
Éduquer ses enfants,
s'éduquer soi-même
Préserver la
vie émotionnelle de nos enfants
Naomi Aldort

Éduquer ses enfants, s'éduquer soi-même
Titre original anglais : Raising our children, raising ourselves
Par : Naomi Aldort
www.naomialdort.com
Copyright © 2006
By Book Publisher Network
P.O. Box 2256, Bothell, WA 98041
© 2008 Ariane Éditions inc. pour l'édition française
1217, av. Bernard O., bureau 101, Outremont, Qc, Canada H2V 1 V7
Téléphone : 514-276-2949, télécopieur : 514-276-4121
Courrier électronique : info@editions-ariane.com
Site Internet : www.editions-ariane.com
Boutique en ligne : www.editions-ariane.com/boutique
Facebook : www.facebook.com/EditionsAriane
Tous droits réservés.
Aucune partie de ce livre ne peut être utilisée ni reproduite d’aucune manière sans la permission écrite préalable de la maison d’édition, sauf de courtes citations dans des magazines ou des recensions
Traduction : Marie Blanche Daigneault
Révision linguistique : Line Leblanc, Francine Dumont
Révision : Martine Vallée
Graphisme de la page couverture : Carl Lemyre
Mise en page : Carl Lemyre
Conversion au format ePub : Carl Lemyre
Première impression : mars 2008
ISBN papier : 978-2-89626-036-2
ISBN ePub : 978-2-89626-373-8
ISBN Pdf : 978-2-89626-374-5
Dépôt légal :
Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2008
Bibliothèque et Archives nationales du Canada, 2008
Bibliothèque nationale de Paris
Diffusion
Québec : Flammarion Québec – 514 277-8807 www.flammarion.qc.ca
France et Belgique : D.G. Diffusion – 05.61.000.999 www.dgdiffusion.com
Suisse : Servidis/Transat – 22.960.95.25 www.servidis.ch
Gouvernement du Québec – Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres – Gestion SODEC

Membre de l’ANEL
Droits d'auteur et droits de reproduction
Toutes les demandes de reproduction doivent être acheminées à:
Copibec (reproduction papier) – (514) 288-1664 – (800) 717-2022
licences@copibec.qc.ca
Imprimé au Canada

Devenez le parent
que vous avez toujours voulu être
De temps à autre, un auteur écrit un livre si transformateur par ses informations qu’on souhaite à tout prix mettre en pratique ses enseignements. Naomi Aldort est l’une de ces personnes.
Tous les parents cesseraient volontiers de critiquer, de punir ou de menacer leur enfant pour l’amener à comprendre et à agir de manière responsable. Le désir de chaque parent est de voir son enfant devenir un adolescent, puis un adulte aimant et équilibré.
Cet ouvrage remarquable vous apprendra à discerner les pensées improductives de l’amour que vous portez à votre enfant. Dans ces écrits, vous constaterez à quel point ni l’enfant ni le parent ne doivent dominer.
Non seulement ce livre vous permettra d’assimiler des techniques précises pour infuser l’amour dans les situations difficiles, mais il vous révélera également le mystère derrière certains comportements de vos enfants.
Voilà un guide vers l’autoguérison de nos relations avec nos enfants et la prise de conscience que l’harmonie, la sagesse et la compassion retrouvées dans notre famille auront finalement des répercussions dans toutes nos relations.
Éduquer ses enfants, s’éduquer soi-même est un ouvrage attendu depuis longtemps. Il devrait s’ajouter à la liste des livres importants à lire de chaque parent. Son sous-titre pourrait très bien être : « Sauver la vie émotionnelle de nos enfants et l’humanité future… » Comme madame Aldort le déclare : « Pour qu’un enfant conserve son intégrité et son authenticité, notre amour pour lui doit être inconditionnel. »
– James W. Prescott, Ph.D., Institute of Humanistic Science »
Naomi Aldort, est une auteure spécialisée en éducation des enfants; ses articles sont publiés à l’échelle internationale. Elle est également conférencière et thérapeute.
Chapitre 1
Lors d’échanges avec nos enfants, les mots que nous choisissons sont capables de guérir ou de blesser, d’éloigner ou d’approfondir l’intimité, de réprimer les sentiments ou de toucher le cœur et l’ouvrir, d’entretenir la dépendance ou de donner du pouvoir.
En faisant des courses dans une épicerie bio, j’ai entendu un enfant pleurer. Guidée par le son des pleurs, j’ai découvert une fillette d’environ quatre ans, allongée par terre, occupée à hurler et à gémir. Il n’y avait, me semblait-il, personne à ses côtés. J’ai rapidement scruté du regard les environs et une femme au comptoir répondit à ma question tacite : « J’ignore où est sa mère. J’ai l’impression que ce garçon est son frère. » Le frère de la petite fille larmoyante avait environ neuf ans. Il se tenait debout dans l’allée, près d’un panier d’épicerie. Je me suis assise sur le sol à côté de la petite et j’ai tenté de déterminer la raison de ses pleurs.
– Tu attends depuis longtemps de quitter ce magasin ?
– Oui.
– Tu veux rentrer chez toi ?
– Oui, dit-elle, sanglotant désormais avec abandon.
– Ça prend un temps fou et on dirait que maman est tellement lente.
– Oui.
Cette fois, la petite me regardait, les yeux emplis de larmes.
– Ce n’est pas facile de rester dans ce magasin assommant et d’attendre si longtemps, lui dis-je.
– Oui, oui.
Son frère vint nous rejoindre et avec un geste impatient, il somma :
– Allez, Lizzie, lève-toi maintenant.
Je me suis adressée au garçon :
– Tu es fatigué d’attendre ta mère, toi aussi ?
– Oui, surtout quand c’est l’heure de la meilleure émission à la télé.
– Oh, tu manques ton émission de télé préférée, là, maintenant ?
– Oui, intervint Lizzie, qui se mit à m’expliquer l’émission.
– Quelle malchance ! Quand cette émission repasse-t-elle ?
– Demain, répondirent-ils à l’unisson.
– Il y en a une par jour, précisa le garçon.
– Craignez-vous de ne plus comprendre ce qui s’est passé ? demandai-je, croyant qu’ils s’inquiétaient peut-être de perdre le fil de l’intrigue.
– Oui, fit Lizzie tandis que son frère acquiesçait.
La fillette se mit debout. Je me présentai. Elle me serra affectueusement dans ses bras.
– Je suis contente de t’avoir rencontrée.
Elle se blottit dans mes bras et je me relevai en la soulevant. Elle s’était calmée. Son frère s’était rapproché de nous :
– Je suis certain qu’on pourra arriver à comprendre ce que nous avons raté de l’émission, Lizzie.
Celle-ci sourit. À cet instant, la mère des gamins vint nous rejoindre et me remercia de mon aide.
La parole qui guérit ne modifie pas forcément les circonstances. Lizzie n’est pas rentrée chez elle au moment où elle l’aurait voulu : elle a quand même raté son émission. Ce que l’on a changé, c’est sa perception de la situation et la façon dont elle a passé le reste du temps à l’épicerie. Notre manière habituelle de nous exprimer réfute généralement les déclarations de l’enfant. Voyons comment la conversation avec Lizzie se serait déroulée si je l’avais contredite « affectueusement et en douceur ».
Supposons que je demande à Lizzie, allongée sur le sol et en larmes : « Pourquoi pleures-tu ? » Demander pourquoi met l’enfant sur la défensive et indique que nous ignorons les raisons qui motivent ses pleurs. Pourtant, les enfants croient généralement que la raison de leur chagrin devrait être évidente. « Pourquoi ? » induit aussi une accusation préjudiciable pour l’enfant qui sanglote : « Ça ne va pas chez toi si une chose pareille te bouleverse à ce point ! » Aux fins de l’exemple, imaginons que Lizzie réponde ainsi à mes questions :
– Je veux rentrer à la maison.
– Je suis certaine que ta maman terminera bientôt, aurais-je pu dire. Tu veux voir un truc ?
À première vue, cet échange paraît anodin, pourtant il nie les sentiments de Lizzie à deux reprises. Premièrement, aux yeux de Lizzie, maman met un temps fou à terminer ses courses. Insinuer qu’il en est autrement, c’est contredire son sentiment d’impatience. En second lieu, offrir de distraire Lizzie de sa détresse signifie : « Faisons comme si tu n’étais pas contrariée et faisons semblant que tu t’amuses. » Voilà une façon d’écarter ses émotions, son désir d’exprimer sa contrariété et ses désirs.
Si Lizzie se laisse prendre par la diversion, elle arrêtera peut-être temporairement de pleurer. Sa détresse demeure cependant intense et ses sentiments, ignorés : la diversion, peu importe son attrait, ne comblera pas ses besoins affectifs.
Pour continuer notre exemple, supposons que Lizzie ne se laisse pas duper par ma tentative de la distraire. Elle sanglote de plus belle :
– Je veux regarder mon émission de télé ! Je veux rentrer à la maison maintenant !
– Je suis persuadée que tu pourras regarder l’émission un autre jour. D’ailleurs, trop regarder la télé n’est pas bon pour toi, dis-je pour la contredire un peu plus.
À ce stade, Lizzie se serait sentie aliénée à un point tel qu’elle aurait voulu fuir. J’aurais minimisé son impatience, rejeté sa frustration, tenté de la distraire de ses émotions et suggéré qu’elle n’avait aucune raison d’être contrariée. Par conséquent, il aurait été peu probable que Lizzie ait persisté à exprimer ses sentiments ou à demander ce dont elle avait besoin ; elle aurait perçu que je n’étais pas de son côté.
Ma conversation avec Lizzie se serait prolongée indéfiniment, car nier ne résout jamais rien ; cela a plutôt pour effet d’aggraver les émotions douloureuses, car l’enfant doit défendre son point de vue. Tôt ou tard, elle aurait trouvé le moyen de se débarrasser de moi, encore plus bouleversée qu’auparavant.
Si l’enfant constate qu’être authentique ne pose pas de problème, qu’il est tout à fait acceptable d’éprouver ce qu’il ressent et que son opinion nous importe, alors il découvrira lui-même la solution à son dilemme ou, alors, il acceptera la réalité. À l’inverse, si l’on nie et contredit ses sentiments, il ne parviendra généralement pas à résoudre ses problèmes. Il sera en colère, car il estimera alors que c’est lui, la victime.
Dans le scénario imaginé, encore une fois, Lizzie se serait sentie aliénée à un tel degré qu’elle aurait été contrainte de reporter sa légitime colère sur sa mère, aggravant ainsi leur contrariété commune. En revanche, voici ce qui s’est réellement passé en ma présence : comme Lizzie s’est sentie soulagée par mon approbation, elle a pu accepter de ne pas regarder son émission de télévision préférée.
– J’ai corroboré ses émotions et cela n’a pas fonctionné, soupire Annie, désespérée.
– Cherchiez-vous à approuver votre fille pour faire cesser sa crise et vous n’y êtes pas parvenue ?
– Oui, et elle n’a toujours pas rangé ses blocs.
L’approbation est un résultat en soi ; c’est le résultat. Ce n’est pas une méthode pour exercer une autorité, ni transformer l’état émotif ou le comportement de l’enfant. Au contraire, l’approbation et l’écoute attentive sont des méthodes qui offrent une zone sûre où l’enfant peut s’exprimer ; c’est notre moyen d’accorder de l’amour et une amitié intime. Cette approbation rassure l’enfant qui s’autorisera à éprouver ses sentiments et à s’exprimer sincèrement.
Dans l’immédiat, il est fort probable que cette confirmation décuple les pleurs, qu’elle intensifie la crise ou toute autre forme d’expression de soi. Dans le vrai scénario avec Lizzie, quand j’ai confirmé ses émotions, elle a réagi en pleurant deux fois plus, déchargeant ainsi son agitation. C’est seulement après avoir pleuré jusqu’au bout et exprimé ses besoins qu’elle s’est calmée et a pu affronter la réalité. Lorsque l’approbation vient du parent plutôt que d’un étranger, l’enfant pleurera probablement plus longtemps, il se libérera d’anciens stress en même temps que des tensions du moment. Les enfants dont on corrobore les sentiments et les expériences pleureront ou rageront peut-être plus, justement parce que votre approbation les autorise à exprimer leurs émotions profondes. Cependant, une fois la crise terminée, ils passeront à autre chose, libres de sentiments négatifs résiduels.
L’approbation met parfois un terme rapide à une contrariété, car le problème est passager ; l’enfant ressent donc un soulagement instantané.
Néanmoins, si les pleurs de l’enfant se multiplient, demeurez présent. Assurez-vous que vous n’êtes pas la cause de son angoisse ; accordez l’amour et l’approbation qui lui permettront de se libérer. Si l’intensité de ses émotions vous met mal à l’aise, souvenez-vous que vous vous êtes engagé non pas à vous rendre la vie confortable, mais à littéralement créer pas à pas la confiance qu’il vous portera et qu’il aura en lui-même. Grâce à cette conscience de soi, l’enfant en vient à se connaître, il acquiert une confiance en lui ; les émotions et leur expression, même les plus intenses, lui paraîtront moins terribles.
L’approbation des sentiments de l’enfant lui permet de cerner distinctement ses émotions et ses besoins. En outre, vous le comprendrez mieux, vous vous sentirez beaucoup plus proche et serez investi d’un pouvoir d’agir sur la réalité. Son parcours individuel commandera votre respect et votre rôle de parent se clarifiera. Une confiance profonde s’installera entre vous et votre enfant montrera la même confiance dans ses autres relations sa vie durant. Ne redoutant pas ses sentiments, il jouira d’une résilience affective et d’une compassion lui permettant d’affronter les hauts et les bas de l’existence.
Lorsque vous corroborez ses émotions, évitez de dramatiser ou d’y ajouter votre propre réaction affective. Dramatiser a pour effet de pousser l’enfant plus à fond dans son scénario. Si notre attitude demeure tempérée, il pleurera ou fulminera profusément, verra son propre « drame » et sera en mesure d’en rire ou du moins de passer à autre chose le cœur léger.
Lizzie et son frère ont retrouvé la sérénité devant les faits, car on les a écoutés jusqu’au bout et leur histoire n’a pas tourné au vinaigre : je n’ai pas dramatisé les faits ; je n’ai pas évalué la situation ni offert de solution, ce qui aurait suggéré que la situation était négative. Les enfants émergent rapidement de leur détresse si on confirme leur état d’être avec une attitude bienveillante et s’ils ont fini de s’exprimer.
Nombre de parents réclament des indications précises pour passer de la négation à l’approbation, et renforcer l’autonomie de leurs enfants. La formule B.A.U.M.E. est un outil pour vous aider à prendre le virage : en accueillant pleinement les expériences de vos enfants, ceux-ci accepteront leurs émotions et agiront avec authenticité et pouvoir.
B – Brisez le lien entre vous et le comportement et les émotions de votre enfant grâce à un petit entretien avec vous-même. C’est l’étape la plus difficile ; une fois que vous réussirez, le reste coulera de source. Remarquez que même si les attitudes de votre enfant éveillent une réaction chez vous, c’est votre esprit qui met des mots dans votre bouche. Un peu comme un ordinateur qui fonctionne de façon autonome : l’enfant fait une chose et, instantanément, une fenêtre s’ouvre dans votre esprit. Ce serait passablement bénin si seulement vous ne disiez pas ces pensées tout haut. Si vous montrez ou dites à votre enfant que vous êtes contrarié, cela ne fera qu’aggraver la situation. Ce n’est pas ce que vous voulez dire. Ces paroles ne correspondent pas à votre intention véritable, elles sont dès lors fausses. La preuve de ce manque de véracité, c’est que vous regretterez vos paroles et vos actions, lesquelles érigeront des barrières entre vous.
Pour ne pas blesser l’enfant, lisez silencieusement dans votre tête les mots sur cette fenêtre machinale. Notez les paroles qui vous ont presque échappé et laissez-les s’exprimer intérieurement en blocs, comme des images, des mesures que vous vouliez appliquer ou des souvenirs personnels. Cela ne prend qu’une minute et ne fait de mal à personne. Vos sentiments vous appartiennent à vous seul, nul besoin d’agir ni de les extérioriser. Ce n’est qu’un disque usé qui ne correspond pas à ce que vous êtes actuellement.
Au début, sonder vos propres pensées exigera peut-être plus d’une minute. Au préalable, contentez-vous de les observer et de les laisser passer. Couchez-les sur papier pour y travailler plus à fond à un autre moment. Avec le temps, vous maîtriserez mieux votre esprit et vous parviendrez à lancer ce petit processus dans le feu de l’action.
Une fois que vous aurez pris conscience de ces pensées qui vous induisent en erreur, vous découvrirez qu’en vérité, vous êtes amour inconditionnel. Au lieu d’être captif de vos angoisses au sujet de votre rejeton, vous serez présent, n’éprouvant rien d’autre que de l’amour, tel qu’il a toujours été et tel qu’il est toujours. Libéré du fouillis des pensées, la lumière de votre être véritable rayonnera et vous verrez votre enfant sous ce regard aimant.
A – Attention ! Soyez attentif à votre enfant ! Une fois examiné en silence votre discours intérieur (qui n’a rien à voir avec votre enfant), détournez votre attention de vous-même et de votre monologue intérieur et attardez-vous à lui.
U – Utilisez votre écoute pour discerner le véritable sens des paroles de votre enfant. Ce processus vous permettra de mieux comprendre les gestes qu’il pose. Regardez-le dans les yeux et posez les questions qui lui permettront de parler davantage ou de se sentir compris s’il s’exprime non verbalement.
M – Montrez votre approbation ! Approuvez les sentiments et les besoins que votre enfant extériorise sans dramatiser et sans y ajouter votre perception.
L’écoute et l’approbation sont les ingrédients de l’amour. Si vous réussissez, vous nouez un lien avec votre enfant, vous vous sentez présent et fidèle à vous-même.
E – Éveillez votre enfant à son pouvoir de résoudre son désarroi : laissez-lui la voie libre et faites-lui confiance. Montrez que vous avez foi en ses ressources intérieures ; évitez de vous tendre et de vous précipiter pour tout arranger. S’ils sentent qu’on leur fait confiance et qu’on les dégage des attentes ou des émotions parentales, les enfants imaginent leurs propres requêtes, solutions et idées. Les émotions réprimées entravent l’aptitude à agir librement. Une fois qu’elles sont exprimées, l’enfant retrouve sa liberté et sa concentration et il renoncera à son besoin ou envisagera des solutions. En moins de rien et tout naturellement, il se livrera à la même introspection que vous venez d’effectuer.
Matthieu, âgé de neuf ans, pleurait parce que sa sœur Julie refusait de terminer la partie de Monopoly : « Je veux terminer la partie. J’allais gagner ! » Élaine, leur mère, s’apprêtait à « faire respecter la loi », mais elle fit une pause pour dissocier sa réaction des démêlés entre les petits et pour revoir en silence son discours intérieur (B de B.A.U.M.E.). Elle s’imagina en train de la disputer sévèrement, lui reprochant de manquer de considération et de n’être pas très aimable et lui intimant de terminer le jeu. Puis elle sonda ses pensées qui, de toute évidence, ne correspondaient pas à la vérité. Sa fille était aimable et sa capacité de s’affirmer était constructive. Élaine fut dès lors en mesure de laisser aller les pensées et de passer à l’étape suivante : accorder son attention (A) à Matthieu et l’écouter (U).
– Tu étais tout heureux d’avoir la chance de remporter la partie. Tu es déçu parce que tu n’as pas pu la finir ?
– Je suis en colère. Je veux terminer cette partie, insista Matthieu.
– Je t’entends : tu souhaites terminer la partie et Julie refuse de jouer.
– J’allais gagner et c’est pour ça qu’elle s’est retirée, expliqua Matthieu.
Élaine continua de confirmer sa réalité et d’écouter, mais ne modifia pas les faits pour lui. Elle le laissa utiliser son propre pouvoir en évitant de s’impliquer pour « réparer » sa réalité, comme si elle lui disait : « Je t’entends, d’accord, mais je ne vois pas le problème et je sais que tu peux te débrouiller. »
Après un moment, le processus fut achevé et elle entama une conversation différente. Matthieu avait été entendu. Il avait senti qu’il communiquait vraiment avec sa mère, laquelle approuvait ses sentiments et réitérait les faits d’après ses perceptions à lui. Elle n’ajoutait pas de note dramatique ; elle ne prêtait pas ses émotions ou ses opinions au conflit. Sa confiance et sa présence constante ont permis à Matthieu de passer à autre chose.
Il est possible que l’enfant en bas âge ne sache comment exprimer sa tristesse, sa contrariété ou sa déception. Les tout-petits se sentiront approuvés dans leur réalité si on reconnaît les faits. Lors d’une consultation téléphonique, une mère me raconta son expérience avec sa fille à la piscine.
Anaïs, cinq ans, sortit de la piscine en versant des larmes désespérées, car elle voulait rester plus longtemps. La piscine allait fermer. Sa mère, Diane, lui mit ses vêtements pour quitter l’édifice. En habillant Anaïs, Diane corrobora la perception de son enfant en constatant les faits :
– Tu adores jouer dans l’eau. Voulais-tu jouer encore un peu ?
– Oui, je veux sauter encore.
– Je sais. Tu ne voulais pas sortir de l’eau et on nous a demandé de partir.
– J’adore la piscine.
Les pleurs d’Anaïs cessèrent.
– Oui, poursuivit Diane, et tu détestes que l’on te sorte de la piscine.
– Maman, dit une Anaïs désormais calme, ça ne m’ennuie plus maintenant. Je veux rentrer à la maison.
Diane s’était contentée de décrire les faits ; ainsi Anaïs a pu, en quelque sorte, se sentir sur la même longueur d’onde que sa mère, même dans leur « désaccord ». Instinctivement, les enfants ne s’attachent pas aux émotions douloureuses. Ils passent à autre chose avec force, parce qu’ils n’ont pas d’antécédents liés à un sentiment particulier. Évitez de leur enseigner l’art adulte de « se complaire dans sa souffrance ».
Les adultes s’évertuent parfois à susciter la culpabilité chez l’autre, ils accuseront même la culture ou le gouvernement. Je suis certaine que vous ne désirez pas inculquer ces habitudes à votre enfant. Approuvez, mais attendez-vous à ce qu’il passe à autre chose ; n’espérez pas qu’il prenne ses émotions trop au sérieux et apprenez de lui.
Les émotions sont une forme de suppuration, au même titre que la sueur ou la défécation. Il faut les identifier, pour qu’elles ne créent pas de blocage, comme la sueur qu’il faut éliminer. Une fois que son besoin d’être compris est satisfait, l’enfant passe naturellement à autre chose. Cette capacité de passer à autre chose lui évite de se cramponner à l’événement et d’en faire une histoire qui aura une influence nuisible sur son attitude pour le reste de ses jours.
L’approbation peut aussi nier la vie privée et l’autonomie de l’enfant. S’il est troublé par quelque chose que vous avez dit ou fait, il percevra vos paroles attentionnées comme un affront ; il peut aussi ne pas être sensible à l’approbation, peu importe la cause de sa contrariété. Il faut qu’il soit libre de dévoiler ou non ses sentiments. Il préfère peut-être que l’on ne fasse pas mention de ses états d’âme. Essentiellement, voici ce que l’enfant exprime : « Quand je suis bouleversé, laisse-moi tranquille et, surtout, ne me dis pas que tu me vois. » Si c’est d’être écouté en silence dont l’enfant a besoin, tout ce que l’on pourra dire risque de l’embarrasser.
Amélie, cinq ans, construit une tour. Celle-ci s’écroule et la petite se fâche. Sa grand-mère entre dans la pièce et corrobore :
– Oh, tu es contrariée ? Tu aurais préféré qu’elle ne tombe pas ?
Amélie donne un coup dans les blocs qui n’étaient pas tombés ; elle hurle :
– Ne dis rien !
La grand-mère s’assied, silencieuse, réalisant son erreur. Amélie se jette au sol et repousse les blocs rageusement. Elle hurle :
– Stupides blocs, stupide plancher, stupide moi ! »
Elle lance encore des blocs de tous cotés. Grand-mère garde le silence tout en demeurant présente et Amélie réagit à cette attention en s’exprimant pleinement. Lorsqu’elle a terminé, elle se relève, ramasse les blocs et reprend calmement la construction d’une autre tour.
Le silence, ce n’est pas l’indifférence. Accordez toute votre attention, sans toutefois souffler mot. Si l’enfant est mal à l’aise ou effrayé, évoquer ses sentiments est embarrassant. Dans de telles circonstances, vous pouvez soit garder le silence et demeurer attentif, soit rassurer l’enfant en lui révélant que, vous aussi, vous n’êtes qu’humain après tout et lui raconter un événement tout aussi déroutant que vous avez vécu, à l’exemple d’Adi, mon client :
Tandis qu’Adi travaillait au jardin, sa fille de quatre ans, Rose, entra dans la maison pour se verser un verre de lait. Une partie du liquide se répandit sur la table et sur le plancher de la cuisine. Rentrant à son tour dans la maison, Adi remarqua le lait renversé ; il était sur le point d’exploser : « Pourquoi ne m’as-tu pas demandé de t’aider ? Tu sais bien que tu ne peux pas le faire par toi-même. » Mais il décida plutôt de prendre une grande inspiration ; il entendit la première lettre défiler en silence dans sa tête (B de B.A.U.M.E.) et constata qu’elle ne lui servait à rien. Il a alors reporté son attention (A) sur Rose. Il comprit qu’elle avait souhaité ne pas interrompre le travail de son papa et pour cela elle s’était versé un verre de lait sans son aide. Il s’approcha et s’exclama gaiement :
– Je vois que tu as pris du lait par toi-même.
– Oui, et j’en ai répandu un petit peu.
Elle leva vers son père un regard interrogateur.
– Ça m’est aussi arrivé, l’autre jour, chez papi, confia-t-il. J’ai renversé du jus. J’avais l’impression d’être maladroit, mais grand-père a sourit et m’a tendu une serviette. C’est facile à nettoyer.
Rose se précipita hors de la cuisine et revint avec une serviette qu’elle tendit à son père. Ce n’était pas le genre de serviette qu’Adi aurait utilisé pour nettoyer le sol, mais il l’accepta en souriant et se mit à frotter le plancher.
En remarquant et en reconnaissant l’accomplissement de Rose – elle avait réussi à se verser un verre de lait –, Adi l’a traitée comme il aurait traité un hôte qui aurait accidentellement renversé du lait. Admettre sa propre maladresse a permis à Adi d’approuver le comportement de la petite sans par ailleurs, la mettre dans l’embarras par des propos qui auraient mis à nu les émotions de Rose. Apprenant que même son père était parfois maladroit, elle s’est aussi sentie à l’aise. Et lorsqu’elle a apporté une serviette inappropriée, Adi ne le lui a pas reproché et n’est pas allé en chercher une autre. Dans cet exemple, le lait renversé a noué un lien plus profond entre le père et la fille ; l’estime de soi et la dignité de l’enfant sont demeurés intactes.
En dépit de notre intention d’aimer et de rester gentil, nous succombons parfois à la colère et au ressentiment. Il suffit souvent d’un déclic insignifiant. Des situations, même vaguement analogues, conjureront en chacun de nous des souvenirs douloureux ou humiliants. Même si nous n’avons pas de souvenirs précis, les émotions associées à ces expériences envahissent notre esprit. La formule B.A.U.M.E. s’emploiera alors en mettant l’accent sur la première étape.
La colère et les réactions violentes servent généralement à voiler d’autres émotions douloureuses. D’habitude, il s’agit d’états affectifs dont nous n’avons pas conscience, à cause de la peur et d’un malaise découlant de nos expériences antérieures.
Quand vous étiez enfant, s’il était malvenu et même risqué pour vous d’être triste, de pleurer, d’exiger de l’attention et de vous exprimer sincèrement, il est probable que vous auriez depuis longtemps refoulé vos émotions. Ce qui survient au moment même est spontané ; les affects douloureux sont instantanément archivés et la colère occupera l’avant-scène, car la colère est plus acceptable et vous êtes moins vulnérable que si vous montrez votre tristesse ou vos larmes. Toutefois, cette fureur ne nous apporte pas la délivrance dont nous avons besoin, puisqu’elle se focalise sur le blâme. Reporter notre attention en-dehors de nous-mêmes (par le blâme) nous empêche de ressentir nos émotions plus fragilisantes. À moins de sonder les pensées qui sont à l’origine de notre colère, nous demeurons inassouvis, la colère s’intensifie et nous nous cantonnons davantage dans cette douloureuse position de victime qui ne cherche qu’à blâmer.
Réfléchissez avant d’agir ou de dire quoi que ce soit en réaction à un comportement inattendu ; écoutez d’abord votre discours intérieur. Ne proférez pas les premières paroles qui vous viennent à l’esprit. Il s’agit de paroles susceptibles, fort susceptibles, de blesser et d’aggraver le conflit. Même si ces mots ne se volatilisent pas, vous apprendrez à les concevoir comme de simples pensées et non comme la réalité. Vous pouvez même solliciter le concours de votre enfant pour ce processus. Demandez-lui de vous le rappeler : « Prends ton temps, maman ! » ou « Réfléchis un peu, papa. » Vous pouvez lui remettre un drapeau ou tout autre objet symbolique qu’il agitera pour vous le rappeler. Ces signaux convenus vous indiqueront qu’il faut faire une pause, le temps de dissocier votre discours intérieur mis en branle par le problème de votre enfant et du discours de votre moi authentique. Occupez-vous d’abord de vos émotions, ensuite vous serez libre de concentrer votre attention sur l’enfant.
L’enfant n’est que le catalyseur, pas la cause de votre colère ; il n’est pas responsable de vos émotions. Il a commis un acte qui a réveillé un ancien programme dans votre ordinateur mental, programme qui vous contraint à lui obéir. Vous n’avez aucun pouvoir sur cette réaction automatique ; néanmoins, vous pouvez choisir de lui céder ou pas. Vous pouvez devenir votre observateur interne et laisser la vapeur s’échapper intérieurement pour vous occuper ensuite de votre enfant, libre de vos vieilles réactions. Si, par la dissociation du discours, vous en venez à comprendre que les pensées attisant votre colère ne correspondent pas à la personne que vous êtes vraiment et qu’elles n’ont aucun rapport à la situation présente, vous serez en mesure de les observer, tout simplement, de les laisser passer et d’accorder toute votre attention à votre enfant. Subséquemment, il sera peut-être opportun de trouver quelqu’un pour vous écouter, un ami ou un thérapeute, pour approfondir l’examen de vos pensées. Mais il est aussi possible de vous y livrer seul. Notez chaque pensée génératrice de colère et vérifiez son bien-fondé, les sentiments et les comportements qu’elle induit et les réactions que vous auriez si vous en étiez délivré. Voyez ensuite à quel point l’attente ou le jugement par rapport à votre enfant serait peut-être tout aussi utile à votre propre croissance.
Soyez indulgent à votre égard. Il s’agit de ne pas porter de jugement sur vos pensées ou vos fantasmes ; ils ne sont pas l’expression authentique de la personne que vous êtes ni du parent que vous souhaiteriez être.
Prenez une minute pour vous exprimer intégralement, mais dans votre tête uniquement. Vous pouvez fantasmer que vous criez, frappez, accusez, menacez, punissez et tout ce que votre imagination peut concocter. Laissez défiler ce cinéma intérieur jusqu’à la fin, jusqu’à ce que vous soyez satisfait. Déterminez ensuite si ces images sont pertinentes et fidèles à ce que vous êtes vraiment… Vous serez heureux de ne pas avoir obéi à cette superproduction cinématographique.
Vous donner assez de liberté et d’amour pour tout laisser défiler librement dans votre tête n’exigera qu’un petit moment, mais vous redonnera votre pouvoir d’action et votre amour. Vous vous contentez d’observer vos pensées et de sonder les contenus de votre colère. Prenez une minute de plus pour coucher ces pensées sur papier et vérifier leur bien-fondé par rapport au moment présent. Une fois ce « processus de vérité » achevé, vous serez mieux en mesure de vous focaliser sur l’instant et sur l’intention pure et sans malice de votre enfant. Après avoir appliqué mes conseils, une maman m’a rapporté cette histoire :
Pendant que Suzanne faisait la sieste, François, âgé de neuf ans, décida de lui faire une surprise, en préparant les lasagnes qu’elle avait prévu cuisiner pour un dîner communautaire devant avoir lieu le soir même.
À son réveil, Suzanne se rendit dans la cuisine pour préparer ses lasagnes et vit François, recouvert de sauce tomate, planté au beau milieu d’un océan de sauce, de tofu et de fromage, le tout nappant le comptoir. De plus, les ingrédients servant à la composition de la lasagne débordaient du plat. Le résultat ressemblait plutôt à de la purée de pommes de terre noyée dans une soupe aux tomates.
Suzanne allait exploser. Elle n’aurait pas le temps de nettoyer ce gâchis et de faire d’autres lasagnes avant la fête. Elle respira à fond pour se mettre au B.A.U.M.E.. Elle s’imagina en train de hurler, de jurer, d’évincer François de la cuisine et de lui interdire de venir à la fête.
Une fois que les paroles rageuses et les fantasmes furibonds eurent défilé en silence dans sa tête, elle tourna son attention vers François. Avant de pouvoir prononcer une parole, le garçon lança : « Maman, j’ai fait la lasagne. Il n’y a qu’à la mettre au four et à nettoyer. Tu peux retourner dormir encore un peu. » Du coup, consciente des intentions tendres de son enfant, Suzanne sourit et le remercia : « Merci. Quelle surprise ! Je me sens reposée. Puis-je t’aider à remettre de l’ordre ? »
François accepta le coup de main de sa mère. Suzanne remarqua que les lasagnes paraissaient moins hideuses que lorsqu’elle rageait intérieurement. François était fier de lui et Suzanne en tira une leçon précieuse. Mère et fils passèrent une merveilleuse soirée ensemble.
Dans cet exemple, Suzanne a été capable de reporter son attention sur son fils et de se laisser toucher par le geste ; en outre, en se taisant, elle lui a permis de prononcer les premières paroles qui ont tout résolu.
Sous l’empire de la colère, nous sautons généralement aux conclusions, sans nous attarder aux faits et aux intentions qui ont motivé les actes des enfants. Attendre qu’un enfant amorce la communication peut couper le souffle à la colère qui augmente en nous et apporter un peu de clarté à la situation.
Il sera plus facile de se maîtriser et d’être tendre dans des moments orageux si on se souvient qu’il faille le même temps pour nettoyer le gâchis d’un enfant, que l’on soit furieux ou content de lui. Si nous épargnons à l’enfant ces paroles qui sèment la culpabilité, le ressentiment ou la honte, il se sent valorisé, chéri et aimé. Ce sont plutôt ces émotions qui approfondissent notre lien et donnent du sens et de la valeur au temps passé avec nos enfants.
Nous aimerions parfois prier l’enfant de faire une chose nécessaire – accrocher une serviette après la douche, mettre un terme à un coup de fil, aller faire du bruit dans une autre pièce ou retirer ses bottes boueuses avant d’entrer dans la maison. Dans de tels cas, les mots que nous choisissons sont susceptibles de blâmer et d’humilier un enfant ou bien ils engendreront le respect et une tendresse mutuelle. Jusqu’à récemment, blâmer et faire honte constituaient des moyens de se faire obéir, moyens qui ne favorisaient pas l’affection, mais qui induisaient la sujétion en usant de la peur. Les phrases classiques : « Combien de fois faudra-t-il que je te le dise ? », « Qu’est-ce qui ne va pas chez toi ? », « Tu as tout gâché ! » résonnent encore dans la mémoire de plusieurs personnes.
L’autorité s’exerçait parfois plus insidieusement ; nous nous sentions contraints d’obéir, sans trop savoir pourquoi : « Jamie est si gentille ; je sais qu’elle vous aidera. », déclaraient les parents. Les compliments fusaient quand nous satisfaisions leurs besoins, sinon, l’on nous ignorait. On nous affirmait qu’aimer nos parents, c’était leur obéir. Ce chantage s’exerçait par la nourriture, les compliments, l’amour, les privilèges ou les cadeaux, et l’on nous manipulait avec diverses mesures coercitives. Ces moyens d’obtenir l’obéissance n’étaient pas moins tyranniques, simplement plus cachés. Les enfants que l’on a soumis par ces méthodes se sont souvent sentis perplexes en entendant des paroles apparemment douces et aimantes, mais qui les laissaient humiliés, diminués, honteux et inauthentiques.
Après plusieurs générations à grandir sous le spectre de la peur des parents, nous traitons enfin nos enfants avec la dignité que nous aurions souhaitée pour nous-mêmes. Il est difficile d’inhumer définitivement ce vieux concept qui consiste à attendre qu’un enfant se plie à ce que dit un parent. Il faut s’y engager, faire des efforts constants et être maître de soi. Avant d’adresser une requête à un enfant, il peut être très utile de vous arrêter un moment pour vous interroger : « Comment adresserais-je cette demande à un ami adulte ? » Ou même : « Le ferais-je ? »
Selon le paradigme nouveau, les enfants n’ont pas à satisfaire nos besoins. Ils sont libres de leurs propres choix et de leurs réponses à nos demandes ; il vaut mieux respecter leurs décisions et être attentifs à leurs limites et à leurs aspirations. Nous avons pour tâche de communiquer avec les enfants au même titre qu’avec nos amis adultes, sans insinuer que nous attendons qu’ils se plient à nos désirs. Si notre requête n’est pas exécutée, il faut l’accepter respectueusement, montrer que nous comprenons les préférences de l’enfant et discuter des possibilités de réaliser les souhaits de tout le monde ou imaginer une solution satisfaisante pour nous tous.
Que votre requête soit authentique, ne prétendez pas agir pour le bien de l’enfant alors qu’il s’agit de votre intérêt. Par exemple, le besoin que la chambre soit propre est le vôtre, ce n’est pas celui de l’enfant. Vous souhaitez enseigner, mais l’enfant ne désire pas apprendre. À l’instar d’un accouchement prématuré, un enseignement prématuré a son prix ; il ralentit le processus d’apprentissage et érige un mur de méfiance entre vous et votre enfant. Faites confiance à sa capacité d’évolution et formulez honnêtement votre requête : « J’ai besoin que cette pièce soit propre. » Votre enfant contribuera peut-être ou peut-être pas au ménage, mais il sera informé de votre désir d’ordre et, tôt ou tard, il le souhaitera pour lui-même (ou trouvera quelqu’un avec qui vivre qui aimera l’ordre, ce qui est tout aussi valable).
Reconnaissez la pureté de cœur de votre enfant et réfléchissez avant de formuler une demande. Si votre tout-petit rentre dans la maison avec des chaussures pleines de boue et piétine la moquette, il n’a pas conscience que cela pose problème. Il s’agit de constater les faits, tout simplement : « Tu as de la boue sur les chaussures. Laisse-moi les retirer. » Puis, nettoyez la moquette. Lorsque nous nous mettons à cette tâche, le bambin est libre d’aider ou pas. Peu importe qu’il participe ou non au nettoyage… Contraindre ou insister pour qu’il aide n’induira qu’un sentiment d’échec, de rancœur et de culpabilité. Ces sentiments douloureux nuiront à son désir sincère de se rendre utile.
En revanche, s’il nous regarde nettoyer la moquette en se sentant tout à fait à l’aise ou s’il part joyeusement et revient une fois que tout est propre, cela lui permet d’assimiler nos habitudes. À la longue, il optera librement de collaborer avec nous. Si votre petit offre d’aider, laisse-le vous seconder sans critiquer, sans lui prêter main-forte ni reprendre le nettoyage en sa présence. Vous pouvez le prier d’apporter le balai ou d’aider, mais évitez de le diriger, afin qu’il prenne sa décision – participer, observer ou s’en aller.
Lorsqu’on les réprimande, les tout-petits sont souvent si terrifiés par les émotions intenses du parent et par ses jugements qu’ils sont même incapables de saisir la nature de ce qu’on leur communique. Même des paroles appropriées lancées sur un ton un peu brusque ou un blâme implicite formulé sur un ton mielleux recèlent des émotions qui les dépassent et les distraient des éléments importants de la communication. Les bambins sont trop occupés à se sentir blessés ou terrorisés.
C’est en sentant que le flux de vie et d’amour coule librement et que sa dignité demeure intacte, que l’enfant pourra prendre conscience des multiples habitudes et besoins de ses semblables. Il n’a besoin d’aucun coup de main pour apprendre à vivre avec nous ; il faut simplement qu’on lui fasse confiance et que l’on ne s’oppose pas à son apprentissage.
Si vous vous servez uniquement du B de B.A.U.M.E., le reste vient tout naturellement. Une fois que vous aurez analysé votre discours intérieur ou que vous le laisserez défiler sans lui obéir, vous pourrez être présent à votre enfant plutôt qu’à vos réactions. Dès que vous êtes présent et libre d’accorder votre attention, peu importe que vous formuliez une requête ou réagissiez à une contrariété, vous vous sentez proche de votre enfant et savez quoi faire.
« La formule B.A.U.M.E. fonctionne à merveille. À condition que je me souvienne de la mettre en pratique », avouait un père peu convaincu. « Et si j’oublie de prendre mon temps ? Et si ma colère explose instantanément ? »
En effet, modifier ses habitudes n’est pas facile ; vous ferez systématiquement appel à vos anciens schémas de comportement. Pour passer du parent négatif au parent approbateur, il faut investir du temps et s’y appliquer assidûment. Commencez par remarquer vos commentaires désapprobateurs sans tenter de les changer. Évitez de vous admonester mentalement parce que vous auriez nié l’état d’être de votre enfant ou de votre partenaire. Pour développer la compassion, il faut d’abord être tolérant et patient envers soi-même. Analysez après l’événement. Ce n’est qu’une voix dans votre tête. Regardez-la défiler et vous gagnez un petit instant dans le présent. Mesurez sa pertinence par rapport au moment actuel et vous verrez plus clair. Songez à ce que vous seriez sans cette petite voix, puis constatez que ce que vous attendez de votre enfant pourrait s’appliquer à vous ; vous serez dès lors animé d’un amour envers vous-même et envers votre enfant.
En vous exerçant régulièrement, vous apprendrez peu à peu à arrêter votre mental au milieu d’une phrase et à modifier vos propos. Si vous y parvenez, vous serez peut-être capable d’admettre à votre enfant que vous avez fait une erreur, de « rembobiner la scène » et de recommencer au début.
On peut se prévaloir de cette aptitude à rejouer les scènes déplorables, comme lors de répétitions au théâtre. Vous pouvez même dire à votre enfant : « On rembobine ! Je vais reprendre la dernière scène. » Avec un peu de pratique, vous stopperez juste à temps les mots qui infirment l’autre et lui offrirez à la place un cœur attentif et un esprit ouvert. Un père qui assistait à l’un de mes ateliers, reprit la scène de son arrivée à la maison.
Normand rentra à la maison et découvrit un gigantesque gâchis : cartons déchirés et crayons de cire écrabouillés partout sur le sol. Il se mit à protester contre l’état des lieux et exigea des enfants qu’ils réparent sur-le-champ.
La plus jeune, Alice, fondit en larmes tandis que son frère aîné, Léon, s’exclamait :
– Mais papa, nous sommes au beau milieu d’une partie !
– Ce n’est pas un jeu de démolir toutes ces boîtes et ces crayons, hurla Normand.
Et brusquement, il cessa de crier et lança :
– On rembobine ! Je tiens à reprendre cette scène.
Avec des mimiques théâtrales, Normand sortit de la maison à reculons. Il refit son entrée avec le sourire aux lèvres :
– Salut les enfants ! Comment s’est passée votre journée ?
Il embrassa son fils, sa fille et sa femme :
– Tiens, voyez donc ça… Qu’est-ce que vous êtes en train de créer ici ?
Les enfants s’empressèrent d’expliquer leur jeu, car l’amour et la curiosité étaient de retour.
Il faut y mettre du temps et nous exercer pour nous rendre maîtres d’une telle lucidité. Après tout, nous avons tous grandi dans une culture qui nie systématiquement tout, une culture qui nous a appris à nous identifier aux mots qui nous viennent spontanément à l’esprit. Nous infirmons sans réfléchir, à un point tel que cette négation ne représente même pas ce que nous pensons ou ressentons réellement – nous ne sommes pas authentiques. Mais il ne sert à rien de vous fustiger parce que vous entretenez des pensées tout à fait humaines. Vous faites aussi votre éducation ; soyez clément à votre égard.
Commencez par conclure une entente de base avec vous-même : si vous êtes agité, ne dites pas les premiers mots qui vous viennent à l’idée ; ce sont des paroles susceptibles de nier et de blesser. Vous pouvez « rembobiner » aussitôt que vous vous surprenez à les dire, même au beau milieu d’une scène ou à la fin. Il n’est jamais trop tard pour se sortir d’un cauchemar !