Table des matières
Préliminaire 6
Première partie L’accusation 7
Deuxième partie L’attente 32
Troisième partie Le départ 50
L’auteur au lecteur 62
Bruno Jetté
Le procès de la mort
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Jetté, Bruno, 1952-, auteur
Le procès de la mort / Bruno Jetté.
Publié en formats imprimé(s) et électronique(s).
ISBN 978-2-924849-32-3 (couverture souple)
ISBN 978-2-924849-33-0 (EPUB)
ISBN 978-2-924849-34-7 (PDF)
I. Titre.
PS8619.E862P76 2018 C843'.6 C2018-941228-3
PS9619.E862P76 2018 C2018-941229-1
Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada (FLC) ainsi que celle de la SODEC pour nos activités d’édition.
Conception graphique de la couverture: M.L. Lego
Direction rédaction : Marie-Louise Legault
© Bruno Jetté, 2018
Dépôt légal – 2018
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bibliothèque et Archives Canada
Tous droits de traduction et d’adaptation réservés. Toute reproduction d’un extrait de ce livre, par quelque procédé que ce soit, est strictement interdite sans l’autorisation écrite de l’éditeur.
Imprimé et relié au Canada
1re impression, août 2018
— On disait qu’il était psychiatre, mais en fait, il ne pratiquait plus depuis des années. C’était un penseur solitaire qui se réfugiait dans la lecture et l’écriture. Même du temps de sa pratique, il ne recevait que deux ou trois clients par mois. En réalité, il ne pratiquait que pour survivre. J’avais réussi à obtenir un rendez-vous avec lui par l’intermédiaire d’un vendeur d’opium qui le fournissait de temps en temps et que j’avais rencontré dans une taverne. Après quelques pichets de bière, je lui avais parlé des voix qui faisaient irruption dans ma tête et qui me suggéraient, ou plutôt, m’ordonnaient de tuer. Il resta longtemps silencieux, puis se leva, finit son verre d’un seul trait et me dit: «Je connais quelqu’un qui s’intéresse beaucoup à ce genre d’histoires.» Il inscrivit une adresse sur le rabat de mon paquet de cigarettes et me le tendit en ajoutant: «Tu n’auras qu’à te présenter à cette adresse quand bon te semblera.» Et il partit sans un mot de plus. Quelques jours plus tard, je me rendis chez le psychiatre. C’était un petit homme chauve avec un visage de nouveau-né. Il se gratta doucement le dessus de la tête et me fit signe d’entrer. Je le suivis dans un petit salon et il me désigna un fauteuil du menton: «Je reviens», m’indiqua-t-il avant de quitter la pièce. Quelques instants plus tard, il revint avec une bouteille de Jack Daniel’s et deux verres. Avec son pied, il rapprocha un fauteuil tout près du mien et je lui racontai mon histoire. «J’ai connu une dame qui se livrait à ce genre de culte, dit-il après m’avoir écouté. J’appris que cette femme considérait le crime comme une aventure savoureuse et que les crimes en série étaient une chaîne d’aventures amoureuses qui provoquaient une satisfaction divine. Elle considérait aussi les voix qui ordonnent la mort comme étant celles des saints martyrs abandonnés par Dieu. Ceux-là étaient, pour elle, les saints de l’enfer qui demandaient à être vengés.» «Ces voix que vous entendez, m’interrogea le psychiatre, vous ordonnent-elles de tuer quelqu’un en particulier?» Après y avoir réfléchi, je lui répondis: «Pas encore». Je fus surpris de ma réponse. Je me faisais la preuve que je pensais que tôt ou tard, cela m’arriverait. Ensuite, nous avons discuté de tout et de rien. Avant de nous quitter, il me fit lui promettre de revenir lui rendre visite le jour suivant. Ce n’est que quelques jours plus tard que je suis retourné chez lui et que je l’ai tué. Voilà, monsieur le juge, comment tout a commencé.
L’accusé était calme, tranquille, et même, souriant. Quand le juge lui a demandé s’il plaidait coupable ou non coupable, il a simplement répondu: «C’est comme vous voulez.»
«Il était fou furieux, continua l’accusé. Il a sauté sur moi comme un animal sauvage. J’ai pris le chandelier sur la table et lui ai fracassé le crâne. Puisque j’ai pris le chandelier avec la main droite, coupez-moi celle-ci et qu’on n’en parle plus. Je n’ai plus rien à voir avec cette mort.»
— Comment? s’écria le juge. Vous avez tout à voir avec ce crime!
— Il disait des mots incompréhensibles pour moi, mais qui semblaient provoquer chez lui une puissante terreur, expliqua l’accusé. De plus, il y avait dans ses yeux quelque chose qui vous glaçait le sang. Puis il s’est mis à trembler de tout son corps, comme s’il était soudainement pris de délire. Il me criait d’une voix rocailleuse: «Tue-moi! Par tous les saints de l’enfer, tue-moi!» Ensuite, il a sauté sur moi. Après lui avoir fracassé le crâne avec le chandelier, un seul de ses yeux tenait encore dans son orbite. J’éprouvais une inexplicable sensation d’émerveillement. J’ai entendu sa faible voix me remercier. Après quoi, j’ai entendu la mienne lui dire que j’avais fait ce qu’il fallait faire, car le temps était venu. Un vent glacial, extrêmement glacial, souffla sur ma nuque, puis l’homme a roulé jusqu’à mes pieds. Son œil unique me suppliait de tuer aussi son âme. Je fus alors en proie à une extrême euphorie. Je me suis penché et ma main lui a arraché son œil. J’avais déjà rêvé ma mort. Je me noyais. C’est ce rêve qui m’a fait comprendre que son âme voulait aussi mourir. Son âme voulait mourir noyée dans les vagues de sa vie. Elle voulait que je lui enlève tout espoir de regagner la plage de son corps.
— Vous n’avez donc aucun remords? demanda le juge.
— Pour avoir des remords, répliqua l’accusé, il faut se sentir coupable de ce qu’on a fait et pour se sentir coupable de ce qu’on a fait, il faut se sentir responsable. Coupez-moi la main qui a tué et qu’on n’en parle plus.
— Lorsque vous êtes retourné chez lui quelques jours plus tard, aviez-vous l’intention de le tuer? interrogea le juge.
— Ce n’est pas le cas, répondit l’autre, et même si c’était le cas, vous savez aussi bien que moi qu’il n’y a que Dieu qui prend l’intention pour le fait. La Bible ne raconte-t-elle pas que Dieu avait ordonné à Abraham de poignarder son fils Isaac comme preuve de son indéfectible obéissance? Comme Abraham s’apprêtait à commettre son crime et que Dieu voyait qu’il avait l’intention de le faire, il a envoyé un ange lui retenir le bras. Si une main invisible a pu retenir le bras d’Abraham, pourquoi un saint de l’enfer n’aurait-il pu se servir de ma main pour fracasser le crâne du psychiatre ou pour lui arracher son œil sans que j’en aie l’intention? Dans un certain sens, la voix de l’oracle n’aurait-elle pas conduit Socrate à la mort? Et que dire de son Daïmon? Que penser de Jeanne d’Arc qui entendait les cloches de Dieu qui l’engageaient à délivrer la France ravagée par l’invasion anglaise? Ne me dites pas que les soldats qui l’ont suivie n’ont pas fracassé quelques crânes eux aussi? D’ailleurs, les voix que Jeanne d’Arc entendait lui ont valu de mourir sur le bûcher et d’être canonisée sainte quelques siècles plus tard. Qui vous dit, monsieur le juge, que dans un avenir lointain, on ne canonisera pas ma main pour en faire une sainte main? De nos jours encore, combien de milliers de soldats veulent mourir pour leurs familles et leurs foyers que personne ne menace? La voix de la peur d’être menacé est plus forte que la menace elle-même. En temps de guerre, le crime est rendu légitime par les gens de pouvoir qui ont vite compris que c’est la voix de la peur qui crée le danger et non la voix du danger qui crée la peur. Si ma main a tué, monsieur le juge, alors, coupez-la-moi, mais n’allez surtout pas me dire que vous êtes pris d’une telle terreur à mon égard qu’il vous faille éliminer ma personne tout entière pour assurer la sécurité de la population. Ce serait en quelque sorte un génocide individuel. Si un chat hypnotise par son regard menaçant un oiseau sur une branche et que l’oiseau tombe de la branche tellement sa terreur est grande et qu’il se fait dévorer par le chat, devrait-on, selon vous, couper tous les arbres pour éliminer toutes les branches, ou encore tuer tous les chats pour protéger un seul oiseau? Non, monsieur le juge. Il est dans la nature du chat de tuer, ainsi qu’il est dans la nature de l’humain de se servir de sa main pour saisir l’arme avec laquelle il va tuer. Comme l’oiseau, les faibles ont besoin d’une branche pour s’y accrocher et pour eux, cette branche porte le nom de sécurité. Mais vous savez comme moi, monsieur le juge, qu’un surplus de sécurité augmente l’insécurité, car pourquoi augmenter la sécurité si le danger n’est pas plus grand? Augmentez la sécurité et tous se croiront plus en danger. En fait, ce qui vous terrifie, c’est que je lui ai arraché un œil pour tuer son âme. Voilà l’objet de votre terreur! Vous croyez que l’œil est l’âme du corps, mais laissez-moi vous prouver votre erreur. Supposons que le but de la voix qui m’a ordonné de tuer le psychiatre et de lui arracher l’œil pour tuer son âme se soit servi du psychiatre lui-même pour se faire entendre et me pousser à accomplir mon acte. Supposons aussi que la voix m’ait fait accomplir mon acte dans le but que, vous, monsieur le juge, me condamniez à la mort au lieu de simplement me couper la main. La voix que j’ai entendue vous aurait dupé volontairement, de sorte qu’en me condamnant à mort, ce serait vous l’assassin et non moi. Ce serait vous qui exécuteriez la volonté de la voix. Dans ce cas, ce serait à moi et non à vous de vous demander si vous plaidez coupable ou non coupable.
Le juge devint presque fou de rage. Ce système bon et juste qu’il avait défendu toute sa vie se voyait remis en question par un accusé sans aucune morale. Il aurait pu cesser cette altercation, mais trop insulté qu’il était, il voulait prendre sa revanche contre l’accusé.
— Vous entendez des voix, dit-il. Vous séparez votre main de votre corps pour qu’on ne vous accuse pas du crime que vous avez commis. Vous enlevez la vue à un homme sous prétexte de tuer son âme et maintenant, c’est moi que vous traitez d’assassin!
Attention! rectifia l’accusé. La vue n’est pas l’œil. C’est l’aptitude à voir qui permet de penser que l’œil est vivant. En lui arrachant son œil, j’ai eu l’impression de détruire l’aptitude de son âme à se voir comme existante. — Mais vous n’avez aucun respect pour qui que ce soit! hurla le juge en se levant de son siège et en dressant le bras vers le ciel.
— Ne vous énervez pas, monsieur le juge, répliqua doucement l’accusé. Reprenez votre place et asseyez-vous confortablement dans votre fauteuil.
Le juge obéit à l’accusé, comme si ce dernier était son thérapeute. «Je ne voulais pas vous troubler, enchaîna l’accusé, c’est votre système de justice qui est désuet. J’aurais voulu vous parler de la mort, de l’immortalité de l’âme. Vous prouver que si l’âme fut jadis immortelle, ce que je ne crois absolument pas, elle ne l’est plus. Mais pourquoi parler à des oreilles qui refusent d’entendre? Votre incapacité de logique, monsieur le juge, n’est pas due à votre ignorance, elle est due à votre irrationalité. Vous êtes le fruit d’une croyance religieuse et toutes les religions ont introduit, dans leurs rituels, des gestes d’une nécessité vitale pour entrer dans un monde énigmatique. Pour que ce monde devienne accessible à l’humain, il a fallu nécessairement y introduire un poison contre nature nommé éternité. Ce poison réconcilie la conscience avec l’irrationnel en supprimant tout ce qui est humain. Je l’ai compris plus tard. C’est en ce sens que le psychiatre parlait d’une dame qui s’adonnait à ce genre de culte. J’y ai compris que vous-même considériez l’exercice de la justice comme un culte, car cela vous plaçait au rang des dieux ayant pouvoir de vie ou de mort. Dans le cas de la dame dont me parlait le psychiatre, le culte n’était que celui de la mort, car ce n’est qu’après la mort que la réalité du pouvoir de l’assassin devient réelle. Aucun assassin n’a demandé à naître et pourtant, sa vie se meurt constamment. En enlevant la vie à quelqu’un qui le lui demande, il donne un sens à la sienne, contrairement à vous qui croyez donner un sens moral en condamnant un humain à mourir. En tuant, l’assassin tue une partie de lui-même. En condamnant un meurtrier à mort, le juge tue une partie de l’autre. Car l’autre serait mort tôt ou tard. Le juge pense en fonction de l’espace en libérant la terre d’un meurtrier. L’assassin pense en fonction du temps, car il sait que le temps de vie est compté d’avance pour celui qu’il tuera et que le sien sera compté en fonction de sa sentence. Pour l’assassin, le juge ne fait que raccourcir son temps de vie, car il sait qu’un jour ou l’autre il mourra de toute façon. Pour le juge, la condamnation de l’assassin rallonge sa période de mort, car il croit en l’éternité. Il arrive même qu’un juge soit assez fou pour condamner quelqu’un à mort tout en croyant à la résurrection des morts. Chopin disait que les sons existaient avant les mots. Il en va de même pour l’âme, pensent certains. Mais cela est complètement faux. L’âme ne pouvait exister avant le commencement de l’éternité, car elle ne pouvait s’articuler sans d’abord avoir supprimé la mort. Si vous ne comprenez pas cela, monsieur le juge, j’espère au moins que vous comprenez que vous ne comprenez rien.»
— Effectivement, répondit le juge, je ne comprends rien à ce que vous dites. Vous ne cherchez qu’à gagner du temps.
— Votre absurdité me déconcerte, continua l’accusé. Si vous croyez qu’un homme sans âme n’est pas un homme, alors dites-moi où est votre victime? Vous prétendez que je ne cherche qu’à gagner du temps quand en fait, vous avez déjà perdu toute votre vie à penser à rebours. Vous êtes comme un chien qui vérifie constamment sa chaîne pour s’assurer qu’il est confortablement attaché à son maître. Le chien que je suis a depuis longtemps brisé sa chaîne. Ne vous attendez pas à me voir lécher la main de qui que ce soit pour me rattacher à votre culpabilité.
Le juge releva une de ses manches et regarda son bras. «Vos paroles me donnent la chair de poule», lança-t-il. L’accusé éclata de rire puis rétorqua: «Dites-moi, monsieur le juge, croyez-vous qu’un homme qui sème son lopin de terre pense à toutes les semences qui périssent parmi les mauvaises herbes? Croyez-vous que les oiseaux qui s’en nourrissent ont la chair de poule? L’homme que ma main a tué ne comptait pas pour beaucoup dans l’’’’