Laura, Claire, Christina et Jennifer
Je n’aurais pas survécu à la naissance de ce livre et d’un bébé au cours du même été sans une montagne d’aide.
Merci aux sages-femmes.
Mica la fit attendre, mais pas aussi longtemps.
Elle le vit même au café. Elle était en congé le jeudi, mais elle était passée au boulot pour récupérer une clé USB dont elle avait besoin. D’accord, besoin était sans doute exagéré. Peut-être que ce dont elle avait réellement besoin, c’était un prétexte pour se retrouver près de Mica. Ils avaient échangé un regard ; un sourire, un coup d’œil appuyé, mais il n’était pas venu à sa table et il ne lui avait pas parlé.
Pas avec sa bouche, en tout cas. Ses yeux en disaient beaucoup plus. Ses yeux avaient dit plein de choses vilaines, étaient peut-être même allés jusqu’à lui faire des promesses tant qu’ils restaient dans l’agitation de l’antre du barista.
Nous pouvons en rester là, se dit-elle.
Peut-être ne se parleraient-ils plus jamais et elle se dit qu’elle s’en arrangerait. Le contact visuel lui indiquait que l’expérience avait été réelle, et c’était tout ce dont elle avait besoin. Mensonges éhontés, mais elle était prête à les croire.
Sauf que l’appel arriva le vendredi matin.
Le week-end de Clare battait son plein et Bree avait pris congé. Elles avaient toutes deux traversé la rivière pour faire les magasins, une sortie plus que bienvenue. Bree devait trouver des tenues pour ses entretiens professionnels ; Clare avait des attentes beaucoup moins élevées concernant les tenues qu’elle auditionnait. Mais elles étaient heureusement aussi fauchées l’une que l’autre, ce qui les conduisit à bavarder de l’entretien à venir de Bree tout en fourrageant parmi les portants bien fournis de chez H&M.
— Une de mes camarades de classe a fait son stage là-bas quand elle était étudiante, était en train de dire Bree. Elle m’a dit que le type que je vais rencontrer est un vrai connard, il n’est pas loin d’avoir des TOC, mais pour le salaire qu’ils proposent, je veux bien sourire et gérer.
Clare sortit d’une étagère un haut prometteur et le drapa sur son bras.
— Laisse-moi quelques mois de préavis avant de quitter notre taudis pour un appartement luxueux.
Bree rit.
— Oui, bien sûr. Jette un œil à l’état de mon prêt étudiant et tu verras qu’il n’y a aucune chance que ça arrive. Puis, je l’aime bien, notre taudis. Il a des rideaux.
— Est-ce que tu…
Clare s’interrompit en reconnaissant la sonnerie de son téléphone.
— Attends.
Son cœur eut un raté, mais c’était de la pure folie. Il était à peine 10 h 30, un vendredi matin. Si Mica ne travaillait pas, il était probablement au lit. Peut-être pas seul, pensa-t-elle en sortant l’appareil. Ce ne sera pas lui.
— Merde, c’est lui, dit-elle en fixant le nom sur l’écran.
— Réponds-lui, abrutie, lui intima Bree avec un signe de tête en direction du téléphone qui sonnait.
Elle savait que Clare avait un sacré béguin pour un type, mais elle ignorait tout du plan à trois.
— Je vais essayer ce truc.
Clare appuya sur décrocher au bout de la cinquième sonnerie.
— Allô ?
— Salut.
Punaise, deux syllabes prononcées par cette voix et elle était dans tous ses états.
— Mica ? Salut. Ça va ?
— Tu es au boulot ?
— Non, je fais les magasins avec ma colocataire. Qu’est-ce que tu fais ?
— Je suis dans mon lit. Je pense à toi.
— Vraiment ? Mais encore ?
Par exemple, ne pensait-il qu’à elle, ou à Vaughn aussi ?
— Je pense à ta bouche, expliqua-t-il d’un ton à la fois paresseux et chargé.
Elle le voyait d’ici : cet homme magnifique, torse nu, les hanches drapées, la main peut-être posée sur son sexe en érection. Le tout baigné par la douce lumière du matin qui entrait par la fenêtre située à la tête de son lit.
— Qu’est-ce qu’elle a ma bouche ? demanda doucement Clare en farfouillant dans des robes de plage.
— Elle est merveilleuse quand elle est autour de ma
bite.
Elle rougit de la tête aux pieds.
— Tu penses déjà à ce genre de choses ? As-tu pris ton petit-déjeuner au moins ?
— Je n’arrête pas de penser à toi.
Sa sensation se modifia : la bouffée d’excitation coupable se transforma en douce chaleur. Invite-moi, eut-elle envie de dire. Vaughn était sans doute au travail. Aussi tentante soit l’idée d’un nouveau plan à trois, elle désirait ardemment obtenir l’attention de Mica pour elle seule. Elle avait envie que ses paroles soient suivies d’effet. Elle voulait être avec lui et sentir qu’il la voulait pour lui tout seul.
Arrête d’être naïve. Elle serait bien avisée d’ignorer les absurdes espoirs qui tourbillonnaient dans son ventre. Comme si un type allait partager avec son meilleur ami une fille qui comptait vraiment pour lui. Au mieux, tu es sa partenaire de baise et tu dois t’en contenter.
— J’ai pensé à toi, moi aussi, reconnut-elle en examinant des accessoires sans les voir.
Elle n’avait pratiquement pas cessé de penser à lui depuis le moment où elle avait posé les yeux sur lui, que ce fait lui plaise ou non. Elle était obsédée d’une façon dont elle pensait s’être débarrassée en même temps que son adolescence.
— Dis-moi, prononça cette voix dans son oreille. Tes pensées cochonnes.
Elle éclata de rire.
— D’accord. Alors, d’abord, comment sais-tu qu’il s’agit de pensées cochonnes ? Ensuite, je suis chez H&M. Je ne vais certainement pas m’adonner à du sexe téléphonique ici !
— Pourquoi pas ?
— Réponds d’abord à ma question.
— Comment je sais que tu as eu des pensées cochonnes à mon sujet ? J’étais dans ce lit. Dans ces deux lits. Je t’ai vue, entendue, sentie jouir, chérie.
Chérie.
— Je sais que c’était réel.
Il n’avait pas parlé de Vaughn. Ce petit papillon naïf nommé espoir tournoyait encore entre ses côtes.
— D’accord. C’est le cas. Des pensées salaces, si tu veux savoir, mais je ne vais pas t’en dresser la liste ici. Si tu veux les entendre, tu n’as qu’à m’inviter.
Trop directe ? Tant pis. S’inviter soi-même semblait bien peu de choses comparé au fait de convaincre deux personnes hésitantes à participer à un plan à trois.
— Je vais le faire, répliqua-t-il, mais donne-moi quelque chose à me mettre sous la dent. N’importe quoi. Chuchote.
— C’est un cadre particulièrement peu érotique.
Pourtant, sa voix la faisait déjà mouiller, non ?
— N’importe quoi, répéta-t-il. J’ai ma bite à la main. Donne-moi quelque chose à quoi penser.
Elle déglutit et s’imagina parfaitement la scène.
— Très bien. J’ai pensé à toi pendant que j’étais au lit. Tu sais.
— Quand tu te caresses.
Elle déglutit et parla presque trop bas pour s’entendre elle-même.
— Oui.
— À quoi pensais-tu ?
Cette voix, à présent dénuée de toute paresse, était encore plus rauque, et sa respiration, plus courte.
— À tout ce que nous avons fait, murmura-t-elle en faisant courir son doigt le long d’un collier en perles rose vif.
— Comme quoi ?
— Au talent que tu possèdes avec ta bouche. À combien tu me plais, tu sais… quand tu es au-dessus de moi.
— Pas à moitié autant que tu me plais sous moi, plaisanta-t-il, mais sa voix trahissait son excitation.
Elle entendait presque le rythme de ses poussées dans le ton de ces mots.
Elle lui repassa la balle, lui laissa l’initiative des paroles lubriques. Elle pourrait y arriver chez elle, avec un verre de vin, perchée sur le rebord de la baignoire, mais H&M lui coupait toute inspiration.
— Dis-moi ce que nous ferions si j’étais dans ton lit en ce moment, exigea-t-elle.
— Tout ce que tu veux.
— Toi ? Que voudrais-tu ?
Une pause, puis :
— Je te prendrais par-derrière.
— Ah ?
— Oui, comme ça. À la hussarde. Avec une main sur ton clitoris et une autre sur ton épaule.
Elle les sentit immédiatement, une paume fantôme et des doigts exactement à ces endroits, qui l’empoignaient et l’emmenaient à chacun de ses coups de boutoir. Elle sentit davantage, même. L’intrusion glissante de cette longue et superbe bite, la prenant dans le soleil. Elle sentit sa peau, entendit ses gémissements. Goûta sa sueur, son sperme.
— Ensuite ?
Un bref gémissement.
— Ta main sur moi. Comme la mienne en cet instant.
— Dis-moi.
— Serrée. Pas trop rapide, mais régulière.
— Moi ?
— N’importe quoi. Tout ce que tu veux.
Elle envisagea ses options alors qu’elle se dirigeait vers le rayon désert des sous-vêtements. Toute action lui permettant de regarder ce visage extraordinaire, décida-t-elle.
— Toi au-dessus. Tendu et sur le point d’en finir. Tu y es presque, mais tu veux m’attendre.
— Oui.
Elle l’entendait dans sa voix : il œuvrait à sa délivrance maintenant. Elle allait l’y conduire, aussi sûrement que si elle se trouvait emberlificotée dans ces draps avec lui.
— Rapide et brutal. Je me caresserais, murmura-t-elle en s’éloignant de l’oreille d’un client, et je te regarderais. Je te regarderais souffrir, ajouta-t-elle. Tellement proche, mais si patient avec moi.
— Putain.
— Tu es nu ?
— Presque, haleta-t-il.
— Enlève le reste.
Hé, elle était meilleure qu’elle l’aurait pensé à ce jeu.
Il y eut une pause, un bruissement, puis de nouveau sa respiration au bout du fil.
— C’est fait. Maintenant ?
— Continue. Jusqu’au bout. Je veux entendre.
Elle allait et venait lentement, sans but, entre les allées. Elle l’imagina, le dos arqué sur ses couvertures, les bras, le ventre et la poitrine contractés, le poing s’activant. Elle donnerait cher pour être là-bas, l’obturateur se déclenchant à la vitesse de la lumière, capturant chaque miette honteuse.
Il n’a pas mentionné Vaughn. Il ne s’agissait que de lui et elle. Ce fait donna à Clare l’impression d’être davantage qu’une amante partante pour un plan à trois. Spéciale, peut-être.
Dangereux.
— J’y suis presque, affirma-t-il d’une voix qui ne laissait aucun doute. Dis-moi de le faire.
— Jouis, murmura-t-elle en parcourant sans y penser un portant de soutien-gorge.
Un grondement lui répondit.
— Jouis.
Seigneur, elle donnerait tout pour être présente. Dans cette chambre avec ses odeurs, ses bruits, la vision de son corps au-dessus d’elle. Cette peau, assez près pour la toucher, cette bouche suffisamment près pour l’embrasser tandis qu’il tremblait par-dessus ses draps, le bras pompant rapidement et avec frénésie.
— Putain, chérie.
Le surnom affectueux envoya un frisson le long de son dos, aussitôt chassé par la fièvre.
— Fais-le. Jouis. Maintenant, commanda-t-elle, puis elle prit une respiration et lui ordonna : jouis pour moi.
Ce qu’il fit. Elle le sut au ton de son gémissement et au silence qui s’installa, puis à la chaude expiration incrédule qui suivit. Elle se sourit, l’air sans doute plus que contente d’elle pour quiconque la regarderait. Pourquoi ne le serait-elle pas ? Elle venait de contribuer à transformer l’homme le plus séduisant de la ville en une misérable chose haletante.
— C’est bon maintenant ? demanda-t-elle. Puis-je reprendre mes courses ?
Un petit rire, puis il se racla la gorge.
— J’imagine. Merci.
— Quand tu veux.
Maintenant, invite-moi. Invite-moi ce week-end.
Toute promesse qu’il aurait planifiée pour lui rendre la pareille.
— Nous nous verrons plus tard, lança-t-elle.
— J’espère bien, rétorqua-t-il.
Alors quand ? QUAND ?
La ligne se coupa. Clare fixa l’écran, son nom et la durée de l’appel, avant d’éteindre son téléphone, tentée de gronder sa frustration tout haut.
Bree avait dû la regarder, attendant l’occasion de lui sauter dessus, parce qu’elle fut aux côtés de Clare en un instant.
— Alors ? Qu’est-ce qu’il a dit ?
Clare leva les yeux au ciel.
— Ah. Désolée. C’est fini ?
— Non, non. Enfin, je ne sais même pas ce que c’est, mais non, je ne crois pas que ce soit terminé. En fait je crois que je viens d’expérimenter le sexe téléphonique.
— Tu crois ?
— Enfin, lui, oui, en tout cas.
Bree renâcla et lui tapota le bras.
— Eh ben, voilà qui est bizarre. Cochon aussi.
— Il est cochon, répliqua-t-elle d’un ton qui laissait clairement entendre qu’elle ne s’en plaignait pas.
— En mode multitâche.
— Merci. Ç’aurait quand même été sympa que nous prévoyions notre prochain rendez-vous, ou notre prochaine baise, ou quoi que ce soit. Ou s’il m’invitait à un truc quelconque, pour une fois.
— Ah, c’est un de ceux-là.
— Oui, un de ceux-là. Seigneur, on sort du marché quelques petites années et le protocole n’a plus rien à voir.
— On ne se donne plus vraiment de rendez-vous, admit Bree. On se contente de baiser tous ceux qu’on rencontre au hasard sur Internet jusqu’à ce qu’on finisse par se marier avec le premier qui se donne la peine de préparer le petit-déjeuner.
— Seigneur, ça semble épuisant.
— Tu es en plein dans la phase baise, remarqua Bree, et tu as intérêt à ne pas t’en plaindre.
— D’accord.
Pourtant, Clare ne parvenait pas à dissiper le nuage qui planait désormais au-dessus d’elle. Elle jeta un œil aux articles posés sur son bras et se rendit compte qu’aucun ne lui plaisait suffisamment pour s’embêter à les essayer. Tout ce qu’elle voulait, c’était rentrer chez elle, fermer la porte de sa chambre et s’occuper de la douleur qui s’était installée au creux de son ventre. Elle abandonna le tout sur le comptoir d’une caisse vide.
— Tu as terminé ? demanda-t-elle à Bree. Allons déjeuner.
— D’accord. Je suis désolée si j’ai touché un point sensible.
— Non. Pas vraiment. Mais tu sais comme on devient chatouilleuse, souligna Clare alors qu’elles sortaient dans la lumière du soleil estival, quand on en pince vraiment pour un garçon, mais qu’on n’a aucune idée de ses intentions. Tu vois, ce type me plaît. Il est séduisant, il est incroyable au lit, il est intéressant, il me stimule, d’une bonne façon.
Il y avait autre chose, également, bien qu’elle ne soit pas capable de l’exprimer. Il la faisait sentir… éveillée ? Vivante ? Il lui donnait l’impression d’être le genre de fille avec laquelle elle avait perdu le contact au cours de ces années gaspillées avec Davis. Avec lui, elle se sentait délurée, et désirée, comme avec aucun homme auparavant. Jamais. C’était difficile d’imaginer perdre de telles choses alors qu’elle venait à peine d’y goûter.
— Je sortirais avec lui, dans les règles, s’il me proposait un rendez-vous.
Une liaison telle que la leur pourrait-elle déboucher sur quelque chose d’autre ? Ou cette flamme allait-elle se consumer d’elle-même ? Clare l’ignorait.
— Mais tu ne sais pas s’il est partant.
Clare hocha la tête. Partant, ou tout simplement capable, pensa-t-elle en se rappelant ce que Vaughn avait dit au sujet de son ami.
— Sans dire que j’ai perdu la trace de mon féminisme ni rien, je crains un peu que tout ce que nous avons fait… Je ne suis pas certaine que ce soit ce qu’un type attend d’une petite amie. Seigneur, ça faisait vraiment pute ?
— Je donnerais cher pour savoir dans quoi tu as bien pu te lancer, la taquina Bree.
— Le marchand de gaufres ne vend pas d’alcool, alors c’est mort.
— D’accord, sérieusement, tu analyses beaucoup trop. Le mec t’a juste appelée pour une séance de sexe téléphonique à 11 h. Il n’est sûrement pas à la recherche d’une petite femme d’intérieur. Tu lui plais sans doute telle que tu es. C’est-à-dire carrément putain.
— Tais-toi, lança Clare en riant.
— Ne t’inquiète pas. Je doute fort qu’un type largue une fille juste parce que, je ne sais pas, elle l’a prise dans le cul dès le premier rendez-vous.
— Ce n’est pas ça.
— Peu importe. Tu vois ce que je veux dire.
J’ai baisé son meilleur ami pendant qu’il regardait. Tu penses toujours qu’il cherche à faire de moi sa petite amie ?
— En tout cas, je ne l’appelle pas, décida Clare à haute voix tandis qu’elles se dirigeaient vers le boui-boui à gaufres gastronomique. C’est à lui de me faire signe.
Ce qu’il fit, tôt ce samedi matin, et son appel, pas un SMS, arriva comme un cheveu sur la soupe. Clare était en train d’essorer la salade quand son téléphone s’éclaira sur le comptoir. Quand le nom s’afficha, elle lâcha l’essoreuse et la force centrifuge l’envoya valdinguer sur le carrelage, où elle s’ouvrit.
— Eh merde, s’exclama-t-elle avant de décrocher. Allô ?
— Salut, c’est Mica.
— Salut. Comment vas-tu ?
Elle espérait avoir l’air tranquille. Sereine, même si elle fixait des yeux les feuilles de romaine éparpillées sur le sol.
— Bien. Toi ?
— Super, dit-elle, puis elle hasarda une pique. Quoi de neuf, pervers ? Tu appelles pour une nouvelle séance de sexe téléphonique ?
— Mieux que ça. Tu es libre ce soir ?
Ce soir ? C’était toujours ce soir avec cet homme. Ça le tuerait de laisser une journée à une fille pour se préparer ?
Comme si ça allait m’empêcher d’y aller quand il appelle. D’accord, très bien. Le garçon n’a pas prévenu parce qu’il n’en a pas besoin.
— Je peux l’être, si tu me laisses une heure ou deux. À quoi pensais-tu ?
Une courte pause, durant laquelle elle visualisa parfaitement son sourire, aux dents éclatantes, aussi innocent qu’un loup aux crocs teintés de rose.
— Chez moi. Dans mon lit.
Rien que nous deux ? Probablement. C’était plus qu’assez pour qu’elle soit mentalement en train de choisir sa lingerie.
— Quelle fille refuserait ? lança-t-elle avec un coup d’œil à l’horloge. Je peux être là pour 20 h. J’apporte quelque chose ?
— Non, nous nous en occupons.
— Nous ?
Elle semblait à présent moins détendue.
Une nouvelle pause, et elle aurait pu jurer que sa voix avait baissé d’une octave quand il lui déclara :
— Il est à la maison. S’il voulait se joindre à nous, serait-ce si terrible ?
Une petite partie désespérée d’elle-même aurait secrètement voulu que Mica ait envie de la garder pour lui tout seul, une nuit. Ça, c’est une possessivité de petite amie. Prends ce qu’on te donne. Ce qu’on lui donnait, c’était une nouvelle séance avec deux hommes. Voilà qui pourrait l’aider à garder de la distance. Il n’était ici question que de débauche, pas de place pour une idylle naissante.
— Non, pas si terrible, concéda-t-elle.
— C’est ce que je me disais.
— Est-ce qu’il… L’as-tu invité à le faire ?
— Je lui ai dit que j’allais t’appeler.
Dit comment, exactement ? De quel regard chargé avait-il pu accompagner cette simple phrase ? fut-elle obligée de se demander.
— Bon, de toute façon, ce sera bien.
Le paradis en feu, deuxième prise.
— Super. À tout à l’heure.
— À tout à l’heure.
Il raccrocha et elle fixa son téléphone des yeux, légèrement perplexe, jusqu’à ce que l’écran devienne noir.
Pas le temps de réfléchir, de toute façon. Elle avait de la salade à récupérer, des jambes à raser, des endroits où aller.
Des hommes à voir.
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— Clare vient.
Vaughn leva les yeux quand Mica entra en coup de vent dans le salon, un panier de linge dans les mains.
— Ah oui ? Tu as de la chance.
Mica a vraiment de la chance, pensa Vaughn en se remémorant le corps nu de Clare, ses mains, sa bouche.
— Que vas-tu… Quelles sont tes intentions à son sujet, au juste ?
Les deux sourcils de Mica se levèrent alors qu’il lançait ses vêtements propres sur un coussin éloigné.
— Pourquoi ? Elle te plaît ?
— En fait, oui. Ce ne sont pas des sentiments sérieux, mais oui, elle me plaît. C’est une femme cool, sympa, intelligente, et je sais qu’elle t’aime bien. Je pense qu’elle a envie de sortir avec toi.
Mica sortit un jean de la pile, qu’il plia avant de le jeter sur la table basse.
— Elle sait que ce n’est que pour l’été.
Sait-elle que ça ne pourrait être que pour la semaine ?
— C’est juste… Je sais que ce n’est pas ton truc, mais n’oublie pas qu’elle éprouve des sentiments pour toi.
— Je ne suis pas un connard fini, cracha Mica, le regard froid. Ce dont elle a envie, c’est du sexe, exactement comme l’autre fois. Je n’ai pas dit la moindre chose qui puisse lui laisser penser que c’est sérieux.
C’était vrai. Alors, pourquoi suis-je si inquiet ?
Ou peut-être, plus exactement, pourquoi s’en préoccupait-il ?
Mica répondit à sa place.
— C’est peut-être toi qui te fais des idées. Qui aimerait que les choses soient plus sérieuses qu’elles le sont.
— Quoi ?
Quel couple exactement envisageait-il ?
— Elle te plaît, souligna Mica en roulant une paire de chaussettes, et les muscles de Vaughn se relâchèrent légèrement.
— Bien sûr, reconnut-il. Elle est séduisante et je la respecte.
— Le sexe est carrément dingue.
Comme si tu savais le faire autrement.
— C’est tout, prononça Vaughn en y croyant à moitié seulement.
— Tu n’as qu’un mot à dire et je m’éclipse, le rassura doucement Mica.
Vaughn leva les yeux au ciel.
— Ce n’est pas comme ça que ça marche avec les gens. Une femme, ce n’est pas un emploi pour lequel nous postulons tous les deux. Tu ne peux pas juste « t’éclipser » et me laisser la place, abruti.
Mica rit.
— D’accord. Ce n’était qu’une proposition.
— De toute façon, c’est toi qui lui plais.
Tu ne vois vraiment pas à quel point elle est spéciale, n’est-ce pas ? C’était du Mica tout craché. Exaspérant.
Un instant. Non, il se rendait probablement compte qu’elle était spéciale, qu’elle l’aimait bien et peut-être même qu’elle désirait davantage que ce qu’il offrait. Vaughn pariait que Mica se trouvait pile à cheval entre son besoin de se sentir désiré et sa crainte qu’on attende plus de lui. Il n’y avait pas qu’avec ses partenaires qu’il agissait ainsi. Il en avait été de même avec certains animateurs d’Échanges urbains, ceux qui avaient surmonté leur frustration devant l’attitude de Mica et tenté de le tirer vers l’avant. Vaughn pensait que d’être considéré comme quelqu’un qui valait la peine qu’on se batte pour lui lui avait plu. Mais il arrivait toujours un moment où les choses s’inversaient, où il se refroidissait. Il l’avait fait avec les autres garçons. Avec Vaughn aussi : il l’avait laissé s’approcher, puis avait élevé un mur. Vaughn n’était pas totalement sûr de la raison pour laquelle Mica décidait toujours de baisser le pont-levis à temps pour lui. Mais il avait une théorie.
Il veut me récupérer. Sexuellement, et peut-être sentimentalement. Il était rare que Mica veuille récupérer des gens au-delà des besoins les plus primaires : la distraction que procurait la compagnie d’un ami, l’assurance puis la libération qu’apportait une aventure sexuelle.
Tout avait changé en Arizona, soit… six ans d’amitié, deux randonnées estivales en tête à tête avant que les choses prennent ce tour ahurissant, l’année des 23 ans de Vaughn.
Il n’avait rien vu venir, alors que Mica le planifiait depuis des années.
L’escalade avait été rude (du genre que les deux amis aimaient le plus), loin dans le désert. Cinq jours, quatre nuits. Cinq jours de ciels bleus époustouflants, quatre nuits remplies de bien plus d’étoiles qu’un cerveau d’enfant citadin pouvait en compter. Enfin, trois nuits, en fait. La quatrième nuit, le monde de Vaughn avait basculé. Il ne se rappelait pas une seule étoile ce soir-là, mais il se souvenait parfaitement de la bouche de son ami sur sa queue.
Il déglutit et sentit son visage et son cou s’embraser, encore maintenant. Il avait éprouvé toutes les émotions possibles cette nuit-là. La peur, le soulagement, la curiosité, la surprise, le tout imbibé d’alcool. Il ne pouvait plus boire de whisky sans avoir aussitôt l’odeur de l’argile rouge dans le nez et des gouttes de sueur sous les bras.
Mica, lui, n’avait pas été surpris du tout. Cet enfoiré obtenait toujours ce qu’il voulait, après tout.
C’était le dernier jour d’escalade de leur voyage, aussi chaud, sec et étincelant que la surface du soleil elle-même. Ils avaient fini par s’attaquer à l’ascension la plus difficile de la région. Ce fut la seule et unique fois où Vaughn avait vu Mica trahi par sa propre intuition. Une seconde, tout allait bien, ils grimpaient lentement et régulièrement, à peu près au même niveau, à une dizaine de mètres d’écart, et la seconde d’après… ce bruit ! Un craquement sec, sourd, puis le grattement des pierres, le bruissement et le tintement des vêtements et de l’équipement de Mica contre la paroi alors qu’il tombait.
Il avait chuté d’environ 12 m ; les 3 premiers, tout droit, puis une grande culbute le long d’une pente abrupte. Vaughn ne savait même pas comment il avait lui-même réussi à descendre. Il ne se rappelait rien en dehors de sa propre voix hurlant le nom de son ami et de cette sensation de gravité au moment où ses pieds avaient touché la terre ferme. Cet été-là, il avait obtenu sa certification en tant que secouriste et il s’était précipité aux côtés de Mica, qui gisait, immobile. Le souffle coupé, mais pas sans connaissance.
Devinez quoi ? Ce con allait bien. Des écorchures dans tous les sens, mais rien de cassé, pas de commotion, même pas besoin d’un point de suture. Le moment venu, Vaughn avait néanmoins bien failli lui casser le nez.
Ce fut la réaction de Mica qui l’avait mis hors de lui. Il avait repris sa respiration, vérifié qu’il n’était pas blessé, s’était remis debout et dirigé tout droit vers la paroi, prêt pour une deuxième tentative. Vaughn en revanche… Il était à moitié mort après ces minutes d’incertitude. Il avait pleuré son meilleur ami tout le temps qu’il lui avait fallu pour se précipiter à ses côtés et il était encore tremblant, vidé et dans les vapes bien après avoir constaté que Mica était en bon état. L’évènement l’avait carrément traumatisé, alors que pour Mica, il n’était pas plus contrariant que de se cogner l’orteil.
Vaughn l’avait attrapé par la lanière de son sac à dos et l’avait littéralement arraché à la paroi, poussé tout en hurlant quelque chose du genre :
— Mais qu’est-ce que tu fous ?
Mica s’était montré insouciant, comme d’habitude, interloqué par sa réaction.
— As-tu la moindre idée de ce qui vient d’arriver, mec ? lui avait demandé Vaughn. Tu as failli mourir. C’est ce que j’ai cru, j’ai cru que tu étais mort.
Mica lui avait à peine jeté un regard avant de lui tapoter la poitrine et les côtes et de lui dire :
— Eh bien, je vais super bien.
— Tu es un grand malade, et c’est fini pour aujourd’hui. J’ai cru que tu étais mort, connard. J’ai pensé que j’allais transporter ton corps sur 13 km jusqu’à la putain de voiture. J’ai cru que j’allais devoir retrouver ta famille pour lui annoncer que tu étais mort. Alors que toi, tu veux tout bonnement continuer ? Qu’est-ce qui cloche chez toi ?
— Rien. Rien ne cloche chez moi dont un antiseptique et quelques pansements ne puissent venir à bout. Bonne chance avec ma famille… Ça fait presque deux ans que je n’ai pas parlé à Donna. C’est notre dernier jour ici. Si tu crois que je ne vais pas grimper ce truc, c’est toi qui es malade.
— Personne n’escalade cette merde, avait rétorqué Vaughn, et quand Mica s’était tourné avec défi vers la paroi, il l’avait attrapé par le bras et poussé de nouveau, suffisamment fort pour qu’il recule de quelques pas.
Mica lui avait rendu la pareille, ou en tout cas s’était retrouvé face à lui, il ne se rappelait plus très bien. Peut-être avaient-ils échangé un ou deux coups dans la poitrine et Vaughn avait fini par clouer Mica contre la paroi par les épaules et il ne l’avait pas lâché tout en lui crachant au visage des paroles acerbes qu’il avait oubliées. Il s’était radouci quand les joues de Mica s’étaient embrasées et qu’une expression que Vaughn n’avait jamais vue chez son meilleur ami avait transformé ses traits. De la peur, ou de la rage, ou les deux. Il en avait été retourné, tout comme par les mots prononcés par Mica, avec un calme mortel et une froideur glaciale.
— Enlève tes mains tout de suite.
Démonté par le ton grave et l’émotion dont avait fait preuve son meilleur ami pathologiquement décontracté, Vaughn avait obéi et l’avait lâché. À son grand soulagement, Mica n’avait pas entrepris d’escalader. Il s’était retourné et avait commencé à marcher en direction du camp et, encore maintenant, Vaughn se rappelait à quel point la nuque bronzée de son ami était rouge.
Ils avaient conclu une sorte de trêve, décidé de laisser tomber l’escalade et la bagarre, et remplacé les cris par cette bouteille de whisky qu’ils s’étaient passée à l’ombre de la couverture tendue entre leurs deux tentes. L’alcool avait tempéré l’humeur de Mica et, le moment venu, Vaughn lui avait demandé des explications. Pas au sujet de cette connerie de vouloir absolument terminer l’escalade, car son entêtement n’avait rien d’étonnant. Mais sa réaction quand Vaughn l’avait cloué à la paroi. Mica lui avait dit qu’il ne supportait pas de se sentir retenu. Il lui en avait donné la raison. De là, ils avaient partagé les moments les plus éprouvants de leur enfance ainsi que la bouteille et petit à petit, l’ivresse ainsi que le soulagement de voir le soleil disparaître à l’horizon avaient suffisamment estompé la tension existante pour qu’ils se mettent à rire, et même plaisanter, du flirt de Mica avec la mort.
Ce soir-là, alors que la lune commençait à se lever, au moment où Vaughn avait ouvert sa tente pour y attraper sa veste, Mica avait abattu ses cartes. Des cartes qu’il tenait prêtes depuis au moins deux ou trois ans, comme Vaughn le découvrit plus tard.
— Laisse-moi faire quelque chose pour toi, avait offert Mica.
— Comme quoi ? avait-il demandé, soûl.
— Laisse-moi faire, avait-il murmuré avant de se tourner.
Soûl ou pas, Vaughn se rappelait chaque détail. L’ambiance s’était faite sentimentale, à cause de l’alcool et de la descente d’adrénaline, mais surtout du soulagement qu’il avait éprouvé après avoir failli perdre son meilleur ami. La conversation avait pris un tour doux et intime, propice à la mise à nu de leur âme comme ils l’avaient déjà fait quelques fois au cours de ces aventures, mais jamais à ce point.
Mica n’avait pas essayé d’embrasser Vaughn. Il s’était mis à genoux et, à sa façon directe et sans gêne, avait attrapé la ceinture de Vaughn.
— Mais qu’est-ce que tu fais ?
Voilà ce qu’il avait dit, il était certain de chacun des mots, même des années plus tard. Mais il n’avait pas essayé d’arrêter Mica. À ce moment-là, c’était ce qu’il voulait. Il avait éprouvé tellement d’émotions, beaucoup trop pour toutes les gérer, que le geste lui avait semblé bien, ou presque. Bien et mal à la fois, et le whisky lui avait intimé de se laisser faire. Ses sentiments pour cet homme étaient aussi forts que ceux qu’on éprouve pour un proche, pour l’être aimé, et bien que dans sa tête, il savait que c’était tordu, son corps en avait envie.
Malgré la honte ressentie le lendemain matin (et des semaines et des mois plus tard), Vaughn avait accueilli favorablement ces rencontres une dizaine de fois encore par la suite. Deux ou trois soirées alcoolisées par voyage, moins les deux étés au cours desquels Vaughn avait fréquenté quelqu’un à Pittsburgh. Ce n’était jamais allé plus loin et Vaughn ne lui avait jamais rendu la pareille, hormis une ou deux branlettes furtives et maladroites. Il avait pensé à aller plus loin, l’idée lui paraissant tout aussi effrayante qu’excitante, mais il ne l’avait jamais concrétisée. Ce qu’ils avaient fait… était juste arrivé. Il était resté passif. Un peu plus, il aurait été celui qui agissait et le tout serait devenu beaucoup trop réel.
Ce qu’ils avaient fait relevait exclusivement du domaine physique. Pour Vaughn, en tout cas. Il pouvait très bien s’en passer. C’était chaud, mais d’une certaine façon, y mettre fin aurait été un soulagement.
Mica, en revanche, en voulait plus de Vaughn, peut-être plus que de n’importe qui d’autre. Vaughn ne pensait pas que Mica était amoureux de lui, mais il voulait ce dont il avait été privé par tous ceux qui s’étaient occupés de lui : loyauté, patience, empathie. Sexe. Ce que l’ensemble de choses donnait, Vaughn l’ignorait. Mais il l’intimidait.
Mica en voulait plus qu’il pouvait donner. Leur amitié était chère à Vaughn et il succombait au sexe quand l’occasion se présentait, mais ils ne seraient jamais en couple et il n’en avait pas envie. De ce fait, Vaughn pouvait se détacher. Mica devait trouver la situation rageante. Vaughn avait une emprise sur lui, ce à quoi Mica n’était pas habitué.
Alors pourquoi est-ce que je me sens si impuissant en sa présence la moitié du temps ? C’était tellement déconcertant.
— Je pensais aller chez mon père, annonça Vaughn en cherchant ses clés dans ses poches. Vous laisser tous les deux.
À ces mots, Mica leva les yeux de son linge avec un petit sourire.
— Tu sais qu’elle a envie d’être avec nous deux. Elle me l’a dit.
— C’était une aventure d’un soir pour moi. C’est toi, le taré.
— Dis-moi que ce n’était pas la nuit la plus torride de toute ta vie, espèce de boy-scout.
— C’était chaud, je ne vais pas dire le contraire. Mais j’ai déjà eu des sentiments plus forts. Quand on est amoureux, c’est différent. C’est une autre sorte d’intensité. Tu devrais essayer un jour.
C’était totalement vrai et pourtant… Cette nuit avait vraiment été dingue.
— Peut-être l’ai-je déjà fait, rétorqua vaguement Mica en empilant ses vêtements pliés dans le panier.
— Que veux-tu dire par là ? le questionna Vaughn.
Mica se leva et se dirigea vers la cuisine.
— Tu crois que je n’ai jamais baisé quelqu’un à qui je tiens ? sembla demander Mica au réfrigérateur avant de disparaître dans le couloir.
Qu’est-ce qu’il a bien pu vouloir dire ? Que Mica ait déjà été amoureux d’une femme, voilà qui était nouveau. Ou parlait-il de moi ?
Si tel était le cas, s’agissait-il d’une confession, d’une déclaration ? Un état de fait, ou une pique, peut-être ?
— T’es vraiment un putain d’enfoiré tordu, tu sais ça ? lança Vaughn.
Il entendit une porte se fermer à l’autre bout du couloir.
Fin de la conversation.
Quand on est amoureux, c’est différent. Tu devrais essayer un jour.
— Toi aussi, va te faire foutre, marmonna Mica en pendant la dernière de ses chemises avant de laisser le panier vide sur le sol de la penderie.
Il n’était pas fâché pourtant. Pas vraiment. Ce n’était pas de la colère qu’il éprouvait.
Il lui était difficile de définir ses émotions. C’était un animateur, à l’époque d’Échanges urbains, qui lui avait appris à le faire. Il lui avait montré comment examiner son corps et identifier les parties douloureuses afin de déterminer l’émotion qu’il ressentait.
Le fait de ne pas savoir nommer ses sentiments semblait totalement stupide, mais au moment où il les vivait, ce n’étaient que des pulsions pour Mica, des manifestations variées de ce qu’il avait toujours pris pour de la colère. Quand il était petit, soit il attaquait, soit il partait, soit il répliquait méchamment, mais il s’était avéré que ces réactions cachaient une dizaine de sentiments différents. S’il prenait le temps de s’observer, il arrivait à découvrir desquels il s’agissait. Quand il avait la gorge serrée, il était blessé, il avait l’impression de n’être pas entendu, pas compris. S’il avait la tête chaude et embrumée, c’était de la rage pure. Si son corps devenait lourd et moite, il était frustré.
L’animateur lui avait tout expliqué et il avait fait semblant de ne pas écouter, mais 10 ans plus tard, il s’en servait encore. Tous les jours. Il était obligé de reconnaître que ces conseils l’avaient beaucoup aidé. Le temps passé à analyser quelle sorte de colère ou de blessure était en jeu suffisait à prendre sur soi et ne pas réagir. Cet été-là, de soupe au lait, il s’était transformé en bloc de glace.
Un bloc de glace à l’extérieur, un volcan à l’intérieur. Mais les choses allaient mieux. Personne ne valait la peine de lui faire perdre son sang-froid. Plus maintenant. Il refoula toute cette merde et se concentra sur les sentiments qu’il aimait : la poussée d’adrénaline ; le calme d’une après-midi tranquille et oisive ; la tension puis le soulagement conséquents au sexe. Plus que tout, sans doute, l’excitation du désir non encore assouvi.
Il aimait ce frisson. Il aimait cette griserie que provoquait le fait de se sentir désiré et l’anticipation qu’apportait une nouvelle rencontre. Il aimait découvrir où se situaient les limites de l’autre afin de les lui faire franchir allègrement. Après tout, dans la vie, rien n’était aussi étouffant que ce qui était familier.
Vaughn l’est.
C’était l’un des rares que Mica continuait à voir, année après année. Pourquoi ? Il ne saurait le dire. En général, plus quelqu’un le connaissait, plus il s’en éloignait.
Cela voudrait-il dire que tu ne t’aimes pas ? Que tu as peur qu’en laissant quiconque te connaître, il n’aime pas ce qu’il découvre ? Qu’il te quittera le premier ?
Va te faire foutre, Dr Schelling.
C’était la psychologue que Mica avait été obligé de consulter quand il était au secondaire pour voir s’effacer un délit mineur. Il s’était rendu à six séances. Six heures de sermon sur l’estime de soi, les problèmes d’abandon, par quelqu’un qui ne le connaissait qu’à travers un dossier rempli de notes de travailleurs sociaux. Comme s’il était trop bête pour savoir quels étaient ses foutus problèmes.
Pourquoi penses-tu avoir autant le goût du risque, Mica ?
Il n’avait pas répondu : Parce que quand j’avais trois ans, mes parents adoptifs m’attachaient à ma chaise haute pendant qu’ils étaient au travail. Afin qu’il ne puisse se blesser ou casser quoi que ce soit.
Parce que rester dans une couche mouillée toute la matinée avec des céréales sèches pour tout repas et une vue sur le papier peint en lambeaux ne blessait pas. Parce qu’être juste assez grand pour savoir que ses parents biologiques habitaient dans le coin, mais ne voulaient pas de lui et n’allaient pas venir à son secours ne blessait pas.
Essayez. Essayez de rester attaché à une chaise ou enfermé dans un placard et voyez comme vous aurez hâte de rester assis et de bien vous comporter. Voyez si vous n’essaierez pas de frapper le professeur qui vous tient par vos deux bras. Voyez si vous n’aurez pas envie de saisir toutes les occasions qui se présentent à vous.
Mais tout ça, c’était trop mélodramatique et tire-larmes, alors il ne l’avait jamais raconté. Il avait haussé les épaules et dit au médecin :
— Je m’ennuie.
L’ennui, oui. L’ennui venait de le ramener à ces horribles et éprouvantes années de négligence, lui donnait l’impression d’être attaché, enfermé et oublié, alors oui, il ferait n’importe quoi pour échapper à cette sensation. Fuir quand on se sent piégé, s’éloigner quand un ami, un travail ou une relation commence à devenir trop familier, comme ce papier peint. Sauve-toi de là, pars à l’aventure. Grimpe une paroi ou baise une personne que tu ne connais pas. Fais n’importe quoi plutôt que de rester assis, va voir ce que tu n’as jamais vu. Goûte autre chose que tes céréales rassises et l’eau tiède de la veille, ou de l’avant-veille, ou du jour précédent encore. Goûte tout. Bois tout ton soûl. Immerge-toi dedans.
Le canapé d’un psychologue, c’est juste une autre chaise à laquelle ils t’enchaînent, une heure à la fois. Son visage n’était qu’une autre tache sur le papier peint en lambeaux, sa voix, le vacarme que faisaient les voitures qui passaient et les gens qui discutaient sur Somerset Drive. Qu’elle aille se faire voir si elle pensait qu’il ne savait pas quels étaient ses problèmes…
Son téléphone vibra dans sa poche et il regarda l’écran, s’attendant à ce qu’il s’agisse de Clare. Non, c’était une autre fille, Amanda, qu’il avait rencontrée au bar la veille.
OK pour boire un verre ce soir si ça te va, avait-elle écrit.
Trop facile. Elle était mignonne et s’il n’avait pas prévu autre chose, il aurait accepté, l’aurait retrouvée au bar, ramenée chez lui et pris du bon temps. Mais rien ne pouvait égaler la deuxième reprise avec Clare et Vaughn.
Pas ce soir, écrivit-il, peut-être ce week-end. Je t’appelle.
Ou peut-être ne le ferait-il pas. Tout dépendrait de ce qui se présenterait sur sa route entre-temps, encore fallait-
il qu’il se rappelle avoir écrit ceci.
Il éteignit son téléphone et se dirigea vers la douche, puis mit des vêtements propres. Clare serait là d’ici une demi-heure. Elle paraissait toujours nouvelle, même après deux rencontres. Elle avait encore envie de lui et ne l’avait toujours pas cerné. Elle le regardait avec émerveillement, désir et une légère appréhension. Elle ne le connaissait pas, pas vraiment. Il aimait qu’on le regarde sans le voir.
Vaughn me voit. Pourtant, Mica restait à ses côtés. Pourquoi ? Qui pourrait le dire ? Peut-être parce qu’il avait confiance en lui. Suffisamment pour lui confier sa vie lors de ces randonnées. Il savait que Vaughn n’allait pas essayer de le changer, de le réparer.
Mica avait su qu’il était bi à peu près au moment où il avait compris ce qu’était le sexe. Il avait eu envie des garçons comme il avait envie des filles, mais en même temps, non. Il n’était peut-être pas la personne la plus romantique qui soit, mais ce qu’il ressentait avec une femme était toujours plus profond qu’avec un homme. Avec les femmes, il existait une connexion, aussi brève soit-elle, dont il ne voulait pas avec les hommes. Avec les hommes, c’était facile. Les hommes étaient grossiers, et il aimait ce fait. Tu veux coucher, trouve un mec et c’est fait. Les filles demandaient plus d’efforts et quand on recherchait cette douce présence, les efforts en valaient la peine. Mais si tout ce dont on avait envie pour une nuit, c’était de s’envoyer en l’air, alors il fallait choisir un homme.
Mica n’avait jamais eu de relations avec le même homme plus de deux fois, exception faite de Vaughn. Aucun d’entre eux n’avait retenu son attention, sexuellement parlant, comme l’avait fait son ami non plus. Peut-être était-ce parce que, comme les femmes, Vaughn n’était pas un homme facile. Il était hétéro. C’était un défi et Mica adorait les défis.
Personne n’avait représenté autant de choses que Vaughn pour lui. Personne ne lui avait fait éprouver autant de sensations, homme ou femme. Mica enviait son ami. Il enviait sa famille et son enfance, la façon dont ils étaient ensemble. D’accord, sa mère était morte, mais le temps qu’elle avait été là, elle l’avait aimé. Elle lui avait laissé des souvenirs plutôt qu’un monceau de points d’interrogation et un bagage épuisant d’une demi-tonne. Il enviait aussi la capacité de Vaughn à s’installer dans un endroit et à en faire son chez-soi, sans paniquer ni déguerpir dès que les murs devenaient trop familiers. Mica avait envie de son ami comme il n’avait jamais désiré quelque homme ou femme que ce soit, dans ses tripes, ses os, son sang.
Il admirait Vaughn, même s’il lui en voulait de temps à autre. Ce type faisait tout un tas de choses sans y penser, alors que pour Mica, elles relevaient du domaine de l’impossible. Faire des promesses, honorer ses rendez-vous, arriver au travail à l’heure, rester concentré plus de 10 minutes quand il le fallait.
Mica détestait sa tête. Trop de chaos, trop de voix, trop de musique, tant de parasites. Son crâne ressemblait à un quai de métro aux heures de pointe, il n’était que bruit et fureur, tout y était… éparpillé. Il lui arrivait de rater des rendez-vous parce que c’était un gros con, mais le plus souvent, c’était parce qu’il avait oublié. Certains jours, son cerveau s’apparentait davantage à un débarras qu’à un quai de métro ; bonne chance pour y trouver quoi que ce soit. Le cerveau de Vaughn devait ressembler à une boîte à outils, où chaque chose était rangée à sa place. Les promesses ici, les horaires là ; l’éthique dans ce bac ; les émotions dans celui du dessus.
Mais je peux faire de lui un vrai gâchis.
Peut-être était-ce là le nœud du problème. Quand les choses devenaient tordues entre eux, que ce soit dans le désert ou au bout du couloir, l’autre nuit, Mica pouvait transformer l’homme le plus entier qu’il connaissait en un être hésitant, désorienté, souhaitant des choses qu’il ne voulait généralement pas, doutant de lui-même.
Vaughn était déjà un homme quand ils s’étaient rencontrés. C’était l’un de ces rares adolescents qui paraissaient plus âgés, plus mûrs. Mais Mica avait la capacité de tout changer, de le laisser pantelant ; le suppliant avec son corps à défaut de paroles. Pendant ces courts instants ardents, c’était lui qui était cool, qui maîtrisait la situation, alors que Vaughn était en proie à des émotions effrayantes. Voilà la raison pour laquelle il voulait son ami. Ce pouvoir, combiné à leur passé et à la confiance. Impossible de couper au côté sombre et tordu quand Mica et le sexe se superposaient, mais c’était la relation la plus saine de sa vie.
Il me connaît, pensa Mica en passant son bracelet en cuir à son poignet avant de sécher ses dreadlocks à l’aide d’une serviette devant la psyché. Mais je le connais aussi.
Il savait ce que Vaughn pensait vouloir, mais aussi ce qu’il voulait réellement, bien au-delà de ce que son identité lui laissait entrapercevoir. Vaughn était en ce moment dans la cuisine ou le salon, en train de se convaincre qu’il décidait de l’endroit où il irait une fois que Clare serait arrivée. Où il irait se réfugier, parce qu’il n’allait pas se joindre à eux cette fois. Mais Mica le connaissait mieux qu’il se connaissait lui-même.
— Il va rester, dit-il à son reflet.
Il le savait, aussi sûrement qu’il avait su que Clare dirait oui quand il l’avait appelée. Il connaissait l’impact qu’il avait sur les gens. Il savait que quand il était question de sexe, c’était lui qui tirait les ficelles.
Vaughn n’irait nulle part ce soir, si ce n’était au bout du couloir avec eux deux.