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Copyright © 2015 Jaimie Mancham-Case

Titre original anglais : Resolution

Copyright © 2016 Éditions AdA Inc. pour la traduction française

Cette publication est publiée avec l’accord de avec Gallery Books, une division de Simon & Schuster, Inc., New York, NY

Tous droits réservés. Aucune partie de ce livre ne peut être reproduite sous quelque forme que ce soit sans la permission écrite de l’éditeur, sauf dans le cas d’une critique littéraire.

Éditeur : François Doucet

Traduction : Michel Saint-Germain

Révision linguistique : Féminin pluriel

Correction d’épreuves : Nancy Coulombe, Féminin pluriel

Conception de la couverture : Mathieu C. Dandurand

Photo de la couverture : © iStockPhoto

Mise en pages : Sébastien Michaud

ISBN papier 978-2-89767-515-8

ISBN PDF numérique 978-2-89767-516-5

ISBN ePub 978-2-89767-517-2

Première impression : 2016

Dépôt légal : 2016

Bibliothèque et Archives nationales du Québec

Bibliothèque et Archives Canada

Éditions AdA Inc.

1385, boul. Lionel-Boulet

Varennes (Québec) J3X 1P7, Canada

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Suisse : Transat 23.42.77.40

Belgique : D.G. Diffusion 05.61.00.09.99

Imprimé au Canada

Participation de la SODEC.

Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada (FLC) pour nos activités d’édition.

Gouvernement du Québec Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres Gestion SODEC.

Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Cooper, J. S. (Jaimie Suzi)

[Resolution. Français]

Révélation

(À la dérive ; 3)

Traduction de : Resolution.

ISBN 978-2-89767-515-8

I. Saint-Germain, Michel, 1951- . II. Titre. III. Titre : Resolution. Français. IV. Collection : Cooper, J. S. (Jaimie Suzi). À la dérive ; 3.

PS3603.O657R4714 2016 813’.6 C2016-941712-3

Conversion au format ePub par:
Lab Urbain
www.laburbain.com

À mamie Flo et papi Fred,

je voudrais tant que vous soyez encore avec moi !

Remerciements

La série À la dérive est remplie de mystère, d’intrigue, de sexe et de passion, et en un sens, tout cela se tient. Elle n’aurait pas été possible sans les conseils et l’aide de ma merveilleuse éditrice, Abby Zidle, de ma consciencieuse agente, Rebecca Friedman, et de mes grandes amies et premières lectrices, Katrina Jaekley, Tanya Kay Skaggs, Stacy Hahn, Cilicia Ann Sturgill-White, Kathy Shreve, Tianna Croy, Kanae Eddings et Carla Short. De plus, un immense remerciement à toutes les blogueuses, lectrices et démarcheuses qui ont soutenu cette série. Pour moi, cela fait toute la différence.

Prologue

Tais-toi, petit bébé, ne dis pas un putain de mot ! chantonna-t-il d’une voix menaçante en déformant les paroles de la vieille comptine.

On n’entendait que sa voix dans ce petit espace humide, à part un léger cliquetis dans le coin, et je ne voulais pas savoir ce que c’était ni qui produisait ce bruit.

Assise dans une pose inconfortable, je gardai le visage inflexible et les yeux baissés. La pièce froide et sombre sentait le renfermé. Ligotée à une vieille chaise branlante, je me mis à tousser, les poumons remplis de moisissure et le corps frissonnant. Je ne me donnai même pas la peine de crier, car je savais que personne ne m’entendrait. À présent, plus personne ne viendrait à ma rescousse. Il n’y avait que lui et moi. Après tout ça, voilà où on en était. Je piquai du nez, vaincue par la fatigue. Je voulais juste dormir, mais je ne voulais pas fermer les yeux. Je ne voulais pas lui donner l’occasion de faire quelque chose à mon insu. La situation me donnait mal au cœur. J’avais la tête qui tombait de fatigue. Et j’étais vraiment terrifiée. Absolument terrifiée, peut-être plus que jamais. Ce n’était pas la peur de l’inconnu que j’avais ressentie dans l’île — là-bas, tout était étincelant et ensoleillé, tandis que cette pièce était sombre et morne. Elle présageait le danger, et chaque nerf de mon corps était à cran, attendant de voir la suite.

— Je ne voulais pas en arriver là.

Il tenait le revolver contre ma tête.

— Tu comprends ça, non ? Je ne veux pas te faire de mal. Je ne voulais pas qu’on en arrive là.

D’un hochement de tête, je fis signe que je comprenais, la gorge trop nouée pour parler. Mon corps était figé par la peur, et une image d’un étalon noir courant sur une plage de sable blanc apparut dans mon esprit. Un bel étalon fort aux fascinants yeux bleus. La plage me rappelait notre île, et l’étalon me rappelait Jakob : fort, puissant et déchaîné. En quelque sorte, l’image me fit sourire et me calma pendant quelques secondes.

— Une vie pour une vie, hein ? demanda-t-il d’une voix âpre et cassée. C’est ce qu’on dit, non ?

Sa voix faisait écho à mon chagrin. Il ne voulait pas le faire, mais je savais qu’il ne voyait pas d’autre choix. Je ne pouvais me laisser aller à lever les yeux vers lui. Je n’avais qu’une pensée en tête : Est-ce ainsi que tout finira pour moi ? Est-ce la fin de mon histoire ?

— Il n’aurait pas dû faire ça à mes parents, Bianca, dit-il avec tristesse. Il a gâché ma vie.

— Je comprends, dis-je doucement, d’une voix fêlée.

C’était vrai. Je ne savais pas si je pouvais le blâmer.

— Ce n’est pas ta faute, dis-je encore.

— Tu me donnes du fil à retordre, Bianca.

En soupirant, il éloigna le revolver de ma tête et s’agenouilla à côté de ma chaise. Il me prit le menton et m’obligea à lever les yeux vers lui. Son regard plongea dans le mien et j’y vis luire le regret. Le regret, et une autre émotion que je reconnaissais. Lorsque je le regardai dans les yeux, mon cœur produisit un cognement sourd. J’avais encore une chance de changer de trajectoire. L’émotion dans ses yeux, je la connaissais bien. C’était un regard d’adoration. Il avait encore des sentiments amoureux envers moi. C’était l’ouverture qu’il me fallait pour l’amener à changer d’idée.

— Tu n’as pas à faire ça, dis-je à voix basse. Tu n’as pas à passer à l’acte.

— Oui, dit-il d’une voix mal assurée tout en examinant minutieusement mon visage.

— Non. Si tu fais ça, nous ne pourrons pas être ensemble.

Je faillis m’étrangler en parlant, mais il fallait que je le dise. C’était ma seule chance.

— Tu voudrais sortir avec moi ? dit-il, cloué sur place. Après tout cela ?

— Oui, dis-je en hochant la tête et en m’efforçant de sourire. Nous sommes destinés à être ensemble, tu ne vois pas ?

— J’ai toujours pensé à toi, tu sais, dit-il en me touchant la jambe. Dès la première fois que je t’ai vue, j’ai su.

— Alors, ne fais pas ça ! le suppliai-je. Ce n’est pas fini entre nous. C’est peut-être le commencement.

— Un nouveau commencement ? dit-il à voix basse, le regard absent alors qu’il réfléchissait à ce que j’avais dit.

— C’est peut-être pour ça que tout est arrivé, dis-je d’une voix presque étranglée. Nous étions peut-être censés être ensemble. Le destin nous a peut-être joué un mauvais tour. C’était peut-être pour nous la seule façon de nous trouver.

— Peut-être, dit-il en hochant la tête et en reculant d’un pas.

J’attendis en tremblant qu’il décide de ce qu’il allait faire.

— Tu crois vraiment que nous sommes des âmes sœurs ? dit-il en fixant mes lèvres.

Je fis un effort démesuré pour ne pas frémir. Puis, soudain, il y eut une forte détonation. Je hurlai. Il tomba vers l’avant, la tête fracassant mes genoux, et je hurlai à nouveau.

— Non !

Je sentis les larmes tomber de mes yeux alors que du sang, rouge et collant, s’amassait sur mes cuisses.

— Non ! hurlai-je en regardant son visage.

Qu’est-ce qui venait de se passer ? Je ne le savais pas trop. Il me regarda longuement avec une ombre de sourire, le visage livide.

— C’est ton père qui nous a fait ça, marmonna-t-il. Il m’a fait ça…

— Non, murmurai-je, le cœur chaviré, en proie à une vague de froid arctique. Je suis désolée.

J’étais sincère. Ce n’était pas censé finir ainsi.

— Tais-toi, petit bébé, ne dis pas un putain de mot.

Cette fois, sa voix n’était plus qu’un chuchotement dans le froid.

— C’était censé se passer de cette façon, poursuivit-il.

— Non ! hurlai-je, la voix débarrassée des entraves de la peur.

Je regardai fixement son corps et l’arme au sol, à seulement quelques centimètres de mes pieds, et le rouge de son sang qui dégoulinait en formant une mare à côté.

— S’il te plaît, ne meurs pas ! gémis-je en respirant profondément, la tête dans les vapes. Tu n’avais pas à faire ça.

Puis, je figeai. Dans le coin de la pièce, le cliquetis était de retour.

Le fait d’avoir encore de la compagnie ne me rassurait pas.

Partie 1

Chapitre 1

Nicholas London

Quelques décennies auparavant

Jeremiah, Larry, je vous présente Oliver.

D’un signe de la tête, j’invitai mon nouvel ami à entrer. Oliver paraissait mal à l’aise en arrivant à l’appartement de Jeremiah. Ce jour-là, son corps frêle paraissait particulièrement maigre et son expression timide montrait qu’il se sentait dépassé. Pour moi, c’était sans grande importance. Je considérais Oliver comme une âme sœur. À Harvard, nous étions tous deux des étrangers, ayant grandi dans des familles et des quartiers modestes. Ni l’un ni l’autre n’étions habitués à l’opulence de Jeremiah Bradley. J’avais été abasourdi lorsque Jeremiah, en première année, m’avait invité à faire partie de son groupe d’étude française. Je savais bien ce que ça voulait dire, être un Bradley, mais à sa chemise Oxford d’un blanc immaculé, à son pantalon beige et à ses mocassins Docksiders, je voyais qu’il était d’un rang au-dessus de mes pompes Bushwick. Formant un sourire plein d’assurance, ses dents blanches, luisantes et parfaitement égales m’éblouirent alors qu’il attendait la réponse qui, il le savait, allait venir. Il laissait négligemment retomber sur son visage ses cheveux d’un blond doré, et ses yeux d’un bleu vif étincelaient lorsqu’il me dit qu’il habitait seul dans son appartement, ce qui me permettrait d’étudier plus facilement. Je n’avais pas su quoi répondre. J’avais été si impressionné d’apprendre qu’il pouvait se permettre un appartement à Boston.

— Salut, Oliver.

D’un regard impérieux, Jeremiah examina Oliver de la tête aux pieds. Je remarquai qu’il avait perdu son expression ouverte et engageante de la première année. Je me rappelais encore le jour où il m’avait accueilli avec un large sourire. Le voir changer en si peu de temps m’avait attristé — et quelque part au fond de moi, je me demandais s’il avait changé ou s’il se révélait tout simplement sous son vrai jour.

— Salut. Enchanté de te revoir.

Oliver tendit la main droite à Jeremiah, et ce dernier se mit à rire.

— Ce n’est pas une rencontre d’affaires. On n’a pas à se serrer la main.

— Désolé.

Oliver baissa les yeux et je sourcillai. Avait-il vraiment à être aussi timide et soumis ?

— Ma sœur m’a toujours dit de serrer la main des gens qu’on me présentait.

— Comment t’appelles-tu ?

Larry bondit du sofa et se dirigea vers Oliver. Il scruta le visage de ce dernier, me regarda et souleva un sourcil, comme pour dire : C’est qui ?

Larry Maxwell était le meilleur ami de Jeremiah. Ils étaient allés au même pensionnat, et même s’il venait lui aussi d’un milieu plus modeste, Larry affichait également une allure privilégiée.

— Oliver.

— Oliver quoi ? dit Larry en roulant des yeux.

Tout ce qui comptait pour lui, c’était le statut social. Je me demandais parfois s’il fréquentait Jeremiah parce qu’il l’appréciait, ou à cause de la fortune de ses parents.

— Oliver Case.

Oliver parut dérouté, et je me sentais un peu mal pour lui. Je n’aurais peut-être pas dû l’inviter. Oliver ne convenait peut-être pas à notre groupe. J’aurais peut-être dû le laisser seul dans son coin, au labo de chimie que nous partagions, et faire semblant de ne pas remarquer à quel point il paraissait esseulé. Mais je n’aurais pu me contenter de le laisser là semaine après semaine. Car il me rappelait tellement ma façon d’être. Je savais ce que c’était que d’être l’intrus. Et puis, je l’aimais bien. Pas seulement parce qu’il était pauvre comme moi, mais parce qu’il était brillant. Il s’intéressait aux sciences et à l’innovation. Il s’intéressait à la création, et c’était toute ma vie. Ça aussi, ça laissait Larry et Jeremiah complètement indifférents. Larry voulait étudier le droit, et Jeremiah allait prendre la relève de l’entreprise familiale. Ils n’étaient à Harvard que parce qu’on le leur demandait. Ils n’étaient pas venus pour étudier, contrairement à Oliver et à moi. Nous avions tous les deux une bourse, et nous aimions les rigoureuses normes universitaires auxquelles nous étions soumis.

— Case, comme les Case du Midwest ? Les fabricants de tracteurs ?

Larry paraissait impressionné.

— Non, dit Oliver en riant tout haut. Les Case du Maryland, originaires de plusieurs pays de l’Europe de l’Est.

— Ton nom de famille n’est pas européen, dit Larry en faisant la moue.

— Ma mère a épousé un Anglais, déclara Oliver d’un ton neutre.

— Alors, ton père est Anglais, non ?

Larry menait son interrogatoire comme s’il était déjà avocat.

— Non, dit Oliver en secouant la tête. Je n’ai pas de père.

— Il est mort ?

Larry parut surpris, et même Jeremiah eut l’air curieux.

— Non, reprit Oliver, sans donner d’autre explication.

En voyant l’expression frustrée de Larry, je changeai de sujet.

— Oliver est dans certains de mes cours de sciences, et nous partageons le même labo de chimie. Il est en train de développer une machine à peindre.

— Une machine à peindre ? dit Larry en ricanant. Ouais, bien sûr.

Il se tourna vers Jeremiah et bâilla.

— Veux-tu aller chercher des milk-shakes ? On verra si Angelina et Brigitta sont disponibles.

Mon cœur se mit à cogner lorsqu’il mentionna Angelina Walker.

Angelina Walker était la plus jolie fille de Harvard — à mes yeux, du moins. Elle était belle, intelligente et gentille… et elle fréquentait Jeremiah. Elle m’était donc interdite, et c’était l’un des aspects les plus difficiles de ma vie, car je me sentais amoureux d’elle. Malheureusement pour moi, elle ne semblait avoir d’yeux que pour Jeremiah.

— Plus tard, peut-être.

Jeremiah congédia Larry et regarda Oliver avec plus d’intérêt. Alors, qu’est-ce que c’est, cette machine à peindre ?

— C’est une machine qui pourra repeindre une pièce en quelques minutes, sans taches ni éclaboussures, énonça Oliver. Comme elle contient également une couche de fond, ce sera comme si un professionnel avait appliqué plusieurs couches.

— Wow, une machine peut faire ça ? dit Jeremiah, l’air impressionné.

— En fait, je travaille encore au prototype, dit Oliver d’un ton enthousiaste.

Lorsqu’il parlait de la science et de ses inventions, il devenait un autre homme : il se redressait, sa voix ne tremblait plus, et tout à coup, on ne pouvait que l’écouter.

— Mais oui, je pense que ça va fonctionner, ajouta-t-il, l’air satisfait. Ça va complètement révolutionner l’industrie de la peinture.

— Cette machine pourra traiter des pièces de quelle taille ? dit Jeremiah d’un ton neutre, le regard vrillé à celui d’Oliver.

— Je vais produire différents modèles, dit Oliver en haussant les épaules. Alors, en gros, je devrais pouvoir peindre une pièce de n’importe quelle taille en quelques minutes, avec l’équipement approprié.

— Ce serait incroyable, pour la construction et les entrepreneurs, dit Jeremiah en hochant la tête.

— J’imagine, dit Oliver en haussant les épaules. Mon ambition ne va pas aussi loin.

— Eh bien, c’est pour ça que je suis là, dit Jeremiah en souriant. Il est utile d’avoir des amis qui ont le sens des affaires.

— Je n’ai pas d’amis qui… commença Oliver, qui s’arrêta aussitôt en voyant le grand sourire de Jeremiah. Jusqu’ici, du moins.

— Pas jusqu’ici.

Jeremiah sourit, puis posa son bras gauche sur mon épaule et son bras droit sur celle d’Oliver.

— Maintenant, tu nous as, dit-il en riant. Merci à Nick de nous avoir présentés. Maintenant, nous pouvons être les mousquetaires.

— Il n’y a que trois mousquetaires, dit Larry avec une mine rébarbative.

— Eh bien, nous sommes quatre, dit Jeremiah d’un ton brusque, en jetant un œil sur Larry.

— Eh bien, il ne devrait y en avoir que trois, dit Larry en se dirigeant vers la cuisine. Je vais me chercher une bière.

— On va tous en prendre, dit Jeremiah en suivant Larry. Nous devons célébrer notre nouvelle amitié.

Il hocha la tête, et je l’entendis murmurer quelque chose à propos d’« idées à un million de dollars ».

Alors que je regardai fixement Oliver, qui paraissait content et anxieux à la fois, je me demandai si j’avais commis une gaffe en l’emmenant ici. J’étudiai ses yeux écarquillés lorsqu’il entra dans l’opulente cuisine aux comptoirs en marbre Carrera, aux électroménagers en acier inoxydable, au-dessus desquels pendaient marmites et poêles en cuivre.

La cuisine correspondait à l’image du magazine Better Homes plutôt qu’à celle d’un étudiant de première année qui n’étudiait jamais et qui cuisinait encore moins.

— Une Bud Light, ça va ? dit Jeremiah en tendant une canette de bière à Oliver.

— C’est bon, merci, dit Oliver en hochant la tête avec enthousiasme — et je me dis que c’était peut-être la première bière de sa vie. Merci, dit-il en se tournant vers moi avec un petit sourire.

— Je suis content que nous soyons amis, Nicholas. Merci de m’avoir présenté.

— De rien, dis-je en souriant, même si je ne savais trop si j’avais pris la bonne décision.

— Et si l’offre tient encore, je serais heureux que tu m’aides concernant la machine à peindre, dit-il d’un ton magnanime. Je veux tester les liens cohésifs de certains des produits chimiques que j’utilise, et nous pourrions y travailler demain au labo.

— Ça me paraît excellent, dis-je en hochant la tête.

Jeremiah me fixait d’un regard déterminé. Je ne savais pas trop ce qu’il pensait, mais le malaise qui m’envahit devenait un peu trop familier pour moi.

Chapitre 2

Bianca London

Période actuelle

Réveille-toi, Bianca.

Sa voix était rude lorsqu’il me secoua l’épaule, et j’ouvris lentement les yeux en me redressant.

— Ouille, dis-je en me frottant la tête à l’endroit où elle avait heurté le plancher et en essayant de me redresser.

— Tu t’es évanouie, dit-il d’un ton bourru, tout en me tendant une main pour m’aider à me relever.

J’ignorai sa main et lui lançai un regard furieux.

— Qu’est-ce que tu fais ici, Steve ? Tu me suis ? lui dis-je d’un ton brusque, la colère prenant le dessus sur toute la peur que j’avais ressentie en sa présence.

— Vraiment, Bianca ? C’est ce que tu me demandes ?

Il paraissait agacé, et je fixai avec dégoût son visage mince. Que faisait Steve ici ? Et pourquoi m’envoyait-il des textos et me suivait-il ? Je ne l’avais pas vu depuis mon séjour sur l’île déserte avec lui et Jakob, et nous ne nous étions pas tout à fait quittés avec des bisous et des accolades.

— Je croyais que tu serais un peu plus…

— Ça suffit, Steve.

La voix de Rosie parut venir de nulle part, mais en regardant furtivement derrière Steve, je vis ma meilleure amie debout dans l’ombre. Une meilleure amie que je ne connaissais pas du tout, apparemment.

— Rosie, dis-je d’une voix engourdie tout en fixant son visage, si familier et pourtant si distant. Je me suis dit que c’était bien toi que j’avais vue.

— Tu t’es évanouie devant nous.

Elle ne sourit pas en s’approchant, et je sentis un battement sourd dans ma tête. Je m’approchai d’elle, et elle me tendit la main.

— Arrête, dit-il en secouant la tête. Ne bouge pas.

— Rosie, dis-je d’une voix cassée tout en la regardant longuement. Pourquoi fais-tu ça ?

En la fixant, j’avais seulement envie que Jakob soit ici avec moi, qu’il me tienne la main et me rassure par ses regards poignants et amoureux pour me garder forte.

Elle détourna alors les yeux avec une expression de honte.

— Rosie, s’il te plaît, on peut discuter, lui dis-je, mais elle me tourna le dos.

— Alors, Bianca, c’était donc ta seule question : est-ce que je te suis ? demanda Steve avec un large sourire.

Je voyais qu’il appréciait l’atmosphère tendue et mon sentiment d’impuissance.

— Non, je veux te demander si tu travailles pour Jakob, pour David, pour Larry ou pour quelqu’un d’autre. Et si tu travaillais avec Jakob, pourquoi es-tu disparu ? Que sais-tu exactement sur l’enlèvement ? Et quel est ton rôle précis dans toute cette affaire ?

Je lui parlais, mais en fait, c’était de Rosie que j’attendais les réponses.

— C’est beaucoup de questions, dit-il en s’efforçant de sourire de ses lèvres minces. Des questions auxquelles je n’ai pas à répondre. Qu’en dit ton amoureux Jakob ?

— De toute évidence, je ne connais pas Jakob aussi bien que je le croyais, marmonnai-je en regardant le téléviseur devant moi.

L’écran était maintenant vide, mais je me rappelais y avoir vu Jakob et David seulement quelques minutes plus tôt. De quoi David avait-il parlé ? Qu’est-ce que Jakob avait planifié, et qu’essayait-il de faire ? Même si je ne savais pas tout à fait ce qui se passait — et une part de moi s’efforçait de faire entièrement confiance à Jakob —, je savais d’instinct qu’il y avait autre chose sous les apparences.

J’avais la tête qui tournait ; il fallait que je parle à Jakob. Non seulement pour m’assurer qu’il allait bien, mais aussi pour recueillir autant de faits que possible afin d’arriver à comprendre la situation. Après tous nos aller-retour, j’avais fini par faire confiance à Jakob. Oui, il me restait des doutes — bon, quelle imbécile ferait aveuglément confiance à l’homme qui avait mis en scène notre enlèvement sur une île déserte, pour ensuite faire semblant d’être quelqu’un d’autre ? — ; en fait, il avait été fidèle à lui-même, mais il ne m’avait pas dit qu’il était également le fils de l’homme que je croyais responsable de la mort de ma mère. Un homme avec lequel ma mère aurait pu elle aussi avoir une aventure amoureuse. Un homme qui avait gâché tant de vies.

— À quoi penses-tu ? demanda Steve, les yeux plissés, en me scrutant le visage.

Je voyais que Rosie me regardait du coin de l’œil.

— Je pense à la confusion de tout ça, et à Jeremiah Bradley, dis-je en soupirant. Je veux savoir à quoi ressemblait Jeremiah Bradley, qui il était et comment il a tant nui à autant de gens.

— C’était le diable, dit Steve en détournant les yeux, l’esprit ailleurs. C’était le diable, et un jour, il brûlera en enfer.

— Je croyais que c’était ton mentor, dis-je, étonnée par l’agressivité et la véhémence de sa voix. Je croyais que tu l’adorais.

— Eh bien, tu t’es trompée.

Il me regarda longuement, les yeux adoucis.

Rosie se tourna alors vers nous et braqua ses yeux plissés sur Steve. Je m’aperçus qu’elle se méfiait de lui ; qu’elle le soupçonnait même. Peut-être ne formaient-ils pas un front uni, comme je l’avais cru.

— Songe un peu : si les choses avaient été différentes, nous aurions pu être ensemble.

Steve fit un pas vers moi et Rosie s’avança vers lui. Je savais qu’elle ne craignait rien pour moi. Ce qu’elle craignait, c’était que je fasse de Steve un allié. Je lançai à Rosie un regard profond et interrogateur, qui lui disait toute la peine que m’avait causée sa trahison — mais elle ne broncha même pas. Je réprimai un soupir et revins à Steve.

— Je crois que ça n’a jamais été une possibilité, répondis-je malgré moi, avec un frémissement involontaire.

Non, vraiment pas. Il n’était pas question que je couche avec quelqu’un comme Steve. Je n’étais absolument pas attirée par lui. Pas du tout.

— Qu’est-ce qui ne te convient pas ? dit-il, les épaules voûtées. Je ne suis pas assez bien pour toi ?

— De quoi tu parles ? dis-je avec un froncement de sourcils, voyant changer son expression.

J’étais exaspérée, et je savais que j’aggravais la situation.

— Il n’y a rien qui cloche en toi, dis-je en essayant de sourire et d’adoucir ma voix. Ce n’était tout simplement pas le bon moment pour nous, Steve.

Je haletais en mentant, mais je savais que ma meilleure défense consistait à lui passer de la pommade.

— On me rejette toujours, dit-il, presque en un murmure.

Je vis un éclair de douleur dans ses yeux. Pendant une fraction de seconde, j’eus de la peine pour lui, mais ensuite, je me rappelai la situation dans laquelle je me trouvais. S’il y avait quelqu’un à plaindre, je savais que c’était moi.

— Je te considère comme un type honnête, Steve, dis-je presque en le suppliant, tout en essayant de le regarder dans les yeux.

Il fallait que je me lie avec lui. Il fallait qu’il me fasse confiance.

— C’est drôle. Rosie semble croire que tu ne me fais pas confiance, dit-il d’un ton amer.

Je regardai Rosie, qui sourit légèrement tout en lui massant l’épaule, et je me demandai ce qu’elle lui avait dit. Elle lui murmura quelque chose à l’oreille, et il prit une expression de froideur.

— Qu’est-ce que tu demanderais à Jeremiah Bradley, si tu pouvais lui parler ?

— À quoi bon ? dis-je, agacée. Je ne peux pas, de toute façon.

— Tu sais ce que je lui demanderais ? dit Steve d’une voix douce et venimeuse.

— Quoi ? dis-je d’une voix à peine plus forte qu’un soupir.

— Je lui demanderais pourquoi, dit-il en me regardant dans les yeux. Je lui demanderais pourquoi il devait cibler mon père. Pourquoi il devait gâcher ma vie. Pourquoi il devait être si avide.

Il serra les poings.

— Mais peut-être qu’un jour j’obtiendrai mes réponses.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

Mon cœur se mit à donner des coups sourds.

— J’arriverai peut-être à comprendre pourquoi Jeremiah Bradley a gâché la vie de mon père, dit Steve avant de franchir la porte principale, flanqué de Rosie.

— Comment ?

Je le suivis, ne sachant trop pourquoi je ne le laissais pas partir.

— Les réponses n’ont peut-être pas disparu avec lui, dit-il en se retournant et en me regardant. Il y a peut-être une vie après la mort, après tout.

— De quoi parles-tu ? haletai-je, livide, essayant de le comprendre.

Voulait-il dire que Jeremiah Bradley était encore en vie ? Était-il le cerveau qui avait planifié mon enlèvement ?

— Je dis que ça date d’avant et d’après la mort de ta mère, Bianca.

Son regard traversa le mien avec une froide apathie qui m’atteignit droit au cœur.

— Où est-ce que ça commence et ça finit, alors ? murmurai-je alors qu’il faisait un pas vers moi.

Je regardai Rosie et un petit gémissement s’échappa de ma gorge.

— Pourquoi, Rosie ? Qu’est-ce que je t’ai fait ?

— Tu ne comprendrais jamais, Bianca, dit-elle en secouant la tête.

— Tu étais ma meilleure amie… dis-je d’une voix de moins en moins assurée. Je ne comprends rien. Est-ce que c’est parce que mon père est mort ? Est-ce à cause de David ? Es-tu fâchée parce que je l’ai embrassé ? Est-ce ainsi que tout ça a commencé ?

Je faisais semblant d’être complètement ignorante — pas question d’annoncer que je savais qu’elle était la fille de Larry, du moins pas tout de suite. J’allais garder toutes mes cartes en main jusqu’à ce qu’elle révèle quelque chose.

— Ça commence par mon père, dit Steve d’une voix cassée. Ça commence par un pauvre, jeune et brillant étudiant de Harvard du nom d’Oliver Case.

— Et où est-ce que ça finit ?

Je ne voulais pas lui dire que je ne savais pas qui était Oliver Case, car ce n’était pas tout à fait vrai. Je me rappelais vaguement que mon père m’avait parlé d’un vieil ami à lui — un nommé Oliver.

— Ça se termine par la destruction des frères Bradley.

Steve me fit un demi-sourire.

— Et celle de tous les autres qui ont causé la mort de mon père.

Tout en le fixant, j’avalai bruyamment ma salive, et le bourdonnement de mes oreilles augmenta alors que mon cœur cognait. Qui d’autre avait causé la mort de son père ? De quoi ce dernier était-il mort ? Et surtout, étais-je dans son collimateur ?

— Où allez-vous ? dis-je après quelques secondes d’immobilité à trois. Vous m’abandonnez, c’est tout ?

— Qu’est-ce qu’on avait l’intention de faire, d’après toi ? dit Steve en me faisant un clin d’œil, le visage neutre et le regard impassible.

— Je croyais que vous alliez m’emmener, dis-je en mordant ma lèvre inférieure. Je croyais que vous alliez m’enlever à nouveau.

— Je ne t’ai pas enlevée, au départ. Rosie non plus, dit-il avec un haussement d’épaules. On voulait juste s’assurer que tu regarderais l’écran de télé.

— Pourquoi ?

— Je voulais m’assurer que tu verrais le genre d’homme avec lequel tu as frayé.

— Je ne fraie avec personne.

— Tu ne devrais sortir avec ni l’un ni l’autre des frères Bradley.

— Jakob est un bon gars, dis-je d’une voix faible.

— Même toi, tu ne le crois pas.

Il eut un rire amer et Rosie renâcla.

— C’est vrai, dis-je d’une voix plus affirmative, même si je ne me sentais pas tellement assurée.

— Ouais, continue de te le répéter, dit-il avec un regard dédaigneux. Je ne perdrai plus mon temps à t’avertir de t’en éloigner. Tu peux commettre tes erreurs stupides.

— Qu’est-ce que ça peut te faire ?

— Ta mère a compris son erreur, dit Steve avec un petit sourire narquois. Tu devrais peut-être comprendre les tiennes avant qu’il soit trop tard.

— De quoi parles-tu ?

Le cœur battant, je le regardai longuement. Confirmait-il que ma mère avait eu une aventure amoureuse avec le père de Jakob ? Ma mère avait-elle vraiment été la maîtresse de Jeremiah ?

— Tu ne sais pas ? dit-il en riant, ses yeux plissés par l’amertume scrutant mon visage. Tout ça a commencé à cause d’elle.

Rosie me lança un regard dégoûté.

— Ma mère a eu une liaison avec Jeremiah ? Alors, c’est donc vrai, dis-je en haletant, ma main collée sur ma bouche et mon cœur rempli de désespoir.

Ma mère n’était pas la femme que j’avais cru. J’avais le cœur brisé pour mon père qui avait dû souffrir amèrement. Comme cela avait dû être déchirant pour lui.

— Je suis surpris que tu ne sois pas au courant du triangle amoureux d’Angelina, de Nicholas et de Jeremiah, dit Steve en me lançant un regard de pitié. Des guerres ont été déclenchées pour moins que ça.

— Je…

Ma voix s’effaça alors que je le fixais. Je ne savais même pas quoi dire. Je ne savais pas trop quel niveau de chagrin je pouvais supporter en une journée.

— N’est-il pas amusant de voir à quel point l’amour peut faire tourner la tête des hommes les plus brillants et les plus puissants ?

Steve sortit une petite flasque de sa poche et en prit une gorgée. Il trinqua avidement, et je regardai un filet de liquide brun dégoutter du coin de ses lèvres sur son menton. Il l’essuya du dos de sa main, puis lécha à grand bruit le liquide sur sa peau. J’essayai de ne pas frémir lorsqu’il m’adressa de petits coups de langue pervers avant de se remettre à boire. Dans le silence qui régnait dans la pièce, il se contentait de me fixer. Il prit une autre gorgée du liquide brun doré avant de parler de nouveau.

— Les femmes peuvent tout gâcher. Absolument tout.