à eux, de jeunes adultes pas plus âgés que moi ; deux hommes qui n’avaient connu ni femme ni enfant, qui n’avaient fait de leur triste vie que ce que l’on permettait bien d’accomplir. Je ne pouvais pas… Toutefois, malgré mes infimes convictions et volontés, je continuais d’avancer. J’avais beau lutter ardemment pour éviter de faire un unique pas de plus vers eux, ce fut vain. Ce n’était plus moi qui avais le contrôle habituel de mes membres robustes. Je n’étais maintenant plus qu’une pauvre spectatrice voyant à travers ces yeux sans pour autant être en mesure de réagir. C’était quelqu’un ou quelque chose d’autre qui contrôlait mes actions. Quand ils me virent finalement, ils pointèrent leur arme chargée vers moi, et en sursautant, l’un d’eux s’écria :
— Mademoiselle ! Mais que faites-vous ici ? Vous n’avez pas le droit de vous promener sur ce sentier, et encore moins à une heure aussi tardive. Vous ne pouvez pas venir ici, c’est interdit ! Il est de notre devoir de vous mettre en état d’arrestation. Ne faites pas un pas de plus en notre direction, sinon nous allons être dans l’obligation de tirer. Mademoiselle, n’avancez plus ! Mademoiselle !
Trop tard… tonna la voix désagréable en moi tout en faisant un pas de plus. Désormais, vous êtes les proies, et moi, je suis la chasseresse. Je lâchai un feulement bestial en les menaçant de mes incisives tranchantes tout en continuant de marcher.
« Non ! » hurlai-je moi-même intérieurement en connaissant les intentions macabres de cette entité puissante prenant le contrôle de mon être tout entier.
Le garde le plus chétif, sûrement le plus peureux, me visa avec son arme et tira. Ce fut à ce moment-ci que je perdis toute influence sur cette puissance mentale ; que ses idées machiavéliques devinrent les miennes ; que, pendant un instant éphémère, nous ne fîmes qu’une ; que je devins un véritable prédateur…
Sa balle m’atteignit à l’épaule gauche, ce qui me fit reculer d’un pas sous l’effet déstabilisant de l’impact et rugir férocement plus de frustration que de mal, comme j’étais maintenant presque totalement immunisée contre la douleur physique. L’autre, celui qui était le plus costaud, fit feu à son tour, et son projectile se planta dans une de mes côtes sans que j’aie de réaction cette fois-ci. Je m’arrêtai un court instant afin d’extraire manuellement ces cartouches, inefficaces contre moi, de mes os solides et je leur jetai un regard noir qui les glaça d’effroi. Je les vis qui me fixaient. Ils étaient terrifiés en ne sachant comment expliquer ce phénomène surnaturel. Je leur fis un sourire sardonique et je me jetai sauvagement sur celui ayant tiré le premier. En un claquement de doigts, je me retrouvai à côté de lui, je lui retirai son arme pitoyable avant qu’il n’ait le temps de la recharger et je le poignardai barbarement à trois reprises avec l’extrémité acérée comme un poignard de son fusil. Je jetai son fusil par terre, loin de lui, et tandis qu’il s’écroulait lourdement sur le sol, entre la vie et la mort, je pris l’arme de son compagnon, je le cassai en deux, puis je pris l’homme durement par le cou en y exerçant une forte pression. Ces yeux marron étaient exorbités, et il gémissait en cherchant son air sans y arriver. Je ne voulais plus qu’une chose : le liquider pour étancher ma soif infinie. Son rythme cardiaque était largement accéléré. Mon regard se posa sur les veines dilatées serpentant son cou, et je me léchai la lèvre inférieure en les voyant. Je rapprochai lentement ma bouche dangereuse de sa jugulaire alléchante et je mordis à pleines dents pour la première fois dans la chair flasque d’un misérable humain.
Le goût indescriptible de ce nectar divin était si exquis que j’aurais pu en boire éternellement. Je buvais à une telle vitesse que j’aurai vidé cet homme d’ici peu. Je le sentis se débattre de ma poigne de fer au début, mais il perdit rapidement de sa vigueur et sombra en moins d’une minute dans l’inconscience. Je me délectais en faisant des bruits grossiers d’animal féroce, et du sang chaud perlait le long de mon menton parfait et de mon cou, pour tacher ma robe déjà couverte du mien. Son pouls s’affaiblit considérablement, et il lâcha son dernier souffle pour que je puisse finalement drainer l’ultime goutte de ce breuvage unique. Je laissai son cadavre rigide s’écraser sur le sol boueux et je me retournai vers ma deuxième victime, qui baignait déjà dans le sang. Le soldat maigrichon était étendu sur le dos, exerçait une pression sur son ventre blessé pour contrôler l’hémorragie et luttait difficilement pour ne pas fermer les paupières. Son teint naturellement pâle était livide. Je m’agenouillai à ses côtés, mais il n’eut aucune réaction. Il était déjà dans un état critique, entre la vie et la mort. Je le mordis à son tour, puis je m’abreuvai tant et aussi longtemps qu’il resta une seule goutte de sang. Il ne se débattit même pas et il n’émit pas le moindre son, comme s’il était prêt à accueillir la mort. Je me relevai doucement, puis je contemplai le résultat morbide : deux cadavres frais figés et froids qui contemplaient le vide avec une peur justifiée. Je ne pus m’empêcher de sourire en voyant leur carcasse répugnante sans vie. Je les regardai sans émotion, comme si tout cela était naturel.
Puis, vint le moment fatidique où la réalité funèbre me rattrapa. Vint l’instant lugubre où je repris brusquement contact avec la réalité et que cette luciférienne bête en moi disparut. Je plaçai mes mains devant ma bouche où mes canines étaient maintenant de taille normale et je les fixai intensément en étant horrifiée par la laideur immensurable de l’acte impardonnable que je venais de commettre. Je tombai à genoux et j’éclatai en amers sanglots. Comment avais-je pu faire une telle chose ? Qu’avait fait de moi cet être démoniaque m’ayant mordue ? J’avais si honte. Je pleurais bruyamment et je ne pouvais pas trouver la force de cacher leur visage effrayé qui me toisait intensément. Je devais continuer de voir les conséquences horribles du crime effroyable dont j’étais l’auteure. Je ne savais plus qui j’étais. Une chose était certaine, je n’étais plus humaine. J’étais un démon pernicieux comme lui ; un monstre cauchemardesque avide de sang qui ne mérite aucune pitié. Que les dieux me pardonnent ! J’étais une fille des ténèbres. Désormais, j’étais damnée à jamais…
Prémices
Temps présent
Près de cinq siècles plus tard…