J. Grasset

L'idée médicale dans les romans de Paul Bourget

Publié par Good Press, 2022
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EAN 4064066076771

Table des matières


La première de couverture
Page de titre
A MONSIEUR PAUL BOURGET DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
TABLE DES ŒUVRES CITÉES DE PAUL BOURGET

A
MONSIEUR PAUL BOURGET
DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

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Je dédie cette Conférence, en témoignage de profond et reconnaissant dévouement, comme Diomède offrit ses grossières armes d'airain en échange des armes d'or finement ciselées de Glaucos.

J. G.
Montpellier, janvier 1904.

L'IDÉE MÉDICALE
DANS LES
ROMANS DE PAUL BOURGET

Table des matières

Mesdames,
Messieurs,

1. Etrange, à première vue, doit vous paraître le choix de Paul Bourget pour étudier l'idée médicale dans une grande œuvre littéraire.

Et, en effet, vous ne trouverez, dans cette œuvre, ni des Romans médicaux comme ceux d'André Couvreur, ni des critiques de médecins comme celles de Léon Daudet, ni des thèses médicales comme chez Brieux ou chez de Curel, ni des descriptions de maladie comme celles de Zola…

Il faut la chercher, pour trouver l'idée médicale, dans les Romans de Paul Bourget. Mais, en la cherchant, on la trouve (c'est du moins ce que je voudrais vous prouver) et on la trouve partout dans ses œuvres, comme ces solides assises de fer qu'on découvre dans une belle maison en écartant les tentures et en grattant un peu les murailles.

Vous comprendrez qu'un marchand de fer trouve quelque plaisir à chercher et à montrer son métal professionnel à travers et derrière mille autres choses agréables qui le masquent gentiment, tandis qu'il n'en trouverait plus aucun à disserter sur l'ossature trop évidente et trop nue de la tour Eiffel.


2. Pour retrouver ainsi l'idée médicale dans l'œuvre de Paul Bourget, il faut donner à ce mot médical et au mot médecin, d'où il dérive, son sens le plus large et d'ailleurs le seul vrai.

Le médecin n'est pas, en effet (comme un vain peuple pense), un monsieur qui échange des ordonnances contre des honoraires. Le médecin est un homme qui étudie et doit connaître la vie humaine dans tous les détails de son évolution, à l'état de santé et à l'état de maladie. Car nul ne peut réparer l'horloge détraquée, s'il n'en connaît à fond le mécanisme intact dans son fonctionnement normal.

Et le médecin doit connaître l'homme vivant dans son unité totale, formée de l'union, souvent inextricable, du moral et du physique. Car, même pour le spiritualiste le plus orthodoxe[1], le corps étant encore l'outil indispensable de l'âme, tout se tient dans la vie de l'homme.

[1] Ceci pour prévenir les accusations que pourraient faire naître contre Paul Bourget, chez des superficiels, des passages comme celui-ci: «L'évêque d'Orléans avait signalé à la défiance des pères de famille le philosophe (Taine) coupable d'avoir écrit cette phrase hardie: «… le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol et comme le sucre…», phrase plus paradoxale dans la forme que dans le fond; car éclairez-la d'un petit mot; mettez des produits psychologiques… et vous lui restituez son vrai sens». Essais de Psychologie contemporaine; M. Taine (1882), p. 152.

Aveugle et impuissant serait le médecin qui méconnaîtrait ces élémentaires principes.

Le médecin est donc le biologiste humain et, quand je parle d'étudier l'idée médicale dans l'œuvre de Paul Bourget, c'est l'idée biologique que je voulais dire.


3. Ces principes posés, j'aborde la dissection biologique des Romans de Paul Bourget en vous rappelant quelques-uns des types de médecin qu'on y rencontre.

Ils ne sont pas très nombreux. Un critique[2] n'en a trouvé que trois sur trois cent quatre-vingt-onze personnages mis en scène. On en trouvera davantage si on tient compte des simples esquisses. En tous cas, ils sont finement observés et joliment crayonnés.

[2] Jules Sageret.—Les grands convertis. Paul Bourget. La Revue, 1er et 15 novembre 1903, p. 297.

Voici d'abord un «praticien de quartier», le Dr Graux: «à côté des professeurs justement illustres auxquels le temps manque et des charlatans sans conscience que l'on doit supplier pour en obtenir des consultations de cent francs», il est un de ces «modestes docteurs qui tiennent le rôle, autrefois si fréquent, aujourd'hui si rare, du médecin de famille, toujours à portée et cependant discret, et qui, connaissant ses clients depuis des années, devenait naturellement leur ami et leur conseiller»[3].

[3] L'Etape (oct. 1901-mai 1902), p. 421.—Toutes les citations des œuvres de Paul Bourget sont faites sur l'édition in-8o pour les Romans parus dans les sept premiers volumes des Œuvres complètes, dans l'édition in-18 pour les suivants.

Tout autre est le Dr Louvet[4], le médecin mondain avec son salon d'attente, meublé «comme un musée, avec la prodigalité de bibelots particulière aux installations modernes». Il appartient à «cette génération de savants, hommes du monde, qui vont à l'hôpital le matin, reçoivent leurs clients l'après-midi et trouvent le moyen d'avoir de l'esprit, comme des oisifs, dans un salon, à dix heures du soir». Aussi, «ont-ils l'intelligence de préparer aux longues attentes de leurs belles malades un décor où elles retrouvent un peu de ce qu'elles ont laissé au logis, une face des choses semblable à celle qui leur est coutumière», tandis que, dans le cabinet du docteur, il n'y a que des livres, «contraste habilement cherché par Louvet, metteur en scène aussi habile qu'il était bon diagnosticien»; Louvet, «ce mince avec un air de mignon de Henri III. Je l'appelle toujours Louvetsky, parce qu'il ne soigne que des Russes»[5].

[4] Un Crime d'amour (oct. 1885-janvier 1886), p. 208.

[5] Mensonges (février-octobre 1887), p. 38.

Tout à côté, on peut placer le Dr Noirot, qui a été interne à Bicêtre, «infiniment cynique et intelligent, méthodique et doucement implacable, avec un air d'employé plutôt que de médecin… Matérialiste outrageux, expliquant la sensibilité humaine par les plus dégradantes hypothèses, Noirot donne l'exemple des vertus les plus délicates, cousues à l'âme la plus gangrenée de négations. Avec cela, observateur très habile, mais qui ne croit guère à la médecine, il s'est fait, depuis des années, une spécialité du massage… et gagne soixante mille francs par an»[6].

[6] Physiologie de l'Amour moderne (mai 1888-septembre 1889), p. 550 et suivantes.

Chaque matin, il masse soigneusement le baron Desforges, surveille son hygiène quotidienne et ne lui permet que trois cigares par jour. «On digère avec ses jambes», répète-t-il au baron; «le massage, c'est du Liebig d'exercice»[7]. Ce Noirot assiste[8] «au souper triste» dans lequel, chez Marguerite Percy, on devait manger du boudin blanc et rire avec les camarades, et dans lequel il y a tant de «silences glacés» et de «rires faux». A la sortie, il émet des théories bizarres sur la nécessité de la grande vie pour la viveuse, comme la morphine et l'alcool sont nécessaires à ceux qui s'y sont habitués, et raconte la sauvage vengeance de Corsègues, qui brûle sa femme, en plein Paris, comme au Malabar. C'est un grand «original», ce Noirot, «un médecin qui n'a jamais voulu être décoré et qui n'essaie les remèdes nouveaux que lorsqu'il en est sûr»[9].

[7] La Duchesse bleue (déc. 1893-juin 1898), p. 445.

[8] Mensonges, pp. 116, 251, 257.

[9] Physiologie de l'Amour moderne, p. 487 à 504.


Je n'insiste pas sur quelques types secondaires, comme: le médecin qui, ayant le génie de la statistique, s'applique, dans un hôpital de femmes, à dresser la liste des déflorateurs[10];—le docteur Ch., qui dénonce si justement le danger des vices de l'enfance[11];—Auguste Dupuy, ce timide médecin de province, qui, abandonné par sa femme, la reprend quand son amant l'a quittée, et élève avec tendresse l'enfant de l'adultère[12];—le médecin de quartier qui entretient Madame Malvina Raulet[13];—le médecin sans clients, qui est député et enlève à Poyanne son siège de conseiller général[14][15][16][17][18][19]