Jean Lorrain

Monsieur de Phocas, Astarté: Roman

Publié par Good Press, 2022
goodpress@okpublishing.info
EAN 4064066080679

Table des matières


Monsieur de Phocas
LE LEGS
LE MANUSCRIT
L'OPPRESSION
LES YEUX
IZÉ KRANILE
L'ENVOÛTEMENT
L'EFFROI DU MASQUE
LE GUÉRISSEUR
L'EMPRISE
SÉRIE D'EAUX-FORTES
L'HOMME AUX POUPÉES
L'ŒIL D'ÉBOLI
LISEUR D'AMES
QUELQUES MONSTRES
LES LARVES
VERS LE SABBAT
L'OPIUM
SMARA
LE SPHINX
SIR THOMAS WELCOME
AUTRE PISTE
LE SPECTRE D'IZÉ
CLOACA MAXIMA
LES MILLIONS DE SIR THOMAS
LE GOUFFRE
UNE LUEUR
LE REFUGE
LASCIATE OGNI SPERANZA
ENVOI DE FLEURS!
LA VILLE D'OR
LE PIÈGE
TU N'IRAS PAS PLUS LOIN
DATE LILIA
LE MEURTRE
LA DÉESSE
DU MÊME AUTEUR
La petite Classe 1 vol.
Histoires de Masques 1 vol.

POUR PARAITRE TRÈS PROCHAINEMENT
Le Vice errant (Coins de Byzance) 1 vol.
Poussières de Paris 1 vol.

EN PRÉPARATION
Le Châtiment de la Lumière.
Le Valet de gloire.

Tous droits de reproduction et de traduction réservés
pour tous les pays,
y compris la Suède, la Norvège, la Hollande et le Danemark.

S'adresser, pour traiter, à la Librairie Paul Ollendorff,
50, Chaussée-d'Antin, Paris.

JEAN LORRAIN

Monsieur
de Phocas

—ASTARTÉ—

ROMAN

HUITIÈME ÉDITION

logo

PARIS
SOCIÉTÉ D'ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES
Librairie Paul Ollendorff
50, CHAUSSEE D'ANTIN, 50


Il a été tiré à part cinq exemplaires sur papier de Hollande numérotés.

Mon cher Paul Adam,

Voulez-vous me permettre de dédier, autant à l'auteur de la Force et du Mystère des Foules qu'à l'ami sûr et à l'artiste rare, l'évocation de ces misères et de ces tristesses, en témoignage de mon admiration et de ma sympathie grandes pour le caractère de l'homme et la probité de l'écrivain.

Jean LORRAIN.

Cannes, 1er mai 1901.

Monsieur de Phocas

Table des matières

LE LEGS

Table des matières

Monsieur de Phocas. Je tournai et retournai la carte entre mes doigts; le nom m'était complètement inconnu.

En l'absence du valet de chambre, alors caserné à Versailles pour une période de vingt-huit jours, la cuisinière avait introduit le visiteur. M. de Phocas était dans mon cabinet de travail.

Je quittai en bougonnant le fauteuil où je somnolais (cette journée était si chaude) et, décidé à dépêcher l'importun, pénétrai dans mon cabinet.

M. de Phocas! Écartant doucement la portière, je m'étais arrêté au seuil.

Étroitement moulé dans un complet de drap vert myrthe, cravaté très haut d'une soie vert pâle et comme sablée d'or, M. de Phocas était un frêle et long jeune homme de vingt-huit ans à peine, à la face exsangue et extraordinairement vieille, sous des cheveux bruns crespelés et courts.

Ce profil précis et fin, la raideur voulue de ce long corps fluet, l'arabesque (si je puis m'exprimer ainsi), l'arabesque tourmentée de cette ligne et de cette élégance, j'avais déjà vu tout cela quelque part.

D'ailleurs, M. de Phocas ne semblait pas m'apercevoir, daignait-il seulement? Debout près de ma table de travail, il hanchait légèrement dans une pose pleine de grâce et, de l'extrémité de sa canne,—un jonc d'au moins dix louis, dont la pomme, un ivoire vert d'un travail bizarre, me requérait, immédiatement,—du bout de sa canne donc, M. de Phocas feuilletait un manuscrit posé parmi des papiers et des livres et le lisait de haut, négligemment.

C'était odieux, intolérable et d'une parfaite impertinence.

Ce manuscrit, ces pages de prose ou de vers, ces notes et ces lettres, cette œuvre et mon œuvre en somme remuée du bout de la badine, dans l'intimité de mon home, par ce visiteur curieux et indifférent! J'étais à la fois indigné et ravi, indigné de l'acte, mais ravi de son audace, car j'aime et j'admire l'audace en toutes choses et en qui que ce soit; mais déjà toute mon attention était ailleurs, les yeux pris à l'incendie verdâtre brusquement allumé aux plis de la cravate par une énorme émeraude, dont la petite tête hautaine s'éclairait étrangement; si étrange déjà par elle-même, la petite tête fine et glabre, toute en méplats, on eût dit, modelés dans de la cire pâle, une tête semblable à celles que l'on voit, signées Clouet ou Porbus, dans la galerie du Louvre consacrée aux Valois.

M. de Phocas ne semblait même pas se douter de ma présence et, flexible et fier, il continuait de ramer dans mes papiers, à distance, quand, la manche de sa jaquette s'étant un peu relevée, je vis qu'un mince bracelet de platine, un fil d'aigues et d'opales était rivé à son poignet droit.

Ce bracelet! Maintenant, je me souvenais.

J'avais déjà vu ce frêle et blanc poignet de fin race, ce cercle étroit de platine et de gemmes. Oui, je les avais vus, mais manœuvrant cette fois au-dessus des pierres et des écrins de choix d'un prestigieux artiste, d'un maître orfèvre et ciseleur, chez Barruchini, ce dompteur de métaux qu'on croirait échappé de Florence et dont l'officine, connue des seuls amateurs, se dérobe au fond de la si curieuse et ancienne cour de la rue de Visconti, la plus étroite peut-être des rues du vieux Paris, la rue Visconti où Balzac fut imprimeur.

Délicieusement pâle et transparente, main de princesse et de courtisane, ce jour-là, la main dégantée du duc de Fréneuse (car je me rappelais aussi son vrai nom maintenant), ce jour-là, la main dégantée du duc de Fréneuse planait avec d'infinies lenteurs au-dessus d'un tas de pierres dures, lapis-lazulis, sardoines, onyx et cornalines, piquées çà et là de topazines, d'améthystes et de rubacelles; et la main parfois se posait, tel un oiseau de cire, désignant du doigt la gemme choisie... La gemme choisie... et, mes souvenirs se précisant, voilà que j'évoquais aussi le son de la voix, le ton du duc prenant congé de Barruchini et disant d'un timbre bref à l'orfèvre: «Il me faudrait cet objet dans dix jours. Vous n'avez, en somme, que les incrustations à faire. Je compte sur vous, Barruchini, comme vous pouvez compter sur moi.»

Un paon de métal émaillé, dont il venait de donner la commande au maître ciseleur et dont il venait d'assortir lui-même toute la roue en pierreries; une originalité de plus à ajouter à la liste de tant d'autres, car les fantaisies du duc de Fréneuse ne se comptaient plus, elles avaient même une histoire légendaire.

Mieux, le personnage, l'homme même avait une légende qu'il avait créée inconsciemment d'abord et qu'il s'était pris depuis à aimer et à entretenir. Quelles fables n'avait-on pas chuchotées sur ce jeune homme cinq fois millionnaire, qui, de grande race et des mieux apparentés, n'allait pas dans le monde, vivait sans amis, n'affichait pas de maîtresse et quittait régulièrement Paris fin novembre, pour aller passer ses hivers en Orient.

Un profond mystère, épaissi comme à plaisir, enveloppait sa vie et, en dehors des deux ou trois grandes premières qui révolutionnent Paris, chaque printemps, on ne rencontrait jamais nulle part ce pâle et long jeune homme à la taille si droite et à la face si lasse. Il avait fait courir jadis et avait eu des succès d'écurie; puis il avait cessé brusquement de suivre les réunions: il avait liquidé ses chevaux, vendu son haras, et après les boudoirs de filles désertés tout d'abord, avait fait peu après défection aux salons du faubourg qui, néanmoins, l'avaient encore quelque temps retenu, et ça avait été une rupture avec tous, une complète disparition.

Toute l'année, Fréneuse voyageait maintenant à l'étranger. Pourtant, au printemps, quand quelque sensationnel acrobate, homme ou femme, était signalé dans un établissement comme à l'Olympia, au cirque ou aux Folies-Bergère, il arrivait parfois d'y rencontrer Fréneuse tous les soirs d'une même semaine, et cette étrange insistance devenait encore un nouveau prétexte à histoires, une source d'hypothèses et de quels racontars! on le devine aisément. Puis Fréneuse replongeait soudain dans la retraite, le silence: il était reparti à Londres ou à Smyrne, aux Baléares ou à Naples, peut-être à Palerme ou à Corfou, on ne savait où, jusqu'au jour où quelqu'un du club le signalait pour l'avoir rencontré sur le quai, chez un antiquaire, ou rue de Lille, chez quelque marchand de pierres rares, ou bien encore chez un numismate de la rue Bonaparte, attablé, la loupe à la main et singulièrement attentif, devant quelque intaille du XIIe siècle ou quelque camée de collection.

Fréneuse possédait, dans son hôtel de la rue de Varennes, tout un musée secret de pierres dures célèbres parmi les amateurs et les marchands. Il avait aussi, disait-on, rapporté de l'Orient, des souks de Tunis et des bazars de Smyrne, tout un trésor de bijoux anciens, de tapis précieux, d'armes rares et de poisons violents, mais Fréneuse vivait sans amis, nul n'était admis à visiter l'hôtel familial.

Ses seules relations étaient des marchands ou des collectionneurs comme lui et, parmi eux, Barruchini, le maître ciseleur, était peut-être le seul qui eût jamais franchi le seuil de la rue de Varennes. Tout mondain était sévèrement consigné à la porte: on l'aurait dérangé dans ses fumeries d'opium, disait le monde par vengeance, et c'était la plus anodine des histoires mises en circulation sur le compte de Fréneuse, tant rancunier était le beau dépit d'une société d'oisifs et d'inutiles.

Cet homme avait rapporté avec lui tous les vices de l'Orient.

Et c'est le duc de Fréneuse que j'avais chez moi, feuilletant négligemment mes manuscrits du fin bout de sa canne, Fréneuse et ses légendes, son passé mystérieux, son présent équivoque et son avenir plus sombre, Fréneuse entré chez moi sous un faux nom.

Il levait les yeux et m'apercevait enfin. Après une courte inclinaison de tête, le geste de rassembler les feuillets épars sur ma table et, comme s'il avait lu dans ma pensée: «D'abord, excusez-moi, monsieur, de me présenter chez vous sous un faux nom; ce nom est maintenant le mien. Le duc de Fréneuse est mort, il n'y a plus que M. de Phocas. D'ailleurs, je suis à la veille de partir pour une longue absence, de m'exiler de France peut-être pour toujours, et cette journée est la dernière qui me reste. Je viens de prendre une grande décision, mais tout cela vous importe peu sans doute, et pourtant si, puisque je viens vous voir un peu pour cela.»

Et me demandant d'un geste de le laisser continuer, refusant de la main le siège que je lui offrais: «Vous connaissez Barruchini, vous avez même commis sur lui et son art de ciseleur des pages inoubliables, pour moi du moins, puisque c'est à leur auteur que je rends aujourd'hui visite. C'était dans la Revue de Lutèce. Vous avez compris et décrit en poète l'art prismatique aux lueurs troubles et multiples de cet orfèvre magicien. Oh! le feu sourd et changeant qui dort dans ses bijoux, les détails de nature, animaux ou fleurs, qui y sertissent l'eau des gemmes! L'avez-vous assez bien chantée, cette flore orfévrie, à la fois byzantine, égyptienne et Renaissance! En avez-vous assez saisi les aspects de madrépores et de joyaux sous-marins, oui, sous-marins, car, fleuris de béryls, de péridots, d'opales et de saphirs pâles, couleur d'algues et de vagues, d'un émail céruléen presque, ils ont l'air de joyaux restés longtemps au fond de la mer. Anneaux de Salomon ou coupes du roi de Thulé, ils sont surtout l'écrin des villes englouties, et la fille du roi d'Ys devait en porter de semblables quand elle livra les clés des écluses au Démon... Oh! les colliers de Barruchini, ces ruissellements de pierres bleues et vertes, ces bracelets trop lourds incrustés d'opales, Gustave Moreau en a fleuri la nudité de ses princesses maudites. Ce sont les joyaux de Cléopâtre et de Salomé; ce sont aussi des joyaux de légende, des joyaux de clair de lune et de crépuscule:

«Et cela se passait dans des temps très anciens.

«Voilà la formule (avez-vous écrit) qui monte aux lèvres devant ces fruits d'émail et ces fleurs de gemme emmaillées dans des ors. Bijoux de Memphis ou de Byzance, c'est à l'Égypte et au Bas-Empire qu'ils font surtout songer, mais peut-être encore plus à la ville du roi d'Ys et à ses cloches submergées.»

Vous voyez que je connais mes auteurs. Or, personne plus que moi n'a souffert du morbide attrait de ces bijoux; et, malade à en mourir (puisque je m'en vais de leur poison translucide et glauque), c'est à vous que j'ai voulu me confier, monsieur, vous qui avez compris leur somptueux et dangereux sortilège, jusqu'à en communiquer aux autres le malaise et le frisson.

«Vous seul pouviez me comprendre, vous seul pouviez accueillir avec indulgence les affinités qui m'attirent vers vous. Le duc de Fréneuse n'était qu'un original, monsieur; pour tout autre que vous, M. de Phocas serait un fou. J'ai tout à l'heure prononcé le nom de la ville d'Ys et du Démon qui engloutit la ville, le Démon de luxure qui séduisit la fille du roi. Si un envoûtement pouvait se prolonger à travers les siècles, je dirais que ce Démon est en moi. Oui, un Démon me torture et me hante, et cela depuis mon adolescence. Qui sait? peut-être était-il déjà en moi quand je n'étais qu'un enfant, car, dussé-je vous paraître halluciné, monsieur, voilà des années que je souffre d'une chose bleue et verte.

«Lueur de gemme ou regard, je suis amoureux, pis, envoûté, possédé d'une certaine transparence glauque; c'est comme une faim en moi. Cette lueur, je la cherche en vain dans les prunelles et dans les pierres, mais aucun œil humain ne la possède. Parfois, je la trouve dans l'orbite vide d'un œil de statue ou sous les paupières peintes d'un portrait, mais ce n'est qu'un leurre, la clarté s'éteint à peine apparue, je suis surtout un amoureux du passé. Vous dire à quel point les vitrines de Barruchini ont exaspéré mon mal? Je voyais sourdre, je voyais poindre en ces joyaux le regard que je cherche, le regard de Dahgut, la fille du roi d'Ys, le regard de Salomé aussi, mais surtout la clarté limpide et verte du regard d'Astarté, d'Astarté qui est le Démon de la Luxure et aussi le Démon de la Mer...» Et, averti sans doute par l'effarement de ma physionomie:

«Oui, il est entendu que je suis un visionnaire, et de quelles visions? Puisse ce supplice vous être épargné, car j'en souffre tellement que je m'en vais. Oui, c'est à cause de ces visions et de leurs horribles conseils, d'un tas de choses chuchotées par elles dans l'horreur des nuits, que je quitte Paris, la France et la vieille Europe qui ne peuvent plus les contenir.

«Leur échapperai-je en Asie?... Ainsi, cette nuit encore... mais j'abuse. Voilà ce que je viens vous demander, monsieur. Je pars, peut-être ne me reverrez-vous jamais! J'ai consigné dans ces feuillets les premières impressions de mon mal, les inconscientes tentations d'un être aujourd'hui sombré dans l'occultisme et la névrose. Voulez-vous me permettre de vous confier ces pages, voulez-vous me promettre de les lire? De l'Asie pour laquelle je m'embarque et où je vais me fixer dans l'espoir d'y trouver un remède à mes obsessions, je vous enverrai la suite de cette première confession, car j'ai besoin de crier à quelqu'un les affres de mon angoisse, besoin de savoir ici, en Europe, quelqu'un qui me plaigne et se réjouisse de ma guérison, si jamais le ciel me l'envoie. Voulez-vous être ce quelqu'un?»

Je tendis la main à M. de Phocas.

LE MANUSCRIT

Table des matières

«—Et ses mains, la douceur fondante de ses mains toujours glacées, leur glissement entre les doigts, telle une fuite de couleuvre! Vous n'avez pas remarqué ses mains! Moi, sa poignée de main m'a toujours singulièrement impressionné, si l'on peut appeler poignée de main une étreinte insaisissable de doigts fluides et froids!

—Pour moi, c'est surtout l'œil qui était inquiétant, cet œil pâlement bleu, d'une dureté de pierre dure. Du lapis ou de l'acier, on ne savait, tant ils avaient, ces yeux, des lueurs glacées. Et l'insistance de son regard! J'en étais, moi, tout déconcerté, chaque fois qu'il me parlait au club.

—Oui, c'est un monsieur plutôt bizarre, c'est comme son âge!—Vous savez qu'il a au moins quarante ans.—Lui, il en paraît vingt-huit.—Allons donc, vous ne l'avez donc jamais regardé? La face est horriblement vieille, le corps est demeuré jeune, cela, je l'avoue; on n'est pas plus sveltement souple, mais la figure est ravagée, le teint bis d'une lassitude abominable, et la bouche! la crispation de ce sourire. Cette bouche contractée a une expérience de cent ans.—L'opium use vite, rien n'abîme l'Européen comme l'Orient.—Ah! c'est un fumeur de kief?—Sans doute. Comment expliquer autrement les étranges abattements, les fatigues effroyables qui le terrassaient tout à coup il y a cinq ans, et, au club, au moment de sortir, le forçaient à s'étendre et à demeurer pendant des heures...—Des heures?—Oui, de longues heures inerte, les membres comme dénoués, anéanti... Voyons, de Mazel, vous qui l'avez connu, ne lui est-il pas arrivé une fois de dormir quarante heures en deux jours?—Quarante heures!—Parfaitement, il s'éveillait juste aux heures des repas pour prendre sa nourriture et retombait après dans sa torpeur. Fréneuse avait même une sorte d'effroi de ces sommeils, il flairait là un phénomène anormal, lésion du cerveau ou dépression nerveuse.—La fâcheuse anémie cérébrale qui suit les grandes débauches.—Encore une légende! Je n'ai jamais cru, moi, aux débauches de ce pauvre duc. Un être si frêle, d'une complexion si délicate; franchement, il n'y avait pas la place chez lui pour la débauche.—Peuh! et Lorenzacio!—Si vous citez les Médicis! Lorenzacio, un Florentin passionné de rancune, un être d'énergie et de vengeance lentement couvée et caressée comme on caresse la lame d'une dague. Si vous comparez à ce foie vert de fiel, Fréneuse... un fantasque, un oisif, un sans but dans la vie! Pour moi, il avait fumé l'opium, en Orient, d'où ces somnolences, ces léthargies morbides: le danger des mauvaises habitudes! Il s'en était bien défait à la longue, mais la lourde influence du poison opiacé l'opprimait toujours. D'ailleurs, ses yeux d'acier bleui étaient-ils assez des yeux de fumeur d'opium? la charriait-il encore assez dans ses veines, la pesante ivresse du chanvre? L'opium, c'est comme la syphil... (et de Mazel lâchait le mot tout à trac), cela se garde des années et des années dans le sang; ça s'élimine à la longue, mais il faut en absorber, de l'iodure!»

Alors Chameroy: «Il a bon dos, votre opium.

«Pour moi, le cas de Fréneuse est bien autrement compliqué. Un malade, lui, non, un personnage de conte d'Hoffmann! Vous êtes-vous jamais donné la peine de bien le regarder? Cette pâleur pourrissante, la crispation de ces mains effilées, plus japonaises de formes que des chrysanthèmes, ce profil d'arabesque et cette maigreur de vampire, tout cela ne vous a jamais donné à réfléchir? Mais Fréneuse a cent mille ans malgré son corps souple et sa face imberbe. Cet homme-là a déjà vécu dans des temps antérieurs, et sous Héliogabale et sous Alexandre IV et sous les derniers Valois... Que dis-je? c'est Henri III lui-même. J'ai dans ma bibliothèque une édition de Ronsard, une édition rare reliée en peau de truie avec des fers du temps, qui contient un portrait du Roy gravé sur velin. Un de ces soirs, je vous apporterai le volume, vous jugerez. A part la fraise, le pourpoint busqué et les pendants d'oreilles, vous jurerez voir le duc de Fréneuse. Moi, sa présence ici m'apportait toujours un malaise, et tant qu'il était là, c'était comme une oppression, comme un poids...»

Telles étaient les divagations soulevées autour du départ de Fréneuse et de la mise en vente de l'hôtel et du mobilier de la rue de Varennes, annoncée l'avant-veille à la quatrième page du Figaro et du Temps. Racontars, légendes, hypothèses, il avait suffi de prononcer le nom de Fréneuse pour faire fermenter, comme un levain, toute la sottise des mensonges et des présomptions. D'ailleurs, ces clubmen élégants et légers ne m'apprenaient rien.

Tous ces chuchotements sourds de la médisance et de l'opinion publique intriguée et mystifiée, il y avait dix ans que je les entendais bruire et courir autour du nom de l'actuel M. de Phocas, et c'était cet homme qui m'avait élu comme confident, c'était à moi qu'était échu, de par sa volonté, l'honneur ou la honte de déchiffrer sa vie et d'en connaître enfin l'énigme consignée aux pages d'un manuscrit.

Entièrement écrites de sa main, quoique de diverses écritures (car l'écriture de l'homme change avec ses états d'âme, et le graphologue reconnaît, à un trait de plume, la chute d'un honnête homme devenu un coquin), donc, entièrement écrites de sa main, je me décidai, un soir, à lire, les pages confiées; celles que M. de Phocas relisait si dédaigneusement, étalées sur ma table, et du bout de sa canne et du coin de ses yeux aux sourcils teints et peints.

Je les transcris telles quelles dans le désordre incohérent des dates, mais en en supprimant, néanmoins, quelques-unes d'une écriture trop hardie pour pouvoir être imprimées.

C'était d'abord sur le premier feuillet cette citation tronquée de Swinburne:

«Il y a une fiévreuse faim dans mes veines.—Le péché! est-ce un péché quand les âmes des hommes sont jetées dans le gouffre? Cependant, j'avais bonne confiance pour sauver mon âme, avant qu'elle y glissât sous les pieds chaussés de feu de la luxure. Oh! le triste enfer où toutes les douces amours ont leur fin, tout, sauf la douleur qui jamais ne finit!»

Et puis ces quatre vers de Musset tirés d'A quoi rêvent les jeunes filles:

Ah! malheur à celui qui laisse la Débauche
Planter son clou de fer sous sa mamelle gauche!
Le cœur d'un homme vierge est un vase profond;
La mer a beau passer quand la tache est au fond.

Et les impressions personnelles commençaient:

«8 avril 1891.—L'obscénité des narines et des bouches, l'ignominieuse cupidité des sourires des femmes rencontrées dans la rue, la bassesse sournoise et tout le côté hyène et bêtes fauves, prêtes à mordre, des commerçants dans leurs boutiques et des promeneurs sur les trottoirs, comme il y a longtemps que j'en souffre! J'en souffrais déjà, enfant, quand, descendant par hasard à l'office, je surprenais, sans les comprendre, les propos des domestiques déchirant les miens à belles dents.

«Cette hostilité de toute la race, cette haine sourde d'une humanité de loups-cerviers, je devais la retrouver plus tard au collège, et moi-même, qui ai la répugnance et l'horreur de tous les bas instincts, ne suis-je pas instinctivement violent et ordurier, meurtrier et sensuel comme cette foule sensuelle et meurtrière, la foule des émeutes qui jette les sergents de ville à la Seine et criait, il y a cent ans: «Les aristos à la lanterne!» comme elle vocifère aujourd'hui: «A bas l'armée!» ou: «A mort les juifs!»

«30 octobre 1891.—Il n'y a de vraiment beaux que les visages des statues. Leur immobilité est autrement vivante que les grimaces de nos physionomies. Comme un souffle divin les anime, et puis quelle intensité de regard dans leurs yeux vides!

«J'ai passé toute ma journée au Louvre et le regard de marbre de l'Antinoüs me poursuit. Avec quelle mollesse et quelle chaleur à la fois savante et profonde ses longs yeux morts se reposaient sur moi! Un moment, j'ai cru y voir des lueurs vertes. Si ce buste m'appartenait, je ferais incruster des émeraudes dans ses yeux.

«23 février 1893.—J'ai fait aujourd'hui une démarche ignoble: j'ai essayé de circonvenir un journaliste que je connais à peine pour obtenir de lui d'assister à une exécution; je l'ai même invité à dîner, et l'homme m'ennuie et le sang me répugne, oui, me répugne à un tel point que chez le dentiste, en entendant un cri dans la pièce à côté, je défaille presque et crois me trouver mal.

«Une carte m'a été promise pour la cérémonie... Irai-je à cette exécution?

«12 mai 1893.—Naples.—Je viens de voir la plus belle collection de pierres dures. Oh! ce musée! quelle pureté de profils et quelle suavité de lignes dans les moindres camées! Les Grecs ont plus de grâce, je ne sais quelle sérénité heureuse qui pourrait bien être le caractère de la divinité; mais les intailles romaines ont je ne sais quelle ardeur intense. Il y avait là dans le chaton d'une bague une tête adolescente couronnée de laurier, quelque jeune César ou quelque impératrice, Caligula, Othon, Messaline ou Poppée, mais d'une expression exténuée et jouisseuse à la fois déchirante et si lasse que je vais en rêver bien des nuits... Rêver! Certes, il vaudrait mieux vivre et je ne fais que rêver.»

«13 juillet 1894.—On rencontre, les soirs de fête, très tard, dans les rues, de bizarres passantes et de plus étranges passants. Ces nuits de joie populaire remueraient-elles au fond des êtres d'anciens avatars oubliés? Mais j'ai absolument croisé, ce soir, dans le remous de la foule excitée et suante, des masques d'affranchis Bythiniens et de courtisanes de la décadence.

«Il se dégageait, ce soir, de cette grouillante esplanade des Invalides, à travers les pétarades des tirs, les relents de friture, les hoquets d'ivrognes et l'atmosphère empestée des ménagères, de fauves effluves d'une fête sous Néron.

«C'était presque l'odeur d'une soirée de mai sur le Basso-Porto de Naples, et des visages erraient dans cette foule, qu'on eût pu croire siciliens.

«29 novembre, même année.—Le regard morne et si lointain de l'Antinoüs, la prunelle extasiée et féroce, implorante pourtant, du camée romain, je viens de les retrouver, et cela, dans un pastel plutôt lâché de facture et signé d'un nom de femme, une peintresse inconnue à laquelle pourtant je ferais bien une commande, si j'étais sûr qu'elle reproduisît cet étrange regard.

«Et cependant moins que rien. Ces deux ou trois crayons de pastel écrasés autour de cette face carrée, amaigrie, aux maxillaires énormes, et plafonnant, la bouche voluptueusement ouverte, les narines dilatées, sous une lourde couronne de violettes, avec, au coin de l'oreille, un pavot. La face est plutôt laide, d'une couleur cadavéreuse et triste, mais sous les paupières à peine soulevées luit et sommeille une eau si verte, l'eau morne et corrompue d'une âme inassouvie, la dolente émeraude d'une effrayante luxure!

«Je donnerais tout pour trouver ce regard.

«18 décembre, même année.—«Dort-elle ou veille-t-elle? car son cou, baisé de trop près, porte encore une tache pourprée où le sang meurtri palpite et s'efface; douce et mordue doucement, plus belle pour une tache.» Laus Veneris (Swinburne).

«Oh! cette tache violâtre sur ce beau cou de femme endormie et l'abandon presque pareil à la mort, le calme de ce corps anéanti de plaisir! Comme elle m'attirait, cette tache! J'aurais voulu y appliquer mes lèvres et sucer lentement toute l'âme de cette femme, et cela jusqu'au sang; et puis, ce pouls régulier m'énervait; le souffle de sa respiration, sa gorge à temps égaux soulevée, m'obsédaient comme le tic-tac d'une pendule de cauchemar, et j'ai vu le moment où mes mains crispées allaient étreindre la dormeuse à la gorge, oui, à la gorge, et la serrer jusqu'à ce qu'elle ne respirât plus. J'aurais voulu l'étrangler et la mordre, l'empêcher de respirer surtout. Ah! ce souffle continu!... Je me suis levé, une sueur froide aux tempes, bouleversé par l'âme d'assassin que j'avais été pendant dix secondes: j'avais dû nouer mes deux mains, l'une à l'autre, pour les empêcher de se poser sur ce cou... Elle dormait et, de ses lèvres, sortait une petite odeur de pourriture... Cette odeur fade, tous les êtres humains l'exhalent en dormant.

«Oh! les saints de la Thébaïde que de coupables nudités doucement entr'ouvertes venaient tenter la nuit, dans le mirage des sables! Oh! ces errantes figures de volupté, dont les reins et les ventres frôleurs laissaient des sillages d'encens et d'aromates, et c'étaient pourtant de mauvais esprits!

«3 janvier 1895.—J'ai dormi de nouveau avec cette femme et la tentation m'est revenue, oui, la tentation du meurtre; quelle honte!... Je me souviens qu'enfant j'aimais à torturer les bêtes, et je me rappelle aussi l'aventure de deux tourterelles, qu'on m'avait mises une fois entre les mains, pour me distraire, et qu'instinctivement, inconsciemment j'étouffai en les serrant. Je ne l'ai pas oubliée, cette atroce histoire, et je n'avais que huit ans.

«La palpitation de la vie m'a toujours rempli d'une étrange rage de destruction, et voilà deux fois que je me surprends des idées de meurtre dans l'amour.

«Y aurait-il en moi un être double?»

Là, finissait le premier manuscrit.

L'OPPRESSION

Table des matières

«Sans date.—La beauté du vingtième siècle, le charme d'hôpital, la grâce de cimetière de la phtisie et de la maigreur, dire que j'ai subi tout cela! Pis, je l'ai aimé à mon heure.

Rats d'Opéra, lys du Rat Mort, mondaines frêles aux museaux de rongeurs, j'ai eu dans ma vie des ballerines impubères, des duchesses émaciées, douloureuses et toujours lasses, des mélomanes et des morphinées, des banquières juives aux yeux plus en caverne que ceux des rôdeurs de banlieue, et des figurantes de music-hall qui, à souper, versaient de la créosote dans leur Rœderer; et j'ai même eu des insexuées des tables d'hôte de Montmartre et jusqu'à de fâcheuses androgynes. Comme un snob et comme un mufle, j'ai aimé les petites filles anguleuses, effarantes et macabres, le ragoût de phénol et de piment des chloroses fardées et des invraisemblables minceurs.

Comme un imbécile, j'ai cru aux bouches de proie et d'agonie, et, comme un niais, aux larges yeux de luxure d'un tas de petits êtres maladifs, alcooliques, cyniques, pratiques et solliciteurs. La profondeur des yeux et le mystère des bouches, la courtière en bijoux aux unes, la manucure aux autres les fournissait avec les eaux de toilette, les savons et les fards; et Fanny l'éthéromane, remontée tous les matins par un savant dosage de kola et de coca, ne mettait d'éther que sur ses mouchoirs.

Truquage et battage, pour parler leur argot salisseur. Leurs pourritures phosphorescentes, leurs ferveurs émaciées, leur brûlure de Lesbos..., des vices d'enseigne affichés pour amorcer le client, de la perversité pour jeunes et vieux messieurs en mal de goûts pervers! tout cela ne pétillait et ne flambait qu'à l'heure où le gaz s'allume, dans les couloirs des music-hall et le décor brutal et nickelé des bars; et sous le carrick cerise à trois collets de la noctambule, comme sous les grègues bouffantes de la cycliste, tout cet aguichant étalage de pâleur passionnée, de vice savant et d'anémie exténuée et jouisseuse, tout le charme des fleurs faisandées célébrées par les Bourget et les Barrès, tout cela n'était qu'un rôle appris et cent fois ressassé de la Dame, un chapitre trop lu du Manchon de Francine, pioché et travaillé par d'ingénieuses «cabotes», conscientes de la salauderie des mâles et de leurs moyens d'actions sur l'organisme éreinté de l'acheteur.

Et dire que j'ai aimé, moi aussi, ces petites bêtes malfaisantes et malades, ces fausses Primavera, ces Joconde au rabais, tout le stock à cinq louis des Léonard et des Botticelli, des ateliers de peintres et des brasseries d'esthètes, ces fleurs en fil d'archal de Montparnasse et de Levallois-Perret.

Et l'odieux, le fâcheux travesti, le travesti fessu aux jambes héronnières, au torse corseté, opprimant à regarder, des laiderons primés des boîtes du boulevard, le faux Saxe de Nina Grandière et l'esthétique de bocal de pharmacie, l'aspect spectral et réclame à la fois de Mlle Guilbert et de ses longs gants noirs!...

Ai-je assez maintenant l'horreur de ce cauchemar! Comment ai-je pu le supporter si longtemps!

C'est qu'alors j'ignorais les formes mêmes de mon mal. Il était latent en moi, comme un feu sous des cendres; je le caressais depuis... depuis mon enfance peut-être, car il fut toujours en moi,.. mais je ne le savais pas!

Oh! cette chose bleue et verte qui me fut révélée dans l'eau morte de certaines gemmes et l'eau plus morte encore de certains regards peints, la dolente émeraude des joyaux de Barruchini et de certains yeux de portraits, je ne l'avais pas définie encore, et si j'ai tant souffert de mon impuissance d'aimer auprès de toutes ces femmes, c'est qu'aucune d'elles n'avait vraiment de regard.

Vendredi 3 avril 1895.—Oraisons mauvaises:

Que ta bouche soit bénie, car elle est adultère,
Elle a le goût des roses nouvelles et de la vieille terre,
Elle a sucé les sucs obscurs des fleurs et des roseaux;
Quand elle parle, on entend comme un bruit très lointain de roseaux,
Et ce rubis impie de volupté, tout sanglant et tout froid
C'est la dernière blessure de Jésus sur la croix.

Aujourd'hui, vendredi saint, un désir d'émotion d'enfance, une habitude ressouvenue d'ancienne piété m'a fait suivre les offices à Notre-Dame; j'ai voulu tenter de rafraîchir... (oh! si j'avais pu l'éteindre!...) la brûlure de ma plaie dans l'ombre froide d'une église; et pendant que les proses latines montaient et retombaient, psalmodiées par le prêtre avec des lenteurs de glas, j'avais beau en suivre le texte dans mon livre, c'étaient les horribles vers de Remy de Gourmont qui, telle une caresse, effleuraient mes lèvres, telle une caresse et tel aussi un sacrilège.

Que tes pieds soient bénis, car ils sont déshonnêtes,
Ils ont chaussé les mules des lupanars et des temples en fêtes;
Ils ont mis leurs talons sourds sur l'épaule des pauvres;
Ils ont marché sur les plus purs, sur les plus doux, sur les plus pauvres,
Et la boucle améthyste, qui tend la jarretière de soie,
C'est le dernier frisson de Jésus sur la croix.

Et l'office des Ténèbres avait beau pleurer la mort du Christ; dans le silence chuchotant de la chapelle convertie en Tombeau, je n'entendais que la mauvaise antienne du poète...

Que tes yeux soient bénis, car ils sont homicides,
Ils sont pleins de fantômes, et l'ironie des chrysalides
Y dort comme l'eau fanée qui dort au fond de grottes vertes,
On voit dormir des bêtes parmi des anémones bleues, vertes.

Et voilà que, promenant sur ma chair la douceur des choses glauques évoquées, comme des émeraudes taillées en olive, comme des bouts de doigts frais erraient maintenant dans la paume de mes mains.

J'avais laissé glisser mon livre à terre et, écroulé sur mon prie-dieu, je m'y tenais accoudé d'un bras et l'autre bras pendait, main inerte et ouverte, près de moi... et des choses fraîches et rondes coulaient dans cette main, s'égrenaient dans mes doigts.

La sensation était si imprévue, si finement pure et si délicieusement effleurante, qu'un frisson me redressa le torse... Étais-je, dans une hyperesthésie sensuelle, parvenu à matérialiser sur ma peau le contact des yeux de ma convoitise?... Je demeurai une minute dans le doute et dans l'espace... Pour mieux retenir la sensation et la faire bien mienne, je baissais mes paupières, mais le contact se précisait. Sous l'insistance de la caresse je regardais, je voulais voir.

Une femme en deuil, une femme encore jeune sous ses voiles de veuve était assise à mes côtés et, doucement, égrenait son chapelet dans mes doigts.

Elle l'égrenait, les paupières modestement baissées; mais un sourire entr'ouvrait l'arc mince de sa bouche. Entre ses cils comme entre ses lèvres roses, du blanc, pareil à de l'argent, luisait.

O douloureux saphir d'amertume et d'effroi!
Saphir, dernier regard de Jésus sur la croix.

«Mardi 16 juin 1895.—J'étais à l'Olympia, hier soir. La laideur de cette salle, la laideur de l'assistance surtout,—oh! ce costume moderne et la disgrâce du corps humain dans la disgrâce de cet attirail de tôle, qui constitue la tenue idéale de l'homme; tous ces tuyaux de poêle où s'emmanchent les jambes, les bras et le torse d'un clubman étranglé par un carcan de porcelaine blanche, et le triste, le gris de toutes ces faces vannées par la mauvaise hygiène des villes et l'abus des alcools..., le ravage des veilles et des soucis de la lutte imprimé en tics nerveux sur tous ces mous et gras visages..., leur pâleur de saindoux, et, dans les loges, aux fauteuils d'orchestre, auprès de la banalité des mâles, triomphaient l'extravagance et la vanité des femelles.

C'étaient les édifices de plumes, de gazes et de soies peintes écrasant des cous frêles et des poitrines plates: d'étroites épaules engoncées de manches énormes, la maigreur étoffée des phtisies à la mode, ou bien, pis encore, l'éléphantiasis cuirassé de jais des grosses dames, et cela sous les jets crus du gaz. Et pendant que tous ces fantoches se souriaient et s'examinaient du bout de la lorgnette, sur la scène c'était le déploiement lent et souple, le jeu savant de tous les muscles d'un merveilleux corps humain. Moulé dans un maillot de soie pâle, un acrobate, nudité brillantée et moirée par place de lumière électrique et de sueur, se renversait dans un cambrement de tout son être; puis, se redressant tout à coup dans un effilement des hanches et des jambes pointées vers les frises, imposait à tous l'hallucinant spectacle d'un homme devenu rythme, d'une souplesse animée d'un mouvement d'éventail.

J'étais dans la loge du cercle. En France, l'admiration seule des statues est permise. Les pays du soleil n'ont pas ces préjugés et, en Oriental que je suis devenu, comme je faisais remarquer les admirables proportions et l'harmonie des gestes de l'acrobate en scène, le marquis de V... (j'ai toujours détesté et sa voix de fausset et ses petits yeux clairs) le marquis de V... me dit avec un mauvais sourire: «Et puis ce gymnasiarque peut se casser le cou à chaque seconde, c'est très périlleux ce qu'il fait là, mon cher; et ce qui vous plaît en lui, c'est le petit frisson qu'il vous donne... Quelle émotion, si ses mains suantes lâchaient la barre? Avec la vitesse acquise de son mouvement de rotation il se romprait net la colonne vertébrale, et qui sait si un peu de matière cervicale ne jaillirait pas jusqu'à nous! Ce serait très sensationnel et vous auriez une émotion rare à ajouter à celles de votre champ d'expérience, car vous les collectionnez, vous, les émotions. Quel joli ragoût d'épouvante nous sert là cet homme en maillot!

«Avouez que vous désirez presque qu'il tombe. Moi aussi, d'ailleurs et beaucoup de gens, dans cette salle, sommes dans le même état d'angoisse et d'attente. C'est l'horrible instinct de la foule devant les spectacles qui réveillent en elle les idées de luxure et de mort. Ces deux aimables compagnonnes voyagent toujours ensemble, et, croyez qu'à ce moment même... (voyez, l'homme ne tient plus à sa barre que par une crispation d'orteil), à ce moment même, bon nombre de femmes, dans ces loges, désirent ardemment cet homme moins pour sa beauté que pour le danger qu'il court.» Et puis, la voix tout à coup nuancée d'intérêt: «Vous avez les yeux singulièrement pâles, ce soir, mon cher Fréneuse, il faut renoncer au bromure et vous mettre à la valérianate. Vous avez une âme charmante et curieuse, mais il faut commander à ses mouvements. Vous convoitiez trop ardemment, trop évidemment surtout, sinon la mort, du moins la chute de cet homme, ce soir.»

Je ne répondais pas, le marquis de V... avait raison. La folie du meurtre m'avait ressaisi, le spectacle m'hallucinait; et raidi dans une lancinante et délirante angoisse, je souhaitais, j'attendais la chute de cet homme. Il y a en moi un fond de cruauté qui m'effraie.

LES YEUX

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«Sans date.—«Les yeux!... Ils nous apprennent tous les mystères de l'amour, car l'amour n'est ni dans la chair, ni dans l'âme, l'amour est dans les yeux qui frôlent, qui caressent, qui ressentent toutes les nuances des sensations et des extases, dans les yeux où les désirs se magnifient et s'idéalisent. Oh! vivre la vie des yeux où toutes les formes terrestres s'effacent et s'annulent; rire, chanter, pleurer avec les yeux, se mirer dans les yeux, s'y noyer comme Narcisse à la fontaine.

«Charles Vellay.»

Oui, s'y noyer comme Narcisse à la fontaine, la joie serait là. La folie des yeux, c'est l'attirance du gouffre. Il y a des sirènes au fond des prunelles comme au fond de la mer, cela je le sais, mais voilà,... je ne les ai jamais rencontrées, et je cherche encore les regards d'eau profonde et dolente où je pourrai, comme Hamlet délivré, noyer l'Ophélie de mon désir.

Le monde me fait l'effet d'un océan de sable. Oh! ces vagues de cendres chaudes et figées où rien ne peut désaltérer ma soif de prunelles humides et glauques. Vraiment, il y a des jours où je souffre trop. C'est l'agonie d'un nomade égaré dans le désert.

Je n'ai jamais rien lu qui fût plus près de mon âme et de ma souffrance que les proses de ce Charles Vellay.

«J'ai passé des années à chercher dans les yeux ce que les autres hommes ne peuvent voir. Lentement, douloureusement, j'ai découvert, en tous, les frissons infinis qui s'éternisent dans les prunelles. J'ai usé mon âme à la poursuite du mystère, et maintenant mes yeux ne sont plus les miens, ils ont ravi peu à peu tous les regards des autres yeux, ils ne sont plus aujourd'hui qu'un miroir qui réfléchit tous ces regards volés, qui s'anime seulement d'une vie multiple et agitée de sensations inconnues, et c'est là mon immortalité, car je ne mourrai pas, et mes yeux vivront, parce qu'ils ne sont pas miens, parce que je les ai formés de tous les yeux avec toutes leurs larmes et tous leurs rires, et je survivrai à la dépouille de mon corps, parce que j'ai toutes les âmes dans mes yeux.»

Toutes les âmes dans ses yeux... mais cet homme est un poète, il crée ce qu'il voit et il a vu des âmes, quelle dérision! Où il n'y a que des instincts, des tics nerveux et des battements de cils, il a vu des regrets, du rêve et du désir. Il n'y a rien dans les yeux, et c'est là leur terrifiante et douloureuse énigme, leur charme hallucinant et abominable.