Mise en page : Virginie Turcotte
Illustration de couverture : Étienne Bienvenu
Maquette de couverture : Johanne Assedou
Photos : Jean Morisset
Dépôt légal : 4e trimestre 2009
© Éditions Mémoire d’encrier, 2009
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Morisset, Jean, 1940-
Les chiens s’entre-dévorent-- : Indiens, Blancs et Métis dans le Grand Nord canadien
2e éd. rev. et augm.
(Collection Essai)
ISBN 978-2-923713-16-8 (Papier)
ISBN 978-2-89712-242-3 (PDF)
ISBN 978-2-89712-241-6 (ePub)
1. Indiens d’Amérique - Territoires du Nord-Ouest - Mackenzie, Vallée du - Relations avec les Blancs. 2. Métis - Territoires du Nord-Ouest - Mackenzie, Vallée du. 3. Pipeline de la vallée du Mackenzie (T.N.-O.) - Aspect de l’environnement. 4. Pipeline de la vallée du Mackenzie (T.N.-O.) -
Aspect économique. I. Titre.
E78.N79M67 2009 971.9’300497 C2009-942216-6
La recherche conduisant à cet essai a été financée par le ministère des Affaires indiennes et du Nord pour le compte de la Division de la recherche sociale nordique – contrat SRO4.A7616-3-0015 (novembre 1972-avril 1974).
Les opinions et les sentiments exprimés dans cet essai sont ceux de l’auteur et des personnes interrogées et n’engagent en rien le gouvernement du Canada.
Mémoire d’encrier reconnaît le soutien du Conseil des Arts du Canada.

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Réalisation du fichier ePub : Éditions Prise de parole
Indiens, Blancs et Métis
dans le Grand Nord canadien
Jean Morisset
Collection Essai

Transpoétique. Éloge du nomadisme, Hédi Bouraoui
Archipels littéraires, Paola Ghinelli
L’Afrique fait son cinéma. Regards et perspectives sur le cinéma africain francophone, Françoise Naudillon, Janusz Przychodzen et Sathya Rao (dir.)
Frédéric Marcellin. Un Haïtien se penche sur son pays, Léon-François Hoffman
Théâtre et Vodou : pour un théâtre populaire, Franck Fouché
Rira bien… Humour et ironie dans les littératures et le cinéma francophones, Françoise Naudillon, Christiane Ndiaye et Sathya Rao (dir.)
La carte. Point de vue sur le monde, Rachel Bouvet, Hélène Guy et Éric Waddell (dir.)
Ainsi parla l’Oncle suivi de Revisiter l’Oncle, Jean Price-Mars
Quand on attache deux chiens
à une demi-laisse de distance
et qu’on leur tire un gigot à
mi-chemin, ils s’entre-dévorent.
Nous, les Indiens, avons un proverbe :
le chien mange du chien…
les chiens s’entre-dévorent.
Au moment de remettre en circulation ce livre épuisé depuis longtemps et dont le titre fut considéré plutôt dur et cynique par certains – Les chiens s’entre-dévorent –, lequel n’était d’ailleurs que la traduction d’un proverbe anglo (Dog eat dog), je saisis ici l’opportunité de faire quelques précisions.
D’abord, à tous ceux qui, par personne ou situation interposées (aucun commentaire ne m’a été adressé directement), ont attaqué ce livre avec dureté, avançant le fait que d’utiliser une situation désespérée pour promouvoir sa propre cause de « québécois séparatiste » en capitalisant sur la question autochtone pour mieux la récupérer tenait du plus vil rapt spirituel, je dirai ce qui suit. Dans la foulée de son titre, ce livre ne porte pas sur la question autochtone mais sur la question des Blancs, de leur moralité politique et de leur esprit.
D’autre part, ils avaient bien raison. Les chiens s’entre-dévorent a été mon premier livre et a constitué un acquis inestimable, qui a transformé à jamais ma carrière et mon rapport au monde. Le premier livre qu’on publie est la pierre angulaire qui nous accompagne tout au long de notre vie, et si je suis devenu écrivain, c’est à cet ouvrage que je le dois.
Oui, ils avaient bien raison!
Mais que faire alors des anthros1, géographes, photographes, sociologues de service, philosophes ou écrivains qui montent dans le Nord ou descendent au Sud, arpentent les Tropiques, traversent des îles, remontent des forêts ou se laissent dériver une saison ou deux à bord d’un iceberg? Que faire lorsqu’ils publient, au retour, un compte rendu d’une situation qu’ils ne vivront jamais dans leur peau, faisant ainsi rapidement fortune sur le dos de tous ceux dont ils ont pompé l’expérience et siphonné la substance? Mercenaires ontologiques, capteurs d’âmes et voleurs d’esprits, qu’en est-il? Les règles du jeu sont inégales et nous le savons tous, d’une manière plus ou moins consciente.
Il n’y a pas d’Académie des Wendigos ou de Conseil des Arts des Manitous qui auraient pour mission d’imposer des préceptes aborigènes transnationaux et des codes d’éthique chamanique afin de prévenir les appropriations morales déguisées en bonnes intentions et dont l’humanité fait son profit… depuis la dérive des continents.
Quelque part entre Nitchequon, Marajo, Nuuk ou la Patagonie, il n’y a pas eu de juge en chef de la grande Sauvagerie imposant, sous la houlette de commissaires Sagamos désignés, des audiences publiques ainsi qu’une ou deux études d’impact pour savoir si Christophe Colomb avait le droit ou non de découvrir le Nouveau Monde, si Jacques Cartier était autorisé, et sous quels termes, à remonter la Grande Rivière de Canada et si Pedro Cabral était justifié d’entrer à Rio sous l’autorité des Toupi-Gouaranis!
Ils avaient bien raison, sauf que Colomb n’a jamais su ce qu’il avait découvert. Et la seule évidence qui perdure est la suivante : c’est plutôt Colomb qui a été découvert par un monde qui n’était nouveau que pour lui. Sauf que… dans un tout autre ordre d’idées et à l’inverse des Conquistadores, je n’ai pas fait fortune avec ce livre, du moins jusqu’à maintenant. En tout et pour tout, j’ai reçu de mon éditeur, au moment où il a fait faillite, un chèque du syndic au montant de 12,95 $ que je n’ai jamais encaissé, préférant le conserver comme métaphore plutôt que de le dissiper comme investissement et perdre alors sa valeur au taux de change de l’histoire actuelle dont ce livre a voulu témoigner.
À l’occasion de cette réédition, je me sens autorisé de préciser que Les chiens s’entre-dévorent a connu un certain succès d’estime, pléonasme convenu pour exprimer qu’un livre n’atteint pas le succès escompté et n’arrive pas à faire ses frais. Que me soient alors permis deux ou trois mots d’information sur la nature de ce projet.
Il s’agit d’un montage de témoignages, de séquences arrangées à la façon d’un film documentaire et réalisées à partir de « travaux de terrain » qui se sont poursuivis de novembre 1973 à avril 1974 entre Ottawa, Montréal, Edmonton, le Grand lac des Esclaves et la vallée de la Grande Rivière (Dèh-Tcho). Et cela, quelque quinze ans avant la crise d’Oka (1990) au Québec, qui viendra bouleverser entièrement la donne contemporaine des relations entre l’État et les Autochtones en Nord-Amérique. Il s’est passé tellement d’événements depuis les années 1970 dans les Territoires du Nord-Ouest et dans la région du Dènendéh (Mackenzie), et il s’en est passé tellement d’autres à la suite de la création du Nounavoute le 1er avril 1999 lors de sa séparation des Territoires du Nord-Ouest, qu’il n’apparaît pas pertinent de tenter une mise à jour. L’objet de cette réédition est tout autre : soit celui de re-camper, de re-situer le pays des Dènès et de l’Athabaska-Mackenzie juste avant que ne commencent les travaux de la Commission d’enquête (la Commission Berger), chargée d’évaluer l’impact d’un projet de pipeline dans un espace de la Nord-Amérique qui avait partiellement échappé à la prévarication du gouvernement colonial.
Le lecteur, curieux d’en connaître plus, pourra se reporter aux rapports de cette Commission réunis sous le titre « Le Nord : terre d’avenir, terre ancestrale », qui viendront alors dévoiler une réalité – celle des peuples premiers – qui a marqué le destin de l’Amérique du Nord britannique de la fin du XXe siècle au même titre que celui du Québec dans les années 1960. Rappelons que Londres, Ottawa et aussi Washington étaient absolument convaincus, un siècle plus tôt, que les Indiens et les Canadiens allaient disparaître dans le sillage de l’histoire pour le bien commun de l’Empire britannique et de l’Occident.
La trajectoire d’un livre reste toujours imprévisible. Je retiens ici trois situations qui ont l’avantage de replacer cet ouvrage dans le contexte de l’époque.
1. La scène se passe dans un département d’anthropologie d’une université québécoise :
Lors d’un cours portant sur la question autochtone, une étudiante (de qui je tiens cette information) avait été surprise tenant à la main un exemplaire du livre Les Chiens s’entre-dévorent, lequel avait été exclu du corpus bibliographique. « Comment? lui dit son professeur, vous lisez ce vulgaire journal de voyage anecdotique aussi inqualifiable que mal fait, qui tient plus du torchon que du compte rendu et n’a aucune valeur scientifique ou autre? Ce n’est pas là que vous allez apprendre quoi que ce soit sur le sujet. Il s’agit d’un pamphlet tendancieux, mal écrit, qui projette les Indiens dans un cadre politique avec lequel ils n’ont rien à voir. Consultez-le si vous voulez, c’est vous que ça regarde, mais qu’il n’en soit pas mention dans vos travaux, sinon ils vous seront retournés avec la note échec. »
2. La scène se passe dans les Territoires du Nord-Ouest.
De retour dans le Dènendéh (Mackenzie), à la fin des années 1970, dans un des postes qui longent la vallée, je m’étais arrêté pour visiter une institution religieuse que j’avais fréquentée, lors de précédents séjours, et qui était tenue par des bonnes sœurs francophones. Je venais de sortir de la salle de toilettes – où j’avais eu la surprise de découvrir un exemplaire de mon livre – pour me rendre immédiatement à la cuisine afin de préparer du café, pendant que les religieuses m’attendaient au salon. Trois ou quatre dames métisses leur tenaient compagnie et la conversation allait bon train. C’est à ce moment qu’arriva un missionnaire de passage, que je connaissais par ailleurs, qui alla droit à la salle de toilettes et revint ensuite directement au salon sans m’apercevoir.
« Mais, dites donc, signala-t-il aux bonnes sœurs, je constate que vous avez, à portée de la main, une provision de papiers en cas de disette.
— Mais quoi, fit l’une des religieuses, que dites-vous au juste?
— Ce livre, Les Chiens… je ne sais quoi, vous l’avez lu? C’est à peu près tout ce qu’il vaut : servir de t.p. [torching paper2] au cas où on vienne à en manquer. »
3. Sutton, Québec, lieu où je résidais dans les années 1980.
Rencontre d’une connaissance, au Café Mogador en début d’été, à qui je raconte que je m’apprête à partir incessamment pour la Basse-Côte-Nord et le Bas-Labrador.
« Je n’ai pas encore tous les détails, tu sais, mais c’est dans le cadre d’un projet de harnachement hydro-électrique : question territoriale, impacts biophysiques, droits autochtones, etc.
— Ah oui, de me répondre ce dernier, y’a un livre qu’y faut absolument qu’tu lises avant d’partir, même si ça s’passe pas dans l’même coin. J’ai pas r’tenu le nom de l’auteur, mais ça fait rien, tu’l’trouveras quand même. Le titre m’a collé à la jarnigouënne. Demande Les chiens s’entre-dévorent dans une librairie usagée, tu l’trouveras, j’en suis sûr. Je t’aurais ben donné ma copie, mais j’l’ai r’filée à quèqu’un qui montait dans l’Nord, comme touèh. Tu m’en r’parleras au retour. Salut. »
Je n’ai pas eu le temps de dire merci, qu’il était déjà parti.
Tout cela laisse pensif.
Les livres ont une vie et un destin qui échappent à leurs auteurs pour s’inscrire au-delà de leur conscience et de leur contrôle. J’avais fait Les chiens s’entre-dévorent pour payer une dette, une vieille dette dont je n’ai pas encore fini de régler les dividendes. J’avais voulu neutraliser ma thèse de doctorat qui n’avait été qu’un bel exercice de négociation intellectuelle, un de ces mensonges protégés dont on se rend à la fois l’adepte et le complice. Lorsqu’on provient soi-même d’un pays, d’un peuple ne jouissant ni de sa souveraineté ni de sa pleine liberté de parole, il faut être joliment gonflé pour jouer les géographes ou les anthropologues – et j’étais à peu près l’un et l’autre – et aller se prononcer sur l’identité d’un tiers-peuple, quand on ne connaît même pas la sienne.
Quelque chose d’autre me tenaillait cependant la conscience. J’avais déjà vécu dans les années 1960 parmi les Dènès, plus précisément chez les Flancs-de-chien ou les Plats-côtés-de-chien – que les anglos traduiront par Dogribs – et je n’avais rien fait. Rien. Je n’avais rien dit. Je m’étais tu. J’avais assisté, estomaqué, aux dernières parodies des Traités et n’avais pas parlé.
De plus, les Dènès m’avaient tout appris. Ma géographie. Ma propre histoire. Mon état d’être. Ils m’avaient fait connaître le long cheminement identitaire par lequel étaient passés mes ancêtres canayens, pour aller battre la mesure de leurs chansons jusqu’au reflux de la Mer de Beaufort. Et, ainsi, la lente assimilation aux Indiens d’une bonne partie du peuple canayen qui se transformera en québécois afin de faire oublier et d’oblitérer son propre passé sauvage. Et réciproquement, la lente québéquisation des Indiens.
J’avais rencontré des cousins, l’autre côté d’une famille dont on ne m’avait jamais parlé. Ce sont eux, je le sais maintenant, qui m’ont révélé le vaste, l’immense métissage dont nous sommes issus et demeurons les dépositaires depuis les rives du Katarakoui – le Saint-Laurent – jusqu’à celles du Dèh-Tcho – le Mackenzie. Et ce livre, c’est à eux que je le dois.

Il est impossible d’appréhender « le pays de Canada », sans quelque éclaircissement d’ordre sémantique et identitaire concernant la toponymie, car le monde dènè constitue aux plans historique et culturel, sinon spirituel, la fin de ce que j’appelle l’Amérique canadienne (canayennne) ou encore de l’Amérique québécoise. Quand on attribue à Alexander Mackenzie en 1789 la découverte du Dèh-Tcho, la Grande Rivière qui portera son nom, Laurent Leroux3 s’était déjà rendu sur place quelques années auparavant. C’est tout dire.
Dans la mouvance de la vieille appellation de Nord-Ouest, le territoire dènè actuel a fait virtuellement partie, durant près de deux siècles, de l’univers franco dont il constitue le finisterre. On sait que l’appellation « Nord-Ouest » est née des voyageurs canadiens, quelque part entre le Mississipi-Missouri et les Pays-d’en-Haut, pour devenir « Northwest » au XVIIIe siècle et pour être enfin transmutée, dans le jargon administratif, en « Territoires du Nord-Ouest ». Entre-temps, le Nord-Ouest a continué sa course pour monter jusqu’à l’Arctique et redescendre ensuite jusqu’au Québec pour atteindre le fond de la Baie-James… C’est pourquoi les noms de famille d’origine canadienne tels Bouvier, Sonfrère, Blondin, Lafferté, Laviollette, Antoine, Bourque, Modeste, Basillie, Crapaud, André, Boniface, Bonnetrouge, etc., sont si nombreux parmi les Dènès. Il y a dans ce pays un fonds métis et canadien de loin antérieur à la venue du monde anglo et qui a infiltré l’univers dènè, tout autant qu’il s’est laissé infiltrer par ce dernier et dont on ne parle pas. À tel point que cette réalité tient du tabou pour la plupart des historiens, anthropologues et autres « spécialistes » du Nord-Ouest.
Ainsi, la désignation contemporaine des toponymes – Fort Good Hope plutôt que Fort de Bonne-Espérance, Yellowknife plutôt que Couteau-Jaune, Hay River plutôt que Rivière-aux-Foins – est devenue d’un usage si commun et si intégré à l’anglais qu’on oublie que tous ces noms de lieux ont été, de fait, empruntés ou carrément traduits du français – du canayen, plutôt – et non pas l’inverse. Les Voyageurs et Métis canadiens analphabètes, souvent bilingues, sinon polyglottes « en canayen et en sauvage » (sic) sans forcément parler l’anglais, installés et métissés au pays dènè-athapascan bien avant les Écossais et les Anglais, ont repris dans leur parler les désignations autochtones.
De même, les Dènès ont assimilé un nombre impressionnant de mots canayens, l’exemple le plus courant étant « marci tcho » (marci gros ou gros merci). Nos pères ne disaient pas merci, mais « marci » et cette forme est toujours employée de nos jours. De plus, les missionnaires catholiques, majoritairement européens, français et parfois belges, ont ajouté des désignations religieuses des « vieux pays » à cette trame géographique. La venue d’Ottawa recouvre le tout d’une chape politique doublée d’une anglicisation qui se surimpose à ce fonds occulté, en gardant tantôt un nom d’origine franco ou dènè, en traduisant ou en rejetant tantôt un autre, etc. Mais quels que soient le sens et l’origine de ces noms de lieux, qui s’en soucie vraiment quand le système de containment administratif entend les faire oublier? Les noms sont alors prononcés selon une phonétique anglo qui nivelle et abrase le tout. Si bien qu’on se retrouve aujourd’hui au sein d’un univers anglicisé à un point tel que les francophones eux-mêmes refusent d’y voir leur présence métissée et leur propre héritage.
Pour déjouer la fausse évidence dans laquelle se retrouve le Mackenzie alias le Dènendeh, un constat s’impose : si le monde dènè du Nord-Ouest constitue la fin d’une Amérique canayenne ou québécoise, 80% du territoire québécois – soit la portion géographique qui s’étend plus ou moins au nord du 50° parallèle – relève quant à lui de l’emprise anglo-écossaise ou britannique et non pas de la tradition québécoise. Si de nombreux Dènès portent des noms de famille canayens ou québécois, les noms de famille dans le « Québec nordique » ne sont en revanche pas québécois, mais cris, inuks ou anglos. Le Dènendeh serait ainsi plus québécois que le Nounavik ou la Baie-James. Refuser de prendre acte de cette réalité, c’est refuser de prendre acte de la nation dènèe et de la nation québécoise.
Depuis les années 1970-1975, c’est-à-dire la période dont ce livre vient témoigner et la prise de conscience qui s’y inscrit, il y a eu un vaste mouvement dans le Nord visant à redonner aux noms de lieux leur appellation dènè d’origine. Snowdrift (Poudrerie) devenant Lútsëlk’è, le Grand lac de l’ours, Sahtú, le fleuve Mackenzie, Deh-Tcho (la Grande Rivière), etc. Mais, en réalité, toutes ces appellations n’ont guère franchi la porte du pouvoir des « Blancs » et l’usage adopté antérieurement demeure. Avec la création du Nounavoute en 1999, qui a évincé la désignation Territoires du Nord-Ouest à travers tout l’Arctique central et de l’est, on a conservé à Yellowknife l’appellation résiduelle de Territoires du Nord-Ouest contre la proposition de créer le Dènendeh afin, a-t-on avancé, de ne pas confondre les touristes montant là-haut en route vers le Youkon ou l’Alaska.
Si bien qu’on se retrouve avec une bouillabaisse toponymique capuchonnée de la seule phonétique et prononciation anglo – le village Rivière-Jean-Marie devenant Jean-Marie River et prononcé Gene-Mary, par exemple. Dans un tel contexte, chercher une constance, une graphie unique revient à accepter, à avaliser et à imposer l’anglais comme seule langue légitime, au nom d’une paresse mentale qui défend de dire Couteau-Jaune au lieu de Yellowknife et encore moins Sòmbak’e, le toponyme dènè. C’est là l’histoire de toute la Nord-Amérique : la langue parlée s’efface devant les lois et les prétendues bonnes intentions.
Cet essai s’inscrit dans le vaste mouvement de résistance qui a balayé la Nord-Amérique dans les années 1960, 1970, 1980 et après, depuis Alcatraz, le Dakota, l’Alaska, le Dènendeh en passant par le Québec et la Franco-Amérique, etc.4. C’est un truisme de dire que tout effort persistant de résistance passe par la langue et que toutes les langues minorisées de la Nord-Amérique se retrouvent sous une chape phonétique et orthographique que l’anglais s’attribue sous le couvert de la manifest destiny. On conviendra que les précisions apportées ci-dessus relatives à l’univers dènè et au Nord-Ouest contemporain s’étendent à tout l’hémisphère boréal. Or, les peuples et nations autochtones ont été mis en écriture à partir de syllabiques conçus pas les Blancs et non pas par eux-mêmes. Ainsi en est-il de tous les héritiers de l’oralité, métis et autres qui se sont vus assimilés à l’esprit et à l’écriture de langues transportées de l’Europe plutôt qu’au développement de leur propre créole.
Au nom de la résistance dont cet essai se veut solidaire, nous refusons d’accepter le mimétisme linguistique et la rectitude orthographique imposée par l’anglais et le français contemporain qui s’y assujettissent joyeusement. C’est pourquoi nous employons les mots Inouvik, Nounavik, Inouk, Inouites, Nounavoute, etc., comme on a dit Rimouski, Chicoutimi, Ouabache, etc. – autrement, si on écrit Nunavik, qu’on soit conséquent et qu’on écrive également « Rimuski » et « Chicutimi ».
En tant que Métis canadiens, nous avons aussi nommé ce continent et nous ne voyons pas pourquoi il faudrait le dénommer et nous dénommer nous-mêmes en cours de route par respect envers le Système qui nous a minorisés tout en cachant, par son écriture, notre propre présence sous la sienne. Et nulle part une telle substitution n’est plus présente et plus vicieuse que dans le monde franco-métis et autochtone à demi assimilé dont le Dènendeh et le Québec s’avèrent parmi les hauts lieux incontestés de l’histoire des Amériques.
Eu égard à une réalité aussi fluide, factice et composite, les désignations employées dans cet essai – et leur mise en écriture – risquent parfois de changer avec le contexte.
1 Anthros… appellatif un peu dérogatoire à l’endroit des anthropologues, surtout dans son sens de « la tribu des anthros », mais qui vaut pour tous ceux qui font du terrain, quelle que soit l’étiquette qu’ils s’accolent ou qu’on leur accole.
2 Papier de toilette.
3 La majorité des documents anglos considèrent Mackenzie comme le premier Blanc à s’être rendu au Grand Lac des Esclaves. Ou ceci est un mensonge, ou Laurent Leroux, comme Canayen, n’est pas considéré comme un Blanc à part entière.
4 Voir à ce sujet, deux textes de l’auteur :
a) « Les Dènès du Mackenzie et la légitimité politique du Canada », Le Devoir, 16 et 17 octobre 1978. Cet article a été repris dans différents ouvrages (Antoine S. Lussier et D. Bruce Sealy (dir.), The Other Natives/Les Métis, Winnipeg, Manitoba Metis Federation Press et Éditions des Bois-Brûlés, 1980, p. 128-162 ; version allemande : « Die Dene des Mackenzie und Die Politische Legitimat Kanadas », Marburger Geographische Schriften (Dossier « Kanada, Naturraum und Entwicklungspotential », no 79, Marburg/Lahn 1979, p. 77-96. ; version états-unienne « The Demand for Ethnic Autonomy in the Canadian Northwest », The Journal of Social and Political Studies, vol. 4, no 4, hiver 1979, p. 345-358.
b) « La domination écologique. Essai sur le mythe de l’environnement dans le rêve américain de rédemption », Dérives, no 36, 1983, p. 3-16.
Cet ouvrage est une version remaniée d’un rapport soumis au gouvernement du Canada en 1975, dans le cadre du Programme socio-écologique (Pipelines du Nord) sur les conséquences du développement de couloirs énergétiques dans le Grand Nord. Le titre original se lisait comme suit : « Dènè Ots’èdèh’A (Les chiens s’entre-dévorent). Pipeline du Mackenzie : impact socioculturel ».
Partant de la question d’un gazoduc, ce texte débouche rapidement sur une réalité beaucoup plus globale : celle du développement dans le Grand Nord au dernier quart du XXe siècle.
D’inspiration sociopolitique plus que géographique, l’expression Grand Nord désigne généralement l’ensemble du territoire canadien au-delà du 60e parallèle (limite septentrionale des provinces) et, selon les points de vue, le nord des provinces composant le Canada méridional. Couvrant trois fuseaux horaires, le Grand Nord se présente sous de multiples faciès qui suggèrent l’existence de plusieurs pays. L’administration gouvernementale subdivise le nord du 60e en deux grandes aires : les Territoires du Nord-Ouest, qui intègrent trois districts (le Keewatin, le Franklin et le Mackenzie), et le territoire indivise du Youkon. Il faudrait, bien sûr, ajouter à cela le Nouveau-Québec-Labrador5. Deux groupes occupent le Nord de part et d’autre de la limite de la forêt : les Inouites (Esquimaux) qui sont associés à la toundra et les Dènès (Indiens) à la taïga.
Inouites et Dènès se sont politiquement regroupés en différentes entités régionales dont les frontières géographiques ne correspondent pas forcément à celles du gouvernement. À la fin des années 1970, les principaux organismes autochtones du Nord sont les suivants :
L’Inuit Tapirisat of Canada (Fraternité des Inouites du Canada) et ses composantes régionales.
La Fraternité indienne des Territoires du Nord-Ouest (District du Mackenzie) et le Conseil des Indiens Youkonnais (Territoire du Youkon), qui font partie de la Fraternité des Indiens du Canada devenue l’Assemblée des Nations premières.
Les autres groupements intraprovinciaux ou interprovinciaux dont font partie, par exemple, l’Association des Inouites du Québec ou le Grand Conseil des Cris et les différentes associations du Labrador, de l’Ontario, du Manitoba, etc.
Ce qu’il convient de retenir, c’est qu’à la différence du Canada méridional, les Autochtones des territoires nordiques sont partout en majorité sauf au Mackenzie et au Youkon, où ils font respectivement environ 50% et 30% de la population totale. On saisit alors pourquoi le Mackenzie occupe une position charnière dans l’évolution des rapports sociopolitiques du Nord.
Sur tous les plans, le Nord canadien se caractérise actuellement par une situation de malaise chronique et d’ambivalence générale pour des raisons qui seront détaillées tout au long de cet ouvrage. Si on devait rapidement brosser un tableau d’ensemble de l’évolution historique des Territoires du Nord-Ouest, il faudrait mentionner trois séries de faits :
1. Le développement du commerce des fourrures et de l’économie baleinière aux XIXe et XXe siècles et l’appropriation des ressources par la Compagnie de la Baie d’Hudson ;
2. L’occupation du Nord pour des raisons stratégiques au cours de la Seconde Guerre mondiale et, dans les années qui suivirent, l’établissement de bases militaires et de quelques centres miniers ;
3. La mise en place progressive, à partir des années 1950, d’une structure gouvernementale paternaliste, de type néocolonial.
Privées de tout pouvoir de décision sur leur propre avenir, ce n’est qu’au début de la décennie 1980 que les populations autochtones commencèrent à s’affranchir des traumatismes provoqués par la Conquête de l’Amérique britannique, qui s’approprie peu à peu le nom de « Canada ». Deux événements synchrones, mais absolument sans relation l’un avec l’autre, sont à l’origine de cet important tournant dans l’évolution du Nord.
La découverte, en 1968, d’un livre blanc dans lequel le gouvernement canadien reformulait sa politique à l’égard des Indiens.
Les Autochtones rejetèrent vivement les propositions du gouvernement qui visaient, entre autres choses, à leur assimilation par l’élimination du statut spécial dont ils avaient toujours joui depuis le traité de Paris et la Proclamation royale de 1763.
Par ailleurs, les projets de construction de pipelines mettaient en relief la question des droits des premiers occupants, question qui n’avait jamais été réglée dans le Nord et qui allait donner lieu à des revendications territoriales dans l’ensemble des régions au nord du 60e et plus au sud. En 1971, l’annonce d’un important projet de développement hydro-électrique à la Baie-James au Québec allait également ajouter un poids considérable à tout ce dossier.
Le projet d’un oléoduc en Alaska ne pouvait se réaliser sans qu’intervienne un règlement des titres aborigènes et la négociation de compensations appropriées ; quant au complexe hydro-électrique de la Radissonie (Baie-James), une injonction interlocutoire allait forcer le gouvernement du Québec à négocier une entente. Ainsi, lorsqu’à partir de 1970 l’idée d’un gazoduc et d’un couloir énergétique le long du fleuve Mackenzie commença à être connue du grand public, le gouvernement et les compagnies demanderesses s’empressèrent de faire réaliser le plus grand nombre d’études environnementales et socio-économiques qui aient jamais été effectuées en Occident. Le rapport que nous avons présenté fit partie de cette offensive économico-politique. Car c’est bien d’une offensive dont il s’est agi, voire une stratégie au moyen de laquelle on s’est efforcé, à grand renfort d’enquêtes et d’études, de faire accepter et de rentabiliser un projet.
La série de rapports que le gouvernement avait commandités dans le Grand Nord à partir des années 1960 apparaissait comme l’avant-garde de cette mainmise technocratique et universitaire du Sud industriel sur le Nord. Ces rapports furent surtout inventoriels, descriptifs et monographiques et ne devinrent vraiment analytiques et interprétatifs que dans des cas exceptionnels ; en somme, le public canadien en général ne fut jamais mis au courant de ce qui se passait réellement dans le Nord (situation coloniale semblable à celle du Tiers-Monde, ségrégation raciale comparable à l’apartheid, bidonvilisation, etc.). Cela est difficilement compatible avec la quantité pléthorique d’ouvrages portant sur le Nord qui virent le jour durant ces années. On ne peut donc entretenir de doute sur la véritable nature du processus : celui d’une société dominante s’auscultant elle-même à travers ses rapports avec une tierce partie, en l’occurrence des Indiens qui, en dernière analyse, n’intéressent une telle société que sur un plan artisanal et mythologique afin d’évacuer son contenu politique.
Le rapport sur lequel est basé le présent ouvrage se présente comme l’un des derniers, sinon le dernier travail de terrain exécuté individuellement avant que la recherche ne soit gelée dans le district du Mackenzie. C’est alors qu’est survenu un événement que d’aucuns considèrent comme le plus important du XXe siècle pour le développement du Nord : l’enquête Berger. Prévoyant les difficultés auxquelles se heurteraient les projets de mise en valeur de la vallée du fleuve Mackenzie, le gouvernement fédéral créa une commission présidée par le juge Thomas Berger et chargée d’évaluer l’impact environnemental et socio-économique d’un gazoduc. Le juge en conclut que son mandat l’obligeait à étudier les conséquences du développement dans le Nord à la lumière des leçons de l’histoire de ce territoire, et ainsi débuta une épopée qui allait durer plus de deux années (1974 à 1976). Par le biais d’audiences publiques dans tous les postes, la commission instaura un nouveau type de relations entre l’allochtone et l’autochtone ; de plus, elle incita le gouvernement à financer les recherches de groupes représentatifs (tel la Fraternité indienne) pour que ceux-ci puissent préparer des témoignages autorisés et documentés. Cela eut l’effet d’un immense mouvement de prise de conscience, d’affirmation et de libération chez les populations nordiques.
Ainsi, lorsque la Commission Berger recommanda au gouvernement un moratoire de dix ans (1977-1987) avant de poursuivre quelque projet que ce soit dans le Mackenzie, ceci fut accueilli par les Autochtones comme la plus grande victoire morale qu’ils aient jamais obtenue. Depuis, la situation a évolué rapidement et le Canada vient de donner son accord de principe au projet de construction d’un gazoduc au Youkon méridional. Ce qui laisserait intact, pour le moment, le pays des Dènès. Les revendications territoriales n’en sont pas atténuées pour autant, puisqu’elles existent, malgré tout, indépendamment de tout projet particulier de développement. C’est dans ce contexte que s’inscrit cet essai. Son propos est de projeter un éclairage nouveau sur une société et son territoire, et de décanter les aspects phénoménologiques et existentiels de toute une population marginalisée qui se retrouve et rejette son aliénation. Cet ouvrage est donc fait de témoignages, d’accusations, de revendications, de rancœurs, de nostalgie, d’espoirs et de poésies qu’illustrent une conception et une philosophie de la vie dont l’Occident ne saurait se passer sans hypothéquer à jamais son patrimoine.
En fait, c’est l’autochtone, le paria ou le jugé qui devient ici le juge pour adresser lui-même un discours critique à ses agresseurs tutélaires sur ses agresseurs séculaires. Cet ouvrage est en quelque sorte le procès que fait une société dominée de la société qui la domine.
5 Avec la création du Nounavoute le 1e avril 1999, les Territoires du Nord-Ouest ont été subdivisés en deux ensembles portant respectivement ces deux noms. Quant au Nouveau-Québec, il est devenu le Nounavik.