Les directeurs du présent ouvrage
le dédient à l’écrivain Georges Castera
et aux peuples d’Haïti
et de la République Dominicaine.

JACQUES VIAU RENAUD
1941-1965

notice biographique

Né à Port-au-Prince le 28 juillet 1941, Joseph Anne Albert Jacques Viau Renaud arrive à Santo Domingo avec ses parents, Alfred Viau et Elie-Anne Renaud, et ses frères et sœurs, en 1948, après l’assassinat de son frère Gérard sous le gouvernement de Dumarsais Estimé. À peine âgé de sept ans, il apprend l’espagnol et, plus tard, crée de profonds liens d’amitié avec les poètes et artistes dominicains des années 1960. Pendant l’occupation de la République Dominicaine par les forces armées des États-Unis en 1965, il rejoint les forces de la résistance, les Constitutionnalistes, et est gravement blessé, mourant une semaine plus tard, le 21 juin, alors qu’il allait fêter ses 24 ans le mois suivant. En reconnaissance de son héroïsme, le président constitutionnaliste Francisco Caamaño lui donne, par le décret No. 55 émis le jour de sa mort, la nationalité dominicaine posthume. Poète et combattant marxiste, internationaliste et anti-impérialiste qui a choisi d’écrire en espagnol, Jacques Viau Renaud représente la solidarité fraternelle entre les peuples d’Haïti et de la République Dominicaine. Cette édition en français d’une partie de son œuvre est la première publication majeure de la poésie de Jacques Viau Renaud dans sa langue maternelle.

poèmes

je veux être

Je veux être la chanson de la canne

l’ombre des ombres

la sueur de la terre

je veux être.

Je veux être la feuille qui fleurit et qui meurt

la douleur d’aimer

le désir de celui qui souffre.

Je veux me submerger

me plonger dans le monde des autres

et aimer

être à tous

pour tous.

Être.

Être l’haleine de mon peuple

la main accrochée à la machette

la poitrine brûlée.

Je veux être

la colère, la rage

de ceux qui ne sont pas nés dans de grandes familles.

Être

être la haine des humiliés.

Être tous

et que tous soient moi.

Être la vie qui coule dans les autres.

Je veux être

ne plus être ce que je suis

être les autres

les autres

ceux qui souffrent

les autres

ceux qui sanglotent.

Je veux être l’ombre de tout ce qui gémit et qui sanglote.

Le gémissement et la larme!

Être à tous

pour tous

être tout sauf moi.

Quiero ser
Traduction de Sophie Maríñez

mère1

Mère,

je t’aime à distance

en pleurs et gémissements

de ne pouvoir te voir

ni t’embrasser

ni entendre ta voix,

douce comme la brise du printemps.

Mère, depuis que tu es partie

un vide s’est installé chez nous,

une immense tristesse,

une douleur qui ne peut être calmée

que par le souvenir de ton amour

le plus saint et véritable amour

clair et doux comme l’eau d’une fontaine.

Mère, tu ne sais combien je t’attends,

je t’attends comme l’assoiffé qui attend une gorgée d’eau.

Mère, tu es la rose qui embellit le chemin

du fils qui t’attend

même les pauvres petites fleurs que tu as laissées

ont baissé la tête comme si elles voulaient mourir

et je leur demande, votre douleur est-elle plus grande que la mienne?

Vers le ciel nous demandons au Seigneur

qu’il nous la rende

pour que ses mains douces puissent nous caresser

pour que sa voix retentisse à nouveau

comme une note musicale jamais entendue par la terre.

Mère, des bras ouverts t’attendent

et un cœur attristé.

Mère, ton nom est comme un flot de poèmes et de foi.

Au cœur de tes fils tu donnes de la joie

du miel à leurs lèvres

de la musique à leurs oreilles

ton nom est la musique

la plus plaisante qu’on puisse entendre sur la terre.

Mère, mon amour est comme une mer immense

où je navigue, seul avec mes pensées,

cherchant l’horizon, essayant d’allonger mon regard

jusque là où tu es.

Ce que le vent emporte

sans savoir si c’est une feuille de papier

ou le plus beau des trésors

la mère vient le rapporter.

Ces vers viennent de mon inspiration

car je ne peux rien te donner d’autre;

je t’offre mon amour et ma vie.

Ton fils qui t’aime tant

Jacques A. Viau R.

Le 27 mai 1956, Ciudad Trujillo, R.D.

Madre
Traduction de Sophie Maríñez


1 Poème inédit, gracieusement offert par Clément Viau. Ce poème a été composé par Jacques Viau Renaud à 14 ans, le 27 mai 1956, jour de la fête des mères en République Dominicaine. En tant que poème d’un jeune adolescent, il annonce déjà l’esprit mélancolique qui imprègnera son œuvre poétique ainsi que l’utilisation du pronom « nosotros » qui reviendra dans d’autres poèmes. À noter le ton religieux signalé par la prière et l’inclusion du mot « Señor », ton que le poète abandonnera plus tard.

la patrie surgissait

La patrie surgissait de son deuil

comme un brin d’herbe isolé dans

les terrains en friche.

L’air sec des mornes

de son parfum de mort

brûlait notre face

tandis que la faim cheminait

les chemins de l’homme.

La terre, sèche, s’ouvrait et

un ciel hostile se cramponnait

au soleil et aux nuages.

Rien ne tombait du ciel.

Les feuilles des arbres perdaient

leur jeunesse,

se dénudaient

tandis que les arbres agonisaient.

Les rivières, paresseuses,

ralentissaient leurs cours

et les oiseaux s’enfuyaient

de la poussière exhalée de cette terre

d’aluminium et d’or;

cette terre de faim immense

et de grande soif.

Ainsi la patrie surgissait de son deuil

avec ses crêpes effilochés et ses pas lourds

comme une morte enlevée de sa tombe,

distribuant aux paysans sans terres

des parcelles de silence

mouillées d’angoisse.

La vie était une agonie;

l’homme grandissait comme un cactus

dans la solitude des déserts

ouvrant des chemins dans

la rareté de l’herbe

et l’abondance des pierres.

La poussière avalait ses hurlements

et couvrait ses plaies sous le soleil et le ciel

de cette terre massacrée.

Surgía la patria
Traduction de Georges Castera, 1974
Voir la traduction originale dans la section « Images »,
p. 138-139.

patrie

Patrie

j’ai ressenti de ton insatiable latitude

la montée de mon peuple à travers tes essences sonores

et ton souffle tangible.

Patrie

J’ai ressenti ta course à travers mon sang

formant un nœud dans ma gorge

me frappant la nuque

et accourant à grands cris vers mon chant.

De loin, j’ai été témoin de ton angoisse

qui grandit dans le feuillage des arbres

jaillissant dans les fruits

dans les oiseaux migrateurs

qui habitent l’étendue toute nue de tes larmes.

J’ai écouté ta voix

qui se lève dans l’odeur de mes pleurs

et de ma sueur

de la sueur du paysan

et de l’ouvrier

cisaillés comme de vieux pins montagneux.

Je t’ai vue courir sur les joues de nos jeunes guerrières

et trouver le dessin irrévocable de la mort.

J’ai écouté ton cri, mère d’enfants poitrinaires,

poitrinaire toi-même

mère féconde

appauvrie par ceux qui te volent l’aluminium

pur comme des larmes d’enfant

et qui liquéfient l’acier de tes entrailles

dans les flammes intenses de la haine

du vol et des crimes des roitelets à gages.

Ô Patrie

ma Patrie

chaque fois que je prononce ton nom

une blessure s’ouvre dans mon cœur.

Et à partir d’elle, tes yeux me regardent

et regardent le monde

et regardent l’Amérique

et les Antilles, divisées par le dollar

l’ouvrier de la canne, manchot par le dollar

la femme des bidonvilles

ou des bordels

ravagée par ce dollar

qui arrive sur nos plages

vêtu de lin

dans de grandes valises grises

des catafalques énormes qui,

sous des sourires d’artifice,

apportent la mort

à notre Amérique.

Ô Patrie

tranche de sang

au cœur du sanglot

je t’attends

je t’entends

je te chante.

Peut-être, ma Patrie,

penses-tu à moi

à mon ami Juan, ou à Pablo

tombés pour toi

déchiquetés

sur le sourire doré des champs de maïs

où le soleil se multiplie en grains.

Tu pleures, Patrie,

Tu saignes, tu souffres,

mais nous,

malgré notre nudité,

construisons à chaque instant

l’avènement implacable de la justice.

Tu pleures, Patrie,

mais nous ne tarderons pas à détruire les cordes qui étouffent ton chant.

Nous incendierons par un nouveau feu

qui se nourrit

des meurtrissures du torse paysan,

où le soleil, couchant toujours à son dos,

repose.

Ô Patrie

tu grandiras

tu grandiras déjà.

La faim du peuple

la haine du peuple,

rendus cris et colère

soif insatiable

tremblements terribles du monde

chute irrémédiable du dollar,

reconstruiront lentement,

grain à grain,

chaque épi volé à notre espérance.

Patrie,

ceux qui ne sont pas encore nés

nous qui le sommes déjà et avons grandi

et qui continuons de naître et de grandir

toujours,

à chaque instant

hache, pioche, pelle

couteau et bâton en mains

sans vêtements

nus

nous transformerons la nature.

Nous ferons de cette terre

notre terre

notre lieu de travail et de justice

le chant d’une progéniture végétale, minérale et humaine

laissant notre empreinte sur cette terre antillaise

aujourd’hui échafaud de l’homme Caraïbe.

Patria
Traduction de Michèle Voltaire Marcelin

j’essaie de vous parler de ma patrie

J’essaie de vous parler de ma patrie,

celle qui commence à glisser

là où poussent les guazábaras,

les hibiscus fragiles,

les cruches assoiffées et poussiéreuses,

l’herbe rare,

jaunâtre,

lance solitaire mesurant le cœur de mon Île.

J’essaie de vous parler de ma patrie,

À partir d’ici,

ma tanière saline,

Santo Domingo,

peut-être vous parlerai-je des deux :

ce sont deux mottes complémentaires,

points cardinaux de ma tristesse

tombés de la rose des vents,

comme deux amants dont l’étreinte s’est brisée.

J’essaie de vous parler de ma patrie,

de sa progéniture de monts et de buttes,

de vallées assoupies,

où, jadis, accouchèrent des fleuves :

foules de cristaux entassés dans les creux.

Ma patrie

est une terre élevée

de prairies élargies et d’épis de maïs dorés

qui traversent les mers et s’en vont très loin

tandis que les hommes des monts et des plaines

s’étendent dans la faim.

C’est une terre avec beaucoup de monts pelés,

de rivières sonores à la faune apaisée

et aux violents végétaux…

Ma patrie craque en accouchant

et ses progénitures se réduisent

et ressemblent à des feuilles détachées

se confondant dans les forêts

avec la maigre écorce des arbres.

Là, prisonnière entre deux bras d’argile,

de roche et de pierre,

dort une ville qui sent le mort,

la canne à sucre mature,

l’alcool vierge terreux

comme résine de noueuses racines saillantes.

C’est une ville de rues sans nom

et de raccourcis effrayants,

habitée jusque dans les fissures,

dans les cloaques,

doucement parcourue par les rats et les chauves-souris.

C’est une ville de maintes progénitures abondantes,

de milliers d’enfants n’ayant jamais grandi,

n’ayant jamais connu la couleur des lampions

ni de l’aube au pain et sans larmes,

d’enfants ayant mûri les tombes,

la terre tassée décorée de tournesols

et la lueur des pupilles aveugles.

C’est là que je suis né,

c’est de là que je suis parti attaché au sang,

seul, après des années,

j’ai découvert dans ma poitrine la tache rouge,

alors j’ai appris à lire dans les feuilles,

à parler avec la terre

et à me taire lorsqu’elle reconstruisait l’histoire des nombreux morts qui la soutiennent,

du sang qui nourrit ses fruits,

du sanglot qui soutint la précocité de ses monts.

Beaucoup de temps a passé depuis que je suis parti,

rien n’a changé,

les mêmes monts pelés,

la même végétation de plantes et de tournesols,

de cafetiers obscurs et de prairies étoilées,

seule la faim a grandi,

il n’y a plus de place dans les cimetières

ni de pleurs dans les yeux

ni de patries dans mon Île,

rien que des dimensions de terre et de haillons,

de morts déboités dans le ventre de la boue.

Ainsi est ma patrie,

prolongement du Santo Domingo qui pleure,

ainsi est ma tanière,