Avoir un voisin, c’est avoir Dieu.

Proverbe chypriote

paphos, chypre, 26 octobre

— Votre dernière période de sommeil remonte à quand, exactement?, demanda le médecin.

Elias tentait de s’en souvenir, les yeux vers le plafond. Les lames du ventilateur tournaient mollement, au ralenti, comme si une nouvelle coupure de courant était imminente.

— Vous avez sûrement dormi un tout petit peu, depuis notre dernière rencontre?

— C’était hier, pas vrai?

— Hier matin.

— Okay.

— Il y a une trentaine d’heures, précisa le médecin.

— Je me suis bien endormi une ou deux fois, pendant quelques minutes. J’ai résisté au sommeil.

— Donc, aussitôt endormi, aussitôt réveillé? Ce rêve, vous l’avez refait?

— Oui.

— Vous n’avez pas envie de me le décrire encore une fois? Ou l’incident, comme vous préférez.

— C’est presque la même chose. Pas vraiment un rêve. Plutôt la vidéo d’une atrocité.

— Comme je vous l’ai dit, c’est normal dans votre état... pour le diagnostic que nous avons posé.

— Non, je n’en ai pas envie.

— De quoi donc?

— De vous décrire mon rêve encore une fois.

Des gouttes de sueur brillaient sur le cuir chevelu du médecin, sous sa mèche blonde. D’épaisses lunettes grossissaient ses yeux éteints qui clignaient sans arrêt au-dessus de ses cernes roses.

— Vous résistez au sommeil, je comprends bien, mais une... méthode comme celle-là ne peut qu’empirer les choses.

— J’ai toujours très peu dormi.

— Les hommes comme vous s’en vantent souvent, c’est vrai.

— Vous vous moquez de vos patients, maintenant?

— Vous avez vraiment l’air épuisé, répliqua le médecin sans réagir à la question. Un peu moins qu’hier, pourtant. Excusez-moi...

— À vrai dire, je ne me sens pas si mal que ça. Je préfère être éveillé plutôt que de revivre toute la scène dans mon sommeil. L’insomnie est une satanée bénédiction, en comparaison.

— Je ne parlerais pas d’insomnie, puisque vous vous privez volontairement de sommeil.

— Que voulez-vous dire par « les hommes comme vous »?

— Pourquoi cette question?

— Parce que je n’en ai aucune idée.

— Les grands gaillards, robustes. Métamorphiques. Ou plutôt mésomorphiques.

Par-dessus l’épaule du médecin, Elias Trifannis observait la plage de galets blancs et les eaux calmes de la Méditerranée qui formaient une mosaïque dans la lumière du soleil. Dans cette ancienne résidence étudiante de la côte ouest de Chypre, l’armée traitait son personnel en congé pour cause de stress infligé par la guerre. La veille, Elias s’adonnait en silence à une nouvelle ronde de tractions sur le plancher de ciment froid dans sa chambre, espérant ainsi repousser le sommeil, quand le patient d’à côté s’était mis à crier à tue-tête. Le gars venait de lui offrir quelques heures de plus d’une vigilance pleine d’adrénaline.

— C’est drôle comme les gens pensent comprendre votre âme en regardant votre corps, remarqua Elias.

Nouveau clignement d’yeux sous ses lunettes grossissantes.

— Ah, mais oui, vous avez raison, reprit le médecin dans un filet de voix précipitée. On ne devrait jamais présumer d’une corrélation entre, entre... comment dire?

Elias ne put réprimer un bâillement formidable, un bâillement pathologique, qui convulsa son corps tout entier.

— Désolé, docteur Boudreau. Je prends vraiment plaisir à discuter avec vous.

— Peut-être arriverez-vous à mieux dormir pendant ce week-end? Je vous le souhaite. Vous allez rendre visite à votre famille de l’autre côté de l’île, c’est ça?

— À des parents éloignés, oui.

— Vous vous débrouillez, en grec?

— Etsi ki etsi. Permettez-moi de remarquer que vous avez l’air épuisé, vous aussi.

— Oui.

Le clignement incessant des yeux du médecin lui donnait l’air de vouloir communiquer sur le mode binaire, comme s’il ne pouvait se résoudre à prononcer des paroles.

— Il n’y a pas que la vague de chaleur. On s’habitue à travailler avec... avec des traumatisés, et pourtant... j’ai de plus en plus de mal... Mais qu’est-ce que je raconte? Il ne faut pas dire ces choses-là!

Le ventilateur donnait encore l’illusion de ralentir sans jamais s’arrêter.

— De toute façon, caporal-chef, je vous souhaite un bon week-end.

— Ne m’appelez pas comme ça, okay?

— Et ne parlez surtout pas de ce qui s’est passé à Kandahar.

— Je me demande comment je pourrais aborder le sujet.

— Souvenez-vous que ce n’est pas votre faute! Ce n’est la faute de personne!

Les yeux du médecin cessèrent de ciller pour se fermer une seconde... et se rouvrir aussitôt.

— Tout cela n’était...

— ... qu’un accident. Oui, je sais.

— Et n’oubliez pas de prendre vos médicaments.

— Ça, jamais. J’aime beaucoup mes médicaments.

Un peu étourdi, Elias voit double, mais s’efforce de fixer son regard devant lui. De l’autre côté de la fenêtre, au loin, il croit discerner sur la grève une silhouette bronzée en maillot de bain qui s’avance dans la mer. Il a l’impression que c’est celle du médecin.

un incident sur la plage, à varosha

Les derniers feux du crépuscule se sont estompés dans le ciel derrière le chapelet d’hôtels désertés le long de la plage. Certains font quinze étages, ils sont si serrés les uns contre les autres qu’avec leurs façades noircies, ils semblent ne former qu’une silhouette irrégulière, semblable aux ruines d’une immense digue, d’une ancienne fortification côtière. On aperçoit à peine la grille rouillée surmontée de barbelés qui sépare la plage des hôtels et de la ville fantôme.

Vu son état, Elias est incapable d’imaginer l’optimisme et l’essor entrepreneurial qu’il a fallu pour programmer cette riviera, la construire à toute vitesse, puis l’exploiter. Comment les gens continuent-ils donc à faire ce genre de choses : ériger des villes, mener des guerres, planter et couper des forêts, lancer des mouvements internationaux, pratiquer le culturisme ou devenir violoniste de concert. Elias se contente de s’émerveiller d’une telle énergie, comme la victime d’un bombardement effondrée sur le bord de la rue, paralysée, qui regarderait une course à relais effrénée à la télévision.

L’optimiste des hôteliers est vite retombé. L’oncle et la tante d’Elias, qui vivent désormais non loin à Larnaca, du côté grec-chypriote de la Ligne verte, ont été parmi les premiers à se lancer dans l’entreprise et, rappellent-ils, parmi les derniers à s’enfuir. Modeste, leur hôtel ne comptait que trois étages et vingt-quatre chambres. L’Aphrodite, à environ une heure de marche au sud, sur le bord de la plage. Elias avait l’intention de s’y rendre avant le coucher du soleil après avoir avalé ses médicaments et sa quantité habituelle de liquides déconseillés. Mais au bar du Palm Beach, le seul hôtel toujours ouvert dans le coin, sous administration turque depuis la fin des années quatre-vingt-dix, il a rencontré une femme. Ils marchent dans le noir le long de la plage, les pieds dans le sable encore chaud. Les lumières du Palm Beach disparaissent derrière eux. Leurs doigts se frôlent, se nouent, puis leurs mains se cherchent, s’empoignent carrément.

La veille, à Larnaca, l’oncle et la tante lui ont demandé d’aller voir leur hôtel et de leur dire ce qu’il était devenu. Muni d’un passeport étranger, Elias peut traverser la Ligne verte sans problème, parcourir la courte distance qui la sépare de la ville fantôme et explorer à pied le périmètre qui comprend la plage ouverte et déserte, bordée de palmiers. À travers la grille, malgré l’interdiction, il avait l’intention de prendre quelques photos de l’Aphrodite avec le cellulaire qui hiberne dans la poche de sa chemise. Techniquement, son oncle et sa tante ont eux aussi le droit de traverser la Ligne verte, mais à titre d’exilés de Varosha, ils refusent par principe de s’approcher de la ville, tant et aussi longtemps qu’elle ne leur sera pas rendue. Après avoir vu des photos prises furtivement et publiées dans les journaux grecs, montrant le bord de mer comme s’il venait tout juste de subir les bombardements des vaisseaux de guerre turcs, ils savent à quel point les grands hôtels sont en ruine. Pourtant, ils s’accrochent à l’espoir que l’Aphrodite s’en soit mieux sorti. Bâti avec amour, comparé à l’essor frénétique qui a suivi, leur hôtel pourrait bien être sauvé, pensent-ils, si la paix devait un jour s’installer sur l’île et si Varosha, grâce à Dieu, était un jour rendue aux Grecs.

Elias les appelle theia et theios à la manière grecque, mais ce sont en fait des cousins éloignés, presque octogénaires. L’espoir impérissable qui les anime malgré leur âge avancé et malgré une quarantaine d’années de vaches maigres depuis leur expropriation forcée frappe Elias comme un nouvel exemple de cet optimisme qu’il n’arrive plus à imaginer. Il se sent aussi vide que toutes ces ruines.

Ses silences ont affligé theia et theios, qui ont tout fait pour le distraire à grand renfort de vin, de liqueurs douces-amères locales et d’une cuisine forçant sur le sel. Plongé dans un état d’hébétude, presque catatonique, Elias a tout de même mangé et bu comme un ogre, rassurant ainsi visiblement ses cousins, en promettant d’aller jeter un œil sur leur hôtel avant de rentrer à Paphos, de l’autre côté de l’île. Pour l’hôpital de Paphos, il a parlé de « centre de formation », sans mentionner ses psychiatres militaires. Il a esquivé ou détourné leurs questions sur la guerre, en prenant pour prétexte son grec hésitant. Il leur a dit qu’il était tout simplement épuisé, comme jamais il ne l’aurait cru possible avant l’armée. En cela, du moins, il ne mentait pas.

La plage est déserte. Ni lui ni sa compagne ne disent mot. Avec l’instinct synchronisé de deux étrangers ressentant un même désir, ils s’arrêtent et s’assoient sur le sable fin. La mer dépose une eau tièdement tropicale sur la plage, à vingt pas. Sa compagne allume une cigarette turque. Au-dessus de la ligne des clôtures derrière eux, les fantômes de Varosha, l’élite de l’Europe composée de play-boys, divas, stars du cinéma, joueurs professionnels, bandits en cravate, parrains du crime, chefs d’État, se prélassaient sur les balcons haut perchés, désormais effondrés, en sirotant leurs Campari et sodas ou cocktails avec whisky et citron, les yeux tournés vers les constellations qui jaillissaient de la mer comme des bulles de mousseux.

— Tu te rappelles comment prononcer mon nom?

— Eylull?

— Aï-lül. Avec un tréma sur le u.

— Eylül.

— Bravo!

— Ça veut dire « décembre », ajoute-t-il avec aplomb.

— Tu as déjà oublié! « Septembre ».

— Il y avait beaucoup de bruit, là-bas.

— C’était assourdissant.

— Tu es née en septembre, alors?

— Tu ne vas pas me demander mon âge, au moins?

Il émet un petit rire, un son auquel il n’est plus habitué.

— Tu peux m’appeler Trif. Pour Trifannis.

— C’est ton nom de famille?

Il hoche la tête, sans préciser que c’est à peu près tout ce qui lui reste de sa famille.

Elle est journaliste, stambouliote, grande, élancée comme en général les aristocrates. Ses yeux noirs lancent des éclairs d’une étonnante véhémence derrière ses lunettes rouges à la dernière mode. Elias associe le sang chaud à cette région du monde. Il apprécie et envie presque l’intelligence crue des paroles de cette femme, même si lui, il fuit la réflexion depuis l’enfance. Ses cheveux coupés au carré et colorés en blond contrastent avec son teint olive et ses sourcils d’un noir de jais. Elle parle avec un accent anglais tout droit sorti d’une institution pour filles de bonne famille, et ses mains battent l’air vivement, avec mesure. La mi-trentaine, estime Elias, quelques années de plus que lui.

Au bar de l’hôtel, une poignée de soldats et deux Chypriotes turcs plus âgés qu’eux les surveillaient. Ce n’était d’abord qu’une franche curiosité d’habitués, puis un masque de désapprobation s’est manifesté sur leur visage à mesure que les choses évoluaient : une remarque que la femme ponctuait d’une tape sur le poignet d’Elias, ses lunettes qu’elle enlevait, son cellulaire qu’elle éteignait. L’endroit était pratiquement désert, la piste de danse vide. Sans même tenter de dissimuler son ennui, le jeune DJ du bar ne cessait de monter le son. Chétif, une touffe de poils sous la lèvre inférieure, il portait comme le serveur et le barman un fez trop grand pour lui, formant un angle paresseux qui lui donnait un air tendance. Le registre des sons graves produisait toute une commotion de coups... Ce qui provoquerait sans doute un flash-back de panique parmi les autres malades, tandis qu’Elias se réjouissait de tout ce bruit qui compenserait l’effet de ses médicaments et tromperait le sommeil et les rêves.

Pendant qu’Eylül et lui s’efforçaient de se comprendre malgré l’assourdissant hip-hop turc, ils se parlaient presque à l’oreille. Eylül avait de toutes petites oreilles brûlées par le soleil, non percées, ce qui avait étonné Elias. Ses oreilles dégageaient de la chaleur, tout comme ses joues. Le bar se vidait, seuls demeuraient ces hommes qui les surveillaient. Ils le considéraient sûrement comme un Grec, plus ou moins, Elias en était convaincu. Il reconnaissait là, sans la partager, cette antique faculté de discernement assidu qui n’est pas rare dans les régions où se heurtent les groupes ethniques, où se disputent les frontières, où s’enracinent les récriminations. Il ne se voyait pas tellement différent de ces hommes qui le dévisageaient. Chose certaine, ces gars-là avaient bien compris que la femme était Turque, puisqu’elle commandait ses verres dans cette langue. Ils s’étaient sans doute rendu compte qu’elle était originaire d’Istanbul, instruite, moderne, d’une élégance toute laïque en somme.

Eylül se fiche pas mal de ce genre d’hommes, comme elle le lui a dit. Que font ces soldats à Chypre, au fait? L’île aurait déjà dû être réunifiée, les pouvoirs partagés entre Chypriotes grecs et turcs. Elle prépare un article « important » en ce moment, a-t-elle précisé en souriant et en traçant des guillemets dans les airs, une ironie a contrario de l’ardeur qu’elle met à parler de son travail. Elle est impatiente de compléter ses recherches sur cet avant-poste dépassé et rageur, pour pouvoir rentrer à Istanbul.

Un mois plus tôt, Elias aurait eu une conscience aiguë de ces hommes, tout son être aurait transpiré à la perspective d’inévitables frictions. La possibilité même d’un conflit ne lui semble pas envisageable. Le conflit n’existe que dans le flux du temps, et Elias, sous l’influence de tranquillisants et d’alcool depuis son arrivée à Chypre deux semaines plus tôt, en est venu à habiter un présent flou et extatique, nuit et jour.

Alors qu’ils quittaient le bar, Eylül regardait derrière son épaule.

Elias tire longuement sur la cigarette d’Eylül, il ne refuserait aucune drogue ces jours-ci.

— Que penserait ta famille de Larcana, lui demande-t-elle, si elle te voyait fraterniser avec une Turque?

Dans ses oreilles résonne toujours le hip-hop. Le bourdonnement semble amplifier le silence surnaturel de la zone interdite derrière eux.

— Je sais ce que dirait la mère de ma tante. Elle a presque cent ans. Elle souffre de ce qu’on appelle l’Alzheimer des Grecs, qui oublient tout sauf la rancune.

— Si seulement ce n’était que chez les Grecs!

— De toute façon, moi, je suis Canadien. Mon père est né à New York. Et ma mère avait des origines mexicaines, à la fois espagnoles et autochtones. Ma belle-mère est pakistanaise. Je ne parle même pas grec couramment.

— Les Canadiens sont bien polis, alors.

Elias sent sa bouche s’étirer, comme s’il esquissait malgré lui un sourire.

— Encore plus quand nous sommes au pays, je crois. Pas loin de nos voisins, et des policiers.

— Si seulement ce n’était que chez les Canadiens!

Il hoche la tête.

— Tu as été un parfait gentleman, ajoute-t-elle comme pour le rassurer. Pourtant, je vois bien que quelque chose te gêne. C’est ce soir?

— Non, avant.

La constellation du Taureau émerge lentement de la mer, une étoile après l’autre. Elias lève le menton aussi haut qu’il le peut. Le firmament tourbillonne. D’habitude, c’est debout qu’on se rend compte à quel point on est ivre. Or, assis sur le sable, Elias constate avec surprise qu’il est saoul comme une bourrique. Tant pis. Il n’a plus aucun désir d’être ailleurs, il se sent bien dans son corps flottant. Il ne demande que tendresse et douceur, sauf quand il lui prend une envie sauvage, comme asséner des coups et crever un adversaire, un accusateur, dans un rêve à glacer le sang.

— À quel moment je peux commencer à me comporter un peu moins en gentleman?

Elle retire sa main de la sienne, remonte ses genoux nus, enlève ses sandales de plage, les pose près d’elle sur le sable, une série de gestes semblables à ceux qu’elle poserait si elle décidait d’enlever ses sous-vêtements. Elle reprend la main d’Elias, qui sent son bras vibrer jusqu’à la moelle.

— Dès maintenant, répond-elle en tournant son visage vers le sien.

Son haleine a la plaisante acidité du vin blanc, la légère brûlure du scotch et du tabac. Dans son parfum, une suavité citronnée rappelant l’odeur des nénuphars dans les lacs, l’été. Quelle joie que de sentir leur fragrance en faisant du surplace dans un canot de cèdre, à moitié penché au-dessus du plat-bord? Dans une autre vie, oui! Eylül ouvre les lèvres pour former un baiser en retenant sa langue, et pour Elias, cette absence se traduit par une forme de vertige, il a l’impression de dégringoler dans un abysse alors qu’il s’attendait à quelque chose de solide, de résistant.

Une brise balaie la plage et rafraîchit son visage mouillé à mesure que s’approfondit leur baiser.

Un peu plus tard, il lui demande s’il n’était pas trop lourd, ou le sable, trop dur.

— Tu pourrais être plus lourd, dit-elle, c’est tellement bon...

— Ce serait...

— Chut!

— Je ne veux pas te faire mal.

Elle rit.

— Comme ça? Si doucement?

La torpeur qui l’habite et les calmants qu’il a absorbés le ralentissent, son sexe se dégonfle. Avec Eylül, il a l’impression de flotter dans l’air, sans pouvoir s’arrêter, à un rythme languissant, suspendu, narcotique.

— Chut, répète-t-elle. C’est bon...

Sous lui, elle ferme les yeux très fort, comme si elle tentait de se rappeler une information cruciale. Elle est bien plus silencieuse qu’il l’aurait imaginé. Il balance les hanches d’un côté à l’autre et s’introduit tout doucement en elle. Il continue de bouger dans une rêverie un peu défoncée, jusqu’à ce qu’une impulsion soudaine le pousse à accélérer et à la pénétrer avec un sentiment d’urgence. La femme se contracte et l’attire plus profondément en elle, ses mains sur les hanches d’Elias, ses chevilles et ses mollets pleins de sable. Un crescendo de soupirs, silencieux et doux. Elle tend son visage vers le sien, et il goûte sa langue audacieuse.

Il peut sentir les spasmes d’Eylül, et cela le fait chavirer. Son orgasme est tout en sourdine, curieusement prolongé, et quand enfin il retombe et que cessent ses gémissements et ses halètements d’homme blessé, il a conscience d’entendre un bruissement faible et éparpillé dans le sable. Il regarde au-dessus de lui, autour de lui. Par leur densité, les étoiles projettent une véritable lumière, semblable à la bioluminescence d’une mer calme. Tout bouge autour de lui, la plage déboule vers les vagues, ou est-ce Eylül et lui qui glissent et remontent vers les maillons de la grille, des barbelés, des ruines? Il suppose qu’il a la tête qui tourne à cause de l’alcool, avant de comprendre que des centaines de petites créatures recouvrent toute la plage et passent à gauche d’eux. Il les regarde du coin de l’œil et esquisse un mouvement de recul : est-ce que ce sont des tarentules qui filent vers la mer comme une armée de minuscules chars d’assaut? Ses yeux s’ajustent à la noirceur. Non, c’est une couvée de petites tortues qui vient d’éclore, la lumière des étoiles éclaire comme une veilleuse leurs carapaces à motif de camouflage, leurs petites nageoires qui grattent le sable, leur tête qui dodeline, toute une bande venue de la noirceur, plus haut, près de la grille. Curieusement, leur arrivée provoque en lui un élan de tendresse pour Eylül. Elle est émue. Il observe les petites tortues. Puis, le visage d’Eylül se tend de nouveau vers lui. Elle le mord sur la joue.

— Regarde!, mais Eylül les a déjà vues.

— C’est à glacer le sang!

Il n’a jamais entendu de femmes de son âge user de cette expression.

— Elles viennent tout juste d’éclore, je crois.

— Bien sûr que si.

— Arkadash, dit Eylül pendant qu’il lui ferme les yeux d’un baiser.

— Qu’est-ce que ça veut dire?

De faibles rayons apparaissent au milieu des tortues et illuminent une douzaine de retardataires, la face impassible, préhistorique, les nageoires ramant convulsivement dans le sable. Les rayons avancent vers eux. Les yeux d’Elias se voilent. Il se demande si ce sont des éclairs de chaleur. Il regarde par-dessus son épaule droite, vers le nord, et aperçoit enfin clairement la lampe de poche qui oscille en pointant vers eux.

— Eylül?

— Oui, je sais. Pousse-toi de là.

— On ferait mieux de...

Elle lâche quelques paroles en turc, mais Elias a l’impression d’entendre très clairement : « Dépêche-toi ». Se dépêcher lui semble impossible, mais son corps a une longueur d’avance sur lui, il se lève, se détache d’elle, une séparation plus brutale que d’habitude. Eylül marmonne quelque chose d’autre en turc, se redresse, se hâte tant bien que mal dans l’obscurité intermittente brisée par la lampe de poche qui est de plus en plus proche. Est-ce le signe de croix qu’elle fait, elle est chrétienne peut-être? Elias la regarde se recroqueviller et boutonner la blouse de soie vert lime qu’elle n’a jamais complètement enlevée. Il est debout, remonte son jeans noir, attache sa ceinture, cherche ses chaussures, se rappelle les avoir lancées sous un réverbère des heures plus tôt dans le sable devant le bar. Eylül se lève et glisse quelque chose dans son sac, défroisse sa jupe. Plus haut sur la plage, des voix confèrent et se disputent, puis l’une d’entre elles, rauque, prononce des paroles qui découpent la nuit comme autant d’éclats d’obus. Eylül se fige sous le faisceau lumineux, le sang de son visage se glace et transforme sa bouche en une corde raide, affligée. Elle reste pourtant d’un calme olympien et remet ses élégantes lunettes.

— On s’enfuit? suggère Elias.

Le faisceau de lumière se pose sur eux.

— Ne bouge pas. Je vais leur répondre.

La lampe de poche s’arrête à une dizaine de pas, et Elias ressent les ombres qui se serrent derrière la lumière plus qu’il ne les distingue. Ils sont quatre, peut-être cinq. Une petite troupe qui a quelque chose de désordonné, d’officieux : une seule lampe de poche, des voix décousues, la façon dont ils ont hésité à s’approcher et se sont arrêtés un peu plus loin. Eylül et Elias se tiennent à quelques mètres l’un de l’autre, comme deux étrangers marchant sur la plage, surpris dans une proximité accidentelle. Les hommes derrière la lampe de poche sont saouls, Elias l’entend dans leurs voix.

— Ce sont les gars du bar, dit-il, tandis qu’Eylül s’adresse à eux, un léger trémolo dans sa voix empreinte de dédain, d’indignation et de frayeur.

Une seconde de silence, puis les hommes baragouinent une réponse. Le long du cercle de lumière, un bras se tend, désignant Elias. Doit-il se rapprocher d’Eylül ou s’éloigner d’elle?

L’œil de cyclope de la lampe de poche pointe vers elle et passe aussi sur le visage d’Elias, comme si les hommes s’attendaient à ce qu’il se sauve. Ce qu’il ferait volontiers. Malgré les calmants, il serait capable de courir à toutes jambes, son corps écluse le sang en lui, son cœur lui remonte jusqu’au palais. Ces hommes-là sont saouls et en quartier libre, peut-être pas tous soldats, et ils pourraient être armés. Ils le sont sans doute. Fuyons, s’apprête à suggérer Elias quand un homme crie quelque chose qui fait tressaillir Eylül. Elle semble atteinte, et ce tressaillement, ce léger retrait, est décisif. Les hommes flairent l’odeur du sang. La lumière fait un bond en avant, les ombres agglutinées à sa suite. L’air hébété, Elias fait un pas de côté vers sa compagne, entre dans le cercle de lumière, tente d’avoir l’air féroce. Il est plus imposant que toutes ces silhouettes jacassantes. Tu es un grand gaillard, se répète-t-il à lui-même, comme il le faisait dans les mêlées de rugby pour se convaincre de son avantage, quand l’enjeu était bien moindre. Une main fourre la lampe de poche sous leur nez et Elias tente de parer à l’attaque en bloquant le faisceau de lumière. Un instant aveuglé, il distingue pourtant quatre hommes, trois serrés autour de celui qui pointe la lampe de poche et tient son pistolet en joue, le canon pointé vers le haut. Les hommes portent le treillis militaire. Ils ont tous l’air jeune, sauf celui qui tient la lampe de poche et l’arme.

Eylül lance des paroles qui semblent apaisantes, urgentes, en s’éloignant à la fois des soldats et d’Elias, les paumes ouvertes. Un homme s’avance dans le cercle de lumière, puis s’élance maladroitement en avant. Elias imagine une séquence très nette de photos en arrêt-démarrage : Eylül recule d’un pas, l’homme tend les bras et les mains vers elle comme un somnambule.

— Arrêtez!, ordonne Elias, le mot plus explosif et sonore que tout ce qui avait été dit jusqu’alors, sans que quiconque se tourne pourtant vers lui.

Il est devenu inaudible, invisible; ils l’ont oublié; il peut toujours s’enfuir.

Eylül lance son sac, qui s’écrase avec un bruit sourd sur les tempes du premier soldat. Deux autres entrent dans la danse tandis que celui qui tient le pistolet pointe la lumière. Elias attrape le bras au bout de la lampe de poche et le soulève, dirigeant le faisceau vers le ciel. L’autre brandit son pistolet, mais Elias intercepte le tir et pousse cette main-là aussi vers le haut, avant de planter son mollet derrière les jambes de l’homme. Il le fait tomber sur le dos, l’immobilise au sol avec son corps plus lourd que celui du Turc. L’homme garde son petit pistolet à la main, mais la lampe de poche tombe et éclaire faiblement la scène par en dessous avec une lueur rouge, maintenant qu’elle est à moitié enfouie dans le sable. Tombée sur la plage à quelques pas de là, Eylül se débat. Pour la seconde fois ce soir, Elias est couché sur un étranger, plus petit qu’Eylül, maigre et nerveux, doué d’une force colérique, silencieux, comme s’il retenait son souffle pendant le combat.

Un éclair, un bruit sec; le soldat qu’il maintient au sol tire une balle. Et donne des coups de tête avec conviction dans le visage du monde, Elias soulève et écrase la main de l’homme, le pistolet se libère dans l’obscurité. Impossible de le retrouver. Elias chancelle en se levant pour s’approcher de l’échauffourée, à quelques mètres de là, à la lueur ambrée de la lampe de poche à moitié enfouie, il frôle un homme qui se précipite dans l’autre direction en le dépassant; court-il à la rescousse du soldat qu’Elias a jeté à terre? Un peu comme de simples passants qui se frôlent en marchant sur un trottoir bondé. Elias empoigne le soldat couché sur Eylül, elle en frappe et en griffe un autre qui se tourne vers Elias, son visage flou dans la faible lueur, ce qui n’empêche pas Elias d’y planter la saillie de sa paume. Il se penche sur Eylül, déjà en train de se relever. Elle attrape sa main et ils se lancent dans une course folle, mais au ralenti, leurs pieds s’enfoncent dans le sable sans exercer de traction. À chaque deux pas, elle jette un cri, comme si le corps d’Elias pèse toujours sur le sien et entre en elle avec force et précipitation.

Ils aperçoivent leurs ombres allongées qui les devancent sur la plage.

— La grille, dit-il.

C’est vers là qu’ils se dirigent.

La lumière révèle l’hélice du barbelé, rouillé, affaissé. Un coup de feu suit de près le faisceau de lumière et son écho se répercute sur les façades des hôtels.

Il a l’impression de revenir là où il se trouvait deux semaines plus tôt, un lieu qu’il croyait avoir fui, du moins physiquement. Encore des tirs. Il cherche une brèche, en convoque une dans le barbelé ou la grille. Malgré l’intoxication qui le ronge, ou peut-être à cause d’elle, le tireur enchaîne les tirs avec une régularité de robot, cinq, dix, qui sait. Eylül ralentit soudain, comme si elle avait trébuché en sautant à la corde, avant de poursuivre sa course à côté d’Elias. Les tirs se taisent. Une petite brèche apparaît là où la lisière de la grille gauchit vers le haut et sort du sable.

— Ici. Baisse-toi!

Ils s’agenouillent et Elias se penche pour la forcer à s’étendre, mais elle est déjà sur le sol. Il soulève avec effort la grille rouillée, pour élargir la brèche.

— Vas-y, rampe!

Dans la lumière vacillante, la lampe de poche s’avance vers eux en trépidant. Eylül repose sur son front, son visage de côté dans le sable, ses yeux tournés vers lui.

— Eylül, répète-t-il.

Elle a perdu ses lunettes et ne cligne plus des yeux. Une tache apparaît dans le creux de ses reins. Elias presse sa paume sur son cou, passe les doigts sur cette oreille dans laquelle il a parlé et qu’il a presque embrassée, dans un bar, quelques heures plus tôt. Il ne cherche pas vraiment à prendre son pouls, car il sait qu’il n’en trouvera pas, ou encore en enfer, et il ne désire qu’une seule chose : sentir une dernière fois la chaleur de cette oreille, de cette joue brûlée par le soleil. Il se couche à côté d’elle, comme s’il abandonnait la partie. Puis, à deux mains, il repousse vers le haut les maillons détachés de la grille et se faufile à travers la brèche pour entrer dans la zone interdite.