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© Éditions Mémoire d’encrier, pour l’édition française.
© Édition originale Emancipation Day,
Doubleday Canada, 2013.

 

Mise en page : Claude Bergeron
Couverture : Étienne Bienvenu
Dépôt légal : 3e trimestre 2015
© Éditions Mémoire d’encrier

 

ISBN 978-2-89712-318-5 (Papier)
ISBN 978-2-89712-320-8 (PDF)
ISBN 978-2-89712-319-2 (ePub)
PS8613.R337E5314 2015    C813’.6    C2015-941707-4
PS9613.R337E5314 2015

 

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Fabrication du ePub : Stéphane Cormier

I

William Henry

William Henry Lewis, de l’entreprise W. H. Lewis & Sons, « Willie » pour sa femme, « Will » pour son frère et ses amis, « le Vieux » pour ses fils, « Pop » pour sa fille, « William Henry » pour sa maman qui vivait à Ypsilanti ou à Cassopolis, personne ne sachant avec certitude où, ni même si elle était toujours de ce monde, car elle aurait plus de quatre-vingt-dix ans à présent, bref, « William Henry » pour lui-même, William Henry, donc, était assis comme un roi dans l’antique chaise de barbier de son père, les mains posées sur ses genoux et passées sous la bavette bleue rayée, admirant son reflet dans la grande glace, tandis que son frère Harlan lui rasait le menton. Harlan était propriétaire d’un salon au fond du hall du British-American Hotel depuis que leur père, Andrew Jackson Lewis, était tombé de cette même chaise et resté sur ces mêmes carreaux de mosaïque par un chaud samedi de juillet 1911, trente-deux ans plus tôt, après une beuverie plus longue que d’habitude qui l’avait forcé à dormir sur place plutôt que de rentrer auprès de sa femme et de sa famille. Harlan vivait là-haut, dans l’une des plus petites chambres de l’hôtel, et s’occupait de deux chaises de barbier à la fois, même s’il n’y avait qu’un seul barbier, tout en étant gardien de nuit à la pharmacie Lansberry de l’autre côté de la rue après dix-huit heures, jouant les Stepin Fetchit pour le gérant blanc de l’hôtel et polissant les chaussures de quiconque le lui demandait dans le hall. Rien au monde ne plaisait davantage à William Henry que de se faire raser la barbe par son frère Harlan.

Dès le lendemain des funérailles de leur père, William Henry avait pris l’habitude de venir chaque matin au salon se faire raser, et à l’occasion, s’offrir une coupe de cheveux, une habitude qui avait résisté à son mariage avec Josie l’année suivante et à la naissance de leurs trois enfants, une habitude qui persistait malgré tout – il aurait mieux valu qu’il se rase chez lui, ou alors qu’il se laisse pousser la barbe, à cause de son travail ou de l’alcool. Mais quand il s’agissait de barbe, William Henry était vaniteux, il le savait bien, et il n’était pas le seul à le savoir, on le lui reprochait, mais tout n’était-il pas que vanité? Et puis, il aimait sa routine matinale, c’était comme aller à l’église, mais l’église, ça coûte quelque chose, tandis que son frère, lui, ne lui demandait pas un sou et ne parlait jamais d’argent, même pour dire qu’il n’en avait pas. La visite quotidienne de William Henry était un réconfort, pour lui comme pour son frère. À vrai dire, cette routine durait depuis trop longtemps pour que William Henry puisse exprimer une hâte de se faire raser, ce qui serait revenu à dire qu’il avait hâte de respirer ou de voir la rivière Detroit couler devant la ville. Une longue habitude de trente-deux ans, ce n’est pas rien. William Henry tâcha de penser à une habitude qu’il pourrait adopter à présent et projeter trente-deux ans dans l’avenir, mais il n’en imaginait aucune. Peut-être une activité quotidienne avec son fils Benny, mais quoi donc, au juste? En y pensant bien, les activités quotidiennes auxquelles on aime s’adonner sont plutôt rares.

Harlan lui faisait la conversation et William Henry se contentait surtout d’écouter ou de lire le Free Press ou le Daily Star; en présence d’un autre client, il aurait plaisanté en disant que la presse n’était pas vraiment libre et les étoiles pas si brillantes, le jour. Quand il était d’accord, ou pas, avec ce qu’il lisait ou avec ce que disait son frère, il émettait un petit grognement. Il y avait toujours quelque nouvelle à écouter ou à lire. Ces jours-ci, c’était la guerre. Ou les gens de couleur qui venaient travailler en grand nombre dans les usines d’armes de Detroit. Ou encore les Blancs qui quittaient en masse le centre-ville pour cette raison même. La guerre, ça ne lui faisait rien du tout, à William Henry, ni à Harlan d’ailleurs, mais les deux frères n’en sentaient pas moins l’influence sur leurs affaires. Pendant la crise, les gens portaient les cheveux longs, racontait Harlan, presque jusqu’au col, mais à présent que la guerre était déclarée, la tonte militaire était à la mode, même chez les civils, et pas seulement chez les gens de couleur. Ils étaient nombreux à vouloir ressembler à une nouvelle recrue ou à un soldat en partance pour le front. D’autres venaient juste de rentrer des champs de bataille et tenaient à ce que tout le monde le sache. William Henry, quant à lui, disait que la guerre était bonne pour les plâtriers, car ils étaient nombreux à vouloir construire un petit appartement pour le louer aux travailleurs nouvellement arrivés ou aux soldats de retour au pays. William Henry aimait bien le parfum de l’eau de toilette utilisée par Harlan et le talc qu’il saupoudrait sur la brosse avant d’épousseter la nuque de ses clients. Comme il avait les cheveux fins et ondulés, et non crépus comme certains, son frère n’avait aucune difficulté à y passer un peigne, même à petites dents. Son teint était assez pâle pour qu’il puisse s’asseoir au premier rang, à l’église, sans même regarder autour de lui. L’armée aurait pu le mobiliser, mais il était trop âgé. Cinquante-deux ans. Vieux comme un jeu de cartes.

— Qu’est-ce qu’il fabrique aujourd’hui, ton fiston, Will? demanda Harlan en finissant de raser une joue.

Il tâta le dessous du menton de William Henry du bout de l’index, et William Henry leva la tête pour que son frère puisse lui raser la gorge.

— Benny? fit-il. Comme d’habitude, je pense. Les affaires marchent pas fort.

— Non, Jackson. Il t’aide un peu, au moins?

William Henry poussa un petit cri rauque. Dans la glace, Harlan suspendit son geste et le fixa un moment, le coupe-chou en l’air, comme un chef d’orchestre qui tient sa baguette. Jackson était depuis toujours le préféré de son oncle. Et de sa mère aussi, la prunelle de ses yeux. Toujours Jackson par-ci, Jackson par-là. On aurait pu croire que c’était le fils d’Harlan, et non celui de William Henry. La vérité, c’est que Jackson n’était qu’une immense source de déception. Pire, une honte.

— Couci-couça, répondit William Henry. Il y met pas de cœur, en fait.

— Ah bon?

— C’est pas tout le monde qui peut trimer si dur.

— Raser et couper les cheveux, c’est pas facile non plus, remarqua Harlan, comme si William Henry avait fait allusion à lui. Debout toute la journée, à respirer de p’tits bouts de cheveux. Tu te rappelles comme Papa arrivait plus du tout à manier ses ciseaux, tellement ses doigts étaient enflés?

— C’est c’qui t’arrive à toi aussi?

— Ça commence.

Il y eut un silence que seul troublait le grattement du rasoir à manche sur les poils. William Henry pensa à sa main à lui, tenant une truelle. Quand Harlan s’interrompit pour passer la lame sous l’eau chaude, William Henry remarqua : « C’est l’arthrite qui s’installe. »

Harlan essuya l’excédent de crème à raser dans le cou de William Henry et enveloppa le visage de son frère d’une serviette de toilette humide, chaude et parfumée, qui lui couvrait le nez et le front. C’était le moment que préférait William Henry quand il se faisait raser : il fermait alors les yeux et respirait l’effluve parfumé. Ce jour-là, ses pensées revenaient vers sa femme, Josie, qu’avec sa famille il était allé chercher à l’orphelinat de l’Hôtel-Dieu pour qu’elle leur serve de domestique. À l’époque, ils avaient un peu de moyens, il leur fallait quelqu’un pour s’occuper de leur maman. William Henry regardait Josie faire les lits et restait conscient de sa présence même quand elle se trouvait dans une autre pièce, quand elle ouvrait les fenêtres pour aérer la maison et laisser entrer le lourd parfum des lilas. Ce serait une épouse idéale, avait-il pensé, et elle avait accepté, mais le père de William Henry s’y était opposé, même si Josie n’était pas plus foncée qu’eux. Mes fils marieront pas de servantes. Mais peu après, le vieux était mort, et avec lui, toute opposition au mariage s’était envolée, car leur maman avait fait sa valise et leur avait laissé la maison, à Harlan et lui, pour rentrer quelque part au Michigan, à Kalamazoo, peut-être, ou à Lansing. Harlan racontait qu’elle était partie avec un vendeur de pinces à linge venu cogner à leur porte, mais est-ce que ça s’était vraiment passé comme ça? Harlan disait n’importe quoi pour se rendre intéressant.

William Henry se revit, Josie à son bras, le long de l’avenue Ouellette, en septembre, allant chercher un certificat de mariage au bureau d’état civil. Lui, nerveux comme un chat sorti d’un sac, elle, calme et sereine. À l’orphelinat, les sœurs avaient été avares de détails sur son identité. On ne savait pas grand-chose d’elle, hormis son nom, Josephine Rickman, et une explication approximative de son teint foncé par une possible origine juive. Elle aurait été la fille d’un chef de fanfare, mais cette histoire ne semblait pas tenir debout, alors ils n’en firent aucun cas. Quant à Josie, elle maintenait que son père était pasteur de l’Église épiscopale méthodiste africaine et qu’il était reparti pour l’Indiana, mais peut-être ne prétendait-elle ça que pour choquer les religieuses?

— Quel nom on donnera à ta maman, Josie? demanda William Henry, sur le chemin du bureau d’état civil.

Il pensait qu’il valait mieux accorder leurs violons.

— Mildred, tu sais bien.

— Mildred qui?

— Mildred Hughes.

— C’est comme ça qu’on t’appellera, alors? Josie Hughes?

— J’ai pris le nom de mon père. Josephine Constance O’Sullivan Rickman.

— Où t’as pris tous ces foutus noms, bon sang?

— Constance, c’est comme ça qu’on m’appelait à l’orphelinat. O’Sullivan, je sais pas d’où ça vient, mon papa l’avait quelque part dans son nom. Note-le comme je t’ai dit. Josephine Constance O’Sullivan Rickman.

— Et quel âge as-tu, Miss Josie-fine-Constance-O’Sullivan-Hughes-Rickman-bientôt-Madame-Lewis?

— Quel âge y faut avoir?

— J’sais pas, dix-huit ans, j’imagine.

— Alors, dis-leur que j’ai vingt ans.

— T’as pas vingt ans! Moi, j’ai vingt ans. On peut pas avoir vingt ans tous les deux!

— Et pourquoi pas?

— Ça a l’air suspect.

— Pas du tout. Y’a plein de gens qui ont vingt ans. C’est dix-huit qui a l’air suspect.

Il fallait admettre qu’elle mentait mieux que lui.

Au bureau d’état civil, le commis blanc derrière le comptoir jeta un regard perspicace à Josie et déclara que si elle avait vingt ans, lui, il était roi d’Angleterre, mais il remplit néanmoins le formulaire.

— Ah ça, vous autres, vous n’en manquez pas une, hein? remarqua-t-il. Autant rendre tout ça officiel.

Puis, l’idiot se trompa en remplissant le formulaire. Pour le nom de l’épouse, il écrivit : « Josephine Constance Rickman. » Il n’y avait pas assez de place pour tous les autres noms. Il inscrivit « Windsor » comme lieu de naissance de William Henry, mais comme Josie ne savait pas où elle était née, il secoua la tête et consigna de nouveau son nom, cette fois en oubliant « Constance ». Et là où il fallait cocher « célibataire » ou « veuve », il écrivit « de couleur ».

— De couleur, c’est un état civil, ça? s’étonna Josie, qui n’avait pas la langue dans sa poche, mais le commis ne leva même pas les yeux.

Et dans le formulaire de William Henry, là où il fallait cocher la nationalité, il mit encore « de couleur ». Comme s’il inscrivait des petits chiots bâtards à la fourrière municipale. Josie lui lança un regard furieux, mais garda le silence, comme le lui avaient appris les nonnes. Pourtant, William Henry dut l’entraîner de force, sinon elle serait restée plantée là.

— T’as à boire, là-dedans? demanda William Henry à Harlan quand son frère retira de son visage la serviette refroidie, révélant le reflet d’une rangée de bouteilles remplies de lotions et d’onguents de toutes sortes de couleur.

Il jeta un coup d’œil à l’horloge sur le mur au-dessus de la porte des toilettes. Presque onze heures. Un bon moment pour commencer. Ce n’était pas la première chose qu’il faisait dans sa journée. Il résistait assez longtemps pour se convaincre qu’il contrôlait ses envies. Il avait avalé du bacon, des œufs, des toasts et du café au petit-déjeuner, sans rien rendre. Il avait parlé à Josie de la maison de Walkerville qu’il rénovait avec Benny et Jackson, du mur de plâtre qu’ils allaient démolir. Un travail qui donne soif. Et puis, boire à midi, ça se faisait beaucoup, et il était presque midi.

— Je sais que t’en gardes ici. Mais où?

— Tu veux de la lotion après-rasage? plaisanta Harlan en détachant la bavette du cou de William Henry et en actionnant la pédale qui faisait descendre la chaise avec un soupir pneumatique.

William Henry arracha les mouchoirs enfoncés dans son col et se pencha vers la glace. Où Harlan avait-il donc mis ses fichues lunettes? William Henry les avait maculées la veille de petits éclats de peinture, qu’il avait oublié de nettoyer après le travail. La veille, ou l’avant-veille?

— Juste une goutte, alors. Un remontant de rien du tout.

Harlan éclata de rire. C’était une vieille blague entre eux.

— J’ai quelque chose de mieux dans ma petite armoire.

Harlan ouvrit la pharmacie au-dessus du lavabo et prit une bouteille de bourbon du Kentucky et deux minuscules verres. Leur père venait du Kentucky, c’était un lien avec lui. Ils ne faisaient rien sans raison.

— Tiens! fit-il en lui versant un verre. Tamponne-toi le visage avec ça.

— Ah, mon vieux Harlan, j’t’aime bien, tu sais!

— Au Kentucky! commença Harlan en levant son verre. À Papa!

— À Papa! renchérit William Henry en se mettant debout.

Rien n’égalerait jamais le goût du premier verre de la journée.