Un été à la Dou Monroe
Pour mes muses, Nathalie A., Karine B., Annie Leb. et Nathalie W.
Pour ma Jaja, la deuxième de mes mousquetaires.
Pour mes amis de partout au Québec, en Suisse, en Belgique,
en France et en Kabylie. Je suis vraiment bien entourée ; merci d’être là, vous êtes
ma source d’inspiration en continu,
ma « famille de coeur » comme je le dis souvent.
La vie selon Dou est inspirée de la Gaspésie adorée de KE Lacroix, petit clin d’oeil à tous les Gaspésiens s’étant exilés vers les grandes villes pour travailler ou étudier. Pour que tous les gens puissent s’identifier au récit, l’auteure a changé les noms des lieux et certaines distances d’un endroit à l’autre. Dans sa liste de miracles à accomplir, elle a réalisé le premier : partager la culture gaspésienne avec le monde entier et faire sourire petits et grands avec les anecdotes attachantes de Dou Monroe !
Ma vie est guidée par un concept précis. Je l’ai vu dans un film, dont j’ai oublié le nom, lorsque j’étais enfant. C’était un film fantastique avec de la magie, des combats épiques et des personnages attachants. C’est là que j’ai découvert le Livre des lois des Dou-en-état-de-choc. Au lieu d’avoir un ami imaginaire, ma mère a dit que je me suis inventé un code de vie, car même si j’ai souvent un petit air de princesse, je m’imagine en chevalier à la conquête des royaumes ! En fait, le Livre des lois des Dou-en-état-de-choc est un bouquin qui existe dans une dimension parallèle et qu’on offre à toutes les Dou du monde lorsqu’elles sont en âge de lire.
Comme ma mère se nomme Vanessa, elle ne connaît pas son existence et c’est pourquoi je lui pardonne son ignorance.
Tout d’abord, laissez-moi me présenter. Je me nomme Donavane Monroe. Allez savoir pourquoi mes parents ont décidé de joindre leurs prénoms pour nommer leur unique fille ! Donald Monroe et Vanessa Chamory, les heureux parents de Steven, Karl et Donavane. Bien entendu, les gens croient toujours que nous sommes trois frères et, même si j’en ai l’habitude, c’est désespérant de voir ces sourires gênés et d’entendre les remarques du genre : « Oh ! je croyais que tu étais un garçon ! » C’est une des raisons pour lesquelles j’adore le surnom que le petit garçon d’un voisin m’a donné un jour : « Dou », c’est bien plus beau et original que « Donavane », qui fait trop masculin.
Dans le Livre des lois des Dou-en-état-de-choc, au tout premier chapitre, dès l’introduction, on nous conseille de toujours aller chercher le meilleur durant les moments passés avec les membres de notre famille et de s’entourer d’amis enrichissants et sincères. Il faut aussi reconnaître nos forces.
Toute bonne Dou doit savoir découvrir les facettes de sa personnalité et garder un esprit clair. J’ai un peu de difficulté avec ce paragraphe-là. Je me rappelle avoir toujours été de nature songeuse ; bien trop souvent, je me perds dans mes pensées, même en pleine discussion avec des gens. Je ne suis pas toujours au diapason avec mes parents, surtout avec ma mère, mais je suis très proche de mes frères et de mes cousins. J’ai un beau cercle social très varié, dont font partie plusieurs bons amis que j’adore. C’est quand même un début intéressant pour une Dou en apprentissage !
Dans le deuxième paragraphe, il est mentionné de s’entourer de « matériel inspirant ». Dans ma chambre, mon domaine privé, il y a une affiche de l’oeuvre intitulée Le baiser de l’hôtel de ville, du photographe Robert Doisneau, quelques photographies encadrées des membres de mon entourage et la banderole aux couleurs de l’équipe de football des Alouettes de Montréal. J’aime mon petit univers matériel, mes sources de distraction visuelle. La première photo qui attire mon attention fut prise il y a deux ans dans un festival d’été ; ils sont légion dans la campagne gaspésienne d’où je viens. Je souris à la caméra avec mon amie d’enfance, Thalia, que je m’amuse à surnommer « ma fausse jumelle », car nous sommes nées la même année à une seule journée d’intervalle. La seconde photographie qui a son importance, c’est le portrait de quatre filles hilares : il s’agit du fameux quatuor composé de Nathalie, de Jessica, d’Annie et de moi. Nous sommes inséparables ! La troisième, c’est un gros cadre avec des extraits d’articles de journaux internationaux et la photo d’une belle femme aux cheveux blond cendré et au sourire authentique. C’est ma tante, Kate Monroe, une personne que j’adore et une journaliste de talent qui nous a, mes frères et moi, toujours influencés à bien parler et à lire sur tous les sujets. Le dernier portrait est celui de mes frères et moi. J’étais une gamine à cette époque, et nos parents étaient divorcés depuis quelques années seulement. C’est tante Kate qui a pris cette photo. À défaut d’avoir un père présent et attentif, nous avons une mère qui a cru que le fait de devenir la plus sévère et intraitable des mamans allait lui faire gagner la palme d’or de la mère de l’année. Je vous le jure, ma mère place souvent les besoins matériels avant l’affection, et si je n’avais pas eu tante Kate dans ma petite existence, je n’aurais ni l’assurance, ni la soif de connaissances, ni la joie de vivre passionnée que j’ai aujourd’hui. Si je dois parler de mes frères Steven et Karl, hum, disons qu’ils sont adorables, mais aussi hyper protecteurs et qu’ils dépassent les bornes parfois en voulant me protéger de tout. Ils m’énervent une fois sur deux ! Mes parents nous laissent trop souvent de côté, c’est ce qui fait que mes frères et moi avons développé une complicité, un lien de soutien très fort, qui dérange parfois mon père et ma mère. En fait, je n’ai pas l’indépendance et la force de caractère de Steven ni le côté loufoque et charmeur de Karl. Je suis mélodramatique, excessive et soupe au lait selon eux, mais ils disent n’importe quoi ! J’ai horreur qu’on ne me porte pas attention, ce n’est pas compliqué ! Je ne comprends pas que mes parents ne cherchent pas à passer plus de temps en ma charmante compagnie. Je devrais porter plainte moi-même à la Protection de la Jeunesse, mais je ne suis pas certaine qu’on me prendrait au sérieux.
Mon entourage, c’est mon univers ; ceux qui en font partie ont un impact majeur sur ma petite vie. Chacune des personnes qui m’entourent a son importance. Comme Thalia Lamontagne. J’avais cinq ans lorsque j’ai rencontré Thalia, à mon entrée à l’école, qui se trouvait dans la sacristie de l’église du village de Sansfaçon. C’est un endroit paisible, dans les montagnes, à une vingtaine de minutes des petites villes côtières. C’est là que ma mère est née et que mes grands- parents maternels habitent encore aujourd’hui. Comme mon père a épousé en secondes noces une femme avec qui je m’entends plus ou moins bien, je vais passer mes vacances chez mes grands-parents Chamory. Mon grand-père est un homme extraordinaire et très réservé. Ma grand- mère est un ange de bonté. De tous mes copains à Sansfaçon, Thalia est celle avec qui j’ai gardé le contact le plus constant depuis que je suis déménagée avec ma mère et mes frères dans une petite ville de bord de mer.
Celles que j’appelle « mes mousque- taires », ce sont Jessica, Annie et Nathalie.
C’est en arrivant à Mertierville que j’ai rencontré la première. Jessica est une fille joviale aux manières charmantes. Très expressive et émotive, c’est une personne au grand coeur qui a su me charmer dès le départ. En plus, c’est ma voisine et elle connaît, au moins de noms – si ce n’est personnellement – tous les jeunes de notre tranche d’âge sur des kilomètres à la ronde ! Comme je commençais ma deuxième année du secondaire dans cette nouvelle petite ville sans connaître personne en particulier – et sans le soutien de mes frères aînés –, je me fiais à Jessica, avec qui j’avais passé la plupart de mon temps durant le mois d’août, pour me guider lors de l’entrée en classe. Malheur ! Elle est tombée malade et a raté le début des cours. J’étais un peu nerveuse dans cette grande école bruyante, et c’est par hasard que je suis tombée sur la perle des personnes généreuses en ce monde : Annie.
Annie m’a aidée à me retrouver dans les nombreux couloirs de la polyvalente, et nous avons découvert que nous avions plusieurs cours ensemble. Annie, c’est un ange de gentillesse, qui vient d’une famille aisée, bien encadrée par deux parents qui la gâtent beaucoup. Contrairement à moi, elle n’a pas déménagé sept fois depuis sa naissance et elle n’a pas à se préoccuper de savoir si sa mère a les sous nécessaires pour acheter du pain ni s’il faut se restreindre dans la nourri- ture pour en avoir assez jusqu’à la fin de la semaine. Je me sens souvent décalée de mes amies et d’Annie. Je n’ai pas toujours l’im- pression que ma copine me comprend. Quand une mère est marquée par son divorce et qu’elle s’arrache la vie pour offrir de la nourriture et un toit à ses trois enfants, ça incite les enfants en question à vieillir plus vite. Comme Annie connaissait déjà Jessica, sans que celle-ci soit une amie proche, nous sommes devenues un beau trio durant les premiers mois d’école. Puis, j’ai croisé la route de celle qui allait transformer notre petite équipe en joyeux quatuor : Nathalie.
C’est au cours d’un voyage scolaire que j’ai découvert l’existence de Nathalie, une fille qui est mon aînée d’un an, dynamique, tout le temps souriante, avec toujours dix mille idées en tête. Nous avons appris à nous connaître à la suite de ce périple d’étudiants. Nous partageons tellement de concepts et de pensées que c’en est surprenant. Nathalie est étonnante et, avec elle, on ne s’ennuie jamais. Je ne peux pas m’empêcher de rire quand elle est là, car elle a continuellement des tas de choses à dire et elle nous entraîne sans cesse dans des aventures rocambolesques. De nous quatre, c’est elle qui est la plus téméraire et la plus casse-cou. Très grande, avec des yeux verts et des cheveux blonds et bouclés qui lui tombent sur les épaules, elle attire les regards masculins bien plus que Jessica, Annie et moi, mais elle impressionne parfois trop les garçons pour qu’ils osent l’aborder.
J’adore dessiner et donner vie de manière fantaisiste à des gens de mon entourage. Je nous transforme parfois en elfes, parfois en petites fées ou en personnages de manga. Je suis l’originale du quatuor, l’artiste et la dramaturge. Je suis celle qui a parfois trop d’assurance, celle qui fait tout un plat avec un rien. Les événements cocasses qui m’arrivent sans arrêt font rigoler mes copines. J’ai toujours quelque chose de nouveau à raconter, et c’est parfois même dramatique. Je m’inquiète avec des broutilles, selon mes frères aînés. J’ai tendance à jouer la coquette, mais je ne me prends pas pour une autre. Pas très grande, je n’arrive même pas à l’épaule de Nathalie. J’ai de longs cheveux brun foncé qui me caressent le bas du dos et, selon mon frère Karl (alors ça ne compte pas), des yeux noisette fabuleux.
Jessica est la plus allumée de nous quatre, toujours à l’affût des potins, sociable et de bonne humeur. Elle est un peu plus grande que moi. Jolie, avec des yeux bleu-gris, elle porte ses cheveux châtains sur les épaules avec quelques mèches blondes et rousses. C’est une rebelle qui s’ignore, et je le lui dis tout le temps ! Je la dessine souvent avec des vêtements de cuir et la chevelure ébouriffée au point de la faire ressembler à un porc-épic. Jessica aime les choses simples et rêve d’amour et d’aventures palpitantes. C’est ma préférée lorsque je nous représente en fées des bois.
Annie est la plus raisonnable de la bande. Elle est studieuse, à son affaire et cons- tamment prête à sermonner ses amies pour leur bien et pour leur éviter de faire des erreurs. C’est la maman parmi nous, celle qui refuse toujours de suivre Nathalie dans ses lubies (pourtant, elle finit par le faire de toute manière) et qui est surprise que le plus simple événement se transforme en tragédie ou en phénomène inexplicable avec moi. Annie, c’est une jolie fille qui n’aime pas trop attirer l’attention. Environ de ma grandeur, avec les lunettes sur le bout de son nez, des cheveux bruns coupés carrés sur ses épaules, des yeux verts rieurs et un sourire réservé, c’est une fille bien qui ne fait pas d’histoire avec un rien et qui discute beaucoup. Elle est le genre d’enfant modèle que les parents apprécient. J’aime la représenter en princesse ; elle a le profil pour cela.
Je m’amuse follement à nous inventer des histoires. J’ai un penchant pour le monde féerique en ce moment. Mon entourage immédiat vit chaque jour sous mes coups de crayon. Je dessine mon frère Steven avec son air de dire « La paix s’il vous plaît ! » Parfois, je le dessine avec sa copine nommée Sophie. Déjà trois ans qu’ils se fréquentent. C’est bon de voir à quel point elle est patiente, et je rigole en disant ça, car j’aime bien Sophie, même si elle joue souvent les grandes soeurs avec moi et que j’ai assez de mes frères pour tenir ce rôle énervant à la longue. C’est une fille sympathique, mais terriblement moqueuse. Elle a un petit côté « joueuse de tours » qui me fait peur parfois, mais elle s’entend très bien avec la famille. Je dessine régulièrement Sophie en diablotin ou en lutine trouble-fête. Ça lui va si bien !
Je ne vois pas le temps s’écouler lorsque je suis dans mon monde et que je crée ainsi. Mes frères se moquent de moi dans ces moments-là, car ils disent que je deviens tellement lunatique que je dis n’importe quoi parce que je n’écoute pas. Je leur pardonne ces remarques ; ils ont été frappés par la foudre étant petits, et leur cerveau a rétréci. Ma mère dit que c’est faux, mais moi, je suis certaine que c’est vrai. Je vous le jure!
J’aime croire que mon histoire a commencé dans des temps oubliés des dieux, que je me suis réincarnée pour embellir l’existence des gens qui m’entourent. Ça pourrait être vrai, mais difficile à vérifier, n’est-ce pas ? Je pourrais vous raconter chacune de mes rencontres avec mes merveilleuses amies ou les épisodes les plus farfelus de mon enfance, mais je vais me contenter de commencer avec le drame que j’ai vécu le jour fatidique de mon quatorzième anniversaire de naissance, le quatre juillet d’un été qui s’annonçait des plus beaux. Vous pouvez soupirer avec moi, c’est permis ! C’est même écrit dans le Livre des lois des Dou-en-état-de-choc qu’il est important de ne rien prendre au sérieux et de ne pas avoir d’attente. Croyez-moi, j’aurais dû y porter plus attention.
Loi numéro dix mille vingt-deux du Livre des lois des Dou-en-état-de-choc :
« Ne pas faire de projets pour son anniversaire… Ça ne marche jamais ! »
Ce matin, je me suis réveillée en sursaut et mes yeux se sont posés sur le radio-réveil trônant sur ma table de nuit. Il était six heures dix. Même si nous étions samedi et que c’était le congé estival (il n’y avait donc pas d’école), j’ai sauté en bas du lit, un grand sourire aux lèvres. L’année commençait pour moi, car à mes yeux, une année commence et se termine avec l’anniversaire de naissance d’une personne. Le 1er janvier, je me plie aux désirs de la société et à sa règle établie, mais ce n’est pas mon « jour de l’An ». Ah ! Quelle belle année se présentait à moi en ce beau matin ! J’ai fait un peu d’étirements pour démarrer la journée du bon pied, puis, j’ai pris la direction « salle de bain » pour me doucher sous un jet bouillant et relaxer durant une demi-heure. Je sais, je sais : ma lacune dans la protection de l’environnement est en lien avec l’eau ! J’aime les douches longues et très chaudes, et j’oublie une fois sur deux de ne pas faire couler l’eau du robinet quand je me lave les dents. On ne peut pas être parfait, voyons ! D’ailleurs, ce doit être énervant de toujours avoir raison, de tout savoir, de penser que son univers et ses notions de l’existence sont l’absolue vérité. Ouf ! Je n’aimerais pas être parfaite.
Je me coiffe devant le miroir embué de la salle de bain, je me rince la bouche après avoir lavé mes dents, et je fais une petite course en serviette de bain jusqu’à ma chambre. Mes projets de la journée sont simples : je vais m’habiller, faire une promenade sur la plage près de chez moi, puis cueillir des roses sauvages parmi les rosiers qui font le tour de notre terrain. Après, Jessica et Annie viendront me retrouver pour profiter du beau temps et du jardin, et Nathalie doit passer à la maison dans l’après-midi pour que le quatuor soit complet. Ma mère est censée organiser une petite fête en mon honneur en fin de journée, et mes frères ont juré d’être gentils. Sophie, ma belle-soeur, s’est proposée hier pour participer à la préparation d’un repas selon mes goûts. Mon frère Karl sera le vaillant messager qui ira chez le pâtissier en après-midi pour aller chercher mon gâteau, commandé depuis une semaine. Ce sera une fête sublime, c’est certain !
Tout a été prévu depuis deux semaines, et les imprévus possibles sont donc minimes comparés aux années précédentes. La seule ombre à ce jour merveilleux : mon géniteur.
Mon père m’a envoyé une carte de fête et il a écrit : « Passe une belle fête, mon Donnavan. » Soit il a oublié que je suis une fille, soit il a consommé quelque chose de toxique ! Sérieusement, il n’a même pas écrit mon nom correctement. C’est Donavane et non Donnavan ! Il n’y a rien d’autre dans cette carte insignifiante, et je n’ai pas l’intention de lui téléphoner pour le remercier. Il a même refusé l’invitation à venir manger avec nous en soirée. Steven le lui a demandé, car maman ne parle plus à papa depuis deux ans. Ce n’est pas comme si papa habitait à l’autre bout du pays pourtant ! Il vit à deux heures de route de chez nous, dans une petite ville comme la nôtre, avec son Angela !
Je soupire et chasse mes mauvaises pensées. Je ne vais pas ruiner mon anniversaire en continuant de ruminer tout ça. Avec un sourire, je m’habille en chantonnant l’air d’une chanson japonaise téléchargée sur Internet. Je suis une admiratrice-fanatique-incurable des dessins animés japonais et je peux passer mes soirées à suivre différentes séries animées. Vampire Knight et sa suite, Vampire Knight Guilty, sont parmi mes favo- rites ! C’est la musique de la fin de Vampire Knight Guilty, composée par Kanon Wakeshima, qui trotte dans ma tête tandis que je fouille dans mes vêtements. La journée va être splendide !
Je ne fais jamais sécher mes cheveux au séchoir : je préfère la manière traditionnelle. Alors, en attendant que ma longue tignasse ne soit plus humide et que je puisse la coiffer, je m’assois à mon bureau et j’écris dans un petit cahier le rêve dont je me souviens. C’est un divertissement et, en même temps, j’essaie de comprendre ce que mon inconscient veut me dire, ce qui n’est pas toujours évident ! Après ce petit rituel, que je ne respecte pas tout le temps, je décide de ranger un peu mon bureau et mes carnets de dessins. Pendant que je fouille dans mes crayons et mes papiers, mes yeux se posent sur une photographie de mes frères. Ils sont entourés de leur petite bande de joyeux lurons. Parmi les quatre jeunes hommes qui sourient à la caméra avec mes deux frangins, il y a Max. Max, c’est le gars que toutes les filles voudraient dans leur vie. C’est le gars que j’aimerais fréquenter et auquel je donnerais volontiers un premier vrai baiser. Max est toujours gentil, attentif et il a un sourire à faire fondre un glacier. Max, c’est mon aîné de trois ans (misère, il est trop vieux pour moi !) qui me considère comme sa petite soeur d’adoption. Au moins, ce beau jeune homme de dix-sept ans, à la chevelure châtaine coiffée à la diable et aux yeux couleur de miel, ne sait pas qu’il me fait un effet monstre et comme ça, il ne va peut-être pas mourir tragiquement.
Ça peut paraître ridicule comme pensée, mais j’ai parfois l’impression de porter malheur ! Quelquefois, il y a un mauvais souvenir qui refait surface en moi, et je me sens alors coupable d’avoir éprouvé un trop grand intérêt pour Guillaume Chevalier. C’est une longue histoire, mais je vous la résume. Ce garçon était mon coup de coeur depuis la quatrième année, ce qui faisait beaucoup rire Thalia qui ne croyait pas que j’étais à ce point sérieuse. Avant de venir m’installer à Mertierville, j'ai révélé mes sentiments à Guillaume. J’ai pris mon courage à deux mains, dans les derniers jours de cours du mois de juin, et je suis allée le voir à son casier. Avec un sourire un peu crispé et les encouragements discrets de Thalia, je lui ai dit qu’il me plaisait et que j’aimerais le connaître davantage, que même si je déménageais à une bonne heure de route de là, on pourrait s’écrire sur Internet et chatter ensemble. Il m’a écoutée jusqu’au bout, il m’a remerciée, un peu gêné, mais il n’a rien dit d’autre et il a continué son chemin. Je me sentais totalement humiliée. Thalia m’a fait un clin d’oeil en disant qu’elle parlerait en ma faveur à la rentrée des classes de septembre. Guillaume n’est jamais revenu à l’école. Je me suis sentie bouleversée lorsque Jessica m’a appris qu’il s’était noyé durant l’été. Il était allé se baigner avec des copains dans un lac très fréquenté, dans les montagnes, pas très loin de Sansfaçon, et il est resté prisonnier de la racine d’un arbre près du lac en s’amusant à plonger. Quelle tragédie ce fut de l’apprendre de la bouche de ma nouvelle voisine dans un moment d’échange de confidences ! En téléphonant à Thalia, qui était partie en voyage avec son frère et ses parents durant une partie de l’été, j’ai eu la confirmation du décès de celui qui était « mon amour à sens unique » depuis le primaire. Je crois que, ce n’est pas le fait que Guillaume soit mort qui m’a traumatisée, mais plutôt l’idée que je suis sans doute la dernière fille qui lui a montré un intérêt amoureux !
Misère ! Il est parti avec les anges, emportant avec lui le souvenir de mon visage rouge brique et de ma petite voix rendue aiguë par l’émotion ! Quelle honte ! C’était le début de la malédiction de mes amourettes.
—Dou ? Descends tout de suite !
Mon frère Karl me réclame à grands cris. Je reviens donc au présent. Bientôt un an que Guillaume Chevalier est mort, et Max Tessier a rallumé la flamme de mon coeur d’ado- lescente depuis quelques mois. Un oeil sur l’écran d’affichage de mon réveille-matin, je fronce les sourcils : il est sept heures douze. Pourquoi alors tout ce boucan ? La porte de ma chambre s’ouvre à la volée et Karl (le plus beau spécimen masculin de cette terre, j’en suis certaine !) entre en coup de vent. Il franchit la distance entre nous et me soulève de terre en riant.
—Bonne fête, Dou Marilyn Monroe ! Je rigole et proteste en même temps.
—Pose-moi par terre, Karl !
Comme d’habitude, il est vêtu d’un jeans qui a vu de meilleurs jours et d’un chandail à manches courtes trop grand pour son corps athlétique. Steven et moi, nous avons des traits similaires : des yeux noisette et des cheveux brun foncé, tirant parfois sur le noir. Karl est plus grand que nous, plus musclé que la plupart des garçons que je connais, et les traits de son visage sont définis avec précision. Il a des cheveux noirs qui bouclent constamment et des yeux si sombres qu’on peut s’y perdre. Je n’ai jamais vu un gars aussi beau, et sa voix est digne de celle de l’acteur français Vincent Cassel. Vous savez, celui qui prête sa voix à Diego, le tigre aux dents de sabre dans Ère de glace, les films d’animation avec Manny, le mammouth, et Sid, le paresseux ? Vous ne pouvez pas nier que Diego possède une très belle voix ! Bref, mon frère a peut-être une voix similaire à celle d’un acteur, mais ses goûts vesti- mentaires laissent parfois à désirer.
Il m’observe d’un regard songeur.
—Tu vas vraiment porter ça aujourd’hui ?
Je baisse la tête sur mon chemisier-bustier blanc sans manches, dont la dentelle bouffe tout autour de mon corps à la hauteur des épaules dénudées par le vêtement. Ma jupette bleue est évasée et agrémentée de petites fleurs blanches. Qu’est-ce qui dérange mon frère, au juste ? Mes sandales, dont les lacets se croisent à plusieurs reprises sur la cheville et le début du mollet ? Bon, d’accord, en général je suis plus du genre jeans ou salopette, mais je reste coquette ! Je peux sauter de la petite jupe élégante à la salopette, mais le jour de ma fête, c’est la jupette qui gagne le gros lot !
—Qu’est-ce qu’ils ont, mes vêtements ?
—Ils ne sont pas faits pour la promenade que je veux faire avec toi.
—Une promenade ? Quelle promenade ?
Karl me fait un clin d’oeil et il agrippe mon poignet.
—Viens, tu verras !
— Tu as dit que je n’étais pas vêtue pour…
—Pas grave, on fera avec !
Et, sans que je puisse protester davantage, Karl m’entraîne dans les escaliers que nous dévalons à la course; puis nous traversons le salon tandis qu’il me traîne derrière lui. Devant la maison se trouve un vieil héritage Chamory, la fameuse Allard J2X décapotable que Karl a remise sur pied lui- même durant la dernière année. Qu’est-ce qu’une Allard J2X ? Pour moi, c’est un tas de ferraille, car je ne connais rien aux voitures. Pour les maniaques d’automobiles, c’est une voiture vraiment très vieille, produite à très peu d'exemplaires (seulement quatre-vingt- trois) entre 1951 et 1954, mais dotée d'un joli pedigree en compétition et armée de moteurs V8 américains (Ford, Cadillac ou Chrysler). Mes frères m’ont souvent cassé les oreilles avec le fait que ces voitures ont eu un grand succès aux États-Unis et qu’elles ont été pilotées par des légendes comme Caroll Shelby ou Steve McQueen. Ce sont là des vedettes que je ne connais pas, mais on m’a dit que c’était important que je le sache ! Ce qui est étonnant, c’est que la J2X a arraché une troisième place au Mans en 1950, et la victoire au rallye Monte-Carlo en 1952. Les passionnés de course savent de quoi il en retourne, mais moi, je m’en contrefiche un peu !
Devant cette machine préhistorique (1950, c’est quand même loin pour moi), je m’arrête brusquement.
— Tu veux qu’on aille faire un tour là- dedans ?
Karl me décroche son sourire accroche- coeur.
—Pourquoi pas ?
Je tourne les talons pour retourner dans la maison, mais il me contourne et se place devant moi en me suppliant d’un air piteux :
— Je t’en prie, Dou ! Maman veut faire quelque chose de spécial pour toi aujourd’hui, alors je dois te distraire en attendant. J’ai pensé qu’on pourrait aller jusque chez Grand-père et Grand-mère avec mon bolide. Qu’est-ce que tu en dis ?
Rendre visite à nos grands-parents Chamory que nous adorons ? Je suis d’ac- cord. Mais dans cette boîte de conserve sur quatre roues ? Là, c’est une autre histoire ! Karl se place à genoux devant moi, et je lève les yeux au ciel. Mon frère n’a aucune peur du ridicule, et c’est sans doute pour ça qu’il a autant d’assurance et de sans-gêne également.
— Bon, d’accord ! Mais on doit être de retour en début d’après-midi. Tu dois aller chercher mon gâteau avant seize heures, n’oublie pas !
— Bien, princesse ! Alors, tu es prête pour une virée en Allard J2X ?
—Tu as immatriculé cette horreur ?
— Bien sûr ! Je l’ai même nommée Dou. Ça te plaît ?
Je l’aurais mordu ! Karl me prend la main et me conduit devant sa machine du diable. Il ouvre la portière et je me surprends à constater que les sièges sont en cuir. Karl s’installe au volant et me suggère de boucler ma ceinture de sécurité. C’est parti pour une promenade inattendue dans cette voiture barbare !