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Liste de musique

Pour vous accompagner lors de votre lecture, l’auteur vous propose les titres suivants :

Richard Wells — Mutant Chronicles — « Take OFF »

Brian Tyler — Battle Los Angeles — « We Are Still Here »

Richard Wells — Mutant Chronicles — « The Killing Fields »

Angelo Badalamenti — Un long dimanche de fiançailles — « Mathilde’s Theme »

Hans Zimmer — Tears of the Sun Soundtrack — « Carnage »

Bear McCreary — « The Walking Dead » — The Mercy Of The Living

Gabriel Yared — Le Patient Anglais — « A retreat »

Gabriel Yared — Le Patient Anglais — « I will be back »

Javier Navarrete — Pan’s Labyrinth — « Long Long Time Ago »

M83 — OBLIVION — « I’m Sending You Away »

Max Richter — Shutter Island Soundtrack — « On The Nature Of Daylight »

Richard Wells — Mutant Chronicles — « The Corporate Council »

Thomas Newman The Green Mile — « Main Theme »

Chapitre 8

Le croassement écorché d’un corbeau me sortit de ma torpeur. Les paupières collées, la vision floue, j’ouvris les yeux au prix d’un effort incroyable. Il faisait jour… enfin, si je me fiais à la luminosité qui passait par la fenêtre.

Les contours et les ombres des meubles s’éclaircirent et se précisèrent. Où étais-je ?

La pièce était meublée sobrement. Les couleurs s’accordaient dans une douce harmonie. Il y avait quelques bibelots çà et là. Deux tableaux de taille moyenne, du fauvisme, étaient suspendus aux murs rose pâle. Un grand miroir ovale ornait le mur, face au lit.

Comment étais-je arrivé ici ?

Je me redressai sur les coudes avec difficulté, puis je m’assis en glissant sur le côté gauche du lit. Mes muscles, courbaturés comme si j’avais fait un marathon, me faisaient souffrir. Je grimaçai dès que je touchai ma joue endolorie… Un éclair de lucidité me ramena au souvenir de la rencontre de la veille et de l’effroyable mésaventure sur le chemin du retour.

J’avais un goût de terre plein la bouche. Je passai la main sur mon visage. Ma joue était toujours endolorie. Je découvris de l’herbe dans mes cheveux. Je regardai par la fenêtre. De vastes champs ne me donnaient pas plus d’indices sur le lieu de ma présence. Je pouvais tout juste constater que j’étais à l’étage d’une bâtisse quelconque.

Un bruit, de l’autre côté de la porte, me fit comprendre que je n’étais pas seul dans cette demeure. Je m’en approchai sur la pointe des pieds, essayant d’en détecter la provenance. J’essayai d’ouvrir la porte. À ma surprise, elle n’était pas verrouillée. Je mis le bout de mon nez dans l’entrebâillement.

Une agréable odeur de café et de pain frais embaumait l’escalier. Une radio diffusait de la musique classique entrecoupée de messages publicitaires ou, peut-être, de causeries.

Une marche craqua sous mon pied.

Aïe !

Au fur et à mesure que je descendais au rez-
de-chaussée, j’entendis des bruits d’ustensiles qui s’entrechoquaient.

Je poussai une porte entrebâillée.

La silhouette qui me tournait le dos s’affairait à ranger la vaisselle. Je fouillai dans ma mémoire à toute vitesse et reconnus cette personne.

— Ah, vous vous êtes enfin réveillé, me dit-elle de sa voix douce. Je n’osais pas faire de bruit, de peur de vous empêcher de vous reposer. Vous en aviez besoin.

Corinne, vêtue d’un beau chandail gris et d’un pantalon de cuir noir, arborait un sourire angélique.

— Que s’est-il passé ? demandai-je. Je me souviens avoir été sauvagement agressé par deux personnes au moins hier soir. Est-ce possible ?

— Vous voulez dire avant-hier… me corrigea-t-elle.

— Quoi ? Ça fait déjà deux jours que je dors ?

— Oui… et je suppose que vous avez faim. Voulez-vous un petit-déjeuner à la française ou quelque chose de plus consistant ?

— À vrai dire, je serais plutôt curieux de savoir ce qui m’est arrivé.

— Je vais vous le raconter, asseyez-vous. Voulez-vous au moins un café pour commencer ?

— Volontiers.

Elle me servit une grande tasse de café fumant et me fit signe de m’asseoir à la petite table ronde de la cuisine. Elle y posa le sucrier et un litre de lait, puis elle me remit une petite cuillère.

— Alors, que s’est-il passé ? Comment suis-je arrivé chez vous ?

— Comme vous l’avez si bien deviné, vous avez été agressé par des loubards. En rentrant du travail, j’ai aperçu une voiture arrêtée au milieu de la route. Du grabuge tout autour. En fait, vous étiez allongé par terre, et deux molosses vous fouillaient les poches. Ce qu’ils avaient l’intention de faire après… je l’ignore. Ils voulaient probablement vous jeter sur le bas-côté de la route. Peut-être qu’ils auraient aussi volé votre voiture…

— Y a-t-il beaucoup d’agressions de ce genre dans la région ?

— Comme ailleurs dans le monde, des détraqués, il y en a partout. Des SDF cherchent aussi parfois quelque chose pour payer leur drogue ou leur alcool.

— Et qu’avez-vous fait pour qu’ils me lâchent ?

— Je leur ai fait peur avec mon fusil.

— Votre fusil ? Qu’est-ce qu’une jolie jeune femme comme vous fait avec un fusil dans le coffre de sa voiture ? Nous ne sommes pas au Far West, que je sache !

— Voyez-vous, dit-elle avec amusement, il m’arrive de partir à la chasse avec le docteur. Vous savez, il a d’immenses terres ici, et il me considère comme sa fille. De temps à autre, je suis donc invitée à ses parties de chasse. Heureusement, le fusil était toujours dans ma voiture.

— C’est facile d’avoir un fusil ici ?

— Mon père était ami avec le docteur. C’était son fusil. Papa m’avait appris, dès l’adolescence, comment viser et tirer. Après, c’est facile d’avoir un permis, tant qu’on est en règle.

— Ne le prenez pas mal, mais vu votre gabarit et le mien, il me semble difficile de croire que vous ayez pu me porter et me monter à l’étage !

— Il n’y a pas d’offense. Vous devez savoir que dans des situations de détresse, l’être humain a des capacités qui se décuplent instantanément pour faire face au danger. Avez-vous entendu parler d’une mère qui a soulevé une voiture parce que son enfant était coincé dessous ? Une fois vos agresseurs enfuis, j’ai réussi à vous tirer sur le sol et à vous soulever pour vous allonger dans ma voiture. Par contre, il m’était impossible de vous monter jusque dans la maison toute seule. J’ai donc demandé l’aide d’un voisin. Vous ne voulez toujours rien manger ?

— Puisque vous insistez si gentiment, je prendrais bien des œufs et de la baguette beurrée, s’il vous plaît.

Elle se leva et se dirigea vers le réfrigérateur, mais fit demi-tour en pointant sur moi son index, que je crus accusateur.

— Combien d’œufs, et comment les aimez-vous ?

— Deux ou trois, ça ira… En omelette de préférence.

Je la contemplai. Elle avait des gestes majestueux et empreints de souplesse. Elle semblait voler.

— C’est curieux. J’ai cru entendre les voyous décrire mes caractéristiques physiques et se féliciter de m’avoir attrapé. On pourrait croire qu’ils me cherchaient et m’avaient tendu un piège.

Corinne était maintenant assise à table, en face de moi, une tasse de café fumant dans la main. Tout en mangeant, je lui racontai les minutes précédant mon agression. Elle avala quelques gorgées en m’écoutant attentivement.

— Et qu’est-ce qui vous fait penser que vous avez été suivi et, de surcroît, piégé ? me demanda-t-elle.

— J’ai cru entendre l’un d’eux parler de ma taille et de la couleur de mes yeux. Il a même ajouté que je n’étais pas rusé.

Elle s’esclaffa.

— Je peux savoir ce qui est si drôle ?

— Je suis désolée. C’est juste que si ce que vous avez cru entendre est vrai… Je dirais que votre agresseur n’avait pas tout à fait tort.

— Ah bon ? Comment ça ? dis-je en déposant ma fourchette sur le bord de l’assiette.

— Je ne sais pas comment vous êtes au Québec, mais ici, on ne s’arrête pas comme ça pour vérifier si on a écrasé un lièvre. En pleine nuit et sur une route de campagne isolée, de surcroît, les gens continuent de rouler.

— OK, je n’ai peut-être pas été des plus prudents… Pendant que j’y pense, qu’avez-vous fait de la voiture ?

— Je suis allée la chercher avec mon voisin le lendemain, pendant que vous dormiez. À ce propos, voulez-vous porter plainte et contacter la police ?

— Je pense que cela n’apportera rien. De plus, je n’ai pas pu voir mes agresseurs.

— Eh bien moi, je les ai aperçus. Mais il est certain que je ne pourrais pas en donner une description précise.

— Je préfère laisser couler, dis-je. C’est un aspect de notre personnalité au Québec. On est pacifistes ! ajoutai-je en avalant une bouchée.

— Comme vous voudrez ! J’ai vérifié vos blessures. Vous n’avez apparemment que des contusions. Rien de visible, mis à part des bleus sur la joue…

— Dites-moi, le docteur est-il au courant de cet incident ?

— Bien sûr. D’ailleurs, il m’a demandé de prendre soin de vous jusqu’à votre réveil.

Quelques minutes plus tard, une fois le petit-déjeuner terminé, Corinne me fit faire le tour du propriétaire. La maison était de taille moyenne. Le rez-de-chaussée était composé d’une grande salle de séjour, d’une salle à manger, d’un bureau et de la cuisine. L’étage comptait trois chambres et une salle de bain. Une question me brûlait la langue, mais je la trouvais déplacée pour le moment : vivait-elle seule ?

— Voilà, dit-elle en me guidant vers la salle de bain. Vous trouverez savon, gel douche et shampoing dans la cabine de douche.

Elle me tendit une serviette mauve.

— Désolée, je n’ai que des couleurs pastel… Et pas d’homme dans ma vie ! dit-elle en rigolant, comme si elle avait lu dans mes pensées.

Chapitre 9

23 mai 1915

Je me suis rapproché du bruit sur la pointe des pieds. Ce que j’ai vu m’a glacé le sang. Le corps d’un camarade gisait là, par terre. À côté du malheureux, une énorme créature, recouverte d’une longue cape noire à capuche, grattait le sol de ses pieds. La longue silhouette était penchée sur le soldat… Le monstre a fait un quart de tour, mais cela a été suffisant pour que je puisse entrevoir ses yeux globuleux d’une couleur indescriptible. Un mélange de jaune et de vert avec des reflets rouges. J’ai aperçu également une longue queue grisâtre qui dépassait de son manteau.

Je délirais, et pas à peu près ! J’étais complètement figé. Cela dépassait tout ce que je pouvais imaginer. La créature cauchemardesque m’a alors fixé de ses yeux haineux.

— Ne t’avise surtout pas d’avancer, m’a-t-elle sifflé de sa voix caverneuse.

De toute façon, je ne le pouvais pas. Mes jambes étaient en coton, et mes pieds étaient freinés par de gros boulets invisibles. J’avais également perdu l’usage de la parole. Comment pouvais-je répondre ? J’aurais voulu crier, alarmer la section, la compagnie… Impossible.

— Tu as intérêt à oublier ce que tu as vu, jeune homme, a-t-elle poursuivi d’une voix gutturale. Ça vaudrait mieux pour toi, surtout si tu tiens à la vie…

De sa langue fine et foncée, la créature s’est pourléché les extrémités supérieures, munies de longues griffes racornies. Puis elle a fait demi-tour et est partie en courant à une vitesse effrénée. Je tremblais de tout mon corps. Je me suis effondré. Quand j’ai repris possession de mes moyens, je me suis rapproché du corps étalé par terre. Ce compagnon n’était plus qu’une masse de chair sanguinolente et difforme dans ses habits kaki déchiquetés. Que pouvais-je faire ? Que devais-je faire ? Il était mort depuis belle lurette. J’aurais peut-être dû tirer. Mais on ne rencontre pas un monstre tous les jours ! J’ai rassemblé ce qui me restait de courage et me suis éloigné, espérant ne pas croiser la créature de nouveau. Je suis sorti de là dans un état second. Pourrais-je raconter cette scène infernale à mon sergent ? J’ai passé le restant de la nuit accroupi, tremblant de peur. Ça m’a paru une éternité. Je m’étais blotti sous la grosse couverture de laine pour arrêter mes tremblements, mais je savais que même la chaleur d’un feu de camp n’aurait pas pu me calmer…

Au petit matin, ma décision était prise. Je ne pouvais me taire malgré les menaces du monstre. Je devais partager ce que j’avais vu avec quelqu’un, sinon j’allais devenir fou ! Après tout, le sergent Gosselin était un homme bon et compréhensif. Vers 5 h 45, je me suis donc approché de sa couche. Il se rasait tandis que son quart de café bouillait. L’odeur désagréable de ce café de mauvaise qualité emplissait l’endroit. Dès qu’il m’a vu, il s’est levé tel un ressort. Il s’est approché de moi, l’air effrayé, et m’a fixé avec de grands yeux inquiets.

— Ça ne va pas, Henri ? Qu’est-ce qui t’est arrivé ?

Avais-je l’air si perturbé pour qu’il sursaute de la sorte ?

— Le problème, ce n’est pas moi, sergent ; c’est un de nos camarades qui s’est fait massacrer par un monstre.

— Tu veux dire qu’il s’est fait tuer par un Boche ? Comment est-ce arrivé ?

— Non, je parle d’un vrai monstre, avec des griffes, d’énormes dents et une longue queue… Le monstre l’a bouffé.

— Arrête donc tes niaiseries, m’a-t-il coupé, me regardant droit dans les yeux. Tu t’es vu ce matin ?

— Non. J’ai fini ma ronde, et j’ai dormi. J’ai soudain été réveillé par des bruits bizarres, et je suis allé voir. Le monstre bouffait mon camarade. Je vous jure !

Le sergent m’a prêté son miroir, et j’ai vu ce qui l’avait d’abord alarmé : mes cheveux étaient devenus blancs.

— Ça doit être l’effet de la terreur, sergent, lui ai-je dit. Vous me croyez, maintenant ? Je ne me suis pas décoloré les cheveux. Je peux vous prouver ce que je dis. Je vous en prie, suivez-moi pour que je vous montre où le drame s’est passé.

Le sergent Gosselin m’a suivi. J’avais peur de retomber sur le monstre, mais on était deux, cette fois ! Arrivés sur place, nous n’avons vu que la couverture du camarade par terre. Personne ne semblait avoir dormi dedans… Il n’y avait aucune trace de cadavre ni de sang ! Que s’est-il passé ? 

Chapitre 10

Mon travail d’artiste peintre me permettait une certaine flexibilité en ce qui concernait mes horaires et mes engagements. De ce fait, mon départ hâtif de Montréal n’avait pas eu beaucoup d’incidence sur mes travaux en cours… Seulement sur mon portefeuille. Après moult démarches, tracas et jongleries avec les règlements fiscaux de deux pays, j’avais fait transférer en France l’argent de mon régime d’épargne-retraite. Fort heureusement, j’avais pu compter, pendant tout ce temps, sur la générosité de Michel et de son ami hôtelier.

J’avais aussi reçu l’appui et la bénédiction de mon cousin Pierre, qui m’avait encouragé à entreprendre ce voyage ambitieux, plus long et plus dispendieux que prévu. En effet, passionné d’histoire, cartésien et débrouillard, il avait pu éclaircir pour moi plusieurs points obscurs de « l’affaire Houde », comme j’aimais l’appeler. Et surtout, il m’avait proposé de poursuivre les recherches depuis le Québec tandis que je voyageais.

À proximité de la réception de l’hôtel, dans un recoin mal éclairé, un ordinateur vétuste ronronnait en permanence. Il avait néanmoins le mérite d’offrir un accès à Internet. Une affiche racornie, placardée au-dessus de l’écran, précisait que l’utilisation de l’ordinateur et un maximum de 30 minutes de connexion à Internet étaient gracieusement offerts aux clients de l’hôtel. Je ne comprenais pas bien ce qu’on pouvait faire en un temps si court avec un accès aussi lent. Après deux tentatives, je réussis cependant à ouvrir ma messagerie électronique. Je découvris un nombre incalculable de pourriels, ainsi qu’un message de Pierre :

Salut Alain,

J’espère que tu vas bien et que ton voyage se passe à ton goût.

De mon côté, je surveille un peu les nouvelles, et j’ai appris qu’un écrivain et conférencier écossais s’intéresse aux êtres paranormaux et aux vortex d’énergie dont tu m’as parlé avant ton départ. Si ça t’intéresse et si tu peux t’y rendre, il donne une conférence à Paris, le 21 octobre, au Lavoir Moderne Parisien, dans le xviiie arrondissement. Ne me demande pas où cela se situe ; je te laisse te débrouiller là-dessus. Notre homme s’appelle Dan Richardson. La conférence se tiendra à 18 h.

Sur ce, donne de tes nouvelles et bonne chance !

Pierre

J’avais donc moins de 12 heures pour réagir, réserver une place pour la conférence, aller à Paris et trouver la fameuse salle.

J’essayai de contacter le théâtre par téléphone, en vain. Toujours déterminé, je décidai de me rendre à Paris coûte que coûte. J’empruntai l’autoroute de l’Est, ce qui s’avéra très dispendieux. En arrivant, je me heurtai au trafic du boulevard périphérique, dense même le dimanche.

Le Lavoir Moderne Parisien se trouvait sur la rue Léon, dans le xviiie arrondissement, comme Pierre me l’avait précisé. Sur mon itinéraire, j’avais marqué la porte de la Chapelle comme point de repère pour entrer dans le quartier de « La goutte d’or ». Elle coupait la rue Marx Dormoy. Je fis une bifurcation à droite puis une autre à gauche, et je me trouvai sur la rue de Laghouat. J’arrivai ensuite sur la rue Léon à temps, mais elle était barrée. La conférence devait avoir lieu une demi-heure plus tard.

Deux voitures de police étaient stationnées en travers de la rue pour en bloquer l’accès. J’ouvris la fenêtre de la vieille Peugeot, penchai ma tête à l’extérieur et demandai à l’un des policiers en uniforme :

— Que se passe-t-il ?

— Circulez, monsieur, il n’y a rien à voir !

— C’est que je dois assister à une conférence. Pouvez-vous au moins me dire où me garer ?

— S’il s’agit du Lavoir, vous n’avez pas de chance. Le théâtre a pris feu durant la nuit. Inutile de vous dire qu’il n’y aura pas de spectacle ce soir, ajouta-t-il.

Pourquoi le théâtre avait-il brûlé ? Que s’était-il vraiment passé ? Quoi qu’il en soit, je profitai de l’occasion pour faire un petit tour sur la butte Montmartre et y découvrir les ruelles caractéristiques du vieux Paris.

Après cette petite virée, mes pieds me guidèrent vers la rue Lepic, devant le café Des Deux Moulins, rendu célèbre grâce au film de Jean-Pierre Jeunet, Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain. Quelques affiches du film étaient placardées dans les vitrines. Des photographies de la comédienne et de l’équipe de tournage, mêlées aux coupures de journaux agrandies puis encadrées, composaient un véritable fouillis sur les grands miroirs au fond de la salle. L’ensemble témoignait de la fierté du propriétaire d’avoir été choisi pour entrer dans « l’Histoire du cinéma ».

Assis à la table ronde d’un bistrot, regardant les badauds aller et venir à travers la vitre et appréciant un café serré, j’avais les idées plus claires. Il me fallait retracer le conférencier.

Je m’approchai de la jeune femme derrière le comptoir et lui demandai où je pouvais trouver un cybercafé.

Quelques centaines de mètres plus loin, j’en dénichai justement un. J’accédai à Google, puis je tapai le nom de Dan Richardson. Bingo !

Comme la plupart des personnalités publiques, l’écrivain avait un site à son nom. Le calendrier des conférences s’afficha à l’écran. La prochaine devait avoir lieu à Bruxelles, le lendemain.

Bruxelles — 22 octobre 2007

Les portes de la salle du Théâtre Royal de Toone étaient déjà fermées. La conférence avait commencé. Étant donné que je n’avais pas réservé de place, je dus amadouer le placier et lui expliquer que j’arrivais de France à l’instant. Après plusieurs minutes de négociations soutenues par quelques généreux euros, il me fit entrer en me rappelant à quel point j’étais chanceux ; seulement quelques places étant encore libres.

La salle était assez petite et la lumière, tamisée. Seuls des spots étaient dirigés sur le conférencier charismatique. Il parlait avec éloquence, agitant ses bras dans tous les sens et faisant les cent pas sur une scène qu’il occupait en entier. Ses longs cheveux poivre et sel, sa moustache et son épaisse barbe lui donnaient l’air d’un personnage mythique.

— Vous devez vous demander pourquoi j’ai choisi un théâtre de marionnettes pour cette présentation. En avez-vous une idée ?

Une voix s’éleva :

— Ça doit être parce que vous aimez vous amuser !

— Ce n’est pas faux ! Quelqu’un a une autre idée ?

— C’est une affaire de finances ; vous n’avez pas assez de sous, lançai-je en me mordant presque la langue d’embarras.

De petits rires fusèrent.

— En effet, il y a de ça aussi. Mais le plus important, cependant, c’est que tout ici est symbolique. Cette salle est un théâtre de marionnettes. Or nous, les humains, sommes considérés comme des marionnettes par nos gouvernements ! Qui plus est, nous nous trouvons ici dans un quartier historique, à deux pas de la station de métro Bourse. Et c’est un autre élément important de ma présentation. Qui nous dirige vraiment ? Sont-ce les gouvernements, les présidents et les ministres en place ou les grands groupes industriels qui les subventionnent et les mettent au pouvoir ? On me prend souvent pour un fou ou un illuminé, ajouta-t-il. Tout ce que je réponds alors, c’est de ne pas m’écouter ! Nous avons la chance de vivre dans des démocraties, du moins en apparence…

Un quart d’heure plus tard, j’avais l’impression que son monologue tournait en rond. Des choses dites à demi-mot, des symboles et des sous-entendus. Il fallait deviner ce qu’il voulait vraiment nous faire comprendre. Je commençais même à regretter de m’être rendu jusqu’ici et d’avoir donné ces billets de banque au placier. Je songeais sérieusement à sortir de cette salle pour éviter d’assister à ce jeu ridicule lorsqu’il changea de refrain en questionnant le public :

— Qui, parmi vous, connaît l’origine des gargouilles ? Ces créatures qui ornent les églises, les cathédrales et d’autres bâtiments anciens ?

Un moment de silence suivit.

Une voix masculine retentit dans l’obscurité de la salle.

— J’ai déjà lu quelque chose là-dessus. Les gargouilles étaient, me semble-t-il, des symboles visant à éloigner les esprits maléfiques des lieux saints. Puis la coutume a voulu qu’on les intègre aux bâtiments des nobles et des bourgeois.

— C’est en effet la version populaire des faits, celle qu’on veut nous faire croire… répondit Richardson. La légende la plus répandue à ce sujet serait celle d’un dragon ailé hantant les rives de la Seine, crachant le feu et semant la désolation autour de lui. La pauvre population décida de sacrifier une victime chaque année afin d’acheter la paix. En l’an 520, un prêtre nommé Romain entreprit de libérer la ville des tourments du monstre, à condition qu’une église soit érigée et que chacun s’y fasse baptiser. Le dragon fut vaincu par le signe de la croix et mis au bûcher. Seuls sa tête et son cou, habitués au feu, ne furent pas calcinés. Ils furent exposés sur les remparts de la ville. Ainsi, la première gargouille serait née

Le conférencier arpentait la petite scène. Il s’arrêta et fit un quart de tour pour se retrouver face à nous.

— D’autres versions de cette légende évoquent l’intervention d’un chevalier à la rescousse de la fille unique du roi, sacrifiée pour apaiser la fureur du dragon. Le fameux chevalier est devenu « Saint Georges » au Moyen-Orient et en Europe. MA réalité, que je ne vous force ni à croire ni à partager, est bien différente ! Brièvement, les gargouilles sont effectivement la représentation de dragons. Mais j’ai une mauvaise nouvelle à vous annoncer : les gargouilles sont des êtres vivants ! Ce sont des bipèdes munis d’une paire d’ailes. Si les gargouilles ne volent pas, elles planent sur les courants ascendants du vent. Elles sont plus fortes que les humains et n’ont que quatre doigts terminés par des ongles ou des griffes dures. Elles ont une queue. Grosso modo, ce sont des dragons miniatures… Inactives le jour, elles vieillissent moins vite que les hommes, ce qui fait qu’elles vivent deux à trois fois plus longtemps que nous. Les gargouilles forment des clans qui doivent respecter un code et une hiérarchie internes.

Des rires étouffés ainsi que des expressions d’indignation et d’incrédulité fusèrent dans la salle. Imperturbable, Richardson leva une main à la hauteur de son visage. Il se dirigea vers une table au coin de la scène, prit la télécommande et la pointa vers le projecteur.

Chapitre 11

Une grande image représentant la fresque d’un temple égyptien apparut au-dessus de la tête de Richardson, affichée sur un écran de quatre mètres de long sur trois mètres de hauteur. C’était impressionnant. Cette immense apparition rétablit le silence dans la salle et attira de nouveau l’attention du public.

— Je vous invite à regarder le bas-relief sur les murs du temple de Sakkarah, annonça Richardson en activant le zoom du projecteur. Voyez-vous cet être ailé dans le coin inférieur ? Voyez comme il est proche du pharaon, qui incarne, sur terre, le dieu Rê, créateur de l’univers ? Évidemment, ce n’est pas l’une des divinités égyptiennes les plus connues, à l’inverse d’Isis ou de Khépri, le Scarabée stercoraire ailé.

La créature se distinguait nettement, étant représentée de face, chose apparemment rare, voire impossible, d’après Richardson, dans l’art égyptien. Elle avait une tête presque humaine, de grands yeux ronds, un corps mince et de longs bras. À la hauteur de ses épaules, on apercevait des excroissances qui ressemblaient à des ailes miniatures.

Le conférencier poursuivit.

— Cet être est une créature maléfique qui a souvent été appelée une « goule ». Il s’agit d’un oiseau vorace muni d’une tête et d’un corps d’humain aux traits fins, presque féminins. Seul son corps a une carrure masculine. Les plus puissantes de ces créatures sont les reines, car elles utilisent non seulement la force physique, mais aussi leur pouvoir psychique pour nous manipuler. Tenez-vous-le pour dit, ces créatures tirent les ficelles dans le monde entier, et ce, depuis la naissance de l’humanité. Le plus inquiétant dans toute cette histoire, mesdames et messieurs, c’est qu’elles sont là, parmi nous, et qu’elles gèrent notre vie à notre insu. Nos souverains et dirigeants les appellent les « anges gardiens », puisqu’elles les placent, les guident et les protègent, au détriment du commun des mortels. Et n’allez surtout pas croire que les gargouilles agissent toutes pour le même clan. Elles jouent aux échecs et utilisent nos dirigeants comme de vulgaires pions.

J’étais en plein délire. Pourtant, la théorie du conférencier pouvait apporter des réponses à quelques-uns de mes questionnements.

Plusieurs personnes, écœurées, quittèrent la salle en faisant des commentaires désobligeants. Une fois le calme revenu, Richardson jaugea l’audience d’un regard qui voulait dire : « D’autres veulent-ils en faire autant ? Pouvons-nous continuer notre conférence ? » Ne voyant pas d’autres réactions, il poursuivit :

— Ces monstres se nourrissent du sang des Blancs dans le monde entier. Il leur apporterait vitalité, force et longévité. D’après mes recherches, le sang des bébés, des jeunes enfants et des vierges serait le plus pur.

Tout au long de son discours, diverses images défilaient sur l’écran. Des dragons, des gargouilles et d’autres êtres hybrides que je n’arrivais pas à nommer étaient représentés par des peintures, des fresques et des statuettes de toutes les époques et de tous les coins du globe.

Enfin, plusieurs spectateurs quittèrent la salle, et d’autres restèrent afin de rencontrer le conférencier qui, comme toujours dans ces circonstances, dédicaçait et vendait ses livres. Je décidai d’attendre mon tour. Il est vrai que je n’avais jamais lu ses écrits, mais je trouvais ses déclarations assez intéressantes, du moins en ce qui concernait mon enquête. De plus, cette situation me semblait propice pour en apprendre davantage sur les visions de mon grand-oncle. Avait-il eu des hallucinations ou le monstre des tranchées était-il réel ?

On nous demanda de quitter la salle et d’attendre Richardson à l’entrée du théâtre. L’endroit était éclairé par quelques appliques aux murs. Une table couverte d’une nappe d’un rouge feutré et une chaise étaient placées dans l’angle.

— Savez-vous si l’attente va durer encore longtemps ? demandai-je à la préposée après plusieurs minutes.

— M. Richardson sera avec vous d’un moment à l’autre, lança la jeune femme en s’adressant à haute voix à la foule. Je vous demande un peu de patience.

En effet, quelques minutes plus tard, l’intensité des mini spots du plafond augmenta comme par magie. Richardson sortit par la porte centrale, suivi d’un colosse de couleur ébène. L’agent de sécurité — du moins c’est ce que je croyais qu’il était — portait une grosse boîte cartonnée dans ses bras. Étant donné sa carrure, cela ne devait pas lui demander de grands efforts. Il la posa à terre, non loin de la chaise. Il l’ouvrit et sortit quelques exemplaires du dernier livre de l’écrivain, qu’il posa sur la table.

Richardson s’était installé derrière la table, le dos au mur. Il sortit un stylo et amorça la séance de dédicace. Quand ce fut mon tour, j’attrapai une vingtaine d’euros et m’approchai de la table.

— Bonsoir, monsieur. Pour qui voulez-vous faire
dédic
acer ce livre ? demanda-t-il avec un grand sourire, laissant apercevoir ses belles dents blanches et droites.

Il pencha la tête, posa la pointe du stylo sur la première page du livre et commença par écrire la date.

— Vous pouvez faire une dédicace à M. Houde, le martyr des stryges.

Richardson s’arrêta net, releva la tête et me fixa d’un air incrédule.

— C’est une blague, je suppose ? me demanda-t-il en faisant passer son regard de moi au colosse à sa gauche.

— Pas du tout. Je pourrais vous en dire plus, si vous le souhaitez.

Chapitre 12

28 mai 1915

Au rapport ce matin, quelques soldats manquaient à l’appel, comme chaque jour.

— Maudits déserteurs ! Ils croient pouvoir nous échapper, mais on les retrouvera tôt ou tard ! Ah, les traîtres ! Une balle dans la tête et nous en aurons vite fini avec ces incapables ! s’énervait quotidiennement le caporal Cadieux.

C’est bien vrai qu’on trouve, çà et là, des fusils, des casques et des musettes abandonnés. Cela confirme le discours du caporal. Mais moi, je crois que ces disparitions ne sont pas aussi normales qu’il le prétend…

29 mai 1915

Cela fait déjà quelques mois que le pays est en guerre. À l’approche des côtes françaises, je m’étais dit qu’une nouvelle aventure, une nouvelle page de ma vie allait commencer. Il y avait là une part de vérité… Mais j’étais loin d’imaginer ce qui m’attendait.

Pendant mon tour de garde la nuit dernière, j’ai entendu un grognement étouffé du côté des abris de soutien. Je me suis remémoré l’agression dont un camarade avait été victime. Sans parler des autres disparus qui, je le crois, sont passés entre les crocs du monstre.

Pourquoi est-ce que j’entends toujours cette bête ? Personne d’autre n’a dit avoir vu ou entendu des choses aussi bizarres dans la nuit. Est-ce une curiosité malsaine, un accès de courage soudain ou un mélange des deux qui m’a poussé à aller de l’avant ? Malgré les consignes strictes interdisant l’utilisation de toute source de lumière, j’ai saisi ma lampe et me suis avancé, tenant mon fusil fermement. Cette fois-ci, j’étais vraiment décidé à en finir avec ce maudit monstre, quel qu’il soit… J’étais prêt à l’affronter. Je n’allais pas faiblir. J’avais déjà tiré sur des hommes… Je n’allais pas hésiter à abattre une bête. Et puis, je n’avais plus grand-chose à perdre.

Alors que je m’approchais des abris, j’ai entendu des grognements accompagnés de bruits de mastication… Plus que quelques pas…

Une véritable puanteur a soudainement envahi mes narines, une odeur qui me rappelait les porcheries. Je me suis demandé ce qu’était encore cette affaire !

J’ai retenu mon souffle.

Cette fois-ci, il ne pourrait pas se sauver !

Avant de pénétrer dans l’antre du diable, j’ai pris une grande inspiration… J’ai fait un pas sur le côté et lui ai fait face, déterminé. La chose était bien là, à une quinzaine de pieds.

— Arrête ça ! ai-je crié d’une voix mal assurée.

D’un mouvement lent, la créature a relevé sa tête et a dirigé son regard vers moi. On aurait dit le diable en personne, un mélange d’homme et de serpent ! Elle était courbée en raison de sa taille imposante. Elle devait bien dépasser les sept pieds et portait les mêmes habits que la dernière fois, sa cape et son couvre-chef. Ses extrémités griffues dépassaient de ses manches et de son pantalon. Sa langue fourchue, que j’ai réussi à voir avec précision cette fois, était longue et noire. Elle coulissait hors de sa gueule béante. La créature avait le même regard maléfique ; deux yeux sombres qui vous fixent et vous transpercent l’âme. Un autre cadavre gisait à ses pieds.

Je l’ai mise en joue et visée sans hésiter avant d’appuyer sur la détente. La balle est partie. Un bruit assourdissant dans le silence de la nuit.

Hélas, la balle n’a pas eu l’air de l’atteindre. Pourtant, j’étais à moins de quinze pieds de la créature.

— Décidément, tu n’as rien compris, jeune homme, m’a-
t-elle lancé d’une voix qui semblait venir d’outre-tombe.

Je me suis immédiatement précipité pour l’attaquer à la baïonnette. D’un geste brusque, mais souple, elle a réussi à esquiver. En une seconde, elle m’a arraché le fusil des mains et l’a jeté par terre.

D’une forte poigne, elle m’a tiré par le col et m’a plaqué contre le mur.

— Tes cheveux blancs me donnaient l’impression que tu t’étais assagi, a-t-elle sifflé, exhalant son haleine fétide sur mon visage crispé. Je te laisse à nouveau en vie — pour ce soir. Prends garde à toi, car ce sera ma dernière faveur !

Sa langue fourchue, d’une longueur prodigieuse, a alors fait le tour de ma joue.

— Ce n’est pas l’envie de te massacrer qui me manque, a-t-elle ensuite murmuré en desserrant sa poigne.

Puis elle m’a laissé tomber par terre avant de partir prestement et avec souplesse, comme un reptile. Qu’est-ce qui l’empêche de me croquer, moi aussi ? Ayant touché la mort de mes mains, j’avais perdu tous mes moyens. Cette épreuve était bien plus impressionnante que les obus qui nous pleuvaient sur la tête. Je me suis rendu compte que mon pantalon était souillé. J’avais l’impression de m’être liquéfié de l’intérieur.

J’ai eu un haut-le-cœur… et j’ai vomi. Puis ma vue s’est troublée et j’ai perdu connaissance.

Quand je me suis réveillé, le côté droit de mon visage était enfoui dans la boue. J’ai relevé la tête, les restes de Réal étaient toujours là. Il me fallait faire quelque chose. Le corps gisait par terre. Du sang. Il y en avait partout. C’était clair. Je me suis ressaisi avant d’aller à la rencontre du sergent Gosselin.

Pour toute réponse, la même rengaine : ce soldat avait été ratatiné par un obus, point final. Moi, je connaissais la vérité, mais le sergent n’a pas voulu croire ma version. Il m’a ordonné de garder le silence et de ne pas diffuser mes macabres idées. Et je lui obéis. Je garde cette histoire pour moi. Néanmoins. D’autres rumeurs se répandent comme une traînée de poudre. Les camarades commencent à chuchoter des choses. — Le jeune Houde est fou, disent-ils pour ne pas y croire.

Je me demande toujours par quel mystère ce monstre m’a épargné à deux reprises. Peut-être ne mange-t-il pas lorsqu’il a la panse déjà bien remplie ?

Une certaine confusion s’installe. Les disparitions inexpliquées des camarades nous ont tous rendus nerveux et inquiets.

Personne n’ose en parler ouvertement. Chaque soir, un silence de mort pèse sur les tranchées. Pire encore, on a l’impression qu’il englobe la région entière… On pourrait croire que les éléments de la nature se préparent religieusement à l’apparition de… cette bête immonde !