
Il y a un goût dans la pure amitié où ne peuvent atteindre ceux qui sont nés médiocres.
La Bruyère.
Depuis une heure, Desreynes, enfoncé dans le coin de son compartiment, voyait les talus, les poteaux et les arbres, rigides et plats comme des découpures, courir derrière la glace du wagon; les fils télégraphiques dansaient sur le ciel pâle, comme le bas d'une feuille de musique qui monte et descend, et Desreynes s'amusait à pointer, entre ces lignes, les notes de l'air obsédant que lui chantaient les cahots du train.
Il ouvrit un journal et le ferma.
En vérité, il s'ennuyait: elle était tombée, la grande joie qu'il avait eue d'abord à l'idée de ce départ, engourdie par les bercements de cette fuite sur les rails, mourante avec toute pensée.
Il regarda ses voisins, et constata que tour à tour ils ouvraient, puis fermaient un journal pour contempler les arbres, les poteaux et la sarabande des fils.
Il pensa: «La banalité de la vie est immense.»
Puis il médita longuement.
La nuit était venue, grise et sans lune; la flamme courte du quinquet sautillait dans son bol de verre, et jetait de petites lueurs jaunes sur des coins de faces endormies.
Les terres filaient en bandes noires.
Un express siffla, gronda et disparut.
L'aspect de la nature n'était plus le même; les arbres qui passaient ne ressemblaient plus aux arbres déjà passés.
—Triste chose! Voilà quelques heures à peine que je roule, et cette infime distance est si grande pour la terre, que la terre se modifie déjà; quelques heures encore, et tout serait changé, l'air, les plantes et les races de vivants; encore quelques heures et j'aurai d'autres étoiles sur la tête; un jour de plus, et je serais sur l'autre face du monde, les pieds à l'envers: quelques pas encore, je me rendormirais à mon point de départ…
Maintenant, deux vers revenaient à sa mémoire, rythmés par la chanson des essieux:
Il dit: «La vapeur a dépoétisé le globe: tout nous ennuie, puisque tout est possible, et rien ne nous appelle, puisque tout est proche.»
Un train passa.
—Pleines d'hommes, toutes ces boîtes! Où vont-ils, en sens inverse du point où je vais? Pourquoi vont-ils? Ces êtres s'imaginent qu'ils ont un but, et se donnent un rôle. Comment y a-t-il assez d'affaires, pour que toutes ces têtes soient bourrelées d'un souci d'affaires? Pourtant, leur existence est creuse comme une calebasse. Après s'être agités toute leur vie, combien pourraient dire en mourant, qu'ils on fait quelque chose? Mais il vont: il faut qu'ils aillent. Imbéciles!
Il conclut: «La banalité de la vie est immense.»
Décidément, il s'ennuyait.
—Et moi, pourquoi vais-je? Imbécile, je le suis comme un autre.
Le refrain choisi tantôt chantait toujours à ses oreilles; la flamme du quinquet se mirait dans la glace.
—Et quand j'aurai fini, qu'aurai-je fait?
Alors, il songea à sa vie, celle d'hier et celle de demain.
Desreynes atteignait trente ans.
Il possédait une large aisance, n'avait ni parents, ni alliés, vivait seul, mangeait ses rentes, ne jouait pas, aimait les arts, et cultivait les femmes.
Au physique, c'était un beau garçon, correct, mais portant dans le regard une malice qui intriguait les épouses et mettait les époux sur la réserve. Il avait de l'esprit et de la présence d'esprit. Le monde de la finance et du farniente, où la vie le jeta d'abord, ne l'intéressait que par le linge de ses femmes et le moelleux de ses fauteuils. Les artistes l'attiraient davantage; mais leur indépendance, parfois bourrue et familière, choquait ses instincts de gentilhomme par l'or; puis il les trouvait d'esprit étroit et exclusif: au fond, peut-être, craignait-il chez eux un peu de mépris pour son dilettantisme stérile. Sculpteurs, musiciens, peintres, littérateurs, il les voyait tous, s'entendait au métier de tous, connaissait les secrets et les lois, montrait des préférences et même des enthousiasmes, discutait, critiquait et conseillait: son goût était généralement prisé, et ses avis avaient fait des heureux. Par caprice, il donnait un article à quelque journal, et sa prose, sous des apparences paradoxales, s'éclairait de verve et de bon sens; ses assertions, souvent si fausses lorsqu'il abordait quelque sujet de métaphysique ou de morale, portaient plus juste ici, parce qu'il jugeait d'après son pur et simple sentiment, au lieu d'analyser avec sa raison. Des chroniques firent tapage: quelques directeurs voulurent «s'attacher une telle plume»: ses éreintements étaient sans aigreur, et quoiqu'il eût massacré bon nombre de ses amis, il ne comptait aucun ennemi parmi eux. En toute autre matière que l'art, il n'était qu'un dépravateur élégant. Se mêlait-il à quelque discussion, il mettait son plus grand plaisir à la faire insensiblement dévier du thème choisi, et, par une série d'objections souvent spécieuses, il amenait son interlocuteur à s'appuyer enfin sur un argument contraire à l'opinion soutenue d'abord, ce qui manquait rarement et qui l'amusait fort.
C'est jongler avec sa tête, et la tête s'y perd.
Qu'importe? Les faveurs du monde ne sont-elles pas aux clowns de la pensée? Aussi, l'on disait: «Desreynes… oh! du mérite!»
Il en aurait eu; mais c'est trop peu que d'être supérieur aux autres: il faut l'être encore à soi-même: cela, il ne l'avait jamais su. Éparpillant sa vitalité et sa force sur mille intérêts dont il ne préférait pas un seul; aimant beaucoup, n'adorant pas; désirant parfois, ne poursuivant jamais; satisfait de comprendre sans approfondir, et de concevoir sans produire, il se laissait vivre. Nature de frelon qui regarde les abeilles: il jouissait. Content de se dire qu'il était peut-être quelque chose en puissance, il préférait ne pas tenter les hasards de l'épreuve. Il édifiait pour son usage une philosophie d'attente, dont la formule était: «A quoi bon?» Il transportait dans le domaine moral le précepte de saint Paul: «Possède toute chose comme si tu ne la possédais pas.»
Et de fait, rien ne lui était en propre. Il reconnaissait deux sortes de patience: celle des faibles, négative, et qui tolère; celle des forts, positive, et qui persiste. L'une lui semblait indigne de lui: il se sentait indigne de l'autre. Ainsi, il leurrait sa volonté, comme sa volonté le leurrait. Être incomplet, en somme, à qui le grand ressort manquait, demi-âme, demi-grandeur aussi impuissante que la plus misérable petitesse, et qui n'avait, en surplus, que la conscience vaniteuse de son mérite virtuel.
Cette vanité, pourtant, ne restait pas constante chez lui: à de certains jours, il prenait une conception même exagérée de sa méprisable essence, se pesait comme un dieu d'Égypte pèse les morts, et ne se ménageait point les plus cruelles vérités: «Mépris bien ordonné commence par soi-même», disait ce vague pessimiste.
Une seule chose le ramenait à une plus équitable appréciation de lui: la vue du prochain.
Il avait des hommes une médiocre estime, à cause de l'énorme sottise du nombre, et n'entendait respecter que le génie: il faisait peu de différence entre ce que le monde appelle un homme intelligent, et un sot: le premier l'importunait plus que le second, et tous deux lui semblaient, au regard de l'absolu, également superficiels et inutiles. Ce dédain l'entraînait souvent jusqu'à des affectations puériles, à des poses d'enfant boudeur et révolté; ainsi refusait-il de voter en quoi que ce fût; jamais il n'aurait voulu accepter le ruban d'un ordre, ni même permettre qu'on le portraiturât en aucune sorte: il prétendait que ce double honneur se doit réserver aux grandes natures, à ceux-là seuls qu'il convient de montrer à la foule, vivants, par un insigne, et morts, par leur image.
Au fond, peut-être, ne croyait-il pas à ces théories laconiennes; mais l'insolence lui en plaisait.
Quant à la valeur morale, il y donnait, aussi, un mince crédit, lui qui n'avait guère connu que l'aride existence des viveurs. Il s'en souciait peu, du reste, ne songeant à demander ni à offrir aucun dévouement, vivant et voulant vivre seul, dans un égoïsme qui lui apparaissait comme une manifestation de la force.
Point mauvais, néanmoins, et capable de mouvements généreux, si la réflexion seconde n'arrivait pas assez tôt pour lui en montrer le ridicule. Il se voulait froid, et, après les enthousiasmes spontanés que lui imposait parfois sa nature nerveuse et faible, il s'en jugeait avec un scepticisme ironique. Il avait une telle horreur du grotesque, une crainte si obsédante de le constater en lui ou autour de lui, que, maintenant, il le constatait en mille choses: il redoutait toute grandeur excessive, par horreur des disproportions, et rien ne lui semblait aussi douloureusement risible qu'un héros de Corneille dans un veston anglais. «L'harmonie est la seule loi primordiale. Nous nous sommes interdit certains droits par le seul fait d'en prendre certains autres. C'est manquer de tact envers soi-même, que d'accepter une vie intérieure qui ne soit pas en accord avec l'existence extérieure. Notre âge est scientifique et sans passion. L'avons-nous fait? Nous a-t-il faits? N'importe: restons tels en tout point.» Il aimait ces paradoxes et se desséchait en eux.
Par degrés, il en était venu à ne donner aucune affection qui dépassât la sympathie; puis, par degrés encore, à ne plus sentir aucun besoin de se livrer et d'aimer. Parfois, pourtant, il se demandait si là n'était point la moitié de la vie; mais, promptement, sa raillerie mettait cette sentimentalité saugrenue sur le compte d'une nuit trop belle ou d'un dîner trop copieux.
Les femmes avaient achevé le désastre. Qui en possède beaucoup ne vit plus que dans le mensonge: mentir pour les prendre, mentir pour les garder, mentir pour les quitter; et elles mentent pour se défendre, pour vous garder et vous quitter.
Son esprit, naturellement ami des choses subtiles ou complexes, avait trouvé dans ce jeu d'intrigues un charme qui le captivait: comme un chariot s'enlise, doucement, il était entré dans cette boue, et voilà qu'il se sentait armuré de fange, inexpugnable à toute sincérité, et mort en lui-même.
Les idées les plus compliquées se présentaient d'abord à son esprit, au détriment des plus simples: sur toute affirmation il cherchait, sans malveillance, dans quel but on voulait le tromper. Le doute exerçait sur lui une sorte de fascination irréfléchie et presque physique; il doutait comme d'autres croient, simplement, bonnement, par instinct et même sans le savoir. Après avoir mis, comme saint Thomas, les deux doigts dans la plaie, il aurait suspecté Jésus de ne jamais être mort.
Il se rendit compte de cet état monstrueux, un soir, en recevant une lettre d'Arsemar.
Comme ils étaient loin, maintenant, l'un de l'autre, et qui des deux avait gâté sa vie?
Autrefois, ils n'avaient pour ainsi dire qu'une âme, tant leur intimité était profonde: pensées et impressions, tout était le patrimoine commun. Fallait-il agir seul, on réfléchissait à deux: l'un était la conscience de l'autre; et, dans une sorte d'hymen spirituel, mettant à leur amitié des ferveurs d'amour, ils allaient, double cœur et double tête, deux fois tristes et deux fois heureux, mais distraits de leurs propres chagrins par les peines ou les joies du frère élu.
Cette union naquit des contrastes même qui eussent dû séparer ces deux êtres, et qui, en effet, n'avaient tout d'abord éveillé en eux qu'une antipathie mêlée de certain mépris.
Arsemar et Desreynes se rencontrèrent côte à côte, sur un banc de lycée: l'un calme et l'autre bruyant, l'un studieux et l'autre grand copieur de copies, l'un vigoureux et l'autre preste. Desreynes raillait le fort en thème, Arsemar souriait de pitié; quand celui-ci se livrait à quelque jeu paisible, l'ennemi lui tombait sournoisement sur les reins, battait l'enclume et se sauvait; on lui criait: «Lâche! lâche!» Il riait. Dans ses colères, Arsemar devenait rouge; Desreynes, blanc. Le premier était estimé, mais peu recherché; le second avait auprès des foules plus de succès et moins d'estime. Les maîtres citaient l'intelligence d'Arsemar, et les élèves l'esprit de Desreynes.
Sonnèrent les seize ans. A Pâques, Georges revint amoureux, partant, grave et poète. A qui dire son secret, ses joies, ses douleurs et ses vers? A qui demander: «Crois-tu qu'elle m'aime?» Pierre Arsemar lui parut seul digne d'un sacerdoce. Il alla vers lui, et l'autre, nature déjà mystique et rêveuse, se prit d'amour pour cet amour. La bien-aimée voulut voir l'homme à qui l'honneur de sa vie était confié, et lui serra les mains et le pria de veiller sur le bien-aimé. Georges et Pierre se mirent à tourner tout autour de la cour, longeant les quatre murs, tout autour. Les mois passaient. Georges disait: «Tu crois qu'elle m'aime?…» Ils marchaient, le front baissé, les mains au dos, et leur première barbe frisait. Quand Georges voulut se tuer, c'est Pierre qui l'en empêcha. Il accompagna son ami jusqu'au paysage qui avait été le témoin des premiers serments, des faux serments; Georges eut des mots cruels pour l'absente.
A partir de ce jour, plus graves encore, et désillusionnés de la femme, ils marchèrent plus près des murs, qu'ils raclaient du revers de leur ongle. Georges s'idéalisait, au contact de cette nature chaude et grave tout ensemble. Ils commentèrent les Pensées de Pascal et complétèrent leur œuvre par des aphorismes philosophiques. Arsemar analysait les abstractions, amitié, devoir, amour; Desreynes disait la femme. Pendant les études, ils échangeaient de longues notes sur leurs sentiments les plus intimes. Arsemar avait en toute chose du cœur des lyrismes de néophyte: tout lui était religion, et la divinité elle-même lui semblait moins divine que le moindre sentiment humain. Avec tristesse, il blâma Périclès et Plutarque d'avoir pensé que l'amitié se doit arrêter aux autels. «Poser des limites aux affections des hommes, même en l'honneur de Dieu, c'est faire injure à Dieu. Nos premiers devoirs sont devoirs d'amour; et si quelque autre se trouve en lutte avec ceux-là, qu'il cède, car il n'est rien. S'il faut qu'Oreste poignarde Clytemnestre, Pylade doit l'aider.»
Desreynes, moins ardent, chagrinait son ami. Plusieurs fois, ils reconnurent en pleurant la double méprise de leurs cœurs: «Nos deux natures sont trop disparates.» Alors, ils disaient adieu à leur rêve, et se quittaient.
Peu de jours les ramenaient.
Après la sortie du lycée, ils commencèrent leurs études de droit. Les quintessences juridiques intéressaient Arsemar autant qu'elles endormaient Desreynes. Le premier entra chez un avoué, dans le dessein d'acquérir plus tard une charge; mais il renonça bientôt à ce projet, tant il prit de dégoût à voir, hideusement sincères dans ce confessionnal de l'intérêt, défiler une par une toutes les bassesses humaines, toutes les hypocrisies, toutes les misères et toutes les hontes. Il n'avait pas soupçonné un tel enfer. Quand il se trouvait le confident officiel de quelque nouvelle forfaiture accomplie ou conçue, il la contait à son ami, aussi désolément que s'il eût été la victime; et de fait, il l'était, lui qui devait garder de ce passage une inoubliable répugnance de la vie. Desreynes, plus artiste et moins pur, écoutait ces récits comme des plans de drames, et ces mille vilenies lui paraissaient fort littéraires.
—Sors de là, disait-il. Lorsqu'on tient à ses illusions, il faut éviter deux choses: les cabinets d'affaires et le promenoir des bains froids: l'homme est vilain quand il est nu.
Arsemar fut chassé de l'étude pour s'être indigné contre un client véreux. Il devint secrétaire d'un député, et vit la politique de trop près pour lui conserver son estime.
Il fréquentait peu les salons: la compagnie de Georges était sa seule joie véritable.
Des séparations successives les rendirent indispensables l'un à l'autre. Comme des amants, ils se quittaient en prenant un rendez-vous prochain, car ils avaient eu la sagesse de ne point vivre ensemble, pour respecter en eux cette fleur d'affection, cette jeunesse toujours rajeunie que donne le désir du revoir, et que Desreynes appelait les fiançailles après les noces.
—Ne trouves-tu pas que bien des ménages seraient plus heureux sans la vie commune, ses heurts et ses lassitudes? On se rendrait visite et l'on aurait, à se retrouver, des joies d'amoureux, sans cesse renouvelées.
Arsemar comprenait mal ce paradoxe. Il rêvait d'une vierge qu'il pût aimer éperdument, et prendre: il fuyait les femmes, dans la terreur de concevoir un amour qui ne serait pas le seul de sa vie; il voulait les affections rares et immenses, il aspirait à rencontrer l'épouse comme il avait rencontré l'ami: après cela, il élèverait un grand mur entre lui et le monde. Il ne permettait à ses caresses que les femmes de tous, et se refusait impitoyablement celles qu'il eût pu se rappeler au lendemain. Son excès de sentimentalité le rendait cruel à l'excès: une servante de brasserie s'empoisonna pour lui: il la fit soigner et ne voulut point la revoir. Elle guérit, d'ailleurs, et oublia: les femmes sont susceptibles de se tuer plus aisément que de se souvenir.
Desreynes était mondain, courait les coulisses et multipliait ses maîtresses. Il eut un duel, pour un mot malsonnant prononcé contre Pierre, et reçut un coup d'épée dont son ami ne soupçonna jamais la véritable cause.
Georges était le plus riche: ils faisaient bourse commune.
Dix années s'écoulèrent ainsi, et tout changea brusquement.
Arsemar hérita d'une fortune considérable et qu'il n'espérait pas: il dut quitter Paris pour aller prendre en province la direction d'une entreprise industrielle, où plusieurs millions étaient engagés, et dont il se trouvait le principal actionnaire.
Desreynes l'accompagna, l'installa, et revint: Paris lui sembla vide, et la Parisienne monotone. Un matin, il se réveilla avec un furieux appétit de voyages, et, pendant une semaine, rêva d'épouses jaunes et d'esclaves noires. Un désir, chez lui, mourait ou se réalisait vite; il alla embrasser Arsemar et cingla sur les Indes. Sa trace fut bientôt perdue. Parti pour quelques mois, il resta là deux ans, tua des tigres, apprit l'anglais, fut le conseiller d'un prince, rédigea des lois déplorables et des notices géographiques, alla, vint, revint, et se sauva pour sauver sa tête, que menaçait la juste colère d'un roi cocu.
Sa première visite fut pour Arsemar: Pierre était absent, marié depuis peu, et voyageait en Italie.
Georges conçut quelque tristesse devant cette amitié qu'il jugea condamnée à mourir, quelque dépit devant ce changement de destinée et cette résolution prise sans ses conseils.
Pierre se disait heureux: il vint à Paris, seul, et Desreynes put constater l'impeccable constance et la solidité de cette âme, où l'amour s'était venu joindre à l'amitié, gravement et sans rien lui prendre.
Arsemar n'avait modifié que les formes de sa vie. Une particule ancienne ajoutée à son nom, un titre repris, quelques pensées d'affaires, une grande maison, beaucoup d'or: qu'importait tout cela? Pierre s'épanouissait de bonheur dans son unique amour. Desreynes seul lui manquait; il l'appelait souvent.
Un jour, enfin, la précieuse nouvelle arriva; Georges se mettait en route…
—Qu'est-ce que je vaux, auprès de lui? pensa Desreynes; qu'est-ce que vaut ma joie auprès de la sienne, à la seule idée de ma venue?
L'Orient bleuissait.
Desreynes était las, mais son sceptique ennui l'avait quitté…
Les heures avaient coulé pour lui, presque tristes et solennelles, dans ce ronronnement de souvenirs.
—Je suis seul au monde, moi, et je ne lui donne pas ce qu'il me donne!
Il baissa la glace du wagon, et le vent froid du matin lui lava le visage.
—Mais qu'est-ce que j'y peux, moi? Je donne ce que j'ai.
Les champs, comme de monstrueux éventails rayés, se déployaient, tantôt verts, et tantôt marrons, vaguement cendrés par l'aurore prochaine. Des alouettes s'effarouchaient au milieu des terres, et montaient dans le ciel mauve.
—Ah, si je pouvais rajeunir!
Vœu moins stérile qu'on ne le croit, car il est comme l'aube d'une seconde jeunesse!
Et le jour parut.
Amy Rolans, Deus mete t'âme en flurs!Chanson de Roland.
Arsemar, debout sur la chaussée, attendait depuis longtemps, lorsque le train siffla et déboucha au tournant de la voie. Pierre s'écarta d'un pas: une émotion lui serrait la gorge; il crut pleurer. Mais comme tous les hommes d'une affectivité profonde, il avait la pudeur de ses sentiments; il baissa la tête, puis, lentement, releva le front. Georges était à la portière du wagon.
Arsemar s'empêcha de courir; il vint, les bras en avant, et longuement, serra les mains de son ami, sans rien dire.
Ils se regardaient dans les yeux; de petites larmes mouillaient leurs cils.
Pierre remuait les lèvres pour émettre quelque parole, et n'y parvenait pas; Georges se sentait dans un trouble délicieux.
—Aucune femme ne m'a donné cela, pensa-t-il. Puis: «Au diable les femmes!»
Alors, ils se lâchèrent les mains et s'embrassèrent avec force.
Pierre voulait parler, pourtant…
—Eh bien… tu as… tes bagages?
—Oui, oui… ils sont là.
—Eh bien… nous allons… les prendre.
Ils marchèrent côte à cote, et tous deux, en même temps, se regardèrent encore.
Leurs mains se prirent: Arsemar secoua son bras avec force.
—Mon vieux! dirent ils ensemble.
Des employés, sur leur passage, poussaient des brouettes.
—Oui, sortons.
Quand ils furent dehors, ils se mirent face à face.
—C'est drôle, hein? dit Pierre.
L'autre répondit:
—C'est drôle.
Ils sourirent, sans savoir de quelle drôlerie ils avaient parlé.
—Oh! tu as un bon air, ici.
—Et le voyage s'est bien passé?
—Mais, très bien, merci.
—C'est un peu long. Vous n'avez pas eu trop de retard.
—Ah?
Ils se taisaient de nouveau, et Desreynes rompit le silence:
—Dis donc… Tu ne vois pas comme nous sommes bêtes?
—Si, si…
Leur rire éclata, plein de santé et de jeunesse.
—Ah! fit Georges, c'est bon tout de même, de se retrouver!
Pierre le conduisit vers une voiture que gardait un domestique en livrée noire.
—Si tu veux, dit-il, nous rentrerons seuls, et Joseph se chargera de tes bagages.
Fiers d'être ensemble et d'être sans témoins, ils montèrent comme deux enfants dans la petite calèche.
—C'est une belle matinée, tu sais; nous avons de la chance… Tu n'es pas mal assis?
—Mais non…
—Mon Georges, c'est gentil, va, d'être venu. Tu es content?
La voiture courait sur une route assez étroite, entre deux haies d'épines; à l'horizon, des collines boisées se déroulaient en demi-cercle dans une vapeur bleue qui tremblait au premier soleil.
—Quelle bonne vie nous allons arranger à nous trois, tout seuls. Ma femme va être si contente de te recevoir! Elle s'ennuie un peu, la pauvre petite. Dame! ce n'est pas très gai, cette solitude, surtout quand on a comme elle des goûts un peu mondains.
—Elle aime tant le monde?
—Eh! que veux-tu? Elle a vingt-trois ans; ses parents recevaient beaucoup; elle a de la gaieté, de l'esprit, de l'entrain, et nos arbres ne causent guère. Elle me fait parfois l'effet d'un joli petit oiseau dans une vilaine cage. Ce n'est pas que ce soit laid, chez nous, mais c'est un peu sauvage pour une bergère de cette espèce. Aussi, je pense bien ne pas m'éterniser au Merizet. J'ai là-bas un associé que je mets au courant de l'affaire; et quand l'heure sera venue, nous rentrerons à Paris.
—Ah! ah! Capricieux aussi! Autrefois, tu préférais les champs à la ville.
—Bah!… Elle sera si heureuse.
Georges fut presque chagrin de constater déjà un tel désaccord dans les goûts du jeune ménage. Pierre, un peu gêné, fouetta doucement son cheval.
—Une bonne petite bête, que j'ai là: ça vous fait des lieues sans fatigue. Ma femme ne l'aime pas, et la trouve trop calme. Moi, je l'aime bien… Tu ne te figures pas comme Jeanne est curieuse de te voir. Nous parlons si souvent de toi! Par exemple, elle te connaît pour un noceur écervelé!
—Tu es gentil, toi… Une Lyonnaise, n'est-ce pas? Me voilà bien!
—Elle n'est pas sèche et pincée comme ses compatriotes, qui vous parlent de Dieu, et serrent les genoux dès qu'on parle du diable. Elle est bonne fille.
—Dévote?
—Sans excès: elle ne me prêche guère; elle met de belles robes pour aller à la messe, et communie une ou deux fois l'an.
Instinctivement et malgré lui, Desreynes crut éprouver, contre cette femme, une sorte d'imperceptible et confuse antipathie qu'il ne s'expliquait pas: depuis quelques instants, il regardait naître en lui ce sentiment à peine hostile, fait de craintes et de soupçons, et que jamais encore il n'avait ressenti contre elle. Quel mot ou quelle intonation lui avait en passant laissé cette méfiance? Il ne savait, mais il eut la vision d'un bonheur qui mentait, d'un bonheur fait d'efforts pour se croire ou pour rester le bonheur.
Arsemar tourna les yeux vers son ami: il ajouta:
—Elle est gentille, et vous vous plairez.
—Je l'aime déjà, puisque tu l'aimes…
—A la bonne heure, mauvaise tête… Tiens, regarde: ce tas de pierres, dans le coin, c'est la ville; il y a sept kilomètres, de chez nous. On vient nous voir et nous nous rendons quelques visites. Tu es mal assis?
—Je suis très bien, au contraire… Dis donc: n'es-tu pas comme moi? J'ai eu plus de joie à te revoir tantôt, que lorsque tu vins me trouver à Paris, après mes Indes.
—L'air du pavé, tu sais, ça brûle et ça dessèche.
Georges se souvint du retour que projetait son ami et de l'influence qui l'y poussait.
—Tu penses à ma femme, toi! Écoute, ne te crée pas des idées folles. C'est si bon de remplacer son désir par celui des gens que l'on aime! On arrive à trouver moins de plaisir dans la satisfaction de ses goûts que dans le sacrifice apparent qu'on en fait. Le premier bonheur, au fond, n'est-ce pas de donner le bonheur? On se fait un miroir de celui qu'on a toujours devant les yeux; on jouit dans les autres au lieu de jouir en soi-même, et l'on jouit mieux.
Desreynes avait perdu l'habitude de ces philosophies, mais il en sentait la sincérité.
—Et, ajouta Pierre, en bonne raison, en quoi m'importe-t-il, à moi, d'être ici ou là, pourvu que je sois près d'elle, et près de toi aussi, mon Georges?
—Tu es toujours le même, Pierre…
«Allons, pensa-t-il, je suis un imbécile: c'est le paradis, leur Merizet!»
Arsemar, comme impatient de quelque chose, tendait le cou vers un angle de la route.
—Là-bas, s'écria-t-il, reconnais-tu, là-bas?
Joyeux, il montrait l'horizon.
Le sommet d'un toit rose, très loin, se baignait de soleil, au-dessus d'un bouquet d'arbres, au pied d'une côte rocheuse.
—A cette heure-ci, elle se lève pour nous recevoir…
Après une pause:
—Elle me fait aimer jusqu'aux tuiles de ma maison.
Il parlaient peu, maintenant: tout d'abord, ils avaient cédé à cette honte de se taire qui, dans les premiers instants d'un rendez-vous ému, alors qu'on ne retrouve plus rien des mille choses que l'on avait à dire, se réfugie au milieu des banalités de la vie. Puis la sécurité vient, l'âme se classe…
La plaine qu'ils traversaient, vaste et ronde, semblait endormie dans son cirque de collines, sous la bénédiction du matin.
La route, effleurée de lumière tiède, était comme une chair blonde; de fins brouillards traînaient sur les champs éloignés, et promenaient, en avant de la lisière des bois, leurs voiles flottants et d'une pâleur dorée. Aucune violence, aucune tache: le printemps avait fait les couleurs, et l'aurore les avait fondues. Sons et lumières, le monde vibrait dans une délicieuse union, et tous les sens étaient pénétrés à la fois de cette immense sympathie de la terre et du ciel. Tout disait: amour. Non pas encore l'amour brûlant et fécond de l'été, mais le chaste sourire des fiançailles.
Nul cri; à peine quelques chants d'oiseaux, venus on ne sait d'où, quelques grincements des premiers grillons perdus sous les fougères, et pas un bruit de l'homme; mais ce vague silence et cette invisibilité des êtres ne donnaient point l'anxiété des solitudes et, bien qu'une tourbe ne s'y agitât pas comme dans la ménagerie des cités, on se sentait là au cœur de la vie même: une vie saine et reposante, douce plus que forte, et pleine des promesses qui sont le printemps et le matin; quelque chose comme un enfant qui sommeille.
Desreynes avait la sensation d'une grande paix physique qui peu à peu gagnait son âme et l'emplissait; les tons du ciel avaient pour son œil une caresse délicate dont il ne retrouvait l'impression qu'en de très anciens souvenirs, et l'odeur verte des herbes sauvages lui semblait d'une suavité qu'il avait oubliée. Devant cette harmonie de tout, l'harmonie se refaisait en lui. Nature souple, changeante et compréhensive des beautés, il se voyait insensiblement envahi par cette douceur de végéter, qui paraissait envelopper les choses et les êtres: ce printemps le rajeunissait; et, comme le premier soleil venait de réchauffer son corps, le contact de cet amour et de cette félicité graves, à présent, réchauffait son cœur. Il éprouva devant lui-même l'étonnement des convalescences. Eh quoi! Quelques instants plus tôt, ne songeait-il pas à l'irrémédiable désolation de son âme, à ce desséchement, à ce vide qu'il venait pour la première fois de contempler avec une angoisse inconnue; ne s'était-il pas affirmé, dans une douloureuse et indiscutable logique, que tout était fini, et qu'il était trop tard? Trop tard pour vivre! Il ne le croyait plus, à cette heure. La nature lui devint si bonne et si prodigue, si aimable et si aimante, mère et sœur, avec ses compassions et ses promesses! Il semble, à ces instants, qu'on ne l'ait jamais vue encore…
Les espoirs et les religions naissent de contempler. Georges se recréait dans cette genèse de la terre; il vit ses épaules s'élargir et ses bras se gonfler: il s'aima; un rien l'émerveillait: il remarqua que la croupe du cheval luisait d'un riche éclat mordoré, admira d'un coup d'œil la silhouette d'un saule qui se penchait sur un talus, effaça une rancune dont le souvenir lui montait, puis, levant la tête, il respira à pleine gorge, et sa santé éclata dans un cri:
—Oh! Que c'est bon!
Pierre était heureux.
—Tu vas nous rester longtemps, au moins?
—Je ne pars plus!
—Si tu savais quelle chère existence nous avons! Ah! il viendra bien un matin où tu te réveilleras lassé de toutes tes courses de hasard et de tes amours de rencontre; ça n'a qu'un temps, tout ça…
—Le temps est fait!
—Tant mieux! Tu seras comme nous… Au fond vois-tu, tes joies, je n'en donnerais pas un roi de cailles! La paix dans la foi, il n'y a que cela au monde. Une bonne femme dont on est sûr, qu'on aime: et l'on supprime le reste! Tu te marieras, je parierais.
—N'allez pas trop m'en donner l'envie!
Desreynes avait déjà oublié l'antipathie qu'il venait d'éprouver contre la femme de Pierre; pour un instant du moins, et sous ce vent de nature, il avait perdu tout son dédain des femmes, toute sa science des perversités citadines; il rêvait d'amantes idéales, anges d'un paradis semblable à cette plaine, Laure et Béatrice, poésie et bonté. Il était impatient de se régénérer en cet Eden; et son enthousiasme de vertu entrevoyait déjà l'éclosion d'une âme nouvelle qui allait s'épanouir en lui au milieu de tant de grandeur et de pureté.
Si nous sommes parfois plus émus devant le bonheur des êtres très aimés que devant celui qui nous survient à nous-mêmes, c'est moins sans doute par la valeur de notre amour que par l'exigence de notre égoïsme, car nous trouvons en notre propre vie des imperfections chagrinantes qui s'effacent en celle des autres.
—Nous arrivons, dit Arsemar.
La jument trottait, contente du voyage fini.
—Croirais-tu qu'après vingt mois de mariage j'ai encore, en rentrant chez moi, toute l'émotion d'un amoureux de seize ans? Je l'ai quittée tantôt, endormie, et mon cœur bat à l'idée de la revoir et d'être près d'elle!
Puis:
—Tu en riras si tu veux… Chaque matin, quand je m'en vais aux ateliers, je suis heureux, dès le départ, et même avant, à cause du retour…
—Vraiment?… Serais-tu de ceux qui asseyent leur idole dans un bon fauteuil, et descendent au clair de lune, pour y rêver à elle?
—Non, mais j'en viendrai là, qui sait? Chaque fois que je l'aborde, elle est plus belle qu'une heure avant.
Georges philosophait: «Les hommes ont peut-être droit à une certaine somme d'amour, presque égale pour eux tous, et ceux qui ont souvent aimé aimèrent et aiment si mal, que tous leurs raffinements unis n'ont pas eu seulement la santé et la joie d'un pauvre amour bien simple passant dans une vie banale, et cueillant, quelque soir, une minute de cette pleine extase que les autres ont en vain cherchée…»
La voiture quitta la route et s'engagea sous les arbres d'une courte avenue.
—C'est égal, reprit l'autre, si j'avais cru que c'était si bon, l'amour, je n'aurais pas eu le courage d'attendre si longtemps!
La porte de la grille était ouverte. Un bosquet se dressait entre elle et la maison, qu'il cachait tout entière, et l'allée de sable tournait autour.
Quand ils eurent dépassé ce bouquet d'arbres, le château apparut à l'extrémité d'une pelouse: une femme en peignoir rose s'accoudait sur le perron.
—La voilà!
Pierre dit: «Hop! Vite donc!» Desreynes se découvrit.
La femme descendait les marches, avec lenteur.
—Bonjour, Jeanne!
En quelques secondes, ils furent au bas du double escalier. Georges sauta: il vint en souriant vers la dame, empressé et la main tendue. Puis, il hésita, comme effrayé, et pâlit légèrement.
Il reconnaissait la femme rencontrée au Palais des Beaux-Arts.
Car lerres le larron mescroitNe ly mauvès le bon ne croitAins cuide que chascun soit lerres.E. Deschamps.
Jeanne souriait.
—Vous êtes le bienvenu, monsieur, et je suis heureuse de vous connaître enfin.
Elle dit cela d'une voix gaie. Georges s'inclina. Jeanne rendit le salut, et fit un pas en avant.
—Oh! s'écria Pierre, vous n'allez pas commencer par les cérémonies! Ma Jeanne, embrasse ton frère!
—Je veux bien, dit-elle, avec un joli rire d'enfant: et, rejetant ses deux bras en arrière, elle s'approcha de Georges et lui tendit la joue.
—Mon Dieu, mon Dieu! songeait-il, et ce cri de prière douloureuse tremblait sur ses lèvres d'athée.
Il n'imagina pas d'abord qu'il pouvait se méprendre: il posa un baiser sur ce visage sans savoir ce qu'il faisait. Et toute leur vie passée, et toute leur vie à venir, en ce quart de minute, lui apparurent vertigineusement, et s'écroulèrent, il balbutia trois mots dont la banalité vint mourir entre ses dents: «Nous voilà bien!»
—Vous paraissez souffrant… Vous êtes-vous blessé en sautant de voiture?
—Non, madame, non…
Il ajouta en riant: «Mais, j'ai très soif.»
Elle se sauva: Georges regardait le chemin qu'elle avait pris.
—C'est fou! Il n'y a là qu'une ressemblance! Certainement, une ressemblance…
—Viens, montons.
Georges, toujours, poursuivait sa pensée: «C'est absurde. Ne voit-on pas tous les soirs des visages qui se ressemblent? Reconnaître une femme que j'ai lorgnée pendant une demi-heure: comme si c'était possible, cela, au bout d'un grand mois! Je ne la reconnaîtrais même pas, l'autre… D'abord, elle était plus grande…
Arsemar l'emmena dans la maison.
Jeanne tendit un verre qu'elle venait de remplir.
—C'est elle!… Encore cette idée stupide! J'en deviens insolent, à la fin.
Jeanne souriait et Pierre se tenait auprès d'eux.
—Ce m'est une grande honte, madame, d'entrer ainsi chez vous, et qu'allez-vous penser des femmelettes que nous sommes, en nous voyant agoniser comme en plein Sahara, pour une seule nuit de voyage?
Jeanne souriait.
—Vrai, je n'ai rien pensé du tout, et puisque vous voilà rétabli…
—Mettons, pour mon honneur et pour le vôtre, madame, que l'émotion de votre vue fut la cause unique de tout.
—Soit! Mais vous aurai-je fait peur ou plaisir? Voulez-vous supposer que vous m'ayez déjà connue en rêve, et que le chevalier s'est pâmé devant la reine retrouvée? Ce sera très galant ainsi.
Georges osa la contempler en face et vit encore sur ses lèvres et sous ses yeux ce même sourire à la fois moqueur et câlin.
—Maintenant, ajouta-t-elle, permettez que la reine elle-même vous conduise à votre chambre, beau chevalier, et soyez libre en son palais. Nous manquons ici d'esclaves mauresques et d'aiguières d'or, et personne ne vous versera de parfums sur les mains.
Ils le menèrent à une chambre tendue de perse bleue et rose, d'un ton de printemps et dont le plafond, en larges plis, s'épanouissait comme la corolle d'une fleur énorme. Une seule fenêtre s'ouvrait, sur un paysage étroit et vert; une pelouse s'étalait, et plus loin, des roches apparaissaient sous un bouquet d'acacias, de merisiers, de lilas et de fougères, entre lesquels glissait, dans l'air humide, le bruissement d'une cascade. Un beau rayon de soleil dansait sur les rideaux du lit; cette chambre avait une coquetterie de petite vierge un peu profane, avec ses jeunes tentures, son tapis muet aux teintes prudentes, ses meubles vêtus de jupes courtes, et la glace qui, du sol au plafond, montait dans le cadre léger de sa double draperie.
Desreynes, autant par fatigue que par inquiétude, examinait les choses avec l'attention scrupuleuse que conservent nos sens au milieu des stupeurs de la raison; une curiosité tenace le tracassait de toucher l'étoffe des murs et de faire jouer la fenêtre sur ses gonds: il avait des gestes de locataire ou d'acheteur et hochait parfois la tête en signe d'approbation; quand ses hôtes s'éloignèrent, il se retourna vers la porte fermée et prit une joie d'enfant à se retrouver seul.
Il s'assit, et, les mains sur les jambes, comme un Bouddha, il contempla le sol.
—Réfléchissons… Il faut réfléchir. C'est bien: je vais réfléchir.
Mais ses idées flottaient sous un brouillard. Il aurait voulu coordonner les sensations et les pensées qui couraient en lui sans repos; il était semblable à un homme qui s'acharne à dénombrer les chiens d'une meute: tout bougeait; mais sans cesse, cette même et stérile pensée revenait par-dessus les autres, et ressassait assidûment: «Je vais réfléchir.»
Les fleurs du tapis absorbèrent son analyse. Ce jaune mourait délicieusement dans le demi-deuil d'un fond violet…
—Est-ce elle, ou n'est-ce pas elle? Que faut-il faire?… Il est bien évident qu'un tapis doit être d'un dessin et d'une couleur très sobres… Au fait? Que ce soit elle ou non, je ne toucherai jamais à la femme d'Arsemar. Il n'existe donc aucun sujet de souci: j'aurais dû y songer plus tôt. Elle ou non, cela n'est rien. Habillons-nous.
Il répétait tout haut: «Cela n'est rien.» Il s'approcha de la glace et sourit à son visage.
—Je me regarde d'un air reconnaissant, comme si j'avais déniché un nid d'oiseaux bleus, en m'apprenant que ce n'est rien…
Il siffla un air d'opérette.
—Mais c'est tout, au contraire! S'agit-il de moi? Si c'est elle, Pierre vit dans les mains d'une fille.
Il se rassit.
—D'une fille! Vous exagérez, mon cher. Qu'a-t-elle donc commis de si grave?
Mais à la paresse de penser, le scepticisme répondit: «Elle a commis le peu qu'elle pouvait.»
La vanité reprit: «Elle t'a résisté, pourtant, et d'autres, que tu ne traites pas de gueuses, se sont livrées à toi.»
«Non, répliquait la mémoire: souviens-toi comment tu l'as jugée. Fleur de vice! Elle cherche à qui se donner…»
—Dois-je prévenir ou me taire?
Il ne trouvait point.
—Bah! ce n'est pas elle!
Il se réfugia dans cette affirmation qui le délivrait de chercher, car l'homme est plus lâche encore devant la fatigue de ses idées que devant le travail de ses bras.
—Si c'était elle, cependant?
Les minutes passaient.
—Nous verrons plus tard, et il sera temps alors.
Mais quelque chose lui criait: «C'est elle!»
Il posa les coudes sur ses genoux et médita, le menton dans les mains. Quand il remua, il s'aperçut qu'il calculait, depuis un long quart d'heure, la vitesse relative du rayon de soleil qui descendait sur les rideaux du lit.
—C'est trop fort, je suis une brute.
Il se leva.
—Est-ce moi, le désabusé, le railleur, qui me trouble ainsi pour une coquette de province? Les sots du cercle riraient de me voir et n'auraient assurément pas tort. Suis-je un ténébreux de mélodrame? Antony Desreynes! «Du marbre, pour y poser mon front!»
L'ironie dura peu.
—Ah, ce n'est pas pour elle, ni pour moi, grand Dieu, c'est pour lui! Qu'importent les autres?
Puis, sans discussion, la certitude se fit, et voilà qu'il n'hésitait plus à la reconnaître.
Il murmura: «Pauvre, pauvre Pierre!»
Son cœur enfin lui avait révélé ce que sa raison ne trouvait pas. Il vit le danger poignardant d'un aveu. S'en aller vers un homme si pénétré d'honneur que toute faute lui semble ne pouvoir être que la conséquence d'une aberration mentale, et si pénétré d'amour que toute la vie et tout le monde se sont résumés dans son amour; aller le prendre au milieu de sa tendresse, de sa foi, de son culte, et lui dire en face: «Cette vierge ignorante et cette chaste épouse devant qui tu t'agenouilles, pauvre fou, c'est une fille; cette douceur et cette vertu, cette affection sainte, ce n'est que le masque d'une rôdeuse qui reçoit l'amour des passants!»—Certes, il vaudrait mieux le tuer tout d'abord; ce serait plus charitable et plus noble. Desreynes ne concevait pas comment une semblable idée avait pu lui venir à l'esprit.
—Si c'est elle, je partirai, et voilà tout.
Mais, en bonne vérité, qu'importait sa présence ou son départ? Ne se sentait il pas assuré de lui-même? De tout cela il ne devait conserver que la conscience d'un devoir nouveau: veiller sur cet honneur, veiller sur ce bonheur. Être près de cette femme, qui n'avait peut-être point failli encore, et l'empêcher de faillir: défendre la vie de Pierre sans qu'il soupçonnât que sa vie était menacée et défendue, et lui laisser sa paix, sa paix à tout prix!
Georges ne discutait plus.
Une tristesse austère et consciente de ses causes, résignée, résolue, avait remplacé le doute.
Il se possédait pleinement, et plus peut-être que dans ses jours de vie banale, car il venait de grandir devant lui-même de toute la hauteur de sa tâche.
Il décida qu'il allait soumettre à la plus soigneuse attention ses actes, ses phrases, ses regards même.
Avec une coquetterie de femme, il s'attacha à effacer de son visage toute trace d'inquiétude.
Il essaya, en se vêtant, de rétablir les paroles exactes avec lesquelles cette femme l'avait accueilli sur le seuil, et qui, confusément, lui semblaient ambiguës: mais ses lassitudes et l'émotion lui avaient brouillé la mémoire.
—Nous verrons, dit-il.
Puis, il quitta sa chambre et s'en fut à la rencontre de ses hôtes.
—Comme tu te fais désirer! lui cria Pierre du plus loin qu'il le vit. N'as-tu pas faim? Voilà qu'il est tard. Quelle tenue de gentleman! Nous vivons ici en campagnards…
Il prit Georges sous le bras et l'emmena à travers les allées.
—Si tu voyais ma femme! Elle court, elle rit, ce matin: c'est un oiseau de joie.
Ils marchaient sous les arbres que Desreynes avait aperçus de sa fenêtre. Pierre se tournait souvent vers son ami avec un bon sourire de tendresse. Georges était contraint, et s'efforçait de n'en rien laisser voir: contrainte nouvelle. Il cheminait à côté d'Arsemar, la tête baissée. Il songeait à la sotte injustice du monde, où l'on n'a trouvé qu'un mot grotesque pour désigner celui qui s'est livré sans réserve à l'amour d'une femme, et qu'on trompe. Pauvre et grand Molière, qui a su rire et faire rire de sa propre torture! Et pauvre Pierre! Jamais il ne l'avait tant aimé. Une minute, il se sentit fier de cette jeunesse d'attachement, de cette sincérité d'impressions dont il regrettait tantôt la perte déjà lointaine, et qu'un peu de malheur suffisait à lui rendre. Il regardait son ami parfois, à la dérobée, et une tristesse infinie le prenait alors, devant le calme souriant de ce visage. Tel il l'avait aimé jadis, tel il le retrouvait maintenant, mais grandi. Il le voyait pareil à ces Olympiens de la Grèce, en qui l'art s'efforça de mettre tout ensemble le double caractère de force et de bonté, sans lesquels la conception de Dieu est impossible aux sages. Il l'admirait dans sa taille haute, ses épaules larges, sa tête puissante et son masque audacieusement sculpté, sans une ride, qui s'encadrait d'une chevelure et d'une barbe épaisses et blondes. Pierre avait de grands yeux bleus qui brillaient dans l'ombre profonde des orbites avec la douceur des yeux d'enfant. Son visage était presque toujours grave, et rarement les joies s'y manifestaient par des plissements de rire; mais une expression de bonheur s'épandait alors sur toute cette face, qui en paraissait enveloppée et baignée comme d'une lueur qu'elle aurait produite elle-même.
Aujourd'hui, ce rayonnement intime, qui tant de fois avait réconforté Desreynes, le poignait de chagrin, comme le spectacle d'une agonie. Il lui semblait être près d'un homme condamné à mourir, et qu'il accompagnerait jusqu'au supplice, lâchement, sans que la victime connût rien de sa destinée.
—Voilà donc l'œuvre des femmes!
Il voulait n'y plus penser. Il prit le bras d'Arsemar, et se serra contre lui.
Ils causèrent des champs et des arbres, des récoltes et du rendement des affaires.
Il voulut demander à Pierre si sa femme n'avait pas fait récemment un voyage à Paris.
—Voyons, dis-moi. Je veux savoir toute ta vie. T'absentes-tu souvent? Restes-tu longtemps hors de chez toi?
Mais il s'interrompit, et se reprocha de jeter inconsidérément ces questions qui devaient n'être posées qu'avec l'absolue prudence de son rôle.
Il répéta intérieurement ce mot: «Mon rôle!» et se reprit à parler des cultures et des paysages.
—Plus d'abandon, pensait-il en admirant tout haut la courbe d'une colline; plus de confiance. Ah, c'est donc fini, la bonne intimité qui me rendait si chères les heures passées ensemble! Avec lui seul, je posais les armes et j'oubliais la lutte de vivre. C'est enterré, tout ça! La défiance, encore, la voici! Avec les autres, défie-toi des autres; avec celui-ci, défie-toi de toi-même! Toujours le mime, toujours la scène!…
Il dit gaiement: «Je commence à mourir de faim.» Et il songeait: «Morts, nous le sommes. Notre vie est tuée: une femme a fait cela.»
—Tu vas me trouver radoteur, dit Arsemar en lui posant le bras sur les épaules; tant pis! Il faut que je crie encore une fois que je suis bien heureux ce matin.
—Moi aussi, Pierre.
Mais son âme ajouta: «Voilà que je lui mens! Allons, c'est bien. Elle marche, notre comédie!»
—N'est-ce pas qu'elle est jolie, ma Jeanne?
—Mais oui, très bien…
Une rage sourde l'avait pris contre les femmes; il chassait à coups de botte les cailloux du sentier et les brindilles que l'hiver avait laissées là.
Pierre ajouta:
—Comme le bonheur fait admirer et chérir toutes les formes qui nous entourent! Je m'extasierais devant un pavé. Ne trouves-tu pas que le ciel, là-bas, entre ces deux peupliers, est d'une couleur si exquise, qu'il semblerait impossible de la rendre?
—En effet, Pierre…
Mais le ciel lui paraissait ennuyeux et malade.
—A table! A table! cria Jeanne, au loin.
Elle les appelait du perron; puis, brusquement, prenant sa course, elle s'élança vers eux. Elle venait en sautant à travers les pelouses, svelte et toute rose, toute lumineuse, comme une grande fleur échappée. Elle s'arrêta au bord d'un étroit ruisseau qui ondulait dans l'herbe, et d'un bond, les bras enlevés, elle se lança sur l'autre bord.
—Comment croire?…
Georges s'étonnait d'une aussi insouciante gaieté; il espérait encore s'être trompé ou n'avoir pas été reconnu.
—Je prends votre bras, monsieur! En route!
Et le forçant à courir, elle l'emmena vers la maison.
Retirée à la campagne, séquestrée du monde, elle s'occupa deux ans entiers à régler sa conscience…
Bossuet.
A table, elle riait à tout propos, commençait une phrase et l'interrompait pour une autre, parlait vite, commandait le service d'un regard bref, cherchait l'esprit et disait mille riens avec de brusques gestes d'enfant gâtée; mais au milieu de tout, elle restait féline et caressante.
Pierre l'appelait: «Petit oiseau.» Elle s'ingéniait à mériter ce nom. Il la nommait aussi «Merizette», comme la fée de sa maison.
Elle interrogeait, répondait, sans trêve, sans objet, pour s'entendre, pour s'aimer, pour être aimée.