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PERRO ÉDITEUR

580, avenue du Marché, suite 101

Shawinigan (Québec) G9N 0C8

www.perroediteur.com

Couverture : Frederic Corneau

Infographie : Vanessa Vallières

Révision : Stéphanie Veillette et Vanessa Vallières

Dépôts légaux : 2017

Bibliothèque et Archives nationales du Québec

Bibliothèque nationale du Canada

ISBN papier : 978-2-924637-78-4

ISBN Epub : 978-2-924637-79-1

ISBN PDF : 978-2-924637-80-7

© Perro Éditeur, Bryan Perro, 2017

Tous droits réservés pour tous pays

Imprimé au Canada

Bryan Perro

Prologue

Des lointaines contrées d’Ixion jusqu’au royaume d’Harald aux Dents bleues, on raconte la merveilleuse histoire de Phrixos et de sa sœur Hellê, les jeunes enfants du roi Athamas. Condamnés à être brûlés vifs à cause des machinations de leur méprisable belle-mère, ils furent sauvés du bûcher par un superbe bélier volant au pelage doré. Envoyée par les dieux à la demande de leur mère, la bête les fit grimper sur son dos et les emporta dans un royaume lointain où ils pourraient grandir en sécurité.

Arrivés à destination, pour remercier leur nouveau roi de son hospitalité, les enfants sacrifièrent le bélier et lui firent don de la peau de l’animal. Touché par ce magnifique présent, le roi fit clouer la peau à un gigantesque chêne situé au faîte d’une montagne et la plaça sous la garde d’un redoutable dragon. De jour comme de nuit, la toison d’or éclaira, tel un deuxième soleil, la terre d’accueil de Phrixos et de Hellê et, ce faisant, contribua à faire prospérer le pays entier. En effet, sous cette nouvelle lumière, les récoltes triplèrent et le commerce extérieur atteignit des sommets jamais égalés. Cet essor prodigieux dura de longues années, jusqu’au jour où, par malheur, la toison fut volée par un habile guerrier ennemi.

Au fil des ans, le pelage sacré passa ensuite de guerrier en guerrier, leur accordant l’invulnérabilité et procurant à leurs armées respectives la protection divine. En outre, la toison d’or couvrit les épaules des plus grands rois de l’Ancien Monde et devint un objet de convoitise, de jalousie et de complots. Le dernier monarque des centaures, issu des lointaines contrées d’Arcadie, fut apparemment le dernier souverain à l’avoir revêtue avant qu’elle ne soit perdue à jamais.

La toison d’or est maintenant reléguée aux oubliettes de l’histoire, mais on raconte qu’il existe un chemin pouvant y mener. Selon la rumeur, des indices, disséminés aux quatre coins du monde, attendraient patiemment qu’on les découvre afin de révéler leur secret.

Bien sûr, tout le monde sait que l’histoire du bélier doré n’est qu’une légende et qu’il serait inutile de rechercher la toison, à moins, évidemment, d’avoir une excellente raison de la trouver…

I

Le mariage

En ce début d’automne, Berrion était resplendissante avec ses habitations qui regorgeaient de décorations extravagantes. Bientôt, on allait y célébrer un grand mariage et la ville s’était transformée pour l’occasion.

Des milliers de fines guirlandes en fleurs de papier couraient d’une maison à l’autre, couvrant d’une toiture multicolore les rues et ruelles. Le marché semblait envahi d’un excès de bonheur avec ses commerçants qui vantaient avec plus d’ardeur qu’à l’habitude la qualité de leurs produits. La fontaine de la Grand-Place avait été parée d’une multitude de bouquets de rosiers sauvages dont le parfum sucré embaumait toute la ville.

Sous les larges rayons de soleil qui inondaient le parc près de la petite rivière, des dizaines de femmes cousaient de grands tissus blancs qui allaient servir de nappes pour le banquet. Dans la cave du marchand de poteries, des musiciens avaient entamé la deuxième mesure d’une marche nuptiale et s’appliquaient à répéter méticuleusement afin d’éviter les fausses notes le grand jour venu. Les chevaliers du royaume avaient l’air détendus ; ils patrouillaient dans les différents quartiers en s’amusant à mimer des combats à l’épée avec les enfants.

Aux fenêtres des maisons étaient suspendus de magnifiques pots de géraniums dont les pétales s’envolaient parfois dans le souffle du vent et retombaient en une douce pluie colorée. Sur les terrasses des tavernes, on cuisait à la broche des agneaux, des porcs et des pièces de bœuf dont le fumet faisait saliver les passants. Aussi, de nouvelles tapisseries, achetées à grand prix aux talentueux artisans de Myon, ornaient les remparts de chaque côté de la grande porte du royaume. Partout, la joie était à son comble, car Berrion allait bientôt avoir une nouvelle souveraine. En effet, le seigneur Junos allait se marier.

Sur les terres de Berrion, les festivités entourant le mariage étaient fortement imprégnées de traditions et de coutumes anciennes. Il était primordial, par exemple, que la mariée soit vêtue de blanc et que tous les invités à la noce portent des chapeaux. La toilette de la future épouse devait impérativement se composer d’un chemisier en lin orné de broderies d’or aux manches et au cou par-dessus lequel on enfilait la robe. Pour assurer le bonheur et la prospérité, ce vêtement ne devait être porté qu’une seule fois, puis être brûlé. Afin d’éloigner le mauvais sort, on déposait du sel dans les poches du marié ainsi que dans les chaussures de sa promise. Ces rites n’étaient qu’un échantillon de tous ceux que l’on devait respecter pour obtenir une cérémonie réussie.

C’est quelques semaines auparavant, après en avoir discuté très sérieusement avec Amos, que Junos avait annoncé la date de son mariage. Alors que le jeune garçon revenait de la pêche avec son ami Béorf, le seigneur l’avait fait convoquer dans la cour du château.

– Hé ! Je suis là, Junos ! avait joyeusement lancé Amos à son retour de la pêche. Que puis-je faire pour vous ?

– Ah oui… Je suis content… content de te voir, avait hésité le seigneur, visiblement nerveux. Je dois te parler de quelque chose de très important…

– Très bien ! s’était exclamé le garçon, encore tout enjoué par sa promenade. Je suis tout oreilles, allez-y !

– Hummmm, c’est difficile… Je ne sais pas par où commencer…

– Commencez tout simplement…

– Oui, tu as… tu as raison. Bon, voilà ! Tu sais, Amos, que je vis seul depuis bien des années et que… que Berrion a été mon unique raison de vivre. J’ai dédié ma vie au bonheur de mes gens et, depuis ma première rencontre avec les fées du bois de Tarkasis, j’ai toujours essayé d’être loyal et de vivre dans l’honneur…

– Oui, je sais… avait répondu Amos, intrigué par le ton et les propos de Junos. Et personne ne vous reproche quoi que ce soit non plus…

– Si tu le permets, je continue… avait dit le seigneur en prenant une bonne respiration. Donc, durant toutes ces années de solitude, j’ai souvent pensé à me marier, mais je n’avais jamais rencontré personne qui… qui… qui… enfin, quelqu’un qui me chavire autant que… autant que… ta… ta… ta…

– Ta… Ta… Ma… MA MÈRE ?

– Oui, Amos, exactement ! Mais écoute… je ne veux pas que tu réagisses mal. Je sais que ton père était un homme exceptionnel avant qu’il ne meure ici même, sur mes terres. Sois donc certain que je respecterai toujours sa mémoire et que je ne veux pas, non plus, voler l’amour et l’affection que Frilla a pour toi… Mais je dois t’avouer que… que depuis qu’elle est revenue ici avec Sartigan… Je la trouve… Elle est splendide et je… je… je l’aime vraiment !

– Ça alors ! Mais Frilla a-t-elle les mêmes sentiments que les vôtres ?

– Oui, je pense bien que oui… Dans ses yeux, je vois la même flamme que celle qui brûle dans les miens. Je me décide aujourd’hui à t’en parler, car tu sembles être bien remis de tes aventures récentes et que le secret de mes sentiments envers ta mère me pesait trop… J’ai aussi craint qu’ils ne transparaissent et que cela ne te choque. J’aimerais… j’aimerais demander Frilla en mariage et faire d’elle la souveraine de Berrion ! Évidemment, je… je voulais te consulter pour… enfin, pour avoir ta bénédiction.

– Mais, Junos, vous n’avez pas besoin de mon accord pour épouser ma mère ! Vous êtes des adultes et si elle vous aime, tout est pour le mieux.

– Je sais, Amos, mais je désirais t’en parler, par respect pour toi. Je te dois ma nouvelle vie à Berrion et… et ce serait un grand honneur pour moi de devenir ton beau-père…

Amos était alors resté un moment silencieux. Il se rappelait un conte que lui avait narré Sartigan au sujet de deux femmes qui se disputaient la maternité d’un même bébé. Elles se présentèrent devant un roi très sage qui eut à identifier la véritable mère. Pour ce faire, il ordonna que le bébé soit coupé en deux et qu’on en remette une moitié à chacune des deux femmes. En entendant cela, l’une d’elle s’effondra et supplia le roi qu’on laisse vivre l’enfant, quitte à ce qu’on ne le lui laisse pas, tandis que l’autre femme ne manifesta aucune émotion particulière. Le roi sut ainsi qui était la vraie mère et ordonna que le gamin soit confié à la femme qui préférait voir son enfant élevé par une autre plutôt que de le voir mourir. Le véritable amour, avait conclu le maître, ne consiste pas à s’approprier les gens, mais à les laisser libres.

Puis Amos s’était remémoré le dernier repas qu’il avait pris avec Aélig et pendant lequel elle lui avait déclaré que l’amour, à l’image des oiseaux, ne peut être enfermé dans une cage. Elle n’avait pas utilisé les mêmes mots que Sartigan, mais le message, lui, était identique.

« Il est possible d’avoir plusieurs pères et mères dans une même vie, avait songé Amos. Je peux très bien demeurer le fils d’Urban et considérer, en même temps, Junos comme un père. Frilla est libre de ses sentiments et je n’ai pas le droit de la priver de l’amour d’un autre homme. »

– Vous savez, Junos, mon père aimait profon­dément ma mère et il voulait par-dessus tout son bonheur. Maintenant qu’il n’est plus là, il est normal que ma mère désire partager sa vie avec un nouveau compagnon et je suis certain qu’il n’existe pas un meilleur homme que vous sur tout le continent. Je sais que vous la rendrez heureuse, Junos…

– Ah ! merci, merci beaucoup, avait répondu Junos en essuyant une larme. Je te jure que tu n’auras pas à t’en faire pour elle.

– Oui, je sais, Junos, je sais…

Amos et Junos s’étaient serrés l’un contre l’autre, puis le seigneur était allé faire sa demande à Frilla. À genoux, il lui avait présenté un anneau d’or dans un écrin de soie. Et elle avait dit oui tout de suite. Fou de joie, Junos avait fait annoncer l’événement par son crieur public la journée même.

– Gentes dames ! Preux chevaliers ! Artisans et marchands de Berrion ! avait-il lancé aux quatre coins de la ville. Je proclame, par cette missive, que dans trois semaines, jour pour jour, auront lieu, sur la place publique de la ville, les cérémonies du mariage du seigneur Junos et de dame Frilla Daragon ! Ils convoleront en justes noces devant vous afin que tous puissent contempler avec fierté la beauté de leur nouvelle souveraine. Trois jours de festivités sont prévus à Berrion dont un tournoi de chevaliers, des épreuves de force ainsi que le traditionnel concours de gâteaux qui honorera, encore cette année, la meilleure cuisinière du royaume ! Toute la population est donc invitée à célébrer sa joie et à décorer maisons, rues et commerces pour l’occasion !

Voilà pourquoi la ville s’était faite belle en attendant les grandes réjouissances.

Au château de Junos, les préparatifs allaient aussi bon train et on s’activait fébrilement dans les couloirs du palais.

– Regarde, Médousa, dit Béorf en s’amenant avec le menu du banquet nuptial. Il y aura du canard, du sanglier, de la volaille et du porc grillés. En plus, le cuisinier du château préparera son exquis pâté en croûte et son incroyable ragoût de bœuf. Et regarde-moi la liste des fromages ! Wow ! J’en ai déjà l’eau à la bouche !

– Écoute ceci, Béorf. J’ai été choisie comme demoiselle d’honneur tout comme Lolya, lui annonça la gorgone qui ne tenait plus en place. Nous porterons les fleurs et j’aurai sans doute une toilette somptueuse !

– C’est évident que le chef se surpassera ! Nous dégusterons les meilleurs plats jamais cuisinés, ajouta Béorf qui n’avait pas écouté son amie.

– C’est merveilleux parce que les gens de Berrion m’acceptent de plus en plus. Je leur inspire moins de crainte et plusieurs d’entre eux osent même m’adresser la parole ! Je pense bien que je pourrai gagner définitivement leur confiance lorsqu’ils verront que je suis demoiselle d’honneur, fit Médousa, trop excitée pour se rendre compte que Béorf n’écoutait pas plus qu’elle.

– Toute une ripaille en vue ! se réjouit Béorf, toujours dans le menu. Si tu savais comme j’espère être choisi comme juge pour le concours de gâteaux !

– Être demoiselle d’honneur est un véritable privilège, poursuivit la gorgone, visiblement émue. J’en suis toute chamboulée…

– Chamboulé ? Oh oui, je le suis ! répliqua Béorf, toujours au sujet du banquet. Ce sera une fête magnifique !

– Oh, Béorf… comme je suis contente de te voir si heureux pour moi !

– Mais c’est parce que je crois qu’il n’y a rien de plus jubilatoire ! s’exclama le gros garçon en continuant son chemin.

« Rien de plus jubilatoire qu’être demoiselle d’honneur ? pensa Médousa, tout de même attendrie par la remarque. Comme il est surprenant, ce Béorf ! »

Les cuisines ressemblaient à une vraie fourmilière.

– Bon Dieu, la farine ! Mais où est donc la farine de manioc ? s’énerva le chef.

– Devant vous, lui répondit timidement l’un des cuistots.

– Devant moi ? Ah oui ! J’étais pourtant certain que…

– Rappelez-vous qu’il faudra nourrir toute la population de Berrion ! lui lança Junos par-dessus l’épaule. Vous avez besoin d’aide ?

– Sauf votre respect, seigneur, rétorqua le chef, vous commencez à être pénible ! Je suis las de vous avoir constamment sur les talons. Laissez-moi donc mes chaudrons et je jure que vous ne serez pas déçu !

– Mais si je vous aidais un tout petit peu… insista Junos. Je sais faire d’excellentes crêpes, vous savez !

– Dehors ! se fâcha le chef. Vous gouvernez Berrion et moi, je dirige les cuisines ! Qu’on raccompagne le seigneur et qu’on allume le deuxième four ! Mais… mais où est la farine de manioc ? Il me semble qu’elle était là… juste là !

– Devant vous, chef ! dit un autre cuisinier qui passait derrière.

– Mais oui… bien sûr… devant moi…

Dans la chambre de Frilla, trois couturières s’affairaient à préparer la robe nuptiale.

– Vous serez magnifique ! s’exclama Lolya qui aidait les artisanes dans leur tâche.

– Tu es gentille, merci beaucoup, répondit Frilla en se contemplant dans le miroir. Regardez, le jupon dépasse un peu…

– Vous avez raison, approuva la couturière en chef. Ne bougez pas, je vais mettre une épingle.

– Je suis si nerveuse, continua la future mariée. J’espère que tout se déroulera bien… Lolya, j’aimerais que tu restes près de moi durant les célébrations. Je ne veux surtout pas t’ennuyer, mais j’aurai besoin de toi pour me rassurer. Et si la population de Berrion ne m’acceptait pas ?

– Mais tout le monde vous adore déjà ! lui assura la jeune Noire. Vous serez à la hauteur. Ne vous en faites pas…

– Et Amos ? demanda Frilla. Qu’est-ce qui me dit qu’il n’est pas trop perturbé ? Tu sais, j’ai parfois l’impression de le trahir… ainsi que… ainsi que… Urban, mon défunt mari.

– Mais pas le moins du monde ! lança Lolya. Amos ne désire qu’une chose et c’est votre bonheur. Quant à Urban, là où il se trouve, il souhaite aussi vous voir heureuse.

– Merci, Lolya. Tes paroles me font du bien…

– Veuillez essayer ceci, je vous prie, dit une couturière en lui présentant un haut col.

– D’accord, voilà ! Et Junos ? Tu ne le trouves pas trop vieux ?

– Trop vieux ? répéta Lolya en pouffant. C’est vrai qu’il a davantage de blanc que de brun dans la barbe !

– S’il devenait bientôt gâteux, fit la future épouse en rigolant à son tour, je l’enverrais danser avec les fées au bois de Tarkasis et il me reviendrait vingt ans plus jeune !

À l’extérieur, tout près des écuries, Amos et Sartigan avaient une solide discussion.

– Mais c’est très déplaisant, Maître Sartigan, se plaignit Amos. Vous devez faire quelque chose !

– Je refuse.

– Mais je vous jure que c’est nécessaire ! L’odeur devient de plus en plus insupportable !

– L’élève n’a pas de leçon à donner au maître, s’entêta le vieillard.

– Le problème, c’est que vous avez peur…

– Je n’ai peur de rien ! Est-ce que je crains les spectres et les dragons ? Non ! Je suis…

– C’est faux, Maître Sartigan, et vous le savez très bien, rétorqua Amos. Vous avez peur de l’arracheur de dents !

– C’est idiot ce que vous dites là…

– Vous avez trois dents complètement pourries et, à cause d’elles, vous avez mauvaise haleine ! Je ne veux pas que les gens vous fuient, encore moins le jour du mariage de ma mère. Je vous répète que vous devez vous les faire enlever !

– Jamais ce tortionnaire ne mettra ses instruments dans ma bouche ! De toute façon, je… je n’irai pas à la fête…

– Vous préférez peut-être vous cacher dans les écuries où vous pouvez plus facilement masquer votre puanteur ? N’essayez même pas, car même les chevaux n’endurent plus votre odeur fétide ! Je les ai entendus qui complotaient pour vous mettre à la porte !

– Très, très drôle… très drôle. Vous seriez, cher élève, excellent dans un numéro de troubadour, excellent !

– Ne changez pas de sujet, Maître ! N’est-ce pas vous qui m’avez dit un jour que le sage change d’avis, mais que le sot s’entête ?

– Je ne me rappelle pas, mentit Sartigan, de plus en plus contrarié.

– Vous m’avez également enseigné que l’homme doit apprendre au grincheux à sourire et au peureux à agir, parce que les plus grands défis consistent à aller contre ses habitudes.

– Aucun souvenir, grogna le maître, franchement embêté.

– Vous m’avez aussi appris qu’on ne peut vivre qu’en dominant ses peurs, pas en refusant le risque d’avoir peur !

– Bof… fit le vieillard en haussant les épaules.

– Il y a trois choses que les hommes ne peuvent regarder en face : le soleil, la mort et l’arracheur de dents… Elle est de vous, celle-là, non ?

–…

– Devant la peur, il y a trois sortes d’hommes : ceux qui…

– TRÈS BIEN ! s’écria Sartigan. J’ai compris… J’ai compris ! Je déteste les élèves qui ont de la mémoire ! Vous devriez avoir honte, jeune homme, de torturer ainsi un vieillard… Vous allez devenir un vieux gâteux qui prétend avoir toujours raison.

– Alors ? Ces dents ? C’est oui ?

– Demain ! J’irai demain…

– Je serai ici à la première heure pour vous accompagner, dit Amos, enfin satisfait. Mais surtout pour m’assurer que vous irez au bout de votre promesse.

– C’est cela, au revoir ! conclut Sartigan. Laissez-moi à mon cauchemar maintenant…

Après des semaines de préparatifs, c’est en grande pompe que le mariage fut enfin célébré sur la place publique de Berrion. Toute la ville était présente pour partager avec son seigneur l’extraordinaire moment. Les mariés furent accueillis au son d’une vingtaine de trompettes et prononcèrent leurs vœux devant une foule émerveillée. La cérémonie fut interrompue par l’arrivée d’une délégation de fées avec, à sa tête, la reine Gwenfadrille en personne. Pour la première fois de son règne, cette dernière avait quitté la sécurité de sa forêt pour se mêler aux humains. Leur apparition fut acclamée par les gens qui, d’abord surpris, furent vite charmés par la grâce de ces êtres fantastiques. Les fées prirent aussi part aux célébrations en se mêlant aux troubadours et aux ménestrels. À un moment, elles firent pleuvoir sur la ville des milliers de petites fleurs jaunes et invitèrent tout le monde à se joindre à leur danse. Dans une ronde endiablée, les danseurs devinrent si légers qu’ils s’élevèrent de quelques mètres dans les airs. Puis ce fut au tour des spectateurs de goûter à l’apesanteur ! Pendant de trop courtes minutes, tout ce qui se trouvait sur la place fut emporté dans un tourbillon et fit un large tour au-dessus de la piste. Finalement, couverts, chaises, tables et nourriture regagnèrent leur position d’origine et les fées déposèrent délicatement le public qui, pourtant, en redemandait dans une manifestation joyeuse.

Au banquet, Béorf s’empiffra de poulet rôti à la sauce aux framboises, de ragoût de bœuf et de gâteaux aux petits fruits des champs. Amos, lui, dansa quelques saltarelles avec Gwenfadrille et s’amusa follement en compagnie de ses amies les fées. Médousa, quant à elle, gagna la confiance de tous les habitants de Berrion et autorisa bien des curieux à tâter sa chevelure. De son côté, Lolya fut une demoiselle d’honneur exemplaire et demeura au service de Frilla pendant toute la durée des festivités. Même Sartigan parut bien s’amuser malgré la douleur que lui occasionnait l’extraction de ses trois dents. Les premières célébrations prirent fin au petit matin afin que chacun regagne son logis pour y dormir quelques heures avant le tournoi de chevaliers qui aurait lieu l’après-midi.

C’est à ce moment que, sous les ordres de Junos, les gardiens libérèrent les moines prisonniers et les conduisirent aux frontières du royaume. Les trois malfaiteurs de l’abbaye de Portbo, ceux-là mêmes qui avaient tenté de tuer Junos, aperçurent, en quittant le château, une jeune fille noire qui portait une étrange dague à sa ceinture. Tout de suite, ils devinèrent qu’ils venaient de repérer l’arme que le grand prêtre attendait sur l’île d’Izanbred ! Sans doute s’agissait-il de la dague tant convoitée des adorateurs de Baal ainsi que de sa précieuse gardienne.

Les trois hommes quittèrent le royaume de Berrion mais, la nuit venue, ils rebroussèrent chemin.

II

L’enlèvement de Lolya

Les trompettes annonçant le début du grand tournoi des chevaliers venaient à peine de résonner dans Berrion quand Amos arriva à l’estrade. Béorf et Médousa lui avaient justement réservé une place ainsi qu’à Lolya.

– Amos ! Par ici ! lui cria Béorf afin d’attirer son attention.

– Hé ! J’arrive ! répondit-il en se faufilant parmi les spectateurs.

– Lolya n’est pas avec toi ? lui demanda Médousa lorsqu’il parvint enfin à eux.

– Ah non… Je ne l’ai pas vue. Il faut dire que je viens de me lever. J’ai tellement bien dormi… J’étais trop épuisé !

– C’est bizarre, dit la gorgone. Lolya m’avait pourtant bien assuré qu’elle nous rejoindrait pour le tournoi. Je me demande ce qui l’a fait changer d’idée.

– Elle est peut-être encore au lit, supposa Béorf. Ou bien peut-être qu’elle est partie cueillir des herbes dans les bois ? On ne sait jamais…

– Non, je ne crois pas qu’elle aurait délibérément manqué le rendez-vous, surtout avec Amos présent, murmura Médousa pour elle-même.

– Pardon, que dis-tu ? demanda Amos qui aurait juré avoir entendu prononcer son nom.

– Rien, je pensais à voix haute, c’est tout. Je trouve ça quand même bizarre… Je vais aller voir dans sa chambre !

– Mais tu vas manquer le début du tournoi ! ronchonna Béorf.

– Je reviens tout de suite !

– Pff, les filles ! continua le gros garçon. Toujours à s’inquiéter pour des riens !

– Tu as raison, Médousa la trouvera endormie dans sa chambre, répliqua Amos. Alors, Béorf, quelles sont tes prédictions pour le tournoi ?

– Ouf ! difficile à dire… Je crois que Sir Guèvrot va nous surprendre !

– Je ne suis pas d’accord. Il est trop lent ; Sir Lièveron a beaucoup plus de chances de…

– Grosse erreur, cher Amos ! On voit bien que tu connais mal les jeux de lances. Sir Lièveron n’a aucune chance !

– Je te parie deux pièces d’or sur lui ! le défia Amos, sûr de lui.

– Pari tenu ! conclut Béorf en se frottant les mains. Je n’aurai jamais gagné deux pièces d’or aussi facilement !

Sur les terres du royaume des Quinze, devenir chevalier n’était pas une mince affaire. D’abord valet, l’aspirant devait être pris en charge par un preux et se mettre à son service. Ce n’est qu’après de longues années de dévouement qu’il recevait, sur la recommandation de son parrain, le titre d’apprenti chevalier que lui remettait le seigneur, accompagné d’une épée et d’un baudrier de cuir. Dans les années suivantes, il devait alors accomplir un acte héroïque, faire valoir ses talents de combattant et montrer des qualités exceptionnelles de cœur ou d’esprit pour enfin mériter le titre officiel de chevalier.

Le code de la chevalerie du royaume des Quinze était très strict et quiconque en dérogeait s’exposait à de sérieuses représailles. Il y avait dix commandements à respecter :

1- Croire en son seigneur ;

2- Se dévouer entièrement à son seigneur et défendre à tout prix son pavillon ;

3- Avoir le respect des plus faibles et s’en faire le défenseur ;

4- Protéger sa patrie, ses terres et ses habitants ;

5- Ne jamais reculer devant l’ennemi ;

6- Mener une guerre permanente aux opposants de l’union des quinze royaumes ;

7- Se soumettre aux différentes lois régissant chacun des territoires du royaume des Quinze ;

8- Ne jamais mentir et rester fidèle à sa parole ;

9- Demeurer toujours courtois et généreux ;

10- Devenir, en tout et partout le champion de la justice et de la loyauté.

De ces dix commandements étaient nées une foule d’autres règles, non écrites, mais qui avaient aussi leur importance. Par exemple, le chevalier devait toujours être au meilleur de sa forme afin d’être prêt, à tout moment, à prendre les armes. Sa vivacité d’esprit devait au moins égaler sa vigueur afin que la raison lui serve de rempart pour éviter de basculer dans la barbarie ou le désordre. Il devait contenir ses sentiments haineux et sa colère afin de toujours demeurer maître de lui-même. Par ailleurs, pour le bien du royaume, on attendait de lui qu’il partage ses richesses avec son seigneur et qu’il fasse constamment preuve de largesse envers les paysans et de courtoisie envers les femmes. Appliquer la justice sans y mêler ses intérêts personnels et faire preuve sans relâche de courage et d’humilité devant ses faits d’armes, voilà ce que devait faire un chevalier accompli du royaume des Quinze.