DANS LA MÊME COLLECTION

Sotto l’immagine, Nathanaël

Aimé Césaire. La part intime, Alfred Alexandre

Chaophonie, Frankétienne

Comment enseigner la mort à un robot?, Betrand Laverdure

 

Je me suis multiplié pour m’éprouver.
Álvaro de Campos

Qu’est-ce qu’un poète,
si ce n’est un traducteur, un déchiffreur?

Baudelaire


La littérature tire sa vie de la traduction, tout nouveau bouleversement. Toute renaissance se fait à partir de la traduction; ce qu’on appelle grand siècle de la poésie est d’abord un grand siècle de la traduction.
Ezra Pound

Pourquoi la traduction n’est-elle pas un sujet comme un autre, je veux dire en quoi prédispose-t-elle à une authentique ferveur du sens, allant parfois jusqu’au débat, comme si en chaque mot se cachait un enjeu de vie, une vision du monde miniaturisée?

Je ne suis pas traductrice. Certes, il m’est arrivé de traduire quelques poèmes irlandais, américains ou canadiens pour des numéros spéciaux de revue littéraire. Jusqu’à tout récemment, je ne comprenais pas pourquoi on me demandait si je traduisais moi-même mes poèmes, comme si cela avait été une insulte, sous-entendu : aucun traducteur ne s’intéresse à vos textes? Ou encore : un bon et humble poète ne se traduit pas lui-même. En fait, mon rapport à la traduction passe en grande partie par la fiction et par la fascination que j’ai pour cette activité qui selon moi relève des mêmes circuits affectifs et associatifs que la création. Aussi m’arrive-t-il de projeter sur la traduction des réflexions élaborées en pensant à la création littéraire.

Il y a sans doute plusieurs façons d’approcher la traduction; pour moi, c’est interroger les rouages des mots, de la pensée, des images et du sens, et s’imbiber des dérives rêveuses que suscite toute lecture dite littéraire. C’est aussi aborder le contour culturel de la langue, l’identité et une certaine pratique de la pensée. Pour tout dire, c’est faire valoir l’état de virtualité constante dans lequel nous vivons, état qui multiplie les possibilités d’intelligence et d’émerveillement devant la vie.

Émerveillement non pas parce que la vie est nécessairement belle, mais parce que la vie est complexe, variée et suffisamment mystérieuse pour que nous développions à son égard un attrait autre qu’instinctif.

Chaque traduction d’une œuvre littéraire est un rempart contre l’ethnocentrisme. Tout comme la création, la traduction protège l’humanité contre sa propre érosion, car elle est une garantie de circulation, de dialogue et de renouveau dans l’espace et le temps. Chaque traduction est aussi une allumeuse potentielle de désir, de mémoire, de comparaison et d’imagination.

Traduire est un moyen privilégié d’entrer dans l’univers de sa propre langue et de pouvoir l’explorer dans toutes les directions en traversant le paysage de ses origines et ses grands scénarios historiques : ses régionalismes, sa modernité, ses timidités, son arrogance, ses grandes colères et toujours, toujours la rutilance de ses milliers de petites inventions qui, rieuses ou même cyniques, donnent du plaisir.

Il y a dans la traduction une pratique extrême de cet acte dit de lecture qui, soyons honnêtes, est d’une puissance réelle pour ce qui est de stimuler et de renouveler notre vie intérieure. Toute traductrice, tout traducteur est d’abord une lectrice, un lecteur, c’est-à-dire quelqu’un qui fait entrer dans son monde intérieur un autre monde avec ses mystères, ses ambiguïtés, ses fulgurances, ses zones dangereuses.

Or il y a sans doute tout un monde entre lire dans les pensées de l’auteur et s’y projeter.

La rencontre née d’une lecture intense altère, confirme, renouvelle notre façon de voir et de ressentir la réalité. Il y a des attitudes et des comportements envers le texte et son sens qui relèvent d’une attirance et d’une intention, parfois d’une posture esthétique. Il me semble en avoir identifié quelques-unes :

 

L’approche dite nulle :
le sens tel quel

 

L’approche identitaire :
le sens désiré

 

L’approche ludique permissive :
le sens ubique

 

L’approche interactive responsable :
le sens réinventé

 

L’approche interactive libre :
l’écriture de la réécriture

Ici, il y a manifestement une ré/écriture qui se fait grâce à la traduction, qui commande à son tour des retours à la langue d’origine parce qu’ils améliorent le texte ou conviennent mieux formellement. La ré/écriture est en ce cas-ci empreinte de liberté, transforme la tonalité et s’autorise spontanément d’anodines et audacieuses transgressions. C’est ce qui explique pourquoi l’approche interactive libre est celle qui ressemble le plus à la dynamique qui se joue dans la traduction de la poésie.

Dans la langue étrangère, je continue de creuser des trous et à tisser de courts récits dans lesquels je suis heureuse, multiple et inquiète, parfaitement libre. Il y a des sensations qui disparaissent en laissant des cernes autour des mots. D’autres naissent aux mêmes endroits. Dans l’autre langue, je multiplie inutilement les pronoms, étreins l’obscurité comme une chose précieuse, une petite ombre de la grande peur.

 

La capture du sombre, Montréal, Leméac, 2007.