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PERRO ÉDITEUR

580, avenue du Marché, suite 101

Shawinigan (Québec) G9N 0C8

www.perroediteur.com

www.fredericdion.com

Infographie : Vanessa Vallières

Révision : Caroline Mailhot, Corinne de Vailly et Vanessa Vallières

Dépôts légaux : 2017

Bibliothèque et Archives nationales du Québec

Bibliothèque nationale du Canada

ISBN papier : 978-2-924637-93-7

ISBN PDF : 978-2-924637-95-1

ISBN Epub : 978-2-924637-94-4

© Perro Éditeur, Bryan Perro, Frédéric Dion, 2017

Tous droits réservés pour tous pays

Imprimé au Canada

À mes filles Adélie et Danaëlle, mes amours, mes inspirations à vivre le moment présent.

Préface

Tout un as, mon ami Frédéric Dion ! Voici son plan pour une fin de semaine de plaisir. À l’aube le vendredi matin, il lance ses skis, son traîneau, son matériel de camping et ses cerfs-volants à traction dans sa voiture pour partir de Trois-Rivières en direction du Réservoir Manic 5 sur la Côte-Nord, douze longues heures de route. À -20 °C, il s’installe en camping sur le bord du lac gelé à la noirceur. Tôt le lendemain, il chausse ses bottes de ski, hisse son cerf-volant et part à l’aventure autour de l’île René-Levasseur, la plus grande du Québec. Malgré les vents contraires et la slush, il réussit le défi en une seule journée, une distance de deux cent vingt-cinq kilomètres ! Dimanche soir, malgré la monotonie des neuf cents kilomètres du chemin du retour, il est comblé.

Alors vous comprendrez que, chaque fois que j’entends sa voix lorsque je réponds au téléphone, je m’attends à une belle surprise. Quelle mouche l’a piqué cette fois ?

– J’aimerais me faire abandonner par hélicoptère dans le pire endroit du Yukon en conditions de survie et je veux que ce soit toi qui choisisses l’endroit !

– Voyons donc, Fred, es-tu bien certain de ce que tu me demandes ?

– Absolument certain !

– Je ne tricherai pas, tu le sais. Ce sera vraiment le pire endroit que je peux trouver, le lieu d’où il sera le plus difficile pour toi de t’extirper, comme une crête de montagne ou le centre d’un marécage au milieu de nulle part. C’est ce que tu veux ?

– C’est exactement ce que je veux !

– Qu’est-ce que tu auras comme équipement de survie ?

– Mon petit packraft de deux kilos et tous les items que je peux tasser à l’intérieur de ma gourde d’un litre. C’est tout, sauf mon matériel pour filmer mes péripéties et mon équipement de sécurité en cas d’urgence.

– Plan audacieux, mon Fred !

– Oui, ça m’excite ! De belles vacances en perspective !

– Je vais réfléchir à tout cela et je te rappelle sous peu...

J’ai alors examiné toutes les cartes topographiques du territoire pour vérifier si le projet de mon ami était réalisable. Sacré Fred. Lui seul pouvait concevoir un défi si fou avec une quasi-certitude de le réaliser. Il voulait que je le largue n’importe où, en autant qu’un hélicoptère puisse s’y rendre aller-retour avec un plein d’essence, c’est-à-dire à environ 200 kilomètres de la base d’avion située au village de Mayo. En ces régions, on tombe assez rapidement sur une rivière qui mène à la civilisation. Je me suis vite rendu compte que le défi pour moi serait de trouver un endroit qui lui donnerait du fil à retordre.

Vous voyez, je connais bien Frédéric Dion. Une situation qui serait épouvantable pour la plupart des gens devient une partie de plaisir pour lui. Il s’agit d’un être d’exception, genre Iron Man, une vraie bête de la survie. La capacité de survivre d’un individu dépend de quatre facteurs : la condition physique, la force psychologique, les compétences techniques et la capacité de prendre de bonnes décisions. Dans le cas de Fred, la condition physique n’est plus à prouver : il a couru 33 marathons en sept semaines ! Sur le plan psychologique, nulle inquiétude non plus. Il a depuis longtemps apprivoisé la solitude, notamment en traversant le Québec en kayak en solitaire lorsqu’il était dans la vingtaine, sans compter qu’il connait assez de trucs de motivation pour les enseigner en exerçant son métier de conférencier. Sur le plan technique, il est maître de l’eau vive en kayak et il a longuement pratiqué l’allumage des feux, la confection d’abris et les autres techniques de survie. De plus, il a réellement roulé sa bosse lors de ses nombreuses expéditions et a développé son sens de la débrouillardise au point où il réussira toujours à prendre les meilleures décisions en cas de pépin, comme au milieu de sa traversée de l’Antarctique, où il a su réparer son traîneau qui s’était déchiré en deux.

L’aspect décisionnel est souvent le clou de la survie et on n’en parle pas assez souvent. Fred a bien étudié le modèle SÉRA selon lequel toute décision en situation extrême doit prendre en compte les possibilités de Secours, la gestion de l’Énergie, la minimisation des Risques et l’attention à préserver les Atouts. Fred est aventurier, oui, mais pas téméraire. Il étudie longuement les risques et les conséquences de ses actions avant de se lancer. Voilà pourquoi j’ai accepté de larguer Fred dans le pire endroit du Yukon, sans m’inquiéter outre mesure de sa capacité de surmonter l’épreuve.

Effectivement, pour chaque lieu que je trouvais sur la carte, j’imaginais qu’il pourrait sortir en quelques jours à peine, car il peut parcourir 40 km à pied dans une journée ou pagayer une distance équivalente avec son embarcation gonflable. Il fallait que je trouve un moyen de le ralentir. J’ai donc choisi de le déstabiliser en le faisant partir de Ross River plutôt que de Mayo, parce que je savais qu’il scruterait toutes les cartes autour de son lieu de départ. Afin d’ajouter à la difficulté, je l’ai fait larguer sur la frontière des Territoires du Nord-Ouest, sur une montagne entre trois bassins versants, dont les deux plus prometteurs se dirigeaient à l’Est, en direction opposée au Yukon, le long du bassin versant de la très longue rivière sauvage Twitya qui se jette dans la rivière Keele, jusqu’au fleuve Mackenzie. Il serait donc obligé de gaspiller une journée pour décider de quel côté partir et se retrouverait sans pagaie dans les montagnes dénudées d’arbres pour au moins deux jours. De plus, il n’aurait pas étudié les cartes au point de mémoriser les trajets principaux et ne saurait pas la longueur du parcours de rivière qui l’attend, ce qui serait palpitant. Ainsi, le défi serait de taille pour mon ami et il aurait de bonnes aventures à raconter par la suite.

Je n’aurais moi-même pas voulu me retrouver dans ses draps. Quelle épreuve !

Dans ce magnifique témoignage, Frédéric Dion nous raconte les détails croustillants de son périple. On partage son aventure comme si on était un petit oiseau qui le suivait partout. On entre dans ses pensées, ses émotions, ses choix et ses actions. On peut s’imaginer là, à sa place, en train de souffrir comme un martyr ou, au contraire, en train de s’émerveiller.

Plus important, dans ce livre, Frédéric nous révèle de façon sentie ses réflexions, basées sur son modèle de l’Antidoute, sur les aspects psychologiques qui lui ont si bien permis de survivre. Il s’agit là de beaux principes dont on peut tirer des leçons précieuses pour confronter non seulement les situations d’urgence, mais aussi les vicissitudes de tous les jours. Un superbe outil de motivation !

Fred, bravo pour ton courage et, au nom de tous, merci pour ton inspiration. J’ai déjà hâte à ta prochaine folie !

André-François Bourbeau

Professeur émérite

Université du Québec à Chicoutimi

Introduction

Avec mon expédition Porté disparu au Yukon, j’ai décidé de faire un grand saut. J’ai imaginé une excursion dans la nature dite sauvage qui me ferait vivre l’aventure la plus pure possible, un défi sans balises au gré de ce qui se présenterait à moi. Je me suis fait larguer au Yukon par hélicoptère, les yeux bandés, sans eau, sans nourriture, sans carte ni équipement de navigation ou de camping. En guise de matériel de survie, j’avais une mini-embarcation gonflable de deux kilos et de l’équipement divers, ces derniers tenant dans une gourde d’un litre. À partir du largage, ma mission serait de retrouver la civilisation par mes propres moyens, alors que je serais complètement perdu, sans repère. Quel beau défi pour vivre la nature en immersion totale, n’est-ce pas ?

Je vous présente le récit de cette expédition de survie au Yukon et dans les Territoires du Nord-Ouest, qui s’est déroulée pendant deux semaines, en août 2016. J’y ai intégré les blogues que Bryan Perro a élégamment écrits durant mon périple. Ils sont colorés et teintés de l’émotion que je vivais en temps réel. Nous nous parlions tous les jours par téléphone satellite. À tout cela, j’ai ajouté des détails palpitants, mais aussi certaines notions qui m’ont servi à accomplir cette expédition.

Longtemps, j’ai cru que la survie était une question de connaissances techniques. J’ai beaucoup appris pour devenir un aventurier professionnel. D’expédition en expédition, j’ai peaufiné mes techniques, que ce soit pour la construction d’un quinzee (igloo creusé à partir d’un amoncellement de neige compressée) ou mon efficacité à allumer un feu avec peu de moyens. J’ai aussi lu plein d’informations sur les plantes, les mousses et les champignons, pour me rendre compte que ce n’était pas le plus important. À force d’expériences, je me suis mis à croire que la survie dépendait davantage de la capacité physique d’une personne. Avoir l’endurance pour courir vingt-quatre heures sans arrêt, c’est un avantage sérieux pour sortir d’un mauvais scénario dans le bois. En 2011, j’ai couru trente-trois marathons en moins de sept semaines, au profit des enfants malades. En abordant ce défi, j’avais la certitude que mes qualités physiques me permettraient de triompher de mon projet. En cours de route, j’ai dû me résigner. Les blessures, la chaleur, le vent, la pluie torrentielle et des tonnes d’autres facteurs m’ont cassé le moral. C’était trop pénible ! Je me sentais léthargique.

Un truc simple m’a sorti de la torpeur. Dans ma poche, je transportais un petit caillou ovale, trouvé avant mon départ. Souvent, je le sortais pour le contempler. J’y avais peinturé un simple « 1 ». Ce 1 représentait un objectif, un marathon, un kilomètre, un pas. Quand je n’avais plus le moral, ce chiffre me rappelait que toutes les plus grandes réalisations sur terre ont commencé par un simple pas. Ce qui fait la différence entre le résultat et l’idée initiale, c’est l’accumulation de centaines, de milliers et de millions de choix et d’actes. Seuls, ces derniers n’ont aucun sens mais, ensemble, ils donnent un résultat extraordinaire. Le tout devient plus grand que la simple somme des unités !

Sur le bord de la route, pris avec mes maux, j’ai compris que mon salut tenait au choix d’ajouter un pas de plus à ceux déjà avancés. Dès lors, mon but n’était plus de courir 1 396 kilomètres, mais bien de porter ma petite pierre un peu plus loin, tant que je le pourrais. À la fin de la journée, je la déposais pour la reprendre le lendemain. Je ne devais plus me projeter dans l’avenir, mais le laisser venir à la vitesse du présent. Cela m’a ancré dans le temps et a empêché le doute de prendre trop de place dans mon esprit. Je me suis servi de cette philosophie afin de vivre le projet une minute après l’autre, jusqu’à ce que mon trajet soit achevé. Arrivé à Ottawa, j’ai remis cette petite pierre à une personne bien spéciale, le petit Josué, qui doit être grand maintenant, un survivant de la leucémie myéloblastique aiguë qui a été mon inspiration. Donc, cette démarche d’y aller une étape à la fois, dans le moment présent, c’est ce que j’appelle maintenant l’Antidoute.

Mon épouse Caroline Mailhot, docteure en psychologie, et moi avons au fil des années travaillé ce concept, qu’elle appelle de son côté l’Art du pas-à-pas. Nous avons créé un logo pour en augmenter l’impact. Le 1 a été changé pour une flèche montante qui indique la direction que l’on souhaite prendre dans la vie. Les traits verticaux représentent les étapes à franchir, une à une, pour l’atteinte de petits objectifs qui sont significatifs et qui nous rapprochent de notre idéal. En psychologie positive, il existe des tonnes d’études et de recherches qui tendent de plus en plus à cerner ce qui peut apporter un bonheur durable. Avoir des objectifs en lien avec nos valeurs, se mettre en action et vivre le moment présent sont tous des éléments clés.

Au fil des années, j’ai testé l’Antidoute dans différentes situations, jusqu’au cœur de l’Antarctique, et j’en ai récolté de beaux succès dans la réalisation des projets concrets sur le terrain ainsi qu’un bonheur profond et durable pour mon âme. Alors maintenant, si vous me posez la question ultime à savoir de quoi dépend principalement la survie d’une personne en situation extrême, je pointerai l’aspect psychologique avant les aspects physiques ou techniques mentionnés plus tôt. Évidemment, les meilleures décisions seront prises grâce à ces trois aspects. J’ai voulu, en rédigeant ce livre, vous raconter mon aventure et partager bien humblement ma façon de vivre plus heureux, de SURvivre avec l’Antidoute.

Survivre ou ne pas survivre, telle est la question !

Publié le 18 août 2016

Mes sens devront être en éveil et mon corps, prêt à endurer la souffrance. Ma tête devra être parée, car je devrai faire face à mes démons. Ceux-là, j’en ai quelques-uns. Pas de grosses bêtes, mais de petits monstres qui me chatouillent et me poussent à l’imprudence. Dans l’aventure, on dit qu’un homme pressé est un homme mort. Dans ce sens, j’ai tendance à jouer avec la mort ; en fait, je m’amuse à la déjouer. Je la taquine, la nargue un peu aussi lorsque mes arrières sont bien assurés. Il me faudra être prudent. Un accident en forêt survient rapidement et les conséquences pourraient être dramatiques.

Les êtres humains ont besoin de peu de choses pour survivre : un toit pour se protéger des intempéries et des dangers, de la nourriture et de l’eau, puis un peu de compagnie pour passer le temps. Pour ma part, je n’aurai pas de toit sous lequel me cacher, peu de moyens pour me protéger des bêtes sauvages s’il advenait une mauvaise rencontre, rien pour me mettre sous la dent que je ne trouverai ou ne chasserai moi-même et, bien sûr, personne à qui parler pour animer mes journées. Que la mort, peut-être, pour me souffler à l’oreille ses mots de découragement, pour surveiller aussi chacun de mes pas afin de me piéger.

En survie, il n’y a que le moment présent qui compte. Assurer chacun de ses pas, saisir les occasions qui se présentent, bien mesurer son temps entre le lever et le coucher du soleil, se préparer à faire face aux nuits humides qui glacent le sang, puis gérer ses angoisses avec calme, voilà le secret d’une aventure en forêt réussie ou d’un échec retentissant.

Ce que je me prépare à accomplir semble extrême, mais cette aventure était le quotidien de l’homme primitif, la vie normale des nations tribales qui nous ont fait évoluer vers le confort, la sécurité et l’outrecuidance. Devant la force de la nature, l’homme est bien vaniteux de ne pas se croire menacé. Nous sommes tous issus de la terre et je me prépare à renouer avec la vie sauvage.

J’ai choisi de me faire larguer en forêt pour vaincre la sécurité rassurante qui me fait parfois perdre les véritables valeurs de ma vie. Je veux retrouver un état de vulnérabilité afin de me mettre physiquement et émotivement en accord avec la vie sauvage, avec les éléments, mais aussi avec la beauté de notre planète. Pour celui que la vie fascine, il n’est pas contradictoire de flirter avec la mort. Nous apprécions l’eau dans la mesure de l’intensité de notre soif. « Mon royaume pour un cheval ! » criait le Richard III de Shakespeare afin de fuir et de sauver sa vie !

Dans quelques jours, je serai avalé par la nature. Dans quelques heures, un hélicoptère me transportera dans les territoires vierges du Yukon. Dans quelques minutes, je serai déposé en forêt, à deux cent cinquante kilomètres de toute forme de civilisation. Dans quelques secondes, je serai porté disparu.

J’angoisse un peu… quand même.