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PERRO ÉDITEUR

580, avenue du Marché, suite 101

Shawinigan (Québec) G9N 0C8

www.perroediteur.com

Infographie et couverture : Vanessa Vallières

Révision : Corinne De Vailly et Vanessa Vallières

Dépôts légaux : 2016

Bibliothèque et Archives nationales du Québec

Bibliothèque nationale du Canada

ISBN papier : 978-2-924637-15-9

ISBN Epub : 978-2-924637-16-6

ISBN PDF : 978-2-924637-61-6

© Perro Éditeur, Étienne Boulay, Patrick Marleau, 2016

Tous droits réservés pour tous pays

Imprimé au Canada

Patrick Marleau et Étienne Boulay

Chapitre 1

Après une pause de plusieurs mois, DJ Dan enflammait à nouveau les partisans avec sa musique enlevante d’avant-match, un mélange de rock classique et de récents succès. Le stade était rempli à demi. Près de cinq cents personnes assistaient à la partie inaugurale des Pékans de Rimouski sous ce merveilleux ciel ensoleillé. Une foule considérable pour du football collégial.

L’année précédente, l’équipe avait connu une poussée victorieuse à la fin du calendrier, ce qui leur avait permis de se tailler de justesse une place en séries. Ils avaient cru en leur chance de faire une percée et, peut-être, de se rendre à la finale. Ils avaient affronté au premier tour les champions en titre, les Aigles de Trois-Rivières. L’équipe de la Mauricie était à la conquête d’un quatrième championnat consécutif, exploit qu’elle avait réussi sans trop de difficultés en triomphant facilement de ses adversaires.

Bien sûr, cette année, les joueurs étaient tristes de ne pas revoir quelques vétérans dont Danick Gauthier, le robuste demi-défensif, Vincent Robitaille, l’imposant centre, et Benjamin Pelletier, l’habile receveur de passes, qui avaient tous quitté l’équipe à l’automne dernier. Toutefois, cette nouvelle saison s’annonçait fort prometteuse pour les porte-couleurs de cette région du Bas-du-Fleuve. Le noyau entier atteignait sa pleine maturité tandis que plusieurs membres de l’équipe disputaient leur dernière année collégiale. En principe, les Pékans et en particulier leur joueur étoile, Zakary Duclair, devaient offrir toute une opposition sur le terrain.

Bien que sa saison en tant que recrue se soit bien déroulée, cette fois-ci, il voulait être le joueur d’impact, celui qui pouvait faire la différence entre la défaite ou la victoire. D’ailleurs, Zak était heureux d’enfin revêtir à nouveau son équipement pour disputer un vrai match. L’entre-saison lui avait semblé interminable. Déjà neuf mois que son équipe avait subi une élimination hâtive. Une défaite qui lui avait laissé un goût amer. Pour le plus grand plaisir de son entraîneur, Sylvain Loiselle, Duclair avait affiché une fougue exemplaire durant tous les entraînements. De longues heures en salle de musculation et des séances de sprints et d’agilité au complexe sportif avaient été au cœur de son programme hivernal de remise en forme. Le petit porteur de ballon avait d’ailleurs réussi à gagner quelques kilos de muscles, sans toutefois perdre de sa vitesse et de son agilité, ses marques de commerce depuis le tout début de sa jeune carrière.

Pour Zakary, le football était tout ce qui comptait. Depuis toujours, c’était son exutoire aux problèmes personnels. Ce sport lui permettait de vivre le moment présent tout en lui donnant une constance et une stabilité qu’il n’avait jamais réussi à avoir tant dans sa vie familiale que sa vie personnelle. Le terrain demeurait le seul endroit où il pouvait être lui-même sans retenue.

Par contre, le football étant un jeu minutieux dans lequel tous les joueurs sont appelés à contribuer, Zak devait aussi s’assurer que ses coéquipiers affichent cette même hargne. À sa grande surprise, il trouva agréable de les voir se défoncer dès le premier entraînement.

Quel changement par rapport à l’année dernière ! Duclair s’était pointé dans une équipe à l’allure de country club où l’effort n’était pas toujours au rendez-vous. Certains joueurs étaient plutôt nonchalants, alors que d’autres se fiaient un peu trop à leur talent. C’était le cas du quart-arrière Steven Francœur. Zak et lui n’étaient pas au même diapason. Les tensions entre les deux joueurs avaient même divisé l’équipe. Finalement, les deux adversaires avaient réussi à mettre leur ego de côté pour jouer ensemble et leur chimie fut indéniable lors de leur séquence victorieuse.

Maintenant, il fallait plus de constance tout au long de la saison. Francœur serait donc un acteur de premier plan pour la réussite des Pékans. Heureusement, il apportait une énergie positive sur le terrain en encourageant ses receveurs de passes et, surtout, en ne rechignant pas devant leurs erreurs. Le quart s’était également montré plus conciliant envers son porteur de ballon depuis le début du camp. Il faut dire que la source de la discorde n’était plus là. La séduisante meneuse de claque, Victoria Turmel, avait finalement quitté la région pour s’installer à Montréal afin de vivre de sa passion, la danse.

Loiselle était tout aussi émerveillé par les nouvelles attitudes de son vétéran. Ses attentes étaient élevées envers son équipe.

– Les gars, aujourd’hui, c’est un nouveau départ. Grâce à notre fin de saison l’an passé, il y a une bonne foule qui est venue vous voir. Je veux que vous leur offriez un bon spectacle. Cet après-midi, je veux voir des jeux bien exécutés. Je vous demande donc de donner tout ce que vous avez. On joue contre les Condors de Lévis, une équipe qui nous a donné du fil à retordre la saison dernière. Je veux une victoire. C’est non négociable. Montrez-moi lesquels d’entre vous sont de vrais Pékans ! Let’s go !

Les nombreux partisans se montrèrent en liesse alors que leur équipe foulait le terrain sous l’énergique air Sirius d’Alan Parsons Project. Puis, la fanfare locale afficha plus d’entrain que l’année précédente en interprétant sans fausses notes le thème du film Rocky. Les meneuses de claque alimentaient l’enthousiasme de la foule en exécutant plusieurs manœuvres périlleuses. Une belle confiance régnait, à quelques minutes du botté d’envoi. Le début de la saison était une période fébrile où chacune des équipes était curieuse de savoir où elle se situait par rapport à ses adversaires. Celle que les Pékans affrontaient semblait nerveuse. Elle n’affichait pas le même aplomb que l’année précédente, alors qu’elle s’était inclinée de justesse par le pointage de 28 à 24, permettant du même coup aux Pékans de remporter leur premier match de la saison. Il avait fallu un beau jeu réalisé par Pierre-Antoine « Panda » Laliberté-Saint-Germain en défense, sortant le quart-arrière adverse de la partie, pour renverser l’allure de la rencontre.

Tout comme ses coéquipiers, Zakary scrutait les nouveaux visages au sein de l’escouade des cheerleaders. Il ressentait un brin de nostalgie en n’y voyant pas celui de Victoria. La jolie blonde lui avait fait vivre tout un automne. Après quelques semaines de fréquentations, elle avait mis fin à leur relation en lui révélant qu’elle préférait les filles. Aujourd’hui, les joueurs semblaient accorder beaucoup d’importance à une charismatique brunette qui déplaçait beaucoup d’air. Serait-ce la nouvelle coqueluche ? Par tradition, le quart-arrière avait priorité au jeu de séduction sur les meneuses de claque. Pourtant, Francœur n’avait émis aucun commentaire ni fait le moindre geste envers cette intrigante Florence Létourneau.

– Francœur ? Pis, la p’tite nouvelle ? T’en fais quoi ? insista Maxim « Le King » Roy.

– Laisse-la, Max. Elle est pas dans ta ligue.

– Qu’est-ce qui se passe avec toi ? J’te reconnais plus.

– Les meneuses de claque, j’en ai ras le bol ! répondit Steven.

– OK. C’est chill, man. Toi, Panda ? As-tu le goût d’la convertir ?

– Max ! Grandis donc un peu ! intervint Zak.

– Tu connais l’adage, hein Panda ? Once you go black, you never go back!

– Max, ça suffit, ajouta calmement Whittom. Garde ton énergie pour tes adversaires.

Étienne Whittom, le vétéran garde, imposait immédiatement le respect lorsqu’il parlait. Non seulement il était intimidant physiquement, mais ses bras bariolés de tatouages, sa longue barbe et son crâne rasé inspiraient de la crainte, même chez ses coéquipiers.

Zakary se tourna vers les estrades et son coloc, Cédrik Rioux. Assis auprès des membres de la famille du joueur qui étaient arrivés de Laval la veille, il s’amusait à narguer l’équipe adverse. Plutôt du type gamer de salon, Cédrik se fichait pas mal du sport en général. Il aimait plutôt être sur place dans l’espoir de voir la foule s’emballer. Il y avait quelque chose de primitif à voir du monde « ordinaire » s’époumoner sans retenue contre des arbitres et d’autres parents.

Loiselle s’approcha de ses joueurs :

– Messieurs ! Le sentez-vous, comme moi ? Ça sent la chair fraîche de l’autre bord ! Beaucoup de nouveaux joueurs pour qui c’est le baptême collégial. Souhaitez-leur la bienvenue à notre façon ! Je vous regarde présentement et je suis tellement fier du chemin que nous avons parcouru ensemble. Vous avez le feu dans les yeux. Je ne vous parlerai pas plus longtemps. Tout a été dit, tout a été fait. Aujourd’hui, c’est votre party !

Le message était passé auprès des joueurs. Malgré le pointage qui demeurait à zéro vers la fin du premier quart, l’équipe dominait sur presque tous les plans. Francœur et son attaque avaient orchestré plusieurs belles et longues séquences offensives. Souvent un meilleur signe pour une bonne équipe que de réussir quelques gros jeux explosifs ici et là. Défensivement, tout était sous contrôle. À l’inverse des unités offensives qui requièrent souvent un peu plus de temps pour trouver leur synchronisme, l’unité défensive peut effectuer plus rapidement son travail de destruction.

Soudain, avec moins d’une minute au premier quart, les Pékans pénétrèrent en territoire adverse avec un attrapé de douze verges de Maxim Roy, bon pour un premier jeu à la ligne de quarante-cinq de Lévis. Le quart, Steven Francœur, s’installa derrière son gros joueur de centre en criant des consignes à ses coéquipiers. La remise réussie, il se déplaça immédiatement vers sa droite, où il remit le ballon à Duclair qui exécuta une rapide course hors l’aile. La ligne à l’attaque fit un boulot incroyable en ouvrant le chemin pour Zak qui fila à vive allure, surprenant du même coup les secondeurs qui n’eurent pas le temps de s’ajuster à la vitesse du porteur de ballon. Ce dernier esquiva ensuite le maraudeur adverse, puis il se dirigea vers les lignes de côté, dans l’espoir de battre le demi de coin qui s’approchait pour le plaquer. Le farouche joueur des Condors plongea dans ses genoux, ce qui fit reculer Zak de quelques verges. Par contre, le combatif athlète des Pékans réussit à mettre sa main gauche au sol pour arriver à garder l’équilibre et, contre toute attente, il se débarrassa de son coriace adversaire. Il accéléra rapidement le long des lignes de côté pour inscrire un touché. Après le botté de transformation, les Pékans prenaient ainsi les devants 7 à 0 face aux Condors stupéfaits devant l’incroyable jeu de Zakary.

Lévis reprit le ballon mais, dès le premier jeu, Pierre-Antoine Saint-Germain-Laliberté, l’énorme mais grassouillet allié défensif, effectua une superbe feinte pour déjouer son bloqueur et réussit à plaquer le quart-arrière adverse derrière la ligne de mêlée. Affublé du sobriquet de Panda, le discret joueur des Pékans s’était grandement amélioré après des débuts plutôt pénibles l’année précédente. Loiselle était heureux des progrès de P-A. Zak l’avait pris sous son aile à la suite des diverses moqueries lancées par les vétérans lors de sa saison recrue. Cette année, il faisait partie des joueurs d’élite et il avait sa place dans le club.

– Panda, j’sais pas ce que tu manges depuis le début du camp, mais garde ça d’même ! s’exclama le volubile entraîneur.

Maxim Roy, le perturbateur par excellence, en profita pour adresser quelques mots au quart-arrière adverse, qui peinait à se relever :

– Tu te souviens de lui ? C’est lui qui t’a sorti l’an dernier ! La game va être longue, mon homme. Ta ligne est incapable de le bloquer. J’aimerais pas ça être à ta place ! dit-il, le sourire fendu jusqu’aux oreilles.

Ce match d’ouverture marquait aussi le retour au jeu de Jérémy Maillé à la suite de sa blessure au genou l’année précédente qui avait mis abruptement fin à sa saison. Tout au long de ses deux années avec l’équipe, il avait été d’une présence physique dominante. Il inspirait la confiance à ses coéquipiers. Comme centre-arrière, son mandat était de tout frapper sur son passage dans le but d’ouvrir un chemin au porteur de ballon derrière lui. Avec une avance de sept points, Loiselle jugea que le moment de réintégrer Maillé dans la formation offensive était venu. Il appela un jeu au sol destiné à Zakary, avec Jérémy comme bloqueur pour lui créer un corridor de course.

– Welcome back, Jay! Je te suis, mon gars ! Montre-moi le chemin ! dit Zak en lui faisant un clin d’œil.

Maillé répondit seulement par un timide hochement de tête.

Une fois le ballon en jeu, Francœur remit le ballon à Duclair, comme prévu. Pour sa part, Maillé, au lieu de foncer vers les joueurs adverses pour ouvrir le chemin, semblait figé sur le terrain. Zak fut frappé durement par les joueurs adverses avant même d’avoir rejoint la ligne de mêlée. Les Pékans enregistrèrent une perte de deux verges sur le jeu.

– Ça va ? demanda Zak à son coéquipier. J’viens de me faire ramasser comme Bieber en concert devant une foule pour Rammstein !

– Oui, oui, bro. Scuse-moi. Je ne sais pas ce qui s’est passé.

– Correct. On reprend ça au prochain jeu.

La défensive des Pékans mettait continuellement de la pression sur le quart-arrière des Condors, visiblement intimidé. Son jeu n’affichait plus la même constance et ses séquences à l’attaque n’allaient nulle part. Rimouski avait Lévis dans les câbles. La riposte suivit rapidement, alors que Francœur prenait l’attaque en charge. Ne pouvant repérer aucun de ses receveurs, qui étaient tous biens couverts, il décida de garder le ballon. Maillé rata encore son bloc, cette fois-ci au coin de la ligne laissant vulnérable Francœur qui passa bien près de se faire frapper. Le gros allié défensif qui le poursuivait réussit à l’attraper par la grille protectrice du casque. Le flamboyant quart-arrière parvint à rester debout, mais perdit son casque en effectuant une belle feinte vers la gauche qui lui permit de se débarrasser de son couvreur. Le champ libre, le quart effectua une course de dix-sept verges avant de sortir en touche. Une fois les joueurs de retour dans le caucus, Francœur lança un regard désapprobateur à Maillé.

– Jay, allume ! Fais ta job !

Quelques jeux plus tard, il lança une bombe à Marc-Stéphane Morin dans la zone des buts, une incroyable passe de vingt-neuf verges. À la mi-temps, le pointage était de 14 à 0 pour l’équipe locale, au plus grand plaisir de la bruyante foule.

Par contre, l’entraîneur se posait des questions sur l’état d’esprit de son vétéran qui avait failli coûter à son équipe un sac du quart.

– Ton genou tient le coup, Jay ?

– Oui, coach ! Je vais me rependre, coach.

– Je comprends que tu sois rouillé, mais réveille ! Zak s’est fait geler pis Francœur est passé proche aussi. Commence à cogner, mon homme !

N’importe quel autre joueur aurait été prêt à aller à la guerre après s’être fait interpeller de la sorte par son entraîneur, mais Maillé semblait plus défait que motivé. Heureusement que son équipe venait de disputer une excellente moitié de partie.

La deuxième demie fut encore complètement dominée par Rimouski. La stratégie offensive fut de continuer de jouer au sol en donnant le ballon à Zakary le plus souvent possible, comme il connaissait une excellente partie. La défense de Lévis était incapable de freiner le rapide joueur et ses courses hors l’aile. Duclair réussit notamment des courses de vingt-quatre, trente-sept et trente-trois verges, au troisième quart seulement !

– C’est le Zak Show ! criait d’un air enthousiaste DJ Dan dans son micro.

La ligne à l’attaque s’en donnait à cœur joie et l’équipe entière malmenait les joueurs adverses. La foule rassemblée au stade adorait le spectacle, tandis que le père de Zak affichait sa grande fierté devant les exploits de son fils.

Le massacre se termina 28 à 3 en faveur de Rimouski. Loiselle était comblé par la tenue de ses joueurs, particulièrement par son porteur de ballon qui termina la partie avec un impressionnant total de cent cinquante-sept verges au sol sur quinze portées. De retour dans le vestiaire, l’entraîneur fut étonné de voir que Francœur s’adressait déjà aux joueurs :

– Good job, tout le monde ! C’est une belle victoire d’équipe, mais c’est juste un match. La saison de foot, c’est un marathon et pas un sprint. Je le sais pas pour vous mais, avec la fin de saison de l’an dernier, j’ai pris goût à gagner. Et j’en veux plus !

– Je suis bien d’accord ! ajouta Loiselle. Malgré le résultat, il ne faut pas oublier qu’on a battu une équipe moyenne. La semaine prochaine, c’est Limoilou, une coriace qui ne lâche jamais. Vous savez qu’ils vont nous en donner pour notre argent. On a besoin d’une bonne semaine d’entraînement. Reposez-vous demain. On se voit lundi sur le terrain.