Christine Page

Les dessous de Mutine

 


 

© Christine Page, 2017

ISBN numérique : 979-10-262-0866-2

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CHAPITRE 1

 

Septembre. Sept heures. Des cartons regorgeant de culottes, de soutiens-gorge, de combinaisons, de gaines culottes, de combinés de grand maintien et de caracos s'entassaient ça et là dans la boutique. Des mannequins sans tête au corps tronqué gisaient sur des sacs poubelles bourrés à craquer de cintres en fer bon marché. Des pancartes et des posters en fin de vie renvoyaient les images délavées de sous-vêtements d'une époque révolue. La vitrine agonisait et les empreintes successives de scotch en disaient long sur l'âge du magasin.

 

MUTINE, au crépuscule de sa vie… MUTINE, mutilée, privée de son « I » et de son « N »qui pendouillaient dans le vide comme un appel au secours…

 

M U T E...... M...U...T...E… L'anagramme de « muet » ou le signe d'une mutation ? Que fallait-il décrypter ?

 

Muet, muette…. Tous ceux qui connaissaient la propriétaire depuis l’origine de la boutique auraient pu vous dire combien ils se désolaient de la voir s’enfermer jour après jour dans un mutisme qui ne lui ressemblait pas. Plus envie de se battre, plus envie de parler à personne ni même aux clientes. Mylène s’était véritablement résignée quand elle avait senti qu’il n’y avait plus rien à faire, plus rien à espérer. Sa décision était irréversible et le délabrement de l’enseigne jaunâtre et opaque renforçait ses convictions. Les quatre lettres clignotaient encore mais plus pour longtemps, un peu comme une vieille prostituée qui ne veut pas lâcher le métier et qui continue à faire de l’œil aux hommes, même si ses charmes sont passés dans la trappe du temps. Dans quelques heures, ce serait le noir, le noir complet, dans la boutique tout comme dans son cœur et dans sa vie. Mute, une mort annoncée. Une mort imminente.

 

Mute… Mute…. La mutation était en marche. Le compteur allait se remettre à zéro mais pour faire quoi, pour aller où ? Tous ses proches, à vrai dire tous les commerçants (parce que Mylène n’avait jamais eu le temps de se lier d’amitié avec quiconque en dehors des murs de la galerie marchande) savaient très bien qu’il n’y avait jamais eu d’ailleurs et qu’elle n’était pas préparée à affronter une autre vie. Une mutation, au sens littéral, c’est une affectation, un changement, une conversion, un transfert pour quelque chose de décidé, de connu, de matérialisé, de planifié, pour un ailleurs défini, pour un cadre authentifié, pour un projet dont les contours auraient été mûris, dessinés voire écrits et certifiés. Hélas, Mylène n’avait rien prévu. Trente ans à tenir un magasin sans jamais se poser de questions parce qu'il faut bien avancer, aller jusqu'au bout, comme ses parents. L'avenir étant tout tracé, pourquoi s'en préoccuper ?

 

Trente ans. Trente ans à sourire, à faire une croix sur ses petits bobos, à dire bonjour et au revoir sans rien attendre en retour. Trente ans à élaborer un langage professionnellement correct truffé de non-dits, d'empathie et d'humour aussi, une façade commerçante en somme.

 

Ca vous va à merveille...Comment ça, vous êtes grosse...Vous avez des formes comme Emmanuelle Béart… Monica Belucci… Béatrice Dalle… Marilyn ou Sophia Loren (ces deux derniers parangons de féminité étant destinées aux plus âgées de ses clientes !). De la cellulite, où ça ? Votre mari vous aime comme vous êtes... Des oeufs sur le plat vous dites ? Comme vous y allez... Pas besoin de faire du 95 D pour plaire vous savez ! Prenez Audrey Hepburn ou Vanessa Paradis ou même Jane Birkin tiens !… Un charme… une élégance…un regard…. un sourire… des dents du bonheur… un port de tête… un cou gracile… Les hommes fondent….Tenez, essayez moi ce wonderbra, vous m'en direz des nouvelles... Faites-vous plaisir....Célibataire à quarante ans... Il n’est jamais trop tard pour bien faire… Justement, gâtez vous un peu, prenez de la dentelle... Les hommes vont tomber comme des mouches...Le démon de midi ? … Ca ne durera pas... Enfilez-moi ce porte jarretelles et ces bas résille et il laissera tomber sa... Comment dites vous ? Sa grue...oui si vous voulez ! ...

 

Mylène était incollable sur le registre du cinéma, de la chanson et du show biz en général si bien que ses réparties sur les actrices tombaient toujours à propos. Que vous ayez la silhouette ronde, en sablier, en pyramide ou rectangulaire, elle établissait toujours un rapprochement avec l'une d'elles pour élever sa cliente au rang de star et la sublimer. Il faut dire qu'aux heures creuses dans son arrière-boutique ou derrière sa caisse, elle se régalait des potins, des frasques des unes, des caprices de star des autres et dévorait jusqu'au moindre portrait, au moindre article tapageur, au moindre astérisque relégué dans un coin de page, apportant ainsi un éclairage supplémentaire ô combien précieux à ses yeux. Toutes ces vies volées sur papier glacé s'engouffraient instantanément dans son esprit formaté pour recevoir ce genre d'informations et ressortaient par bribes et à bon escient dans le confinement des cabines, là où l'on met sa vie à nu.

 

Le chapelet était inépuisable à l'inverse de sa propriétaire. Oui elle en avait sa claque ! Elle rendait son tablier ! A cinquante ans, il était grand temps de penser à elle parce qu'à bien regarder la pendule, elle avait déjà grignoté trente ans de sa vie dans cette galerie marchande au fin fond de sa boutique et n'avait pas l'intention de passer les vingt ans potentiels qui lui restaient dans ce boui boui. Depuis quelques années, la température ambiante y avoisinait les trente degrés, hiver comme été, car le système de climatisation général était obsolète et donc défectueux. Elle avait le sentiment d'étouffer au sens figuré comme au sens propre parce qu'elle était convaincue d'héberger à elle seule toute la population de microbes et d'acariens du centre, vu qu'elle était l'unique commerçante à avoir de la moquette et des tentures, revêtements particulièrement appréciés de ces parasites. Cet air vicié lui donnait souvent des maux de tête mais par crainte de rater une vente, elle prenait très peu de pause à l'air libre. Lorsque ses forces finirent par lâcher, son médecin lui suggéra de fermer boutique pendant une dizaine de jours pour aller s'aérer à la campagne. Elle l'écouta sagement, s'acheta des vitamines à la pharmacie et deux jours après, elle était de nouveau derrière sa caisse. Une forcenée, une acharnée de boulot, une femme seule, particulièrement seule.

 

Dès qu'elle voulut s’engager dans des travaux de rénovation, il était déjà trop tard. Le jeu n’en valait plus la chandelle parce que la boutique tournait à bas régime, la clientèle se décimant de mois en mois, il aurait donc été stupide de toucher à ses économies. Quant à partir, elle n'y avait même jamais songé, non, sauf ce soir-là, ce dimanche bruineux, à l'heure entre chien et loup, où des pensées de prime abord inoffensives, se mettent à se démultiplier d'une façon anarchique jusqu’à se métamorphoser en de dangereuses divagations de l'esprit bousculant tous ses repères. Dimanche de pluie, où le sang bouillonne dans les artères beaucoup plus vite que les autres jours, où la respiration s'accélère, où les plans sur la comète se font et se défont aussi vite que la vitesse de la lumière, où le cœur fait plus de bruit que le tic-tac de la pendule. L'insupportable pendule, l'insoutenable cadran, les aiguilles qui avancent, menaçantes. La cruauté du temps.

 

Alors ce soir de blues, dans son deux pièces d'une de ces banlieues parisiennes ternes et grisâtres, après avoir éclusé une bouteille de Bordeaux rouge, elle avait pris la décision d'en finir avec toutes ces élucubrations à propos de Mutine. Elle bazarderait tout, elle revendrait tout, elle liquiderait tout, avant que les gros problèmes de santé ne commencent, avant que l’aigreur ne la gagne, avant qu'on ne la retrouve pendue au lustre de sa salle à manger, avant qu’il ne soit tout simplement trop tard.

 

Brèves de comptoir… Propos de désespoir… Echec et mat… Envie de prendre le large

 

CHAPITRE 2

 

Sept heures trente. Nougatine, duffle coat vert gazon et écharpe rouge vif nouée négligemment autour de son cou, avançait sous l’éclairage capricieux des néons blafards et ses semelles en caoutchouc couinaient sur le carrelage sans âge. Sa peau blanche et diaphane, la blondeur de ses cheveux relevés en un chignon approximatif, ses yeux bleus, tout en elle contrastait avec ce lieu sinistre et froid. On devinait à son allure nonchalante qu'elle n'était pas du coin parce qu'à la galerie du Petit Bois, on ne faisait pas de lèche-vitrine mais on allait à l'essentiel.

 

A première vue, la boulangerie et le petit Huit à Huit avaient l'air d'être les seuls piliers de cette galerie marchande et aussi les seuls lieux de vie si tant est qu'il y en ait une ici. Une fois ces deux commerces passés, il régnait un silence de mort digne d'un thriller. Elle frissonna à cette pensée mais ne rebroussa pas chemin pour autant. Elle n'était manifestement pas pressée de remonter s'occuper de la vieille dame dont elle avait la charge depuis hier. Le Ricoré et les tartines beurrées attendraient donc quelques minutes de plus parce qu'après tout elle était levée depuis six heures du matin et elle avait besoin de souffler. Même si à vingt et un ans on a du temps devant soi, elle ne voulait pas croupir dans ce boulot toute sa vie ! Son truc à elle, c'était la lingerie, la lingerie fine plus exactement. Elle avait certes peu d’expérience mais déjà une grande maturité en matière de lingerie que les filles de son âge ne possédaient pas. Elle craquait pour des matières nobles, pour des lignes sophistiquées, pour de la belle ouvrage et répertoriait consciencieusement tous les créateurs français et étrangers sur un calepin. Un jour, c’est sûr, elle ouvrirait sa boutique et les femmes se précipiteraient pour acheter les collections qu’elle aurait pris plaisir à dénicher pour elles.

 

Toujours à l'affût d'un emploi de vendeuse dans un magasin de lingerie, elle ne voulait négliger aucune piste même dans un endroit aussi improbable que celui-ci. Son regard ne rencontrait que des vitrines opaques placardées de « Bail à céder », des boutiques au pas de porte jonchés de publicités jaunies vantant les mérites de produits surannés.

 

Forcée de reconnaître qu’elle ne trouverait rien d’intéressant dans ce centre commercial plutôt miteux, elle accéléra le pas et s’engagea dans une autre allée qu'elle venait tout juste d'apercevoir, pensant y trouver une sortie. Le nez dans son écharpe et les yeux rivés sur la dalle, elle se heurta de plein fouet à une paire de Rangers et un uniforme gris de sécurité.

 

— Oh la ! ma p'tite dame, vous allez où comme ça ? s'écria le vigile d'une voix tonitruante.

 

— Heu... excusez-moi, c'est-à-dire je… je cherchais une autre sortie, mais c'est bon, je l'ai trouvée.

 

— Excusez ma curiosité mais que fait une jolie petite jeune fille comme vous dans un endroit pareil ? Ah ! Je vois, vous revenez de la boulangerie, oui, parce que sinon les autres, soient ils ne sont pas encore levés soient ils sont tous partis. Il doit en rester huit en tout, huit sur trente, ça fait pas lourd à surveiller, moi je vous le dis ! grommela-t-il sur le ton du regret.

 

— Oui j'en ai vu trois autres mais ils ont l'air fermé !

 

— Dans cette allée, il en reste cinq dont deux qui sont ouverts de temps en temps mais alors dans l'autre allée c'est la catastrophe ! Ils sont plus que trois et en plus, cette partie-là de la galerie c'est la plus longue ! Faut avouer que ça fait plutôt coupe gorge ! Mais bon y’a plus grand monde de toute façon ! Nous, on fait que les rondes de nuit ! Alors le jour, ben c’est les commerçants qui assurent leur propre sécurité mais ça va, il n’y a pas de problème ! Tiens vous voyez là-bas, on a l'opticien, le Huit à Huit, le boulanger, le marchand de jouets et le coiffeur. Ca c'est le côté de la galerie qui vit le plus, on va dire ! Ils restent tous pour rendre service au quartier en somme ! L'opticien lui, c'est un truc de père en fils quoi ! et puis, entre les vieux qui changent tous les ans de correction et les jeunes qui sont bigleux à force de rester vissés sur leurs écrans ! La supérette, c’est pour pas crever de faim ! Le marchand de jouets, lui, il fait son chiffre le mercredi et le samedi mais ça ne vole pas haut, à cause de la chaîne de magasin de jouets du nouveau centre qui leur bouffe toute leur clientèle ! Et là, vous avez la coiffeuse qui gagne sa vie avec les mises en plis du samedi et les coupes des gosses du mercredi. Les mères ne viennent plus trop se faire coiffer là, elles fréquentent le grand centre, c'est plus moderne, plus beau et plus clair aussi mais c'est plus cher forcément !

 

— Et dans l'autre allée ? s'enquit Nougatine.

 

— Oh ben, il y a la mercière qui n'ouvre que deux après-midi par semaine à cause des petites mamies qui ont toujours un petit quelque chose à repriser, vous savez, ou un canevas en chantier. Et puis, il y a le cordonnier qui est aussi vieux que les souliers qu'il répare, tous déformés par les oignons, s'exclama-t-il en riant. Il s'embête à mourir chez lui alors il vient là deux fois par semaine mais c'est pas une vie pour un papy de cet âge-là ! La dernière, c'est Madame Mylène qui tient un magasin de vêtements pour dames. Les petits commerçants ici, ils sont en train de crever ! J'm'demande c'qu'ils attendent pour foutre le camp !

 

— Et madame Mylène alors, elle est là tous les jours ? se renseigna Nougatine.

 

— Ah ! Elle ! Ah mais son magasin, c'est toute sa vie et il pourrait y avoir un tsunami, elle serait encore là à écoper l'eau avec une casserole dans son arrière-boutique !! C'est une battante celle-là ! et une belle femme par-dessus le marché ! Et je m’y connais ! Vous l'auriez connue quand elle était jeune ! Elle a fait tourner la tête à plus d'un ici derrière sa vitrine pleine de soutiens gorge mais c'est moi qui ai touché le gros lot ! se rengorgea-t-il, une lueur égrillarde dans les yeux. Bon, bah c'est pas le tout mais j'ai l'estomac qui gargouille et les viennoiseries bien chaudes c'est sacré !

 

Une boutique de lingerie ici, dans ce coin paumé, ben ça alors, marmonna Nougatine. Elle doit en baver parce que pour le côté glamour, c'est raté ! Elle commençait à avoir faim et se rendit compte qu'elle n'avait rien acheté d'autre à la boulangerie que la baguette pour la vieille dame. Affamée et aussi curieuse d’en savoir plus sur cette galerie quasi désaffectée, elle accompagna le vigile à la boulangerie. La cinquantaine grisonnante, Eddy était à lui seul une encyclopédie vivante et sa volubilité n'était pas pour déplaire à Nougatine qui n'avait décidément pas envie d'aller travailler tout de suite. Il se mit à lui raconter, en accéléré toutefois, l'ascension puis le déclin de cet endroit si prisé autrefois.

 

La galerie du Petit Bois a commencé comme un joli conte de fées. Il était une fois, il y a près de trente ans, au milieu des années soixante-dix, une galerie marchande dont la seule évocation suffisait à déchaîner les passions chez tous les habitants installés dans les constructions neuves alentours. Un lieu de vie où tous les commerces de proximité allaient être réunis sous le même toît, un lieu convivial qui n’allait pas tarder à faire des envieux à des kilomètres à la ronde car, il faut dire qu'en ce temps-là, c'était le seul dans la région. Pour marquer les esprits, il fallait une configuration originale. Alors tous les corps de métier se décarcassèrent pour faire sortir de terre une galerie marchande dont tout le monde serait fier. Les architectes misèrent sur les jeux de lumière et de transparence et vue du ciel, la galerie scintillait comme un diamant brut grâce aux deux immenses hublots rivés sur le toît. Un mini centre ville était né, à l'abri des intempéries. On n’achetait plus uniquement par nécessité mais aussi par plaisir, on ne faisait plus ses commissions mais ses courses ou du shopping. Les jeudis et les fins de semaine, la galerie était tellement bondée que le dallage tremblait sous l'assaut des caddies, lancés parfois à vive allure, auxquels les gosses s'agrippaient pour faire de la patinette. Ca bourdonnait comme dans une ruche. Les allées résonnaient de commentaires élogieux sur ce nouveau concept, des cris des enfants sur le petit manège en bois, des discussions animées des hommes à la terrasse inondée de lumière du café de chez Rony, installée sous l'un des dômes d'où l'on apercevait un pan de ciel. Le café faisait tellement de bénéfices que le patron payait sa tournée tous les samedis entre midi et treize heures ! C’était l’ancêtre des « happy hours » d’aujourd’hui !

 

Eddy ponctuait ses phrases avec de grands gestes et Nougatine suivait le courant des évènements avec beaucoup d’attention.

 

C'est vers la fin des années quatre-vingt dix que ça s'est mis à se gâter. La galerie fut la proie à plusieurs reprises et toujours un peu avant la fermeture, d'une bande de voyous qui vandalisa et cambriola les commerces. A l'époque, Eddy n'avait rien pu faire que de se terrer dans son aquarium en priant le ciel de rester en vie. Et puis comme si un malheur n'arrivait jamais seul, à ces événements tragiques s'ajoutèrent l'ouverture, pour l'an deux mille, d'un centre commercial flambant neuf doté d'un hypermarché à la périphérie de la ville. Des enseignes franchisées de toute nature par dizaine, un parking gigantesque, deux postes de sécurité en liaison directe avec la police et, cerise sur le gâteau, des horaires élastiques flirtant avec la démesure. Le Petit Bois ne résista pas à toute cette pression et la fréquentation dégringola d'une façon vertigineuse.

 

Voilà, ma p'tite dame, conclut Eddy tout en mâchant son croissant et balayant d’un revers de main toutes les miettes éparpillées sur son uniforme, c'est un grand malheur pour tous ! Bon ben je vous laisse, je vais rejoindre mon petit collègue ! Peut-être à demain chez le boulanger ?

 

Surréaliste cette boutique de lingerie ! Ca doit être une clientèle de fantômes ! Dommage qu'il soit trop tôt, j'aurais bien voulu voir la tête de la gérante. Nougatine mordit dans son pain au chocolat fondant à cœur et rendit hommage au boulanger d’avoir le courage de faire de si bonnes viennoiseries dans un endroit aussi sinistre.

 

Huit heures. La pauvre mamie devait s'impatienter à moins qu'elle ne se soit assoupie dans son lit, songea Nougatine avec remords. Arrivée à la jonction des deux allées, elle fut interpelée par des bruissements bizarres, comme des rongeurs fouinant dans des papiers ou des cartons. Elle avança à pas de loup et aperçut une sorte de renfoncement, comme une encoche taillée dans la galerie pour y caser un local supplémentaire, comme un local technique. Mais contre toute attente, elle découvrit, coincée dans ce no man's land faiblement éclairé, une vraie boutique, une boutique digne de ce nom et ce qu'elle supposa être la gérante, une dame d'une cinquantaine d'années, qui s'affairait activement au milieu d'une montagne de cartons. La vitrine opacifiée ne laissait aucun doute sur les intentions de cette femme, qui n'avait aucune velléité de réagencement mais plutôt de déménagement vu l’état de décrépitude de la galerie. Madame Mylène en personne, en chair et en os et surtout en eau.

 

Perdre sa vie à la gagner.... se perdre dans ses souvenirs..... c'est peine perdue mais c'est sans compter sur la Providence....

 

CHAPITRE 3

 

— Bonjour ! Vous avez raison de ré-agencer votre boutique… se hasarda-t-elle. Ca fait du bien de faire de la place... Rien de tel que de jeter toutes ces vieilleries... Nougatine faisait mine de ne pas comprendre ce qui se passait pour ne pas la froisser tout de suite.

 

Trop tard ! Au mot vieillerie, Mylène se figea comme si elle venait d'être foudroyée par l'éclair. Ses yeux fixèrent la gamine un peu trop culottée à son goût, qui avait eu l'outrecuidance de réduire sa marchandise à l'état de vulgaires nippes alors qu'elles n'avaient même pas été présentées !

 

—  De quoi vous mêlez-vous ? Je ne jette rien, je trie et je me débarrasse de ce qui m'encombre! Je mets la clé sous la porte, vous comprenez! Et ceci est ma marchandise, que je vous prie de respecter d'ailleurs. Et puis qui êtes-vous d'abord ? aboya Mylène, le dos courbé sur les sacs poubelle, essuyant avec le dos de sa main son front perlé de sueur.

 

— Excusez moi... je ne savais pas... Je suis désolée... Je m’appelle Nougatine, enchantée ! Je cherche un emploi de conseillère de vente en lingerie. Mais je vois que c'est trop tard ! Elle se rendit aussitôt compte de son aplomb et pour adoucir sa remarque, lui proposa de lui donner un coup de main. Vous voulez bien ? Madame Mylène je suppose ?

 

— Parce que vous connaissez mon nom ? Mylène se redressa d'un coup en écarquillant les yeux.

 

— Oui, c'est Eddy qui m'a fait l'inventaire des lieux !

 

— Ah, je vois sacré Eddy, quel bavard... et quel séducteur aussi ! hein ? Un sacré tombeur… Quand il était jeune bien sûr… Ces derniers mots colorèrent un peu plus ses joues déjà rougies par les efforts qu’elle venait de déployer.

 

— Si vous permettez, je remonte le pain à la dame âgée dont je m'occupe, je lui prépare son petit déjeuner et je reviens vous aider, ça vous va ?

 

— C'est très gentil mais ne vous sentez pas obligée !

 

Nougatine trouva la vieille dame endormie comme prévu, elle l'aida à se lever et à faire sa toilette puis elle lui servit son petit déjeuner et l'installa dans son fauteuil devant la télévision en calant la télécommande entre les mains. Une heure après, elle était de retour à la boutique.

 

Mylène avait bien avancé mais son dos commençait à la tirailler et elle se dit que dans le fond, cette fille était vraiment la bienvenue.

 

Trier, ranger, démonter, jeter, dévisser… Elle voulait rendre le local en parfait état et elle savait qu'elle n'en tirerait pas grand-chose vu le taux de fréquentation de la galerie. « Après moi le déluge ! », soupira-t-elle. Ils feront ce qu'ils voudront là-dedans mais la meilleure solution, ça serait de tout démolir et de faire des logements, ça leur rapporterait plus !

 

Nougatine ne rechignait pas à la tâche et se sentait dans son élément. Mylène commençait à relâcher la pression et offrait maintenant un visage plus détendu. Elle proposa de la payer pour son aide, ce que la jeune fille refusa aussitôt. On peut bien se rendre service entre collègues ! lança-t-elle avec un clin d'oeil.

 

Mylène, qui n'avait pas engagé une vraie conversation depuis longtemps, pensa qu'un peu de compagnie lui ferait du bien surtout à ce moment critique de sa vie où tout était en train de basculer. Profiter de cette dispersion et de ce chaos ambiants pour délier sa langue, pour enfin parler d'elle-même, elle qui avait tant écouté, tant conseillé, tant soutenu, ressentait aujourd'hui le besoin d'être entendue. Une oreille bienveillante là tout de suite, une oreille étrangère, sans jugement, une oreille jeune, certes mais une oreille tout de même. Parler sans regarder l'autre en face, trop occupée pour croiser le regard, un regard qui en dirait peut-être trop long et qui remettrait en question trop de choses enfouies. C’est ainsi qu’elle raconta son histoire à cette inconnue sans faire de chichis, sans fioriture, sans ambages, tout simplement. Elle déballa son histoire à celle qui l'aidait à emballer au moins un tiers de sa vie dans des cartons.

 

Depuis sa plus tendre enfance, Mylène côtoyait la lingerie, celle qu'on voit sur les marchés, celle de tous les jours, celle qu’on peut s’offrir presque toutes les semaines, celle qui ne dure pas, celle qui s'effiloche, celle qu’on achète entre le kilo de poireau et le colinot et qu’on range dans son cabas dans un vulgaire petit sac en plastique, celle de ses parents. La lingerie du marché, c'est pour les pauvres, pensait-elle. Moi, un jour, j'aurai ma boutique sans courant d'air, avec une porte qui ferme, avec des toilettes privées et de quoi se laver les mains, avec un vrai toit pour ne pas subir la pluie avec ses gouttes idiotes et glaciales qui viennent s'échouer dans votre cou, une vraie boutique bien isolée qui vous protège de la chaleur sèche et étouffante du bitume. Moi j'aurai la climatisation et je vendrai de la qualité, s’était-elle promis.

 

L’image de ses parents recroquevillés l’hiver sous un barnum d’occasion bleu maculé de taches à guetter le chaland, lui était encore aujourd’hui, insupportable. Elle revoyait sa mère emmitouflée dans de grosses couvertures en laine marron, serrant entre ses mitaines la précieuse bouillotte qu'elle allait faire remplir d'eau chaude au bar du marché, moyennant un petit café noir et un sourire. En cette saison, le moral était plutôt en berne. Le chiffre d'affaires était aussi gelé qu'eux parce que personne n'osait s'aventurer derrière le paravent par moins quelque chose pour essayer des soutien-gorges, le torse nu et les épaules tremblantes.

 

— Et si on faisait une pause ? Du thé à la bergamote ça vous irait ? Ca va être un peu spartiate comme façon de faire mais je vais faire chauffer la bouilloire par terre.

 

— Avec plaisir et puis ça me changera du Ricoré ! Je n'en peux plus de cette odeur, ça sent la maison de retraite ! s’esclaffa-t-elle.

 

Pourquoi fait-elle tout ça après tout ? Pourquoi est-elle si serviable et aimable ? Comme si elle n'avait pas d'autres occupations à son âge que de tenir compagnie à une vieille folle qui radote !! C'est quand même bizarre... Mylène bâtissait des scenarii de toutes pièces et machouillait des hypothèses farfelues à l'encontre de la jeune fille, comme à l'image de ceux qui sont restés seuls trop longtemps et qui n'ont plus confiance en personne. La solitude, se dit-elle, ça abîme, forcément.

 

Elle versa lentement l'eau chaude dans la théière blanche pour ne pas provoquer l’éclatement de la porcelaine, si ravissante avec ses motifs de perles en reliefs ourlées de feuille d’or. Puis, elle disposa sur un plateau les tasses assorties et ses doigts un tantinet boudinés eurent du mal à agripper les deux anses finement ciselées. Ce n’était pas des rhumatismes, non, simplement les kilos accumulés depuis des années derrière le comptoir sans bouger et les tissus gonflés par une ménopause nouvellement installée. Elle fulminait intérieurement contre les ravages du temps contre lequel ni elle, ni personne ne pouvaient rien. Elle ne laissa rien paraître de son exaspération et apporta fièrement le plateau sur lequel trônait son inséparable sucrier en étain poli surmonté de sa pince assortie en travers du couvercle. Un gros carton lourd et bardé de scotch fit office de table. Elles s’assirent, la plus jeune par terre, la plus âgée, sur l’unique chaise qui restait dans la boutique en attendant que le thé refroidisse un peu.

 

— Votre service à thé est détonnant et complètement décalé au milieu d’un tel bazar ! Il est très chic, vous avez bon goût. Vous buvez tous les jours votre thé là-dedans ?

 

— Oui, c’est mon petit luxe à moi ! Un jour que j’étais, disons en « repos forcé » sur ordre de mon médecin, je suis allée faire un tour à Paris aux Grands Magasins pour me changer les idées. Moi qui ne suis pas du genre à dilapider mes économies à tort et à travers, je suis tombée ce jour-là en pâmoison devant ce magnifique petit service à thé.

 

Minutes suspendues à regarder s’échapper la vapeur du bec de la théière…

 

Le silence était maintenant quasi monacal. Plus de bruits pour couvrir ses mots, plus d'activités pour exorciser sa colère ou sa rancoeur, plus rien pour noyer le poisson.

 

Des images du passé se glissèrent dans cet espace-temps et Mylène les accueillit sans état d’âme particulier, les unes après les autres, comme elles venaient, parce qu’après tout, c’était sa vie.

 

La cinquantaine plantureuse, Mylène assumait fièrement sa chevelure flamboyante qu'elle avait, au fil des ans, déclinée en une farandole de rouges plus ou moins cuivrés afin de masquer sa blondeur d'origine. Lorsqu’elle s’était retrouvée seule aux commandes de son affaire de lingerie, elle avait tout de suite pressenti que son visage angélique conjugué à son extrême jeunesse ne feraient pas le poids face aux fournisseurs, face à la clientèle et aux aléas de la vie. Alors, elle avait opté pour un changement radical de teinte de cheveux, ce qui, pensait-elle, l'émanciperait de sa candeur et lui conférerait une image affranchie, collant décidément mieux à sa fonction et à sa situation. Les années défilant, elle avait troqué ses vêtements aux couleurs pastel contre des teintes vives et bigarrées, des accessoires clinquants comme ses multiples bracelets qui s'entrechoquaient chaque fois qu'elle tapait les prix sur sa caisse.

 

Mylène s’était créée un personnage aux multiples facettes. Tour à tour psychologue, conseillère conjugale, styliste, conseillère en diététique, coach sportif, les clientes n'hésitèrent pas à se confier à elle. Professionnelle jusqu’au bout de ses ongles vernis rouge écarlate, les petits et les grands secrets ne sortiraient ni de la cabine d’essayage ni même de la boutique.

 

Elles burent une gorgée prudemment puis reposèrent en même temps leurs tasses si délicates. Leurs regards se croisèrent un instant et Mylène crut y lire une certaine complicité. Si cette petite voulait s'assurer une carrière dans la lingerie, il faudrait qu'elle songe à lui distiller ses précieux conseils en matière d'image. Nougatine était le sosie de Mylène jeune, blonde aux yeux bleus.

 

— Vous êtes prête à me raconter la suite ? Je bouts d’impatience moi !

 

— Mon histoire vous intéresse tant que ça ? Mylène esquissa un sourire et se plia au jeu.

 

Elle lui raconta comment à quatorze ans, le dimanche et uniquement à la belle saison, elle avait fait ses premières armes sur les marchés.

 

Approchez... approchez, s’égosillait sa mère à l'adresse des badauds … rien que du beau... rien que de la qualité... achetez, tâtez…vous allez y prendre goût et vous reviendrez… Y'a pas à dire, sa mère avait le chic pour attirer le chaland ! Des dizaines de sous-vêtements plus criards et plus tape à l'oeil les uns que les autres flottaient au vent, accrochés sur des cintres en plastique tout autour du barnum. On les entendait claquer à l'autre bout du marché comme des petits drapeaux et ça donnait un air de fête. Mylène avait mis du temps à convaincre sa mère de sortir les soutiens-gorge et les culottes de leurs sachets plastiques qui ôtaient toute envie de se projeter dans ces tenues affriolantes et donc toute envie de les acheter.

 

Au début, sa mère avait rougi devant tant d'indécence et disait qu'ils allaient s'attirer des gens aux moeurs légères et aussi des ennuis. Puis, quand elle vit des grappes entières de gens s'agglutiner autour de son stand, elle capitula. L'appât de Mylène avait bien fonctionné. Mais ça, c'était seulement l'été. Les unes faisaient la queue derrière le paravent pour essayer, les autres tripotaient la marchandise ou faisaient des essais par-dessus leurs vêtements. Il y avait celles qui étaient là pour acheter, comme des mères de famille, des jeunes filles, des couples et puis ceux qui venaient là pour mater, comme ces hommes seuls qui jetaient des œillades appuyées et vulgaires sur la poitrine ou les fesses de Mylène chaque fois qu’ils reluquaient un soutien-gorge ou une culotte.

 

Ses parents vieillissants abandonnèrent petit à petit ce commerce devenu trop éreintant et surtout pas assez lucratif. Mylène décida donc de prendre la relève mais pas dans n'importe quelle condition. « Pas sur un bout de trottoir comme une prostituée !» avait-elle lancé un jour à sa mère qui se plaignait d'être tout le temps malade. A ses vingt et un ans, grâce au maigre héritage de ses parents (morts tous les deux dans un accident de voiture), elle fit l'acquisition d'une petite boutique dans une galerie marchande en vogue à cette époque.

 

Elle lui consacra tout son temps, toute son énergie et toute sa vie. C’était sa façon à elle de rendre hommage à ses parents. Le lien qui l'unissait à sa boutique était d'ordre affectif et ce n’était un secret pour personne. Dans sa vie, elle n’avait eu de place ni pour les sentiments, ni pour l'amour avec un grand A ou alors juste une aventure prête-à-consommer, comme celle qu'elle avait eue avec Eddy pendant des années alors qu’il était marié, ce qui l’arrangeait bien.

 

Elle reprit du thé, songeuse, mit un sucre et tourna machinalement avec sa cuiller.

 

— Je crois qu'on a fini, Mylène, fit remarquer Nougatine. Tout est dehors à présent !

 

— Vous avez vu ce qui reste, c'est pitoyable !

 

— Non, il n'y a plus rien, je vous assure, regardez !

 

— Non, je ne vous parle pas de la boutique, je vous parle de la galerie. Un courant d'air, c'est devenu un courant d'air ! Il y a une porte qui ferme tellement mal que les clodos viennent s’abriter la nuit ! Je ne vous parle pas de l'odeur le matin ! Et puis le service d'entretien, ils ne sont plus que deux ! Ils ne peuvent pas faire des miracles ! Ce matin, j'ai encore vidé deux bombes de désodorisant ! Non, ça ne ressemble plus à rien ! Ca fait au moins cinq ans que c'est la misère ici ! On ne peut pas être et avoir été ! C’est un désastre, regardez-moi ça ! Je m’demande comment j'ai pu tenir ? Ma clientèle sans doute, enfin, le peu qu'il me restait, grommela Mylène démoralisée.

 

Son cerveau, c'était comme un journal de bord. Elle connaissait ses clientes par coeur et avait vu défiler les trois générations. Des mères venues avec leurs filles qui elles-mêmes, quelques années plus tard avaient débarqué avec leurs filles et ainsi de suite, chacune avec son histoire, ses coups de cœur, ses coups de blues. Elle pouvait vous brosser un tableau dans les moindres détails. Elle se souvenait de ces corps tassés ou avachis par les grossesses, l'âge ou le manque d'entretien ; de ces silhouettes jeunes et élancées, de ces épaules lourdes ou graciles, de ces ventres plissés ou fermes, de ces poitrines massives, mal dessinées ou inexistantes, de ces seins en pommes ou en poires, de ces fesses cellulitiques, rebondies, toniques ou en gouttes d’huile, de ces femmes sûres d'elles ou mal dans leur peau... enfin de toutes ces femmes pour qui elle avait vécu, pour qui elle s'était levée chaque matin, à qui elle avait donné le meilleur d'elle-même.

 

Ce flot d’images la submergea tant et tant, que les larmes ruisselèrent sans peine de ses beaux yeux bleus qui n'étaient plus qu'une marée noire à cause du mascara qui dégoulinait. Désert, désolation, solitude...échec... Mylène se leva avec difficulté et frotta ses articulations endolories à force de se courber sur ses cartons. Elle se sentait happée dans une spirale et il était urgent qu'elle quitte au plus vite ce lieu qu’elle avait tant aimé et qu’à présent elle maudissait. Elle fit quelques pas et fut prise de sérieux étourdissements, si bien qu'elle s'effondra comme une masse sur un carton de culottes en coton qui heureusement, amortirent le poids de sa chute.

 

— Je ne sais pas quoi faire... Je suis au bout du rouleau. ... C’est devenu trop dur toute seule... mais c'était toute ma vie... c’est toute ma vie… Je n'ai que ça, je ne connais que ça... Mylène pleurait comme il aurait plu des hallebardes, sans retenue, sans pudeur.

 

Nougatine lui tendit un kleenex et Mylène se moucha bruyamment comme un enfant qui a le cœur gros. Lorsqu'elle elle eut fini de torturer le mouchoir, elle l’envoya valdinguer dans un carton vide.

 

C'est à ce moment-là que Nougatine eut une révélation, elle qui n'avait rien à perdre mais peut-être tout à gagner.

 

— Je vais vous aider à vous relever, dit gentiment Nougatine en lui tendant la main.

 

— Oui, merci, c'est gentil ! Heu, désolée, je craque ... Vous n'y êtes pour rien.... Je crois que je fais une dépression, qu'est-ce-qui me reste dans la vie ? Hein, qu’est-ce-qui me reste ? Combien je vais en tirer ? Des clous ? Une femme seule, ils vont la brader et je ne vais pas vivre longtemps sur mes économies ! J'ai plus qu'à me pendre en rentrant chez moi ! Je ne manquerai à personne ! bredouilla Mylène tout en s'essuyant le nez avec le revers de sa main.

 

Devinant à sa réponse que Mylène n'avait pas saisi le sens de sa phrase, Nougatine réitéra sa proposition.

 

— Mylène, vous permettez que je vous appelle Mylène ? Je vois que vous ne m'avez pas comprise. « Vous relever » de votre affaire, je voulais dire ! Ne vous fiez pas à mon jeune âge, j'ai beaucoup d'énergie et puis… je fourmille d'idées... On a toutes les deux quelque chose à y gagner ! Pour vous, c'est la vie qui continue et moi, disons, mes premiers pas. Il faut tout repenser ! Et puis, les clients, moi, je vous les ferai revenir ! Seulement voilà, il faut un concept innovant et puis de l'argent aussi bien sûr! Investir pour ne pas mourir ! ça vous va comme slogan pour vous décider ?

 

« Vous relever » ? mais oui bien sûr, cette petite incarnait la Providence, c’est ça. Ca sonnait comme une évidence ! C'était sa bonne étoile, servie là, sur un plateau, arrivée comme par enchantement, comme une bonne fée, sa bonne fée. Un air nouveau, un air frais allait souffler sur Mutine. Elle devait y croire de toutes ses forces même si le projet paraissait fou dans le contexte actuel plutôt propice à la débâcle qu’à l’esprit d’entreprise. Je ne suis pas comme un vulgaire kleenex qu'on jette à la poubelle après usage, se dit-elle tout en essuyant son visage barbouillé de larmes noires. Et elle agrippa la main que Nougatine lui tendait.

 

C'est ainsi que les deux femmes scellèrent un pacte pour que Mutine vive et prospère au-delà de tous les écueils qui pourraient se dresser sur leur chemin. Pour le meilleur et pour le pire, Nougatine et Mylène, que trois décennies séparaient, allaient unir leur talent et leur expérience en faveur d'une seule et même passion, la lingerie.

 

A fleur de peau – Sortir de son cocon – Faire peau neuve

 

CHAPITRE 4

 

Adieu les murs tapissés de moquette années soixante-dix. Adieu motifs orange et marron douteux. Adieu les odeurs de renfermé des sous-vêtements pressés et écrasés les uns contre les autres sur des cintres en plastique jauni. Adieu le comptoir encombré de jambes de mannequins gainées de bas couleur chair et de bustes en plastique moulé vantant les « cœurs croisés ». Fini les empilements de boîtes en carton sur des étagères derrière la caisse, bondées de bretelles surannées ou d'extensions de pattes de vieux Playtex. Terminé les robes de chambres Courtelle, les caracos blancs ou crème, les peignoirs en tissu des Pyrénées, les dessous trop sages et trop conformistes. Au rebut, les étagères en mélaminé et les néons irradiant de leur lumière livide le petit magasin de Mylène.

 

Nougatine avait tout repensé, tout relooké, tout acheté avec une partie des économies que Mylène avait injectées dans leur nouvelle affaire, comme ces petits meubles et autres accessoires qui sauraient donner la touche d'exception au magasin. Mylène laissait carte blanche à sa perle rare qui mettait tout ton œuvre pour faire pousser une rose dans le désert, un lys sur des décombres.

 

Oui, elle ne tarderait pas à recevoir des éloges pour son nouveau magasin, des félicitations pour sa prise de risque. Oui, ça ferait venir des clients, des nouveaux et puis aussi des commerçants, des nouveaux aussi.

 

Comme votre boutique est jolie... comme c'est original... ça fait du bien dans le coin un peu de fantaisie... et puis ça nous amène du monde... ça va faire du bien au commerce... se rengorgeraient les commerçants… ah cette Mylène ! une battante...

 

La toilette avait pris du temps mais le résultat était payant. Mutine s'en allait sur la pointe des pieds, dignement, laissant derrière elle un nom polisson qui n'avait jamais cadré avec la réalité.

 

« Pour les filles » ou « Girly » ? La nouvelle enseigne devait porter un nom résolument moderne, un nom qui tranche avec l’ancienne dénomination pour ôter toute confusion des genres et faire venir une nouvelle clientèle. Nougatine avait soumis deux propositions à Mylène qui n’avait pas hésité une seule seconde à retenir celle de « Pour les filles », jugeant l’autre trop élitiste parce que trop ciblée sur un public de jeunes branchées boulimiques d’anglicismes, écartant d’un coup l’autre pan de la clientèle plus classique ou moins avertie. Elles n’avaient certes pas le même âge mais assez d’intelligence, de bon sens et d’éducation pour trouver un terrain d’entente sans se chamailler du moment que la décision finale servait les intérêts de la nouvelle boutique.

 

« Pour les filles », trois petits mots qui, enrichis d’une ponctuation choisie, pouvaient suggérer tellement de choses. « Pour les filles !» suivies d’un point d’exclamation, sous-tendant l’attention toute particulière d’ouvrir un magasin rien que pour les femmes, toutes générations confondues et donc, l’urgence à se précipiter pour découvrir la surprise qui vous attendait. « Pour les filles… » escortées par des points de suspension, résonnant comme le début d’une complicité, d’une aventure pleine de promesses.

 

Ce nom sonnait à merveille, ça donnait un coup de jeune, un coup de peps dans la vie de Mylène à l’image des bulles de champagne qui vous font pétiller les yeux rien qu’à les regarder. « Pour les filles » ou la deuxième et dernière chance de sa vie, à saisir sur le vif, avant que le rideau de fer ne tombe pour de bon, définitivement et à jamais.

 

L'enseigne aux couleurs lapis lazuli et rose bonbon trônait fièrement au-dessus de la porte, sans clignoter, sans faire de tapage, juste éclairée comme il faut pour être bien vue. Une fois passée le seuil de la porte, la lumière savamment dosée, vous enveloppait de toute sa douceur comme pour vous câliner et vous chouchouter parce que vous étiez dans la bonne maison, celle qui prend soin de ses clientes.

 

Le plafond, recouvert en périphérie de dalles lumineuses à leds diffusait trois couleurs à intensité variable allant du mauve guimauve au rose dragée en passant par le blanc froid légèrement bleuté. Nougatine et Mylène n’auraient plus qu’à choisir celle qui correspondrait à l’humeur du moment. Tantôt caressante sur les silhouettes, tantôt plus appuyée au moment du choix des articles, tantôt apaisante sur les visages, la lumière ne devait jamais être intrusive. Au centre du plafonnier, une suspension composée d’une très grosse ampoule protégée par une grosse sphère incrustée d’un motif évoquant des dizaines de bulles d’eau. Les mille et une facettes de ce joyau d’éclairage se reflétaient à l’infini dans les grands miroirs adossés sur toute la longueur des deux murs opposés de la boutique. La galerie des glaces en miniature !

 

La cliente serait traitée comme une reine et accueillie comme telle. L'épaisse moquette pistache, aussi moelleuse qu'un sorbet de chez Amorino qu'on aurait étalé à la spatule, se déroulait voluptueusement sous vos pieds. La rolls des moquettes ! Presque aussi douce qu’une peau de mouton… et pour les galipettes, y’a rien de mieux ! avait lancé le vendeur d’un ton débonnaire tout en décochant une œillade entendue à Nougatine. Cette accroche pour le moins gauloise fit tout de suite écho chez la jeune fille qui, sitôt la moquette posée, expérimenta la douceur des bouclettes avec ses plantes de pieds nus, plongeant coussinets et orteils au cœur de la laine, la laissant au bord de l’extase. Ce qui était bon pour elle, le serait assurément pour ses clientes ! Proposer à celles qui le souhaitent de se déchausser à leur arrivée tout en leur donnant, par mesure d’hygiène, des petits chaussons jetables, préalablement talqués à l’intérieur, était une belle entrée en matière et une manière originale de présenter leur nouveau concept. L'éveil des cinq sens restait la pièce maîtresse, la clé de voûte de « Pour les filles ».

 

« Ici, vous serez gâtée de la tête aux pieds, alors profitez-en, ôtez vos chaussures et goûtez au paradis ! ». Voilà l’affichette qu’elle allait bientôt rédiger.

 

Nougatine visait le beau, le très beau, le grand chic, le dessus du panier. Elle voulait créer l'illusion, le rêve, l’inaccessible à la portée de toutes ou presque.

 

Comme le marchand de sable, elle avait saupoudré ça et là des paillettes dorées sur les produits phares, non seulement les plus coûteux mais aussi les plus surprenants, les plus inouïs dans « un coin pareil », juste pour que ce soit agréable à l'oeil et à terme, juteux pour le tiroir-caisse. Elle avait acheté de nouveaux cintres, tous habillés de satin gris perle pour donner de l’allure aux portants et surtout l'emmener petit à petit dans la cour des grands. Catalogues de lingerie haut de gamme, sites internet de créateurs, rien ne lui avait échappé, rien n'avait été laissé au hasard.

 

Les trois cabines d'essayage, dont une plus vaste pour accueillir les clientes en fauteuil roulant (concept totalement nouveau pour Mylène mais très en vogue chez les concurrents), avaient reçu un soin tout particulier car s’il existait un lieu qui méritait que l’on s’y attarde, c’était bien celui-là. Il fallait donc un endroit sublime, un lieu d’exception pour que la cliente se sente à l’aise avec son corps et avec sa nudité. C’est dans la cabine d’essayage que les complexes comme les inhibitions allaient s’envoler et que l’acte d’achat se concrétiserait. Excellence et raffinement, telle serait la devise de la maison. Ces écrins propices à dévoiler son intimité étaient entièrement capitonnés de satin de soie et drapés de lourds rideaux en velours infiniment doux au toucher, le tout dans des tons lilas et violine. Un grand miroir posé à même le sol dans lequel se reflétait la lumière des appliques murales baroques rose bonbon à pampilles en verre, donnait à chaque cabine un côté théâtral ainsi qu'un petit effet digne d'un Palais des Mille et une nuits qui ne manquerait pas de séduire les clientes. Des petits tabourets rembourrés, aux allures de moelleux macarons, drapés dans leurs jupons assortis aux couleurs des cabines vous faisaient fondre de plaisir rien qu’à les regarder.

 

Mylène n'avait encore rien vu et Nougatine craignait autant sa réaction qu'elle ne l'attendait avec impatience. Même si elle lui avait fait part de l'avancement des travaux, sa patronne était loin d'imaginer que la citrouille s'était transformée en carrosse, qu'un magasin de lingerie désuet, coincé dans une galerie marchande à l'abandon était en train de devenir la bonbonnière la plus glamour qui soit. Nougatine avait réussi son pari, « Pour les filles » s'affichait déjà comme un endroit cosy, mélange savoureux des enseignes parisiennes aussi prestigieuses que Cadolle, Fifi Chachnill, Chantal Thomass ou d'autres encore participant toutes au rêve féminin.

 

— Nou...gâ...tine, c'est somptueux... c'est presque trop beau pour le coin... ça va faire des envieux ! s'enthousiasma Mylène. Vous vous êtes parfumée ? Qu'est-ce-que c'est ? Je veux la même chose !