
Revues et annotées
PAR
M. ÉDOUARD FOURNIER
Tome V

A PARIS
Chez P. Jannet, Libraire
MDCCCLVI

A Paris, chez Denys Langlois, au Mont S.-Hilaire, à l'enseigne du Pelican.
M. DC. XLIX
In-4.[1]
Quoy donc! Paris est investy?
O cieux! qui l'eût jamais pu croire!
Le roy mesmes en est sorty.
Quoy donc! Paris est investy?
Il me faut donc prendre party
Pour sauver mes biens et ma gloire.
Quoy donc! Paris est investy?
O cieux! qui l'eust jamais pu croire!
Parisiens, ne resvez pas tant,
La defense est tousjours permise;
En ce malheureux accident,
Parisiens, ne resvez pas tant.
Çà! çà! viste, il faut de l'argent:
Donnons tous jusqu'à la chemise.
Parisiens, ne resvez pas tant,
La defense est tousjours permise.
Il faut estre icy liberaux;
Pour sauver la ville alarmée,
Choisissons de bons generaux;
Il faut estre icy liberaux:
Pour nous garantir de tous maux,
Faisons une puissante armée;
Il faut estre icy liberaux
Pour sauver la ville alarmée.
Qu'on taxe, maison par maison,
Les petites et grandes portes;
N'importe qu'il en couste bon,
Qu'on taxe maison par maison.
Il est besoin pour la saison
Que nos troupes soient les plus fortes:
Qu'on taxe, maison par maison,
Les petites et grandes portes[2].
En cette juste occasion,
Employons nos corps et nos ames;
Travaillons avec passion
En cette juste occasion;
Il faut tout mettre en faction,
Enfans, vieillards, hommes et femmes;
En cette juste occasion,
Employons nos corps et nos ames.
Suivons nostre illustre pasteur[3],
On ne peut après luy mal faire;
C'est un maître predicateur;
Suivons nostre illustre pasteur,
Cet autre Paul, ce grand docteur,
Que toute l'Eglise revère;
Suivons nostre illustre pasteur,
On ne peut après luy mal faire.
François, venez tous prendre employ;
Montrez icy vostre vaillance,
Vous aurez au moins bien de quoy;
François, venez tous prendre employ:
C'est pour le service du roy
Et pour le salut de la France;
François, venez tous prendre employ,
Monstrez icy vostre vaillance.
Je veux moy-mesme aller aux coups,
Moy qui ne suis qu'homme d'estude;
Pour donner bon exemple à tous,
Je veux moy-mesme aller aux coups;
S'il faut mourir je m'y résous,
Encor que la mort soit bien rude;
Je veux moy-mesme aller aux coups,
Moy qui ne suis qu'homme d'estude.
Dieu sera de nostre costé,
Puis que nous avons la justice;
Qu'on ne soit pas epouvanté,
Dieu sera de nostre costé:
Le Parlement nous est resté
Pour travailler à la police;
Dieu sera de nostre costé,
Puis que nous avons la justice.
Qu'ils prient bien, nos ennemis,
S'ils ont la pieté dans l'ame,
Ce sainct devoir leur est permis,
Qu'ils prient bien, nos ennemis,
Saint Germain, saint Cloud, saint Denys[4];
Nous avons pour nous Nostre-Dame.
Qu'ils prient bien, nos ennemis,
S'ils ont la pieté dans l'ame.
Ces cruels nous serrent en vain
Tout à l'entour de nos murailles,
Nous ne sçaurions mourir de faim;
Ces cruels nous serrent en vain.
Tout chacun trouvera du pain
Pour rassasier ses entrailles;
Ces cruels nous serrent en vain
Tout à l'entour de nos murailles[5].
Nos greniers sont remplis de blé,
Qu'on en fasse de la farine;
Le peuple a tort d'estre troublé,
Nos greniers sont remplis de blé;
On ne sçauroit estre accablé
D'un an entier de la famine.
Nos greniers sont remplis de blé,
Qu'on en fasse de la farine.
L'un s'est pourveu pour six bons mois,
En fait-il besoin davantage?
L'un pour quatre, l'autre pour trois;
L'un s'est pourveu pour six bons mois.
On a des fèves et des pois,
Du lard, du beurre et du fromage;
L'un s'est pourveu pour six bons mois,
En fait-il besoin davantage?
On a de tous les bons morceaux:
Lièvres, lapins, perdrix, becaces;
On a quantité de pourceaux[6],
On a de tous les bons morceaux;
On a moutons, bœufs, vaches, veaux,
On en vend dans toutes les places;
On a de tous les bons morceaux:
Lièvres, lapins, perdrix, becaces.
Les vivres ne manqueront pas,
On peut tousjours faire ripaille;
Qu'on n'épargne point un repas,
Les vivres ne manqueront pas:
On a dindons et chapons gras,
Et les chevaux ont foin et paille.
Les vivres ne manqueront pas,
On peut toujours faire ripaille.
Les cabarets sont tous ouverts;
Chacun y boit, chacun y mange,
On y trouve des vins divers;
Les cabarets sont tous ouverts,
Et c'est là que j'ay fait ces vers[7],
Qui sentent la saulce à l'orange;
Les cabarets sont tous ouverts,
Chacun y boit, chacun y mange.
Corbeil sera bien-tost repris,
Et tout viendra par la rivière;
Qu'on ne craigne point dans Paris,
Corbeil sera bien tost repris;
On aura de tout à bon prix,
Et nous ferons tous chère entière;
Corbeil sera bien-tost repris,
Et tout viendra par la rivière[8].
Il faut remettre Charenton[9]
Pour y refaire le passage,
Car autrement qu'en diroit-on?
Il faut remettre Charenton,
Qu'on y travaille tout de bon
Sans crainte d'un second carnage;
Il faut remettre Charenton
Pour y refaire le passage.
Fourbisseurs, ne vous lassez pas;
Armuriers, travaillez sans cesse:
C'est pour armer tous nos soldats.
Fourbisseurs, ne vous lassez pas;
Il faut couper jambes et bras
A ceux qui nous tiennent Gonnesse[10].
Fourbisseurs, ne vous lassez pas;
Armuriers, travaillez sans cesse.
Mon Dieu, l'admirable bon-heur
En ces dissentions nouvelles!
L'eusses-tu pu penser, mon cœur?
Mon Dieu, l'admirable bonheur!
La Bastille a pour gouverneur
Le fameux monsieur de Brusselles[11];
Mon Dieu, l'admirable bon-heur
En ces dissentions nouvelles!
Parisiens, nous serons des fous
Si nos cœurs ne se font connestre,
Et si nous n'agissons bien tous,
Parisiens, nous serons des fous;
Puisque l'Arcenac est à nous,
Il n'est pas besoin de Grand-Maistre[12];
Parisiens, nous serons des fous
Si nos cœurs ne se font connestre.
Puisque c'est à nous les canons,
Avec les boulets et la poudre,
Bourgeois, si mes conseils sont bons,
Puisque c'est à nous les canons,
Pour immortaliser vos noms,
Allez partout porter la foudre,
Puisque c'est à nous les canons
Avec les boulets et la poudre.
Il faut chasser le Mazarin,
Qui vole tout l'or de la France;
Fût-il plus fort, fût-il plus fin,
Il faut chasser le Mazarin;
Qu'il retourne de là Thurin
Pour estre plus en asseurance:
Il faut chasser le Mazarin
Qui vole tout l'or de la France.
Vrayment, nos yeux sont éblouis
Par un charme bien ridicule:
Il a des tresors inouis,
Vrayment, nos yeux sont eblouis;
Donnerons-nous tous nos Louis
A Rome pour un pauvre Jule[13]?
Vrayment nos yeux sont éblouis
Par un charme bien ridicule.
Cordonniers, tailleurs et marchans,
N'allez pas fermer vos boutiques,
Quoy que le tambour batte aux champs:
Cordonniers, tailleurs et marchans,
Vous aurez assez de chalans
Pour occuper vos domestiques;
Cordonniers, tailleurs et marchans,
N'allez pas fermer vos boutiques.
Boulangers, travaillez tousjours;
Serrez les escus qu'on vous offre,
Ne regardez pas s'ils sont courts;
Boulangers, travaillez tousjours:
Tant plus vous remplirez vos fours,
Tant plus vous remplirez le coffre;
Boulangers, travaillez tousjours,
Serrez les escus qu'on vous offre.
Je ne plains que les villageois:
Leurs maisons sont abandonnées,
On leur pille tout à la fois;
Je ne plains que les villageois:
Ils vont perdre plus en un mois
Qu'ils n'ont gaigné dans dix années;
Je ne plains que les villageois:
Leurs maisons sont abandonnées[14].
Bonnes gens, prenez garde à vous!
Les ennemis vont au pillage;
Ils sont tous gueux et tous filous:
Bonnes gens, prenez garde à vous!
Affamez comme de gros loups,
Ils cherchent à faire carnage.
Bonnes gens, prenez garde à vous!
Les ennemis vont au pillage.
Aux armes! ils sont aux faux-bours.
Laquais, mon pot et ma cuirace;
Qu'on fasse battre les tambours,
Aux armes! ils sont aux faux-bourgs.
Allons avec un prompt secours
Contre cette meschante race;
Aux armes! ils sont aux faux-bourgs.
Laquais, mon pot et ma cuirace.
Ne vous precipitez pas tant,
Cavalier de portes cochères[15]!
Vostre cheval est bien pesant,
Ne vous precipitez pas tant;
Gardez d'un mauvais accident
Qui pourroit gaster nos affaires;
Ne vous precipitez pas tant,
Cavalier de portes cochères.
Allons, puisque j'ay pris mon pot,
Allons, qu'on s'avance et qu'on tue;
Allons avec ordre au grand trot,
Allons, puisque j'ay pris mon pot[16],
Allons frapper sans dire mot;
Allons la visière abatue,
Allons, puisque j'ay pris mon pot,
Allons, qu'on s'avance et qu'on tue.
Helas! que de mal-heureux corps
Dont la rage a fait un parterre!
Que de blessez et que de morts!
Helas! que de mal-heureux corps!
Les foibles ont souffert des forts.
Voilà les beaux fruits de la guerre!
Helas! que de mal-heureux corps
Dont la rage a fait un parterre!
François qui combattez dehors,
Pourquoy causer tant de misères?
Songez, en faisant vos efforts,
François qui combattez dehors,
Que vous avez dans ce grand corps
Vos femmes, filles, sœurs et mères.
François qui combattez dehors,
Pourquoy causer tant de misères?
Si vous avez vos mesmes cœurs
En cette funeste avanture,
François, cruels persecuteurs,
Si vous avez vos mesmes cœurs,
Gardez-y parmy vos rigueurs
Un sentiment pour la nature,
Si vous avez vos mesmes cœurs
En cette funeste avanture.
Des François contre des François!
O cieux! l'abominable rage!
L'Espagnol rit bien cette fois.
Des François contre des François!
Voilà de barbares emplois,
Qui menacent d'un grand orage.
Des François contre des François!
O cieux! l'abominable rage!
Comediens, c'est un mauvais temps:
Prenez les armes sans vergogne,
Gardez-vous d'estre faineans.
Comediens, c'est un mauvais temps:
La tragedie est par les champs[17]
Bien plus qu'à l'hostel de Bourgogne.
Comediens, c'est un mauvais temps,
Prenez les armes sans vergogne.
Violons, on ne fait plus de bal
Pour cultiver les amourettes,
Encor qu'on soit en carnaval[18];
Violons, on ne fait plus de bal,
On aime mieux un bon cheval,
Des pistolets et des trompettes;
Violons, on ne fait plus de bal
Pour cultiver les amourettes.
Tous vos galans sont empeschez,
Attendez un accord, coquètes,
Pleurez cependant vos pechez;
Tous vos galans sont empeschez,
C'est en vain que vous les cherchez
Pour entendre d'eux des fleurètes;
Tous vos galans sont empeschez,
Attendez un accord, coquètes.
Mes chères[19], resvez nuit et jour,
Sans mettre ny rubans ny mouches:
On ne fait plus icy l'amour.
Mes chères, resvez nuit et jour:
Si l'on ne void bientost la cour,
Vous allez devenir des souches.
Mes chères, resvez nuit et jour
Sans mettre ny rubans ny mouches.
Adieu la foire Sainct-Germain[20]!
Consolez-vous, filles et femmes;
Point de bijous, il faut du pain:
Adieu la foire Sainct-Germain!
Vrayment, ce temps est inhumain:
On ne donne plus rien aux dames.
Adieu la foire Sainct-Germain!
Consolez-vous, filles et femmes.
On ne veut point d'enfarinez,
Tandis qu'il faut mettre le casque.
Mignons, vous serez condamnez,
On ne veut point d'enfarinez;
Mais n'en soyez pas estonnez,
Laissez passer cette bourrasque.
On ne veut point d'enfarinez,
Tandis qu'il faut prendre le casque.
L'Orvietan, retirez-vous,
Jetez le teatre par terre,
Vous n'attirerez plus de fous;
L'Orvietan, retirez-vous:
On ne sçauroit donner vingt sous
D'un pot d'onguent en temps de guerre.
L'Orvietan, retirez-vous,
Jettez le teatre par terre[21].
Plaideurs, mettez vos sacs au croc
Et songez à prendre les armes,
Il est temps de faire ce troc;
Plaideurs, mettez vos sacs au croc;
Point d'arrests, cela vous est hoc,
Sinon pour calmer ces vacarmes.
Plaideurs, mettez les sacs au croc,
Et songez à prendre les armes.
Huissiers, procureurs, advocats,
Laissez un peu moisir vos causes:
Vous ne sçauriez gaigner grand cas;
Huissiers, procureurs, advocats,
La guerre ne le permet pas,
Le desordre est en toutes choses.
Huissiers, procureurs, advocats,
Laissez un peu moisir vos causes.
Medecins, soyez bien contens,
Les maltotiers ont tous la fièvre;
S'ils ont volé depuis vingt ans,
Medecins, soyez bien contens,
On leur fait tout rendre en ce temps;
Chacun d'eux tremble comme un lièvre.
Medecins, soyez bien contens,
Les maltotiers ont tous la fièvre.
Pendant ces funestes malheurs,
Tenez-vous prests, apothicaires;
Si l'on veut reformer les mœurs
Pendant ces funestes malheurs,
Il faut bien purger des humeurs
Et reiterer des clistères.
Pendant ces funestes malheurs,
Tenez-vous prests, apothicaires.
Fraters[22], faites bien des onguens,
Et qu'on sorte de la boutique,
Les blessez sont par tous les chams;
Fraters, faites bien des onguens.
Il faudra bien quitter vos gans
Pour mettre les mains en pratique.
Fraters, faites bien des onguens,
Et qu'on sorte de la boutique.
Voleurs, songez à bien voler,
La saison en est fort commode.
Craignez-vous de mourir en l'air?
Voleurs, songez à bien voler.
D'ailleurs, à franchement parler,
Partout c'est aujourd'huy la mode.
Voleurs, songez à bien voler,
La saison en est fort commode.
Pillez tousjours plus hardiment,
Il est temps de faire fortune;
Un chacun pille impunement,
Pillez tousjours plus hardiment;
De nuit on peut adroitement
Prendre le soleil à la lune.
Pillez tousjours plus hardiment,
Il est temps de faire fortune.
Ah Dieu! qu'est-ce que j'apperçoy
Avecque mes grandes lunettes?
C'est un hydre en l'air, que je croy.
Ah Dieu! qu'est-ce que j'apperçoy?
C'est un monstre, un je ne sçay quoy.
Mais voyons un peu les planètes.
Ah Dieu! qu'est-ce que j'apperçoy
Avecque mes grandes lunettes?
Sur Paris je voy Jupiter,
Qui nous fait assez bon visage;
Mercure est prest de nous quitter;
Sur Paris je voy Jupiter,
Et Mars va se precipiter
Dans l'Occident: c'est bon presage.
Sur Paris je voy Jupiter,
Qui nous fait assez bon visage.
Courage! l'accord s'en va fait[23],
Je viens de l'apprendre des astres.
François, tout nous vient à souhait;
Courage! l'accord s'en va fait.
Vous en verrez bientost l'effet
Par la fin de tous nos desastres.
Courage! l'accord s'en va fait,
Je viens de l'apprendre des astres.
Il n'aura pas ce qu'il pretend,
L'Espagnol qui cherche ses villes;
C'est en vain qu'il est si content,
Il n'aura pas ce qu'il pretend.
Qu'il ne se chatouille pas tant
Pendant nos discordes civiles:
Il n'aura pas ce qu'il pretend,
L'Espagnol qui cherche ses villes.
Il s'en va, ce grand cardinal,
Qui n'a ny vertu ny science;
Paris, tu n'auras plus de mal,
Il s'en va ce grand cardinal;
Un vaisseau luy sert de cheval.
Ne crain pas qu'il revienne en France.
Il s'en va ce grand cardinal,
Qui n'a ny vertu ny science.
Qu'il aille vers le Maraignon[24],
S'il aime tant le fruit des mines:
L'or y croist comme icy l'oignon.
Qu'il aille vers le Maraignon:
Il aura du fin et du bon
Pour en faire des mazarines.
Qu'il aille vers le Maraignon,
S'il aime tant le fruit des mines.
Les nièces sont au desespoir
Du malheur de Son Eminence:
La cour ne les ira plus voir.
Les nièces sont au desespoir,
Elles vont perdre leur pouvoir
Avec leur trop haute esperance.
Les nièces sont au desespoir
Du malheur de Son Eminence.
Monsieur le prince de Condé
A bien moderé sa colère;
Il se void si mal secondé,
Monsieur le prince de Condé,
Qu'il est prest de quitter le dé
A son illustrissime frère.
Monsieur le prince de Condé
A bien moderé sa colère.
Le Parlement a le dessus,
Il faut qu'on luy donne des palmes;
Ses ennemis n'en peuvent plus.
Le Parlement a le dessus,
Et, malgré le temps si confus,
Toutes choses vont estre calmes.
Le Parlement a le dessus,
Il faut qu'on luy donne des palmes.
Le roy sera bien-tost icy:
Que chacun en saute de joye;
Ne nous mettons plus en soucy,
Le roy sera bien-tost icy;
Il va revenir, Dieu mercy,
C'est le ciel qui nous le renvoye;
Le roy sera bien-tost icy,
Que chacun en saute de joye[25].
Monsieur le prince de Conty[26],
Avec son zèle et sa prudence,
A bien soustenu son party,
Monsieur le prince de Conty;
L'univers doit estre adverty
Qu'il a sauvé la pauvre France,
Monsieur le prince de Conty,
Avec son zèle et sa prudence.
Il le faut louer hautement,
Ce vaillant duc de Longueville;
Bourgeois, Messieurs du Parlement,
Il le faut louer hautement:
Il a travaillé puissamment
Au bien de la cause civile;
Il le faut louer hautement,
Ce vaillant duc de Longueville.
Ce genereux duc de Beaufort
Sera bien avant dans l'histoire;
Dieu l'a tiré d'un cruel fort,
Ce genereux duc de Beaufort,
Pour servir icy de renfort
Et pour relever nostre gloire;
Ce genereux duc de Beaufort
Sera bien avant dans l'histoire.
Monsieur d'Elbeuf et ses enfans[27]
Ont fait tous quatre des merveilles.
Qu'ils sont pompeux et triomphans,
Monsieur d'Elbeuf et ses enfans!
On dira jusqu'à deux mille ans,
Comme des choses nompareilles:
Monsieur d'Elbeuf et ses enfans
Ont fait tous quatre des merveilles[28].
Admirons monsieur de Bouillon:
C'est un Mars, quoy qu'il ait la goutte;
Son conseil s'est trouvé fort bon.
Admirons monsieur de Bouillon:
Il est plus sage qu'un Caton,
On fait bien alors qu'on l'écoute.
Admirons monsieur de Bouillon:
C'est un Mars, quoy qu'il ait la goute[29].
Cet invincible marechal
Qu'on a tenu dans Pierre Ancise,
Après qu'il fut franc de ce mal,
Cet invincible marechal,
Il presta son bras martial
Pour mettre Paris en franchise,
Cet invincible marechal,
Qu'on a tenu dans Pierre Ancise[30].
Je ne puis taire ce grand cœur[31],
Que tout Paris vante et caresse:
C'est ce marquis tousjours vainqueur.
Je ne puis taire ce grand cœur:
C'est le capitaine sans peur,
Qui travaille et combat sans cesse;
Je ne puis taire ce grand cœur,
Que tout Paris vante et caresse.
Qu'on prepare de beaux lauriers,
Pour leur en faire des couronnes
A tous nos illustres guerriers;
Qu'on prepare de beaux lauriers,
Puis qu'en ces mouvemens derniers
Ils ont signalé leurs personnes;
Qu'on prepare de beaux lauriers,
Pour leur en faire des couronnes.
Tost après la paix de Paris
Sera la paix universelle;
Chacun reprendra ses esprits
Tost après la paix de Paris;
On n'entendra plaintes ny cris,
On ne verra plus de querelle;
Tost après la paix de Paris
Sera la paix universelle.
Chacun vivra dans le repos,
Sans craindre siége ny bataille;
On ne parlera plus d'impôts,
Chacun vivra dans le repos;
Gare les verres et les pots,
Quand on aura baissé la taille;
Chacun vivra dans le repos,
Sans craindre siége ny bataille.
Ces partisans si gros et gras,
Qui mettoient tout le monde en peine,
Seront eux-mesmes mis à bas;
Ces partisans si gros et gras.
Ils sont asseurez du trepas,
Ou de leur ruine prochaine,
Ces partisans si gros et gras,
Qui mettoient tout le monde en peine.
Ce gros ventru qui s'est sauvé
N'en est pas mieux pour estre en fuite:
Car, si jamais il est trouvé,
Ce gros ventru qui s'est sauvé,
Il peut bien dire son salve
Et son in manus tout en suite.
Ce gros ventru qui s'est sauvé
N'en est pas mieux pour estre en fuite.
Vive, vive le Parlement,
Qui va mettre la paix en France!
Qu'on chante solemnellement:
Vive, vive le Parlement!
Il oste tout dereglement,
Pour nous oster toute souffrance.
Vive, vive le Parlement,
Qui va mettre la paix en France!
AU PARLEMENT.
François comme je suis, serois-je pas coupable
Si je n'offrois ces vers
A qui regle la France, et que je tiens capable
De regler l'univers?
Ouy, de bon cœur je vous les donne,
Avec mes vœux et ma personne.


A Paris, chez la veuve du Carroy, rue des Carmes, à la Trinité.
S. D. In-8.[32]
Premier que sortir de la ville de Paris, lieu de ma naissance, où toute ma generation est presente et vit journellement, je dis adieu, avec autant de regrets que faire se peut. Je me transportois de çà, de là, envers parents et amis, frères, sœurs, me precipitant d'un dernier adieu à ma très chère mère, laquelle, voyant ainsi mon depart, sembloit me vouloir suivre, se desesperant, et à chaudes larmes lavoit les traits de ma face, mouillant ma blonde chevelure; mais, ayant eu commandement de mon capitaine, il me la falut quitter et me desrober de sa presence. Comme je fus au Bourg la Reine, on voulut faire halte; mais le sergeant dit: Avançons! En cest avance nous cheminons jusqu'à Lonjumeau, qui pour lors estoit un dimanche. Ce fut là la demeure de deux jours, où les soldats prenoient mille plaisirs à se jouer avec femmes et filles, devisant les uns avec les autres; bref, il falut passer outre, et, quand nous fusmes à Montlehery, me mettant à regarder de tous costez, où nous vismes un petit bois, puis deux grandes pleines et quelque petite montagne, moy, emerveillé de voir la terre ainsi faitte, je commence à dire: Dieu a bien travaillé[33], et, demandant à mon sergeant si il faloit passer les montaignes et si il y avoit encore bien loing où il faloit aller, le sergeant dit que de dix jours, voire de quinze, je ne nous arresterions point, et qu'il y avoit bien d'autre passage à faire. Moy, qui n'avois jamais passé Sainct-Clou ou Vaugirard, je luy dis: Or, donné-moy mon congé; car je me doutois de ce qui m'est advenu. Le capitaine qui pour lors estoit, entendant la parole, se retourne, et dit au sergeant: Que l'on le mette sur le derrière de la charrette; puis estant au cartier, nous sçaurons quel gens d'arme il est. A l'instant le sergeant me donne quatre ou cinq grands coups au travers du dos et des fesses avec sa halebarde, que je fus contraint de cheminer[34]. Tant cheminasmes que nous arrivons devant la Rochelle, à un bourg appelé Nestray, où nous fismes monstre; puis l'on nous donne nos logis. Advint qu'il falloit travailler à la digue, qui est un grand malheur pour moy. A cause que je n'avois plus d'argent, je me prins à faire comme les autres, tant que j'y travaille quelque quinze jours ou davantage. A la fin du temps, j'apperceus trois bons compagnons crieurs de fers vieux drappeau, lesquels me firent cognoissance, tant qu'il fallut aller boire. Tant fismes grillades, que pas un de nous quatre n'avoit pas le soul: tellement qu'il falut reprendre l'habit de misère comme auparavant, retournant trouver le maistre entrepreneur, qui nous met en besogne comme auparavant, où nous fusmes quatre jours ensemble comme vrays camarades.
Mais, ô très grand malheur! la fortune perverse
Me fit en un matin mettre à la renverse
Par l'esclat d'un boulet, qui d'un très rude effort
Me persa rudement tout le travers du corps;
Et, me sentant navré, tombant dessus la terre,
Je crie: A mon secours quelque frère de guerre!
Mais chacun, me voyant, de moy n'ose approcher,
Se disans l'un à l'autre: Ce coup-là est bien cher!
Vaut mieux ne rien gaigner que de perdre la vie;
D'aller estre blessé, pour moy, je n'ay d'envie.
Las! je perdois mon sang à faute de secours;
Mais ces trois ferailliers sont arrivez tout court,
Ayant ouy le bruit que j'estois sur la terre,
M'apportèrent du linge et quelque peu à boire,
Puis bandèrent mes playes, me prenant souz les bras,
Me menèrent au cartier, me couchant sur un drap,
Tousjours me consolant, me faisant des prières,
Qu'il faloit avoir soin de Jesus et sa mère.
Alors plusieurs soldats commencent à s'assembler
A l'entour de mon lict, ne pouvant plus parler,
Regrettant dans mon cœur la douleur que ma mère
Possederoit de moy sçachant ce vitupère[35].
De deuil elle mourra, puis, la mort s'approchant,
Luy ravira l'esprit de son bras rougissant.
Le parler me venant, je dis avec grand peine
Un adieu très piteux à mon cher capitaine,
Aussi à mes amis qui m'avoient assisté
Parmy mes grands tourments et ma necessité;
Un adieu je leur dis, pleurant à chaude larme,
Ayant un grand regret d'ainsi quitter mon ame,
Dont me falloit quitter le meilleur de mon zèle.
Pour les grandes rigueurs de ceux de La Rochelle.
Testament.
Premier que de mourir en presence du monde,
Faut que je boive un coup, puis que la mort feconde
Veut ravir mon esprit, et que mon testament
Se face devant tous à l'œil du regiment.
Je donne mon mousquet, fourchette[36] et bandollière,
Mesche, bales et poudre, au sergeant la Rivière;
Mon argentine espée et mon cher baudrier,
Pour recompense, c'est pour ces trois ferailliers;
Je donne mon manteau, mon bonnet et jartières,
Pour ce que j'ay ces jours eu de la Boisselière[37];
Mon pourpoint de satin, mes chausses de velours,
Cela est reservé pour les droicts du tambour;
Mes souliers, mes chemises, mes bas, aussi mon sac,
Sont pour le bon service que j'ay de mon goujac[38];
Pour l'argent de mes monstres, c'est pour m'ensevelir;
Mon chapeau et panache, c'est pour payer mon lict.
A Dieu je rends mon ame et mon corps à la terre.
Priez Jesus pour moy, vous tous, frères de guerre,
Et je prieray pour vous, estant en paradis,
Que vous soyez vainqueur contre les ennemis,
Afin qu'estant venus du destin avancé,
Vous direz tous pour moy: Requiescat in pace.
Epitaphe au tombeau.
Cy gist souz ce tombeau le plus vaillant soldat
Qui ce soit à jamais cogneu dans le combat,
Et le plus asseuré qui fut dans les armées,
Ne redoutant le feu, ny soufre, ny fumée:
Son travail l'a fait voir, aussi sa hardiesse;
Mais le fatal destin l'a mis à la renverse.
Il sera de memoire, tant sur la terre et l'onde,
Pour avoir esté né le favory du monde.
L'adieu des trois ferailleurs et leur retour à Paris.
Après que le corps du chappelier fut mis en terre et que son service fut dit, les trois ferailliers trouvèrent une excuse pour avoir leur congé pour s'en venir à Paris, craignant d'avoir un tel benefice comme le defunct chappelier: ce qui fut en grand diligence; et, sortant du cartier, ce n'estoit qu'adieux, qu'accollades et un extresme regret de se voir separer les uns des autres. Tant cheminèrent les trois ferailliers qu'ils vindrent à Paris, et, sçachant le logis du defunct chappelier, ils s'en vont droit chez sa mère, auquel il luy firent une grande reverence, et elle tout de mesme, les recevant assez honnestement, les voyant habillez en soldats, esperant avoir quelque bonne nouvelle de son fils; puis, après tous ses regards, ces bons compagnons luy commencèrent à dire: Madame, ne soyez point en courroux si nous vous apportons icy de piteuses nouvelles du cartier de la Rochelle, où estoit votre fils.
C'est que, premier que de partir et prendre nostre congé, nous avons sans reproche aydé à enterrer votre fils, duquel en voilà le certificat. Vous verrez comme il est mort et comme il a esté en sa maladie, et les regrets de pardeçà.
—Mes amis, je suis grandement aize de vostre retour et des nouvelles; mais, helas! j'ay la mort au cœur de vous entendre ainsi parler. Je n'ay, il y a quinze jours et davantage, fait autre chose que songer et ravasser, tant nuict que jour, dix mille fantaisies. Je me doutois de quelque malheur. Messieurs, s'il vous plaist de demeurer, j'envoyeray querir une fois de vin pour la peine, et bien grand mercy!—Il n'y a pas de quoy, dirent les ferailliers. Vostre serviteur, Madame.
Les regrets et soupirs de la mère du Chappelier.
Helas! que feray-je, mes amis? Me voilà perdue! j'ay perdu tout mon support! Où iray-je? que deviendray-je? je suis toute seule. Encore si je t'eusse veu mourir, mon pauvre enfant, je n'en serois tant faschée. Je t'avois bien dit que tu ne reviendrois jamais. Helas! je me meurs! je n'ay plus de reconfort de personne; on ne tiendra plus de conte de moy. Je n'avois que toy, mon cher enfant! Mon Dieu! que feray-je? Ayez pitié de moy, mes bons amis! Tellement, les voisins sont accourus, luy disant: Qu'avez-vous, ma voisine, ma mie? Quelqu'un vous a-il frappée?
—Helas! je suis bien frappée, car je n'ay plus d'enfant! Il est mort, mes amis. Tenez, voilà la lettre qu'on me vient d'aporter tout presentement. Trois honnestes hommes, qui m'ont apporté cela, m'ont dict qu'ils l'avoient aydé à le porter en terre. Pensez-vous quel crève-cœur j'ay, pensez-vous, de l'avoir nourry et eslevé si grand, pensant, après son père, en avoir sur la fin de mes jours quelque soulagement! Et je n'ay plus personne! me voilà toute seule! Qu'est-ce qu'on dira de moy? On tiendra plus de conte d'un chien que de moy, à present.—Non fera, non fera, ma voisine; il y a long temps que je vous cognoissons; ne vous tourmentez point, cela vous feroit mourir. C'est un homme mort: il en meurt bien d'autres.
—C'est mon... c'est mon... Il en meurt bien d'autres qui n'en peuvent mais; ces diables de Rochelois, ils ne s'en soucyent point de tuer le pauvre monde. Que ne sont-ils tretous pendus, ou qu'il me rende la ville! Faut-il tant faire mourir de braves hommes? Si j'en tenois quelqu'un, il payeroit la mort de mon enfant.
La lettre envoyée à la mère du Chappelier par son fils premier que mourir.
Ma très chère et très grande amie ma mère, ces paroles icy ne vous seront guères agreables: car, depuis le temps de mon depart, je n'ay pas eu le soing de vous escrire seulement un seul mot, d'autant que la peine où j'estois arresté m'a si bien desobligé, le contentement de votre presence, où la memoire les oublie; vous pourrez pourtant prendre ce petit mot aussi bien en gré comme si mille fois vous eussiez eu de mes nouvelles; et si les pretentions de la mort ne me fussent point apparues devant mes yeux, je n'eus pas negligé de vous faire sçavoir mon bon portement: car en bref l'ennuy commençoit à me chatouiller de si près que j'esperois bien vous faire part de ma presence; mais la fortune, si cruelle, n'a pas eue la patience de pouvoir me transporter vers vous, car la mort m'a plustot aymé prendre et me mettre dans ses liens que de vous faire voir que je ne seray desormais qu'un ombre pour estre criant où Dieu me menera. Du camp de la Rochelle.


A Paris, chez Michel Brunet, au Marché neuf, à l'image Saint-Nicolas.
1635.—In-8.
Ces jours passez se rencontrèrent deux compagnons cordonniers et deux savetiers sur le mont de Parnasse, et, s'estans querellez pour la primauté de leurs mestiers, commencèrent à se frapper à coups de tire-pieds. Ils s'estoient dejà choquez si rudement l'un l'autre, qu'à la première charge le plus vaillant des deux cordonniers receut une botte franche depuis le chinon du col jusqu'au bout de l'echine du dos, ce qui luy feit donner du nez contre terre sans qu'il eut le courage de s'en relever. Son camarade n'en eust pas meilleur marché que luy. Apollon, en ayant esté adverty, accourut afin de s'informer du fait. Il estoit fort en colère de ce qu'ils s'estoient venus battre sur ses terres sans lui en demander permission; et, tout transporté qu'il estoit, leur tint le mesme langage que feit Neptune, son cousin germain, lorsque les subjects d'Eole se mutinèrent contre luy elle vinrent troubler dans son royaume au plus fort de sa tranquillité: Quos ego[39]! Si je vous prends, canailles que vous estes! si je vous mets la main sur le collet, sentine de la republique, reste de gibet! je vous feray pendre tous quatre par les pieds comme gens sans merite et indignes d'estre attachés par vos cols infâmes. Les deux cordonniers, qui n'osoient presque lever les yeux, par la crainte qu'ils avoient d'estre battus pour la seconde fois, ne l'eurent pas sitost aperceu qu'ils luy demandèrent; et celuy quy avoit la langue la mieux pendue, s'inclinant devant luy avec la submission et humilité requise, luy cracha ce beau compliment à sa barbe venerable:
Je confesse, Monseigneur, que nous sommes autant coupables que personnes du monde et tout à fait indignes de paroistre en vostre royale presence; mais la confiance que tout le monde a en vostre bonté et l'asseurance que nous avons de vostre équité et justice admirable, sur le rapport fidèle quy nous a esté fait par le courtois et très subtil Trajano Boccalini, qui a eu autrefois l'honneur d'appeler devant vostre tribunal des causes de moindre importance que la nôtre; cela, dis-je, nous a fait prendre la hardiesse de nous venir jeter à vos pieds et vous demander très humblement justice de ces deux pendarts que vous voyez là presents.—Par les eaux stygiennes, repondit Apollon, vous êtes bien les plus impudents et les plus indiscrets coquins quy ayent jamais paru devant mes yeux. Je suis si bercé d'entendre tous les jours de semblables plaintes, qu'au bout du compte je croy que je seray forcé d'abandonner ce lieu malheureux. Si un meschant laquiet de trois sols a perdu l'argent de son disné à jouer avec son camarade, il faut qu'il vienne en tirer raison sur la croupe innocente de cette saincte colline. Un soldat a-t-il reçu un dementy de son camarade, vous le voyez aussy tost venir prophaner mes autels par ses mains homicides, qu'ils trempe souvent dans le sang de celuy qui soupoit le soir avec luy, les meilleurs amis du monde. Si, parmy les tirelaines, coupeurs de bources, etc., et autres gens de tels trafics, il survient entre eux quelque different par le partage du butin, ils n'ont point d'autres rendez-vous que ce beau lieu pour en terminer la querelle. Si les escrocs, filoux et autres maquereaux très relevez, ont le moindre debat du monde pour la jouissance et possession de quelque chetive maitresse quy soit un peu de meilleure mise que celle du commun, c'est en ce lieu qu'il faut vider à la pointe de leurs espées couardes quel en doit estre le libre et paisible possesseur; et, si quelque polisson ou marcandier[40] a cassé malicieusement l'escuelle de son camarade, c'est icy qu'ils ont accoustumé d'en tirer vengeance. Puis que la plus part se vante d'estre gentilhomme de sang et de race, encore que leurs pères crient tous les jours des cotrets, pour quoy diable ne se vont-ils couper la gorge en honnestes gens, aux lieux que les plus braves courages font professions de se battre au beau milieu d'une place royalle[41], à la veue de quantité de dames qui se rient à gorge deployée du desespoir quy les guide? Que ne prennent-ils le chemin du Pré-aux-Clercs[42], rendez-vous ordinaire de tous ceux qui sont las de vivre? Ou bien, s'ils ont fait vœu de mourir sur le chemin de Pantin, que ne s'esgorgent-ils l'un l'autre aux plus proches avenues de Montfaucon, afin qu'on n'ayt point la peine de les y porter quand ils seront morts?
Je reviens à vous, âmes lasches (parlant aux deux sieurs cordonniers). Gens sans honneur et mal apris que vous estes, vous dites du mal des personnes qui valent peust-estre mieux que vous. Quelle manie, quelle rage, quelle fureur vous a saisict les cinq sens de nature? Qui diable vous a fait si hardis de me venir gourmander ainsy jusques en ma maison? D'où venez-vous? quy estes-vous? Etes-vous gentils-hommes, bourgeois ou roturiers?—Alors le plus asseuré de nos dicts sieurs les savetiers, qui neantmoins trembloit au manche, de peur qu'il avoit d'estre graissé, commença de tirer de la plus profonde cave de son estomach un soupir plein de regrets, auquel il donna, pour escorte de sûreté et pour interprète fidelle du ressentiment qu'il avoit, ces parolles, dignes d'estre gravées sur le bronze, ou tout au moins sur du papier doré, pour servir de torche-cul à la posterité:
Illustrissime, reverendissime, nobillissime, clarissime, excellentissime seigneur, dites-moy, je vous prie, le title et la qualité qu'il vous plaise que je vous donne: car je vous promets bien que je n'ay jamais etuguié à Padoue pour sçavoir des rubriques de ceremonies. Si je vous appelle doctissime, je croy que ce sera le vray moyen de satisfaire à mon devoir: car, si je ne me trompe, je vous ay veu regenter en assez bon credit dans le meilleur collège de nostre bonne et ancienne université de Paris. Je vous dis donc, doctissime et reverendissime Monsieur, que nous ne sommes ny gentils-hommes, ny bourgeois, ny marchands, ny roturiers; nous sommes du tiers-etat et deux des plus francs courtauts quy peuplent la famuleuse et celèbre race de la Savatterie.
Si vous avez resolu de faire paroistre la rigueur de vostre courroux, il est bien raisonnable que vous en faciez ressentir les effects à ceux quy l'ont merité par leurs crimes, et non pas à des innocents comme nous sommes, mon camarade et moy, quy ne vous avons nullement offencé. J'ay quelques fois ouy dire, du temps que mon bon homme de père me faisoit l'honneur de m'envoyer, au collége des Trois-Evesques[43] entendre les doctes leçons du subtil et mellifique Ramus, que licebat vim vi repellere; et si quelquefois la langue latine ne vous estoit pas des plus familières, je prendray la hardiesse d'y mettre la glose françoise, et diray librement qu'il est permis, aussy bien à Vaugirard qu'à Vanves, de repousser la force par la force; et, si on reçoit un cataplasme de Venise[44], un coup de poing, une gourmade simple, par raison de charité il la faut doubler et la rendre au centuple si l'ocasion y est requis ainsy. Au moins ay-je appris ceste doctrine du bon Barthole, au tiltre penultième de ses Institutions, § Si quis, et du brave Cujas, sans pair, en la première ligne du commantaire qu'il a faict sur le code du droit tant canon que civil. Nous avons pratiqué ceste maxime à l'endroict de ces deux individus que vous voyez là couchez avec tant de privauté, comme s'ils estoient chez eux, sur la croyance que nous avons eue que cela estoit juste, et qu'un si maigre sujet ne seroit pas capable de faire prendre la chèvre à un bel esprit comme le vostre.
De tous ceux quy ont veu la suitte de nostre procez, il n'y en a pas un qui aye osé nous donner le tort s'il ne vouloit point mentir. Ce n'est pas nous quy sommes autheurs de la meslée, Dieu le sçait! et tout le faux-bourg Sainct-Germain en peult rendre fidelle et authentique tesmoignage que ce sont eux-mesmes quy nous ont attaquez les premiers. Si vous pretendez neantmoings que nous ayons commis quelque excez sur vos terres, nous vous declarons et protestons dès à present que tout ce que nous en avons fait estoit purement et simplement à nostre corps defendant, outre que nous etions obligez d'y proceder de la sorte par les loix d'honneur, qui est le plus riche tresor que la nature tienne inserré dans le cabinet de ses raretez. L'Orient n'a point de diamans ny de perles qui puissent entrer en parangon avec son prix inestimable; la Nouvelle France n'a point de castor ny de mourues fraiches quy la puissent payer. Les saucissons de Boulongne, les jambons de Mayence, les fourmages de Milan, les andouilles de Troyes et les angelots du Pont-l'Evesque[45] ne sont rien à l'egard de l'honneur. Enfin, c'est une relique et un joyau que nous devons cherir plus que la vie mesme. No ay vida como la honra, dit l'Espagnol; il n'y a point de vie semblable à l'honneur.
Toute l'assemblée pensa crever de rire lors qu'ils prirent garde que monsieur le savetier faisoit des comparaisons de l'honneur avec les angelots du Pont-l'Evesque et les fourmages de Milan. Ventre sainct Gris! dit l'un des assistans, voilà le premier savetier que j'ay jamais cogneu! Après qu'il sera mort, il luy faudra donner une place au rang des hommes illustres. Jamais Demosthènes ne plaida si pertinemment pour les tripières que fait ce sire savetier pour son interest. Seroit-il bien possible que dans la circonference d'un tire-pied il eust fait rencontre d'une rhetorique si raffinée? Il est universel, il n'ignore de rien, et ne puis croire autrement qu'il n'ayt autresfois servy les massons de la tour de Babel: il parle toutes sortes de langues comme celle de sa mère.
Et, afin que par l'ignorance, poursuivit le savetier, et peu de cognoissance de nostre cause, vous ne veniez à faire quelque pas de clerc et prononcer un jugement de travers au prejudice de vostre conscience et desavantage de nostre interest particulier, quy est ce quy nous importe le plus, je veux vous informer plus amplement comme toute l'affaire s'est passée, pourveu que vous me donniez attention huict jours durant et rien plus. J'aimerois mieux devenir cheval que d'avoir abusé de vostre patience un moment. Je vous diray donc, Messieurs, que jeudy dernier, après avoir pris nostre refection ordinaire, environ l'heure que Phaeton desteloit ses chevaux pour leur donner l'avoine à l'hostellerie du Mouton[46], dans la rue du Zodiaque, nous fismes partie d'aller nous divertir nos esprits melancoliques sous la verdure de quelque treille agreable, au passe-temps du noble jeu de boule. Ce qu'en effect nous mismes à execution en mesme forme que nous l'avions proposé, et, comme nous etions sur le seuil de la porte tout prests d'en sortir pour aller desalterer, tous nos sangs eschauffez, au beau premier cabaret que nous rencontrions, nous trouvasmes ces deux marouffles de cordonniers, lesquels nous interrogérent exactement, ny plus ny moins que si nous etions obligez de leur rendre compte de nos actions, de quel costé et par où nous dirigions nos pas? Et sitost que nous eusmes repondu que nous prenions le grand chemin qui conduisoit droit à la maison du Riche laboureur, ils s'offrirent de gaité de cœur et sans estre nullement priez de nous accompagner, et nous ayant neantmoins demandé avec assez de discretion si nous ne le trouvions pas mauvais. Nous les receumes fort charitablement et avec autant de courtoisie qu'ils auroient pu desirer des plus honnestes gens du monde, et, au lieu de suivre le chemin que nous avions resolu de faire, de leur consentement et advis, nous prismes la route de la rue des Boucheries[47], et en peu de temps nous nous rendismes heureusement vis-à-vis de l'hostel du Suisse, où nous entrasmes librement et sans marchandage de plus, après avoir fait neantmoins une production generale de toutes les ceremonies qui concernoient la preeminence en une semblable rencontre.
De vous rapporter icy ce qui se passa entre nous durant la collation, ce seroit faire peu d'estime du temps quy nous est si cher; il faudroit une langue plus diserte que la mienne et que j'aie l'esprit plus farcy de conceptions plus relevées et plus confites dans l'eloquence que je n'ay pas. Je vous dirai seullement, pour trancher net, qu'au plus fort de nostre rejouissance, il m'eschappa par malheur de cracher trois ou quatre sentences de l'honneur et gloire de nostre cher mestier. Mais à peine les eus-je faict sortir de dessus le bord de mes lèvres qu'incontinent l'un de ces deux impudents me donna d'un dementy par le nez, et me chanta pour le moins dix tombereaux de pouilles et d'injures, et, croyant me picquer jusques au vif et au dernier point, me dict ouvertement et d'un courage plus temeraire que resolu que je n'etois rien qu'un meschant savetier, miroir de l'incommodité, suppost de la misère humaine, le rebut et l'egoust de toute la monarchie françoise. Jusques là j'avois fait paroistre autant de patience que Job; mais, si tost que je l'aperceu lever la main pour me couvrir la joue et que je me sentis la moustache frisée par l'approche et attouchement d'une assiette qu'il me feit effrontement voler à la figure, ce fut alors que mon insigne patience sortit hors des gonds, et la cholère se rendit avec tant de vitesse maistresse absolue de toutes les facultés et puissances de mon ame que je ne peu m'empescher de luy donner un cataplasme de Venise, et vous puis asseurer avec verité que, si ce n'eust esté le respect que j'avois de fascher nostre hoste et de causer quelque desordre dans son logis, je luy eusse graissé les epaules aux despens d'une satile, comme son indiscretion le meritoit.
Mais dictes-moy, de grace, erudissime seigneur, à quoy pensez-vous parler quand vous parlez à ces deux perfides que voicy presents? Quelles gens croyez-vous que ce soient? Je vous apprends que ce sont deux meschans feseurs de bottes et de souliers, que le vulgaire appelle ineptement et sans fondement aucun de raison cordonniers. Pourquoy? Cordonniers, d'où est derivé ce mot? Est-ce peut-estre par ce que ils font des cordons de chapeaux et qu'ils fournissent des cordes[48] à maistre Jean Guillaume lorsqu'il luy convient d'en employer pour les operations chatouilleuses de son art[49]scarpa[50]calzonarocalzetteçapaterossavetiersde viejo, de nuevo