Miigwech Nimaamaa, Miigwech Ndede
Ningosha anishaa wenji-bimoseyan
(Je donne la force de marcher)
Chanson de voyage anishinaabe
Si tu entrais au cœur du cercle de la danse du soleil, tu en comprendrais la beauté.
Le tremblement des peupliers dans la brise. Le flottement et le frétillement des drapeaux de prière multicolores dans les branches. Le chœur des cigales, bande sonore parfaite sous la chaleur accablante. Le sentiment de centaines de sympathisants autour du cercle, les yeux braqués sur toi.
Le sable chaud commençait à me brûler les pieds. L’éclat du soleil avait profondément marqué ma peau. La sueur sèche avait laissé une fine couche de sel sur mon corps, je m’en rendais compte quand je me léchais les lèvres.
Nous avions commencé à danser et à jeûner dans le cercle de la danse du soleil avant les premières lueurs de l’aube.
Les chefs et les meneurs marchaient en procession au sud du cercle, où je me tenais. Prenant la coiffe de guerre de mon père sur une perche, ils l’ont tendue vers le ciel. Des dizaines de plumes d’aigle déployées autour formaient une sorte de halo. Chaque plume représentait un acte de courage, les motifs en perles de verre reflétaient la lumière du soleil. Le système acoustique grésillait.
Lorsqu’ils ont ramené du ciel la coiffe de guerre et l’ont déposée sur ma tête, des ululements et des cris de guerre se sont élevés parmi la foule. Ils m’avaient désigné comme chef.
Le meneur de la danse du soleil a pris le médaillon du traité dans une petite boîte posée sur le sol. Il l’a placé entre mes mains en me rappelant l’importance des liens instaurés par les traités et notre engagement à partager la terre avec les nouveaux arrivants. Sur un côté du médaillon, le profil de George Washington. Sur l’autre, deux mains qui se serrent. L’une, européenne. L’autre, autochtone. Les traités sont l’affaire de tous.
J’ai hoché la tête pour le remercier. Le poids du médaillon entre mes mains m’a surpris.
J’ai tourné mon regard vers la terre. La dernière fois que j’étais venu là, c’était deux ans plus tôt. Je m’étais écarté de la voie rouge tracée dans mon enfance. J’avais tourné le dos à Ndede1, mon père. J’avais fait du mal à plusieurs personnes, même celles qui m’étaient les plus chères.
Fils de chef, j’avais toujours su qu’un jour ou l’autre, je me hisserais à ce rang, mais je n’avais jamais pensé que ce jour viendrait si vite. Peut-être seulement après une action héroïque que j’aurais accomplie moi-même. Et voilà que cette cérémonie était célébrée aux jours les plus sombres de ma vie! Ma communauté, ma famille et mon père avaient réagi en me donnant une seconde chance. Ils tentaient de réparer ce qui s’était brisé.
Cela s’est passé il y a plus de dix ans. Depuis, mon père m’a légué bien d’autres choses sur lesquelles je suis résolu à bâtir l’avenir.
Pendant sa dernière année sur terre, Ndede allait vivre une remarquable aventure d’espoir, de guérison et, ultimement, de pardon. Cette aventure allait le mener au sommet d’institutions parmi les plus puissantes de la planète, en même temps qu’elle résonnerait dans ce que l’être humain a de plus intime et de plus universel à la fois.
Au-delà des héritages, objets sacrés ou titres, son legs le plus précieux est un enseignement, ce jour où il m’a tiré de l’abîme grâce à la danse du soleil : pendant notre vie sur terre, aimons-nous les uns les autres, et, quand notre cœur se brise, efforçons-nous d’en recoller les morceaux.
Peu importe où nous vivons, nous sommes nombreux à puiser dans cet enseignement qui constitue le noyau des cérémonies sacrées pratiquées par les peuples autochtones.
C’est ce qui donne la force de marcher.
1 Ndede signifie « mon père » en ojibwé, un terme par lequel ma sœur Shawon et moi désignons notre père depuis notre enfance. Le « e » se prononce comme dans « legs ». La transcription phonétique du mot est « in-DEH-deh ».
1
Près de la ligne d’horizon, un nuage traversait les eaux miroitantes du lac des Bois. Un grand Anishinaabe, Waabanakwad (Nuage gris), étudiait cette masse de brume qui flottait devant lui. Il défit un nœud de tabac dans sa main et plaça son offrande sur l’eau. Puis il tendit le cou pour que ses paroles s’élèvent jusqu’au ciel.
— Ahow nimishoomis, miigwech kimiinshiyin ningoozis owiinzowin, déclara-t-il en ojibwé. Ô, grand-père, merci de me donner le nom de mon fils.
Ses nouveau-nés, des jumeaux, reposaient près de leur mère, Nenagiizhigok (Guérisseuse céleste), qui les allaitait dans la petite habitation érigée à l’orée du bois, sur une pointe, juste au nord de Turtle Narrows. La famille s’y était arrêtée, tôt ce matin-là. Quel beau cadeau! Waabanakwad le comprenait parfaitement. Quelle bénédiction que d’avoir sa petite famille autour de lui, sur sa ligne de trappe, sur cette terre qui avait appartenu à son père et à son grand-père avant lui!
— Tobasonakwut, murmura-t-il.
Nuage bas. Il regarda le nuage qui allait donner son nom à son fils disparaître dans la brume qui cachait la rive. Il s’accroupit au bord de l’eau, en quête d’une autre vision, d’un nom pour son deuxième fils.
Les feuilles d’un peuplier bruissaient doucement dans le vent. L’eau clapotait aux pieds de Waabanakwad.
C’est à ce moment-là, sans doute, qu’un petit oiseau se posa près de lui et le regarda en secouant la tête. La petite apparition fit un bond en l’air quand Waabanakwad lui sourit. L’oiseau se laissa ensuite tomber vers le sol avant de reprendre son élan pour s’envoler dans la brume.
— Bineshii, dit Waabanakwad.
Petit oiseau. Ce nom lui plaisait. Ses yeux se plissèrent dans le sourire qui illuminait son visage.
Il offrit le reste du tabac, invoqua les Esprits des quatre horizons, notre grand-mère la Terre et notre grand-père à tous, puis se dirigea vers son habitation. Il avait un nom pour chacun de ses fils. Le visage de Nenagiizhigok dut s’épanouir en voyant Waabanakwad rentrer.
Ces sourires allaient vite disparaître. Les deux garçons attrapèrent la scarlatine à un jeune âge et les remèdes anishinaabe ne purent sauver que Tobasonakwut. Bineshii se montra fidèle à son nom. Il ne fit qu’effleurer la terre, avant de s’envoler et de repartir pour le monde des Esprits.
Longtemps après être devenu gichi-Anishinaabe, un géant parmi son peuple, Tobasonakwut apprit de la bouche d’un aîné que s’il avait vécu une vie si riche et si intense, ce n’était pas seulement pour sa part de bénéfices et de difficultés. C’était aussi pour la douleur, la joie et le chagrin qui avaient appartenu à Bineshii. Tobasonakwut avait vécu assez pour deux existences. C’est sans doute pourquoi « jumeaux » se dit niizhote en anishinaabemowin, c’est-à-dire « deux cœurs ». Pas vraiment deux cœurs, plutôt une dualité incarnée par un lien sacré. Un aîné l’exprimerait ainsi, bien plus tard dans la vie de mon père. Un jour, ces deux cœurs n’en formeraient plus qu’un. Après très, très longtemps.
Il fallait d’abord que Tobasonakwut vive sa vie d’enfant.
Un jour qu’elle n’était encore qu’une petite fille, Nenagiizhigok jouait avec ses frères, sœurs et cousins près de Sii’amo Ziibing, non loin de là où elle allait donner naissance à son fils Tobasonakwut une génération plus tard. C’était sans doute une chaude journée d’été, peut-être le matin, quand le soleil commence à réchauffer l’ombre de la forêt.
Les enfants se poursuivaient les uns les autres et leur rire retentissait le long du rivage rocheux. Lorsque l’un d’eux se détacha du groupe et monta vers la forêt, les autres, y compris Nenagiizhigok, lui emboîtèrent le pas. Ils se pourchassaient en zigzaguant entre les pins, leurs mocassins piétinant le moelleux coussin d’aiguilles de pin rouge. Malgré les cris et les éclats de rire, le bruit de leurs pas sur la terre résonnait plus doucement qu’il n’est possible de l’imaginer aujourd’hui. Ils firent irruption dans une clairière où poussaient de hautes herbes dissimulant un marais. De jolies fleurs dansaient parmi les herbes, se balançant dans la brise légère, et plus les enfants s’en approchaient, plus ils s’éloignaient des arbres.
Dans un état second, envoûtés par les fleurs mauves et roses, ils continuaient d’avancer. C’est alors qu’une cascade de sons s’éleva autour d’eux. On aurait dit un millier de minuscules crécelles secouées toutes en même temps.
Nenagiizhigok et les autres se figèrent, tandis qu’une nuée de libellules jaillissait des roseaux. Les magnifiques créatures formaient un arc, comme une lance projetée au-dessus de ces petites têtes d’enfants anichinaabeg.
Les petits insectes se mirent à chanter peu à peu, sans troubler l’émerveillement dans l’esprit des enfants. Apaisante, leur mélodie traçait les contours des arcs qu’ils formaient dans le ciel. Les sons atteignaient un plateau, s’accrochaient à l’air, puis revenaient à une note plus basse, que les libellules répétaient avant de recommencer le cycle. Un chant avec un début, mais sans fin, une musique nouvelle.
Des années plus tard, Tobasonakwut écoutait sa mère, Nenagiizhigok, lui chanter cette mélodie, appelée « Kopichigan » par ses camarades de jeu et elle, désormais parents. Assis dans son tikanaagan, ou porte-bébé, Tobasonakwut s’endormait au son de cet air pendant que sa mère cueillait des bleuets sous le soleil d’août. Et le soir, quand on le berçait dans sa balançoire, suspendue au-dessus de lit de ses parents. Et quand on lui faisait faire la sieste.
« Mehhh, mehhh, mehhh ... », fredonnait doucement sa mère. Le chant des libellules s’introduisait dans le cœur de Tobasonakwut, dans son esprit, dans sa mémoire. C’était un chant qui venait de chez lui. De la mère. De la Terre.
Jeune garçon, Tobasonakwut vivait dans l’insouciance, comme les petits Anishinaabeg du nord-ouest de l’Ontario encore aujourd’hui. Avec un sourire sur le visage et un lance-pierre dans la poche.
L’été, la famille vivait sur la péninsule Aulneau, en un lieu appelé Neyangaashing, un village bâti autour d’une habitation de midewin dont se servait la grande société médicinale des Ojibwés. Quittant la demeure de ses parents, Tobasonakwut escaladait la colline voisine, montait sur la face arrondie du rocher et admirait les eaux chatoyantes du lac des Bois. Il observait les pêcheurs dans leurs canots, dont son père, se diriger vers le large et poser des filets. En août, ses frères et lui s’asseyaient là pour manger des bleuets.
Un jour d’été, Tobasonakwut fut témoin d’un étrange spectacle. En revenant vers l’habitation du midewin,
il aperçut un Anishinaabe à quatre pattes, tel un animal, une laisse de cuir autour du cou fixée à un pieu si profondément ancré qu’il ne bougeait pas d’un iota quand l’homme tirait dessus. Inconscient de la présence de Tobasonakwut, qui le dévisageait, l’homme sanglotait. Ce que voyait Tobasonakwut, c’était un homme en quête d’une vision, un homme sacrifiant sa faim, sa soif et même sa dignité pour se rapprocher du monde des Esprits. C’était la première fois que l’enfant observait ce genre de comportements.
Ce ne serait pas la dernière.
Tobasonakwut et son peuple vivaient à une époque de bouleversements. Les villages des Anishinaabeg (Neyangaashing, par exemple) étaient alors démantelés, et leurs habitants déplacés vers des réserves comme Big Island ou Onigaming, où fut envoyée sa famille. Les terres où ils avaient posé leurs trappes depuis des générations ne leur appartenaient plus, leur disait-on alors. Leur mode de vie traditionnel avait disparu, ils n’avaient pas le droit de quitter la réserve ni de participer à la nouvelle économie qui se créait autour d’eux.
Tout changeait, y compris le mariage de Waabanakwad et Nenagiizhigok. Waabanakwad vivait de moins en moins auprès de cette famille qu’il aimait pourtant. Peut-être était-ce une façon pour lui de regagner l’autonomie qu’on lui avait enlevée. Ou de courir après d’autres femmes. Un peu des deux, sans doute. Quelle qu’en soit la raison, Nenagiizhigok, souvent seule avec ses enfants, était découragée et déprimée. Après de longues absences, Waabanakwad et elle se disputaient devant leurs fils, semant la confusion dans leur cœur. La colonisation n’est pas bonne pour la vie de famille.
Le père et la mère aimaient tendrement leurs enfants. Avec Tobasonakwut, Waabanakwad allait écouter les soixante-dix-huit tours de la famille Carter chez son frère, qui possédait le premier tourne-disque de la réserve. Nenagiizhigok racontait des histoires aux enfants tout l’hiver, à côté du poêle.
Un jour, Nenagiizhigok revêtit Tobasonakwut de ses plus beaux habits. Elle prépara du pakwezhigan, une sorte de bannique, et fit bouillir de l’eau pour le thé. Quand arriva un aîné tenu en grand respect, elle remit le pain et le thé à Tobasonakwut. L’aîné mena ensuite l’enfant jusqu’au rivage, où les attendait un canot. Il pagaya vers le sud, en direction de Cyclone Point.
Ils s’approchèrent d’un rocher dont la face était tournée vers l’est et y débarquèrent. L’aîné déballa la bannique et remplit deux tasses de thé. Il bourra sa pipe de cérémonie et l’alluma. Il invoqua les quatre horizons, notre grand-mère la Terre et notre grand-père à tous. Le guérisseur pria pour le petit garçon assis à ses côtés. Il demanda aux Esprits d’être bon avec lui. Ensuite, il offrit à l’enfant du pain et une tasse de thé.
Assis là, ils mangèrent en silence pendant un certain temps. Puis, l’aîné expliqua à Tobasonakwut qu’un jour, il deviendrait un meneur et un homme spirituel parmi les Anishinaabeg. C’est pourquoi Tobasonakwut devait se mettre dès son jeune âge en quête d’une vision. Ainsi, il se préparerait à l’œuvre de toute une vie.
En avalant la pâte cuite, Tobasonakwut comprit soudain que ce serait son dernier repas avant le début de son jeûne. Il se mit sans doute à mâcher un peu plus lentement et à écouter l’aîné avec plus d’attention.
L’aîné lui demanda de grimper jusqu’à l’entrée d’une grotte. C’est là que l’enfant devait rester quatre jours durant.
Tobasonakwut obéit. Assailli par le froid, la faim et la soif, il resta seul dans la grotte pendant tout ce temps.
Il entendait la pluie tomber et les sifflements des serpents qui partageaient son abri. Il maudissait sa famille et l’aîné qui l’avait mené là. Se sentant seul et misérable, il se promettait de ne jamais forcer ses enfants à jeûner comme on le lui imposait. Il ne rompit pas son jeûne. Il honora ses engagements. Et compléta sa quête en ayant une vision.
Quatre jours plus tard, l’aîné revint le chercher.
Ils fumèrent la pipe ensemble et mangèrent un peu. Alors que l’homme pagayait vers Onigaming, Tobasonakwut tournait de temps en temps la tête pour jeter un dernier coup d’œil à celui qu’il avait laissé dans la grotte. Il dut remarquer que le vieux avait l’air d’avoir passé quatre jours loin de tout, lui aussi. Quand Tobasonakwut rentra chez lui, Waabanakwad l’encouragea à placer une offrande de tabac sous un arbre en remerciement de la vision qu’il avait reçue.
2
Et c’est ainsi que les années qui suivirent furent remplies de rires et d’amour, de disputes et de douleur. La vie était bonne, mais difficile. C’est comme cela que vivaient les Anishinaabeg.
Quelque chose les menaçait pourtant, à l’abri des regards, quelque chose qui hantait la famille de Tobasonakwut. C’était une frayeur profonde, à l’affût derrière chaque arbre et chaque colline, comme le Windigo, ce géant de glace, ce cannibale aux cris lugubres qui avait occupé l’esprit de ses ancêtres. Les adultes n’osaient parler ni du Windigo ni de cette grande peur.
À la fin de l’été, cette frayeur se transforma en réalité quand un homme vêtu d’une soutane noire vint exiger qu’on lui remette Tobasonakwut.
C’est à ce moment-là que prit fin l’enfance de Tobasonakwut. On le fit monter dans un camion, avec d’autres enfants anishinaabeg, pour l’amener au pensionnat de St. Mary, près de Kenora, en Ontario. C’est dans cette institution dirigée par les Oblats que, sujet d’une expérience d’ingénierie sociale de grande ampleur dont le but était de « tuer l’Indien dans l’enfant », il allait vivre la plus grande partie des dix années suivantes.
Après lui avoir rasé les cheveux, on le priva du nom choisi par son père, au profit d’un numéro, le 54, puis on l’affubla d’un nom irlandais donné par les religieux : Peter Kelly. On lui interdit de parler sa langue maternelle, que d’innombrables générations d’ancêtres avaient préservée avant lui. Parler anishinaabemowin à portée de voix de ses nouveaux gardiens lui attirait une volée de coups administrés à l’aide d’une règle ou d’une ceinture. En classe,
il devait parler anglais, et dehors, ses gardiens s’adressaient à leurs pupilles en français.
Une nonne attira Tobasonakwut dans sa chambre peu de temps après et le viola. « Ton peuple n’est bon que pour la baise », lui dit-elle en le chevauchant. Ce ne fut pas la dernière fois. D’autres violences sexuelles suivirent, commises par des hommes et des femmes, contre Tobasonakwut seul ou en présence d’autres enfants. Au pensionnat, les enseignants et le personnel appelaient Tobasonakwut et ses camarades « maudits sauvages ».
Tobasonakwut retourna dans sa famille à Onigaming au cours de l’été 1947. Comme les jours heureux de son séjour arrivaient à leur terme, juste après la récolte de riz sauvage, Waabanakwad rassembla sa famille autour d’un festin avant que les enfants ne retournent au pensionnat. Il les couvrit de bonbons et de sucreries achetés à Nestor Falls, une bourgade voisine. Il leur fit chanter des chants traditionnels au rythme de gros tambours.
Un religieux vint reprendre les trois aînés, Tootons, Tobasonakwut et John Pete. Comme le petit Tobasonakwut continuait de chanter l’air que lui avait enseigné son père, l’homme à la soutane stoppa le véhicule, arracha l’enfant à son siège et se mit à le battre en lui ordonnant de ne plus jamais chanter ces « chants païens ».
En traversant la route près d’Onigaming, en octobre, Waabanakwad fut happé par une automobile. Grièvement blessé, il fut transporté à l’hôpital St. Joseph. Là, entouré de ses fils, il entonna un chant funèbre. Un bel air, au rythme lent, incantatoire, sans paroles, avec de simples vocables pour porter la mélodie, qu’il avait demandé à sa femme de rappeler à ses fils. Elle tint promesse : ses descendants le connaissent toujours aujourd’hui.
La dépouille de Waabanakwad fut inhumée au cimetière qui jouxtait St. Mary. Tobasonakwut insista pour rester debout à côté du cercueil de son père lors des funérailles, comme le voulait la tradition anishinaabe, plutôt qu’à genoux, selon les rites prescrits par ses gardiens catholiques.
L’assistance fut rassemblée après le service. Une nonne demanda à Tobasonakwut de tendre les mains devant tout le monde et lui infligea une volée de coups pour le punir de sa transgression. Le coin des lèvres affaissé, Tobasonakwut parlerait bien plus tard des sentiments qui l’habitaient alors :
— J’étais résolu à ne pas pleurer. Vous avez beau essayer, vous ne comprendrez jamais ce que j’ai ressenti à l’enterrement de mon père. Ma douleur physique aujourd’hui n’est rien en comparaison avec..., continua-t-il d’une voix chancelante, en se frappant la poitrine de son lourd poing... Avec ce que j’ai ressenti alors.
Ainsi en parlerait-il quelque soixante ans plus tard, dans son grand âge, en revenant sur sa vie.
Le jeune Tobasonakwut n’avait personne à qui confier ses sentiments, en ce jour de 1947, et guère d’autre choix que de subir l’injustice en silence. Il retenait les larmes provoquées par la mort de son père, les cachant aux religieux et aux nonnes. Il ravalait encore plus profondément sa colère devant l’injustice d’être roué de coups, devant la terre encore fraîchement retournée où gisait son père.
La tension nerveuse et le chagrin le tenaillaient. Il se rendait compte qu’il n’avait plus personne pour le protéger ou le sortir de là. Il devait cacher tous ses sentiments. Peut-être son cœur s’est-il endurci. Peut-être son esprit s’est-il pétrifié. C’est à ce prix que survivaient les petits enfants dans les pensionnats.
À St. Mary, Tobasonakwut se lia d’amitié avec un jeune garçon nommé Miigoons, que les religieux avaient rebaptisé Louie. À la mort de son père, Miigoons avait été abandonné par sa mère, qui n’arrivait pas à se relever du décès de son mari. Au pied des lits adjacents de Tobasonakwut et de Miigoons, les deux garçons partageaient une boîte remplie de toutes leurs possessions matérielles.
Tobasonakwut et Miigoons étaient en train de jouer avec leurs petits camions près d’un tas de gravier dans la cour de l’école, un dimanche, après la messe. Un Blanc aux cheveux châtains, vêtu d’un complet bleu, se dirigea vers les deux garçons. Tandis qu’il s’approchait, Miigoons se redressa, les yeux baissés, l’air penaud. L’homme l’emmena au cimetière.
Tobasonakwut escalada une colline voisine, pour mieux voir ce qui se passait. Du haut de ce promontoire, il aperçut un groupe d’hommes blancs qui fumaient et faisaient circuler une bouteille autour du cercle qu’ils formaient. Ses yeux furent attirés par ce qui en occupait le centre, un tas de vêtements, pensa-t-il tout d’abord. Le tas de vêtements se mit à bouger. C’était Miigoons. L’un des hommes attrapa le frêle enfant par la chemise et lui asséna un coup dans l’estomac. Miigoons s’effondra sur le sol, peinant à reprendre son souffle.
Tobasonakwut se précipita à l’école pour chercher de l’aide. Il alla raconter ce qu’il avait vu au directeur, dans un mélange d’anishinaabemowin et d’anglais, ne sachant pas encore couramment parler sa langue seconde. L’homme gagna du temps, l’assura qu’il s’en occuperait. Tobasonakwut retourna sur la colline; Miigoons et les Blancs avaient disparu.
Tobasonakwut n’allait pas revoir son ami de toute la semaine. L’un des religieux, qui parlait bien l’ojibwé et était bon envers les enfants, vint lui dire :
— Miigoons ginoonde-waabamig akoziiwigamigong; Migoons est à l’hôpital et aimerait te voir.
On emmena Tobasonakwut à un hôpital des environs, où son jeune ami gisait dans un lit. Sous la chemise de patient que portait Miigoons, Tobasonakwut voyait bien qu’il était couvert de pansements du nombril jusqu’au sternum.
En réponse aux mille et une questions que Tobasonakwut lui posa, Miigoons se contenta de lui expliquer qu’il avait des côtes brisées et peinait à respirer. Tobasonakwut voulut savoir pourquoi il l’avait envoyé chercher.
— Je veux te donner mes jouets et mes petits camions, répondit Miigoons. J’aimerais que tu t’occupes de mes chaussures, de mes bottes et de mon manteau. Prends tout ce qu’il y a dans la boîte, au pied de nos lits, y compris mes bandes dessinées.
Le religieux vint reprendre Tobasonakwut pour le raccompagner jusqu’à St. Mary. À son retour au pensionnat, Tobasonakwut rangea les affaires de Miigoons de son côté de la boîte, comme son ami le lui avait demandé.
Quelques jours plus tard, une infirmière demanda à Tobasonakwut d’exposer le matelas de Miigoons au soleil et de le couvrir de poudre.
— Qu’est-ce qui est arrivé à Louie?
— Il ne reviendra pas.
— Qu’est-ce qui lui est arrivé?
— Il ne reviendra pas, je te dis.
— Giiniboo na?, demanda Tobasonakwut en ojibwé.
Son ami était-il mort? Il ne connaissait pas encore le mot anglais pour désigner la mort. L’infirmière ne comprenait pas ce qu’il disait.
Les religieux insistaient pour expliquer la mort de Miigoons par la tuberculose, mais Tobasonakwut connaissait la vérité : son ami avait succombé à des lésions internes, qui lui avaient sans doute fait cracher du sang.
— Ils ont tué Miigoons, affirmera plus tard Tobasonakwut avec des larmes aux yeux qui réfléchissaient la lumière.
Le hockey était une échappatoire pour Tobasonakwut, une source de joies et de rires. Après avoir fini ses devoirs et ses corvées, il se rendait à la patinoire, où ses amis et lui tournaient en rond des heures durant pour travailler les manœuvres du bâton plutôt complexes qui caractérisent le style de hockey des Premières Nations. Les enfants étaient pauvres. Leurs patins, trop grands ou trop petits. La rondelle de hockey, du crottin de cheval gelé. Pourtant, sur la glace, plus rien ne comptait. Pendant quelques heures, ils se sentaient libres.
Tobasonakwut appréciait l’un des religieux, différent des autres, car il était bon envers les enfants. Il ne frappait jamais Tobasonakwut. Il lui parlait des enseignements du Christ et ne les contredisait pas par ses actions.
Ses années à St. Mary imprimaient une trace indélébile sur la spiritualité de Tobasonakwut. Pour le meilleur et pour le pire, des jours entiers, à genoux sur les bancs d’église à lire la Bible et à réciter le rosaire, avaient laissé une empreinte sur son esprit. Ses gardiens voyaient son corps comme un lieu d’accueil pour leur religion, et pendant la communion, Tobasonakwut répondait en accueillant le corps du Christ dans le sien.
Ces nouveaux enseignements lui offraient un refuge dans ce qu’ils avaient de mieux. Suivant les conseils du religieux plus aimable que les autres, Tobasonakwut priait souvent pour le Frère André, de Montréal, canonisé depuis. Il s’identifiait aux humbles origines de cet homme.
Dans ce qu’elles avaient de pire, les doctrines religieuses servaient à justifier les actes les plus répréhensibles, commis par de soi-disant émissaires de Dieu.
Outre le traumatisme qu’il subissait directement, Tobasonakwut fut témoin de terribles violences contre certains de ses proches. Il vit sa sœur Nancy se faire raser la tête devant tout le monde après une tentative de fuite. Et des membres de sa fratrie menés vers une cabane où vivait un pédophile notoire. L’épreuve la plus rude eut lieu quelques jours après la mort de son père.
Le plus jeune frère de Tobasonakwut, Kiizhebowse Makwa, fut arraché à sa famille et envoyé à St. Mary dès l’âge de quatre ans. À son arrivée, on l’emmena au réfectoire.
Un homme lui cria de s’asseoir. Comme Makwa ne parlait que l’anishinaabemowin, il regarda nerveusement autour de lui, sans s’asseoir. Tobasonakwut, impuissant, observa l’homme foncer vers son frère et lui asséner un coup dans la mâchoire, faisant perdre connaissance à ce bambin d’à peine quatre ans. À l’époque, Tobasonakwut étant trop faible pour intervenir laissa monter la colère en lui, une colère dont il se servirait dans les combats qu’il mènerait des années plus tard.
Le réfectoire était rarement un lieu de réjouissances. Les enfants mangeaient du gruau le matin et souffraient souvent de la faim. Et on les surveillait.
Tobasonakwut et ses frères et sœurs subirent une série d’expériences nutritionnelles menées dans plusieurs pensionnats un peu partout au Canada. À cette époque, on ajoutait des additifs expérimentaux à la farine utilisée pour nourrir les enfants à St. Mary. Selon le docteur Ian Mosby, qui a mis au jour ces expériences, les chercheurs financés par le gouvernement canadien savaient que des enfants comme Tobasonakwut et ses frères et sœurs étaient affamés. Plutôt que de les nourrir adéquatement, ils les ont utilisés comme cobayes pour tester des additifs alimentaires prohibés. Et les soins dentaires leur étaient refusés, afin de mesurer le progrès des gingivites. Ces pratiques racistes révoltantes étaient très répandues à l’époque des pensionnats.
À l’âge de treize ans, Tobasonakwut avait terminé sa huitième année, la dernière classe du pensionnat. Or, les Oblats refusèrent de le laisser partir. Et l’école secondaire de Kenora n’acceptait aucun élève indien de St. Mary. Tobasonakwut resta donc au pensionnat trois ans de plus, s’occupant aux corvées et au travail en classe.
Tobasonakwut, alors adolescent, était au pensionnat un samedi pendant que la plupart de ses camarades allaient au cinéma, en ville. Un jeune religieux lui proposa un match de boxe, et Tobasonakwut accepta. La colère qu’il ressentait au terme de tant d’années de coups et de violences contre lui et ses camarades allait enfin se réveiller.
Deux jeunes Anishinaabeg se tenaient aux coins du ring pour lacer les gants de boxe de Tobasonakwut et du religieux, un peu comme des entraîneurs. Le jeune homme qui s’occupait de Tobasonakwut lui conseilla de s’attaquer à son rival sans attendre.
L’un des deux garçons sonna la cloche. Tobasonakwut bondit aussitôt de son coin du ring de fortune et fonça sur le religieux, le frappa sur le nez. Le sang jaillit sur son visage et ses vêtements. Pendant trois minutes, Tobasonakwut se transforma en chasseur, et la soutane noire en proie.
Le religieux cria grâce dès que retentit la cloche à la fin du premier round. Personne au pensionnat n’osa plus jamais frapper Tobasonakwut.
Même si les religieux, les nonnes et les gardiens tentaient de contrôler les enfants, ils ne pouvaient empêcher les adolescents d’être adolescents. Tobasonakwut n’était pas différent des autres. Un jour, assis avec sa petite amie sur un banc de la chapelle, il polissait ses chaussures. L’une des nonnes, le voyant de dos, remarqua ses épaules qui remuaient furieusement.
— Qu’est-ce que tu fais là?, demanda-t-elle.
— Je m’exerce le poignet, a-t-il raillé.
— C’est bien, mais abstiens-toi de gros mots, répondit la nonne qui, étant francophone, resta sourde au double sens employé par le jeune homme.
L’amoureuse de Tobasonakwut mit au monde une petite fille peu de temps après. Comme les deux parents étaient au pensionnat, le bébé, nommé Patricia, fut adopté par une famille aimante, des Anishinaabeg de Saugeen, une bourgade située non loin d’Owen Sound. Quelle ironie du sort, pour Tobasonakwut, qu’on lui enlève son enfant, alors qu’on l’avait lui-même arraché à sa famille et placé de force dans cette institution!
Tobasonakwut fut libéré quelques mois plus tard.
Il avait seize ans et était autorisé à rentrer dans sa famille.
De retour à Onigaming, il constata bien des changements. Son père était mort, ses jeunes frères et sœurs, toujours au pensionnat. Son grand frère, Totoons, était devenu alcoolique, ce qui alimentait sa colère. Il resta chez sa mère pendant quelque temps, puis partit chercher du travail.
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Le métier de bûcheron était l’un des rares métiers que pouvait exercer un jeune Anishinaabe à l’époque. C’est pourquoi Tobasonakwut s’en alla travailler aux camps forestiers de la région de Kenora. Dans la forêt, cet adolescent dégingandé trimait aussi dur que les adultes qu’il côtoyait.
Les bûcherons coupaient des arbres toute la journée à la longueur voulue, avec une scie maniée par deux hommes, et chargeaient les bûches dans des traîneaux tirés par des chevaux jusqu’à la scierie. Les hommes faisaient bon accueil à la nuit après avoir besogné pendant des heures. Allongé sur sa couchette, Tobasonakwut tendait l’oreille aux histoires bruyamment racontées par les plus vieux. Parfois, on lui offrait quelques gorgées d’alcool avant qu’il ne s’endorme. Les commentaires sur les « Indiens » n’étaient pas rares, et pratiquement tout le monde essuyait ce genre de remarques racistes, car les immigrants récemment arrivés au Canada étaient nombreux dans les camps de bûcherons. La sueur semblait adoucir ce travail pénible et peu importait l’origine ou l’apparence des travailleurs, quiconque savait manier une hache et porter des bûches y avait sa place.
L’adolescent chétif qui s’était aventuré dans la forêt cet hiver-là fut transformé par ce dur labeur en un jeune homme musclé qui ne tolérait plus aucun abus, de qui que ce soit. En ville, les jours de congé, des insultes comme « dirty Indian » [sale Indien] ou « Jack pine nigger » [nègre des pins gris] venaient aux oreilles de Tobasonakwut, comme dans sa jeunesse. Il y répondait et défiait parfois au combat ceux qui les proféraient.
Il rentrait à Onigaming l’été pour servir de guide aux pêcheurs. C’est l’un de ses clients, un Afro-Américain originaire de Minneapolis, entraîneur de boxe, qui lui permit de canaliser à des fins plus positives l’énergie dépensée dans les bagarres de rue de Kenora. L’ayant vu donner des coups de poing dans un long sac suspendu à un arbre,
il invita Tobasonakwut à venir s’entraîner comme boxeur professionnel aux États-Unis. Là, dans les villes jumelles du Minnesota, il transformerait sa force brute de bûcheron en une bonne maîtrise de l’art du combat. Son entraîneur lui raconta un jour une histoire propre à raviver le feu de Tobasonakwut.
— Quand j’étais à Nestor Falls (petite bourgade non loin d’Onigaming), lui avoua l’homme pendant une séance d’entraînement, j’ai rencontré la conductrice du véhicule qui a frappé ton père.
Après avoir laissé à Tobasonakwut le temps d’encaisser ses paroles, il ajouta :
— Cette femme a ensuite dit : « J’ai tué un Indien.
Je gagne une plume d’aigle, non? »
Tobasonakwut mordit dans son protège-dents et asséna des coups violents sur les gants d’entraînement que lui tendait son coach. Sa colère, réprimée depuis des lustres, brûlait toujours. Maintenant, elle refaisait surface.
Un jour en entrant au gymnase, Tobasonakwut aperçut au centre du ring un jeune boxeur afro-américain, entouré d’admirateurs, qui faisait des gorges chaudes et mettait les autres boxeurs au défi de se mesurer à lui. Ils mordirent tous à l’hameçon et le jeune homme s’amusa bien d’eux. Sautillant sans effort, pivotant sur lui-même pour se placer hors d’atteinte de leurs attaques brutales, se mettant habilement à l’abri de leurs manœuvres, il les accablait de coups au gré de ses humeurs. Il fit subir ce sort à tous ses adversaires, comme un ouragan qui aurait traversé le gymnase. Le monde allait un jour connaître ce jeune pugiliste impertinent sous le nom de Mohamed Ali.
Tobasonakwut s’efforçait d’atteindre son propre rêve de boxeur : participer au tournoi régional Golden Gloves.
Un rêve qui allait bientôt se briser. Tobasonakwut avait assurément le feu sacré. Il le ressentait, comme une perpétuelle brûlure dans ses poumons. Une brûlure qui le secouait constamment et le força à rentrer au Canada. Les médecins diagnostiquèrent une tuberculose et l’envoyèrent au sanatorium de Thunder Bay. Voilà que Tobasonakwut était de nouveau interné, pour la deuxième fois de sa vie, même si sa situation était différente. Il avait plus de liberté, plus de temps libre. Le jour, il lisait ou flirtait avec les jeunes infirmières. Au terme de dix-huit mois, on le transféra dans un autre sanatorium, à Brandon au Manitoba.
Comme sa guérison s’amorçait entre les murs blancs de cet établissement, l’amour reparut dans sa vie sous les traits d’une belle et jeune Anishinaabekwe, elle aussi atteinte de tuberculose. Ensemble, ils se faufilaient dans une salle vide du « sana » et enlevaient leur uniforme blanc de malades. Leur peau brune contrastait avec leurs vêtements abandonnés aussi vivement que leur passion avec la stérilité clinique de leur vie. C’est durant l’un de ces rendez-vous qu’ils conçurent un enfant. Mais seul Tobasonakwut sortit vivant du sanatorium, la jeune femme et l’enfant moururent peu après l’accouchement.
Le sanatorium de Brandon offrait des services de convalescence et d’apprentissage professionnel. Tobasonakwut en profita pour acquérir une formation de mécanicien diésel. Au lieu de retourner dans la forêt pour un autre hiver parmi les arbres, il se rendit en compagnie de Kiizhebowse Makwa dans le nord du Manitoba, où l’attendait un poste d’apprenti sur le chantier d’un énorme barrage en construction à Grand Rapids.
Il s’installa à Winnipeg à la fin de son contrat, pour travailler sur un autre grand chantier. Il y réparait le lourd équipement d’excavation d’un canal de dérivation, gigantesque fossé autour de la capitale du Manitoba conçu pour en détourner les crues.
Ces travaux de construction étaient bien payés, mais pleins de dangers. Au garage, Tobasonakwut entendit à la radio qu’une chargeuse frontale était tombée en panne. Arrivé sur place, il aperçut la machine dans une pente, son godet tendu vers le ciel. Quelques travailleurs s’étaient rassemblés autour pour évaluer la situation.
S’approchant de la chargeuse, Tobasonakwut n’en était plus qu’à une douzaine de pieds quand il comprit que le frein à main n’était pas engagé. La chargeuse se décrocha de la pente devant Tobasonakwut, impuissant. Un homme fut écrasé sous ses yeux, la pression lui éclatant le crâne et répandant des bouts de cervelle et du sang dans la boue plus bas.
Tobasonakwut reprit la route.
Les raisons de vivre ne manquaient pas. Avec sa nouvelle épouse Margaret, originaire de Fort Frances en Ontario, il avait fondé une famille. Ils eurent trois enfants : Darryl, né en 1961, puis Diane l’année suivante, et Danny en 1965.
Tobasonakwut berçait Darryl jusque tard dans la nuit, si longtemps qu’une sorte d’empreinte, un sentiment persistant, s’était imprimée au creux de ses bras. Cette impression resterait longtemps très vive, même après que Darryl ait grandi. Sa fille Diane fit très tôt preuve d’une audace qui la transformerait plus tard en politicienne et en avocate, première Autochtone à entrer au Barreau du Manitoba et de l’Ontario, et première grande cheffe du traité no 32 de l’époque moderne.
Si Darryl et Diane brillaient par leur intelligence et leurs qualités de leaders, Danny était quant à lui un vrai boute-en-train. Beau garçon, charismatique dès son plus jeune âge et doté d’un grand sens de l’humour, Danny pouvait se moquer de tout le monde sans que personne ne s’en offusque. Il avait également hérité de l’opiniâtreté caractéristique de la famille. Lors d’une fête anishinaabe, Tobasonakwut avait revêtu Danny de ses habits de pow-wow, avec divers ornements, éventails de plumes et coiffe de danse. Le petit garçon, qui avait l’air d’un guerrier anishinaabe en miniature, avait refusé d’entrer dans l’arène.
— Je ne sors pas habillé comme un oiseau.
Ce fut la fin de la carrière de danseur de Danny dans les pow-wow.
Ces scènes idylliques se jouaient sous un front nuageux menaçant. À Kenora, le racisme envers les Autochtones se faisait chaque jour plus ignoble et haineux. La plupart des restaurants de la petite ville interdisaient l’entrée aux clients issus des Premières Nations. Un bar du centre-ville avait même installé une ligne de démarcation sur le plancher, divisant la salle entre « Blancs » d’un côté et « Indiens » de l’autre. Seuls le restaurant Ho-Ho et le café Ted, appartenant à des immigrants, refusaient cette ségrégation, s’attirant ainsi la loyauté de clients autochtones pour des générations à venir.
Les membres des Premières Nations qui buvaient dans la rue s’exposaient à des raclées aléatoires. On remplissait le verre des femmes anishinaabeg jusqu’à les rendre ivres mortes. Certaines se faisaient enlever et violer par des Blancs. L’histoire orale de Kenora raconte qu’on se débarrassait ensuite d’elles en les jetant dans le lac des Bois, près du port. Certaines ont survécu, rejoignant la rive pour raconter leur histoire. D’autres n’ont pas eu cette chance.
Tobasonakwut et ses frères, John et Kiizhebowse Makwa, qui portait désormais le nom de Fred Kelly, hérité de St. Mary, refusaient de se poser en victimes des préjugés qui coloraient la vie à Kenora. Chaque fois que l’un d’entre eux était visé par des Blancs dans la rue, il répondait à l’attaque et remportait la partie.
Les trois frères remontaient un jour à pied Second Street South quand ils aperçurent une foule massée sur le trottoir. Au centre, l’un de leurs anciens camarades de St. Mary essuyait une raclée infligée par un Blanc. Tobasonakwut, les poings serrés, le poil hérissé par la colère, regardait son ami se faire frapper alors que la foule encourageait l’autre homme.
— Sacre-lui une maudite volée!, s’écria-t-il en anishinaabe.
Après avoir fait une pause pour absorber ses paroles, son ami se rua sur son ennemi et le fit basculer sur la foule. Une bagarre générale s’ensuivit. La flamme qui brûlait en Tobasonakwut se raviva.
Le problème, quand un feu se rallume, c’est qu’il est impossible à contenir. Les raclées essuyées au pensionnat, les années à couper du bois et à réparer de l’équipement lourd, son entraînement de boxeur, tout cela faisait de Tobasonakwut un redoutable bagarreur de rue. Pour John et Fred, c’était un mentor, un modèle quand il s’agissait de se défendre. Partageant sa colère et son talent, ils étaient liés par le sang. C’étaient les « Kelly Boys ». Leur renommée grandissait dans les rues de Kenora.
Cette rage, née dans la rue en réponse aux attitudes racistes et aux agressions, finit par s’intégrer au mouvement en faveur des droits des Autochtones dans cette région du pays. Leur action contribuait même à faire progresser la lutte générale pour les droits civils au Canada.
Leurs alliés allochtones, tant à Kenora qu’ailleurs au pays, aidaient les frères Kelly à canaliser leur énergie et leur juste indignation vers des arènes plus politiques.
En 1965, avec l’appui d’un employé des Affaires indiennes à Winnipeg, Tobasonakwut mit le cap sur l’Université St. Francis Xavier, à Antigonish en Nouvelle-Écosse, pour étudier le développement communautaire. Il lui importait de terminer ce programme et d’obtenir cet emblématique anneau marqué d’un X que l’institution décernait à ses diplômés et qui prouverait que Tobasonakwut savait profiter des occasions de s’instruire qui lui avaient été refusées au pensionnat. Cette année-là, Fred organisa une marche silencieuse des Anishinaabe et de leurs alliés dans Kenora pour exiger des changements. Certaines de leurs demandes furent entendues, comme la création de brigades de sécurité et d’un programme d’aide aux toxicomanes.
Les frères Kelly connaissaient aussi des réussites individuelles, et notamment John, qui fut le premier homme anishinaabe à obtenir sa maîtrise.
C’est ainsi qu’a débuté la carrière politique des frères Kelly. Carrière peu probable pour de jeunes « Indiens » n’ayant obtenu le droit de vote que dans la vingtaine, un droit refusé aux membres des Premières Nations jusqu’en 1960. Cela ne les empêchait pas d’exceller en politique. John, Fred et Tobasonakwut allaient tous devenir de grands chefs.
Leurs activités, dans le creuset des tensions raciales à Kenora et aux alentours, attiraient l’attention des médias, pendant que persistaient les violences entre Blancs et membres des Premières Nations. Certains prédisaient même que cette petite bourgade nichée dans les pins gris du nord-ouest de l’Ontario allait connaître des « émeutes raciales » semblables à celles qui déchiraient plusieurs grandes villes des États-Unis. Des journalistes de la télé, de la radio et de la presse débarquaient à Kenora, et plusieurs se tournaient vers Fred, John ou Tobasonakwut pour réaliser des entrevues.
À Toronto, une jeune femme s’initiant aux cultures des Premières Nations ne manquerait pas de remarquer un portrait des frères Kelly, paru dans le magazine hebdomadaire du Toronto Telegram.
2 Signé en 1873 par la Reine et les Anishinaabeg du nord-ouest de l’Ontario et du sud-est du Manitoba, le traité no 3 est préservé par le traité Paypom, la version de la Reine, et l’histoire orale de la région. Comme les Anishinaabeg de la région partagent des caractéristiques spirituelles et linguistiques, le traité no 3 fait référence à un groupe culturel régional distinct. Le terme désigne aussi le Grand conseil du traité no 3, l’organisation politique qui représente ces Premières Nations, dont Tobasonakwut, Kiizhebowse Makwa, John et Diane ont été grands chefs à des époques différentes.