Alors que je poursuivais des « travaux de terrain » du côté des Petites Antilles au milieu des années 1960, j’ai survolé Haïti sans pouvoir m’y arrêter. Mais non sans lancer par le hublot quelques graines d’esprit ancestral en implorant loas et manitous de m’y convier un jour.
Il m’aura fallu attendre quelque quinze ans pour y aborder, en 1981, depuis Belém do Para et la Guyane, au retour d’un périple en Amazonie brésilienne. Comme je l’avais souhaité, je débarquais en Haïti, depuis le Sud vers le Nord, et non pas depuis les USA, la tête imprégnée des images latentes de la Nord-Amérique.
C’était l’époque de Duvalier (Jean-Claude) et, en même temps, celle des exilés haïtiens, dont l’un d’entre eux avait pris place dans ma famille en terre canadienne. J’avais déjà de la parenté haïtienne dès le début des années 1950. Plusieurs marins et navigateurs, issus des villages s’échelonnant sur les rives du Saint-Laurent, avaient fréquenté Haïti et la Caraïbe, comme membres d’équipage de la marine marchande ou des bateaux de croisière, alors que la navigation cessait en hiver sur le grand fleuve.
Ainsi, ai-je appris à connaître Haïti sans trop m’en rendre compte. Grâces soient rendues aux dieux de m’y avoir amené en toute liberté, sans obligation de recherche. Et depuis, par intermittence continue, je n’ai cessé de fréquenter Haïti sur plus de trois décennies.
Arrivé à Montréal en 1975 pour un poste universitaire, ce sont des Haïtiens qui m’y ont reçu et m’ont fait connaître la ville. Moi qui suis fils du fleuve et du Pays sud-costier en aval de Québec, ce sont en bonne partie les Haïtiens qui m’ont montréalisé et enseigné la métropole.
Entre neiges en fusion et amours géographiques, les textes ici rassemblés ont été produits du Sud au Nord sans se douter qu’ils se trouveraient réunis sur un même vaisseau, engagés dans une même navigation. Tels des marins se rencontrant au havre pour appareiller vers un port d’appel dont les aléas et coordonnées ne sauraient se préciser qu’en cours de route…
Considérant que le contexte colonial nous a injustement privés, comme peuple métis-créole du grand large boréal, de la présence d’Haïti dans nos fondements identitaires, une précision s’impose afin de baliser la trajectoire se profilant derrière ce recueil. Ayant été amené très tôt à me joindre à des travaux d’exploration dans le Grand Nord arctique et la forêt septentrionale, j’ai tenté d’inscrire ceux-ci dans la trame élargie de la Caraïbe et du Brésil, et partant, de l’Amérique première qui sous-tend la marche de l’hémisphère.
Pour reprendre les mots d’Octavio Paz, je demeure convaincu que l’« espace mobile du langage » menant à la poétique — intime ou extime — est substance vivante en circulation parmi nous et cherchant des lèvres pour la moduler, sans nécessairement s’y déposer. Aussi, est-ce toujours grâce que d’en recevoir le partage. Ce n’est pas parce qu’on produit un poème qu’on en devient l’auteur exclusif, c’est aussi le poème qui se rédige à travers nous.
JM
20 février 2014
À Serge Legagneur
Comme un raz de marée en dérouine
sous les alizés du Grand Nord
Une coulée de joncs géologiques
abandonnés dans la cale du patrimoine
Tu as enfin retrouvé
sur la liane-longitude
Athabaska-Artibonite
Le Métis au long cours
du Mississippi sous-cutané
Ayant convoyé au flanc de l’Amérique
du crépuscule jusqu’au zénith
sur un canot à deux ponts
Une bannière en forme de huit
flottant au firmament mobile
où pavoisait un nom énigmatique
To the unknown coast to the unknown coast
hacia la tierra firma desconocida
vers la côte inconnue vers la côte inconnue
Au grand large de la découverte
jusqu’à la terre ferme consolidée
J’ai aperçu un jour
dans le ciel du Nord
au plus froid de l’hiver
alors que geignaient
quelques vieilles branches
et que le firmament
modulait un air glaciaire
J’ai aperçu un jour
le ballet-jazz des aurores boréales
se changer en caravelle
à feux follets
pirogue à balanciers
— bâbord pour le tropique
tribord pour le nordique —
Chorégraphies aériennes
lançant l’appel du voyageur
dans le ciel du grand fleuve
… allez… allez… attrape ton aviron
saisis ta blague à kini-kinik
saute dans ton canot et oups… appareille
sans déparer pour l’Isle-à-la-Tortue
Cavalcade en chasse-galerie
pour les pays-d’en-haut
jusqu’en terre d’Haïti