Paul de Kock

L'enfant de ma femme

Publié par Good Press, 2022
goodpress@okpublishing.info
EAN 4064066082086

Table des matières


CHAPITRE II. LES COMTES DE FRAMBERG.
CHAPITRE III. CLÉMENTINE.
CHAPITRE IV. L'HOMME COMME IL Y EN A PEU.
CHAPITRE V. ÉDUCATION DE HENRI.
CHAPITRE VI. LA FERME ET LE GRENIER A FOIN.
CHAPITRE VII. RÉCEPTION DU COLONEL.
CHAPITRE VIII. L'HOMME MYSTÉRIEUX.
CHAPITRE IX. ENCORE UN GRENIER.
CHAPITRE X. LA TANTE DE JEANNETON.
CHAPITRE XI. FLORENCE.
CHAPITRE XII. ROME.
CHAPITRE XIII. SUITE DU PRÉCÉDENT.
CHAPITRE XIV. PARIS.
CHAPITRE XV. UNE AVENTURE D'UN AUTRE GENRE.
CHAPITRE XVI. IL LA RETROUVE.
CHAPITRE XVII. QUI S'EN SERAIT DOUTÉ?
CHAPITRE XVIII. UN LISEUR DE ROMAN L'A DÉJA DEVINÉ.
CHAPITRE XIX. ENCORE UN MOMENT DE GAIETÉ.
CHAPITRE XX. L'AMOUR NE CONDUIT PAS TOUJOURS AU BIEN.
CHAPITRE XXI. BONHEUR.
CHAPITRE XXII. PEU INTÉRESSANT, MAIS NÉCESSAIRE.
CHAPITRE XXIII. ATTENTAT, COUP DU SORT.
CHAPITRE XXIV. COURT ET TRISTE.
CHAPITRE XXV. HEUREUSE RENCONTRE.
CHAPITRE XXVI. CONCLUSION.

CHAPITRE II.

LES COMTES DE FRAMBERG.

Table des matières

Avant de tirer Mullern de la surprise que lui a causée sa nouvelle rencontre, il est nécessaire d'apprendre au lecteur quel était le colonel Framberg, et de lui faire connaître le motif de son voyage.

Le comte Hermann de Framberg, père du colonel, descendait d'une ancienne famille d'Allemagne; de père en fils, les Framberg avaient passé leur jeunesse à servir leur patrie, et le comte Hermann, après avoir recueilli au champ d'honneur les lauriers de la gloire, s'était retiré dans le domaine de ses aïeux; et là, auprès d'une épouse chérie, il attendait avec impatience que la naissance de l'enfant qu'elle portait dans son sein vînt mettre le comble à sa félicité.

Ce moment arriva; mais ce jour d'allégresse se changea en un jour de deuil et d'affliction: la comtesse perdit la vie en mettant au monde un fils.

Le comte ne se consola jamais entièrement de cette perte; mais, comme le temps adoucit les peines les plus cuisantes, il se rappela qu'il avait un fils, et se livra avec ardeur aux soins de son éducation.

Elle ressembla à celle de ses aïeux. Le jeune Framberg apprit de bonne heure les exercices militaires; son père vit avec joie ses heureuses dispositions, et, à l'âge de quinze ans, le jeune homme lui demanda la permission de partir pour l'armée.

Le comte, quoique regrettant de se séparer de son fils, consentit à sa demande; le jeune Framberg quitta le château de ses pères pour se rendre au champ d'honneur, où, en très-peu de temps, ses belles actions lui valurent le grade de colonel.

Le comte Hermann était fier d'un tel fils; et lorsque le colonel Framberg venait passer ses quartiers d'hiver au château de son père, il y était reçu avec tous les honneurs militaires, embellis encore par la tendresse paternelle.

Ce fut sur le champ de bataille que le colonel fit connaissance avec Mullern. Ce brave hussard se faisait remarquer par son courage, et de plus par la singularité de son humeur. Il avait toute la franchise et la rudesse d'un bon soldat. Toujours prêt à exposer sa vie pour la personne qu'il aimait, il aurait aussi fait le tour du monde pour punir celui dont il aurait reçu un affront. Il révérait son colonel comme son supérieur, et l'aimait comme le plus brave de l'armée. A chaque bataille, Mullern se trouvait à côté du colonel, combattait devant lui, lui faisait souvent un rempart de son corps, et jamais il n'aurait pardonné à celui qui lui aurait enlevé le plaisir de mourir pour le sauver.

Le colonel, de son côté, s'attachait de plus en plus à Mullern; bientôt ils devinrent inséparables; car le colonel, élevé au milieu des camps, ne connaissait nullement les distances que le rang et la fortune établissent dans le monde. Celui qu'il aimait, fût-il sans titre, sans richesse, n'en était pas moins estimable à ses yeux, s'il possédait les qualités qui lui faisaient rechercher son amitié; en un mot, le colonel était au-dessus de tous les préjugés, et même, par sa conduite, il blessait souvent les convenances sociales. La suite de cette histoire en donnera des exemples fréquents.

Le comte Hermann, devenant vieux, désirait ardemment voir son fils lui donner un héritier de son nom; et à chaque visite que le colonel faisait au château (où depuis longtemps Mullern l'accompagnait), le vieux comte lui renouvelait ses instances pour se marier. Pendant longtemps, le feu de la gloire occupant seul l'esprit du colonel, il refusa à son père cette satisfaction; mais lorsqu'il eut atteint sa trentième année, cette humeur guerrière s'étant un peu refroidie, il consentit à se rendre à ses désirs.

A une demi-lieue du château du comte Hermann, se trouvaient les domaines du baron de Frobourg. Le baron, étant veuf, vivait retiré dans son château, occupé de l'éducation de sa fille unique: la petite Clémentine était l'idole de son père et l'objet de ses plus chères espérances.

Le comte et le baron, se trouvant voisins, ne tardèrent pas à se lier intimement; ils étaient alternativement l'un chez l'autre une partie du temps; passant les soirées d'hiver, l'un, à s'entretenir des hauts faits et de la gloire dont son fils embellissait ses vieux jours; l'autre à détailler les grâces enfantines de sa fille, son amour filial, sa sensibilité pour les malheureux, et l'espoir qu'il avait qu'en ayant un jour la beauté de sa mère, elle en aurait aussi les vertus.

Cependant le temps s'écoulait; le comte faisait part au baron du désir qu'il avait de voir son fils marié; le baron lui confiait les craintes qui l'agitaient, lorsqu'il songeait que, s'il venait à mourir, il laisserait sa fille seule au monde, sans un ami pour la protéger, sans un époux pour la chérir.

Il s'ensuivit de ces confidences ce qui devait nécessairement arriver; le comte et le baron formèrent le projet d'unir leurs enfants; par ce moyen, ils resserraient l'amitié qui les unissait, et mettaient fin aux inquiétudes qui troublaient sans cesse leur vieillesse.

Ce fut à cette époque que le colonel se rendit aux désirs de son père: alors celui-ci le conduisit au château du baron, afin de lui faire voir la femme qu'il lui destinait.

Le colonel, dans ses fréquents voyages au château, y avait déjà vu Clémentine; mais quelle différence! elle était enfant alors, et le temps n'avait pas encore développé toutes ses grâces.

Lorsque le comte la présenta à son fils comme sa future épouse, Clémentine venait d'avoir dix-huit ans; elle était jolie sans être belle, mais chacun de ses mouvements respirait la volupté; ses grands yeux noirs exprimaient la plus tendre langueur, et sa bouche ne s'ouvrait que pour laisser entendre des accents enchanteurs qui portaient le trouble et l'émotion dans le cœur de ceux qui l'écoutaient.

Le caractère de Clémentine ne démentait pas la douceur de ses regards: elle était douée de toutes les qualités; mais elle portait la sensibilité jusqu'à l'excès. Cette passion, quand elle est outrée chez les femmes, est souvent la cause de leur malheur, et les entraîne quelquefois plus loin qu'elles ne voudraient.

Le colonel éprouva, à la vue de Clémentine, ce charme secret que fait naître la présence d'une femme charmante, et il souhaita ardemment la nommer bientôt son épouse, non qu'il éprouvât pour elle cette passion violente, capable de tout sacrifier pour la possession de l'objet aimé; le colonel Framberg, élevé dans les camps, ne connaissait nullement l'amour, et sa brusque franchise était plus propre à faire de lui un ami qu'un amant; mais il était fier du choix de son père, et satisfait de pouvoir concilier en même temps ses désirs et son devoir.

Quant à Clémentine, lorsque le vieux baron lui apprit qu'elle devait considérer le colonel Framberg comme son futur époux, elle pâlit, se troubla, et se jeta aux genoux de son père, en le suppliant de ne point la forcer à le quitter. Le baron lui représenta qu'elle ne le quitterait pas; qu'il habiterait toujours avec elle; que d'ailleurs il lui fallait un protecteur, un second père pour le remplacer lorsqu'il descendrait au tombeau, et qu'il ne pouvait trouver un homme plus digne de remplir tous ces devoirs que le fils du comte Hermann; enfin le baron fit entendre à sa fille qu'il avait mis dans ce mariage sa plus chère espérance, et qu'elle attristerait ses vieux jours en refusant de lui obéir.

Clémentine se tut, essaya de cacher ses larmes, et promit à son père de se rendre à ses vœux.

Cependant elle obtint du baron un délai, afin, dit-elle, d'avoir le temps de connaître son futur époux, et il fut décidé qu'on les marierait au bout de trois mois.

D'où pouvait provenir la peine de Clémentine en apprenant son prochain mariage? Si le colonel n'avait pas le ton doux et tendre que l'on désire dans un amant, au moins possédait-il d'excellentes qualités; et d'ailleurs le plaisir d'obéir à son père aurait dû engager Clémentine à contracter sans chagrin l'hymen qu'il lui proposait. Il fallait donc que quelque motif secret troublât la tranquillité de son âme.

C'est ce que nous allons apprendre sans doute dans le chapitre suivant.

CHAPITRE III.

CLÉMENTINE.

Table des matières

Non loin du château du baron de Frobourg était une petite chaumière, entourée d'un joli jardin, et située sur une colline d'où l'on découvrait les riches domaines du père de Clémentine. C'est dans ce modeste asile que demeurait la nourrice de la fille du baron. Elle lui avait toujours témoigné la tendresse d'une mère, et lui en avait prodigué tous les soins. De son côté, Clémentine chérissait la bonne Germaine, et ne passait pas un jour sans aller la visiter.

Dans une belle soirée du printemps, Clémentine se mit en route pour aller à la chaumière. Le temps n'avait jamais été si beau; un air doux et pur enivrait les sens, et le soleil, à son déclin, semblait ne terminer qu'à regret le jour qu'il avait fait éclore.

Clémentine, entraînée par un penchant irrésistible, s'enfonça dans le bois qu'il lui fallait traverser pour arriver à la chaumière de Germaine. Bientôt, se sentant fatiguée, elle s'assit au pied d'un arbre, et se laissa aller aux douces réflexions que lui inspirait le silence du lieu où elle se trouvait.

Elle était assise depuis quelque temps, lorsqu'un coup de fusil, tiré assez près d'elle, la fit sortir de sa rêverie: elle se retourne vivement, et aperçoit un jeune chasseur. Le jeune homme, de son côté, reste interdit à la vue de Clémentine; et, au lieu d'aller s'excuser de la peur qu'il lui a faite, ne s'occupe qu'à contempler l'objet charmant qu'il a devant les yeux.

Clémentine fut la première à s'apercevoir de la singularité de leur situation; elle se leva, et allait s'éloigner, lorsque le jeune homme, courant à elle, la retint doucement par le bras.

«Eh quoi! mademoiselle, vous aurais-je fait peur?—Ce n'est pas vous, monsieur, c'est votre fusil...—Daignerez-vous recevoir mes excuses? je ne vous avais pas aperçue, et certes, si je vous eusse vue plus tôt, il ne m'aurait plus été possible de songer à la chasse...—Je serais fâchée, monsieur, de troubler vos plaisirs...—Ah! mademoiselle, je donnerais volontiers tous les autres pour celui que j'éprouve en ce moment!...»

Clémentine rougit; le jeune homme se tut, et ils recommencèrent à rester immobiles l'un devant l'autre.

Cependant la nuit approchait; Clémentine fit encore quelques pas. «Vous vous éloignez, mademoiselle?—Oui, monsieur; la nuit vient, et il est temps que je retourne au château.—Mademoiselle habite le château de Frobourg?—Oui, monsieur.—Si mademoiselle voulait me permettre de la reconduire?—Cela est inutile, monsieur, je connais fort bien les chemins.» En disant ces mots, Clémentine s'échappa avec légèreté, laissant le jeune homme la suivre des yeux jusqu'à la lisière du bois.

Clémentine rentra tout essoufflée au château; c'était la première fois qu'elle passait une journée entière sans visiter sa bonne nourrice. Elle oublia toute autre chose pour ne penser qu'à la rencontre qu'elle venait de faire. En vain elle voulut chasser de son esprit l'idée qui l'occupait, l'image du jeune chasseur se représentait sans cesse à sa pensée et remplissait son âme d'un trouble inconnu.

Le lendemain, Clémentine se rendit à la même heure que la veille à la chaumière de Germaine. Cependant, malgré le secret désir qu'elle avait de rencontrer son inconnu, elle ne s'enfonça pas dans le bois, et alla droit chez sa nourrice. La bonne femme, après l'avoir grondée de n'être pas venue le jour précédent, la fit asseoir, et l'engagea à goûter avec elle du lait et des fruits.

Cependant Clémentine n'était pas dans son état ordinaire; une secrète inquiétude, un sentiment nouveau l'agitaient. Sa bonne nourrice, s'apercevant du changement de ses manières, lui demanda quelle pouvait en être la cause; et Clémentine, qui n'avait rien de caché pour elle, lui fit part de sa rencontre de la veille et du sujet qui l'occupait; chose qu'elle n'aurait jamais osé raconter à son père: tant il est vrai que la douceur et la familiarité entraînent à la confiance, tandis que le respect que l'on porte à ses parents est souvent la cause de la réserve que l'on garde avec eux.

Germaine, qui ne vit dans cette rencontre qu'une chose toute naturelle, sans en prévoir les conséquences, s'étonna de ce que cela pouvait tant agiter Clémentine; elles étaient occupées à parler de ce sujet, lorsqu'on frappa à la porte. Un battement de cœur avertit Clémentine que c'était pour elle: effectivement, Germaine ouvrit, et le jeune homme du bois entra dans la chaumière.

Il sourit en voyant Clémentine, qui devint rouge et tremblante. La bonne Germaine, étonnée, restait la bouche béante à les regarder tous deux, tenant encore la porte entr'ouverte, et ne sachant si elle devait se taire ou parler.

Un léger prétexte fut le sujet de la visite du jeune homme; il dit à Germaine que, la chasse l'ayant égaré sur la fin de la journée, il se trouvait dans un grand embarras, lorsqu'il avait aperçu la chaumière. Il la pria de vouloir bien lui procurer un peu de lait et des fruits, n'ayant, disait-il, rien pris depuis le matin. Ensuite, se tournant vers Clémentine, il la salua timidement, et lui dit qu'il s'estimait heureux de ce que le hasard lui procurait le plaisir de la rencontrer une seconde fois.

Clémentine sourit à son tour, car un secret pressentiment semblait lui faire deviner que ce n'était pas le hasard qui avait conduit là le jeune chasseur. Quant à Germaine, elle comprit que c'était celui que sa demoiselle (c'est ainsi qu'elle appelait Clémentine) avait rencontré la veille, et elle dit au jeune homme qu'il ne pouvait arriver plus à propos, et que Clémentine parlait de lui au moment où il avait frappé. Le jeune homme regarda tendrement la jeune personne; Clémentine rougit, et Germaine resta encore tout étonnée à les considérer.

Cependant, peu à peu la contrainte se dissipa, la confiance s'établit, et le jeune homme, qui était bien aise de n'être plus inconnu à Clémentine, apprit à ces dames qu'il était Français, qu'il se nommait d'Orméville, qu'il avait perdu de bonne heure ses parents, et que, n'ayant que peu de fortune, il était entré au service; qu'après avoir combattu quelque temps dans les troupes françaises, il avait eu une affaire d'honneur avec un de ses camarades; il s'était battu et avait tué son adversaire. La famille de celui-ci était riche, puissante; d'Orméville était sans fortune et sans protection; il s'était vu forcé de fuir pour éviter la mort, et avait passé en Allemagne, dans le dessein d'entrer au service de l'Empereur. C'est dans ce voyage qu'il s'était arrêté quelque temps dans un village situé près du château du baron; et c'était en prenant le plaisir de la chasse qu'il avait rencontré la charmante Clémentine.

La fille du baron lui demanda avec intérêt s'il était maintenant en sûreté; d'Orméville lui répondit que depuis qu'il était en Allemagne, il ne craignait plus rien; et il ajouta que son plus grand désir était maintenant de séjourner longtemps dans les lieux qu'elle habitait.

C'est ainsi que cette rencontre inattendue devint pour Clémentine la source de tant de maux. D'Orméville obtint d'abord avec difficulté la permission de reconduire Clémentine une partie du chemin: à la vérité, Germaine était toujours avec eux; mais la présence d'un tiers suffit-elle pour empêcher l'amour de naître?

Clémentine ne manquait pas de se rendre tous les soirs à la chaumière; et, de son côté, d'Orméville était aussi exact. Il trouvait toujours quelque prétexte pour y être admis. La bonne Germaine ne voyait aucun mal à ce que deux jeunes gens si aimables fussent souvent ensemble; d'ailleurs, la douceur et les manières prévenantes de d'Orméville lui avaient gagné son amitié, et personne, à ce qu'elle disait, n'était mieux assorti avec sa demoiselle.

Nos jeunes gens furent bientôt d'intelligence. Le langage des yeux n'était plus suffisant pour eux, et un jour, pendant que Germaine était au jardin, d'Orméville se jeta aux pieds de Clémentine, en lui faisant l'aveu de son amour.

Qu'aurait-elle pu répondre qu'il n'eût déjà deviné? Ils se jurèrent mutuellement d'être l'un à l'autre, et de ne jamais cesser de s'adorer. Cependant le destin, qui n'est pas toujours d'accord avec nos désirs, semblait vouloir traverser ceux des deux amants. Clémentine avoua à d'Orméville que son père n'aimait pas les Français, et qu'il consentirait difficilement à leur union. D'Orméville lui fit entendre qu'il allait entrer au service d'Allemagne, et que cette circonstance pourrait peut-être engager son père à lui être plus favorable. Clémentine le crut, on croit si facilement ce qu'on désire!...

Cependant le temps s'écoulait, et d'Orméville, qui aurait déjà dû être à l'armée, ne pouvait se résoudre à se séparer de Clémentine. Tous les soirs, assis autour d'une table, ayant près d'eux la bonne Germaine, qui écoutait avec joie leurs discours, nos deux amants jouissaient du plaisir si doux que l'on goûte auprès de l'objet aimé, et revenaient ordinairement tous les trois jusqu'à la porte du parc du château, où Clémentine rentrait, en promettant de revenir le lendemain.

Un jour pourtant, Germaine, se sentant malade, ne put accompagner Clémentine à son retour. Il était tard; on avait oublié, en parlant d'amour, que le temps s'écoulait, et Clémentine ne pouvait s'en aller seule; il fallut bien qu'elle acceptât le bras de d'Orméville. La soirée était superbe, et rappelait à nos jeunes amants le premier jour de leur rencontre. En passant près du bois, ils s'arrêtèrent: mille sensations délicieuses s'emparèrent de leur cœur. D'Orméville pressa son amante dans ses bras: Clémentine s'abandonna à ses caresses, et ils oublièrent tous deux le monde et ses convenances pour ne plus songer qu'à l'amour.

Comme, malheureusement, le plaisir le plus grand est celui qui dure le moins, l'illusion se dissipa, les sens se calmèrent, et Clémentine vit avec effroi l'abîme dans lequel elle était tombée. Cependant d'Orméville était près d'elle, il calma sa douleur, sécha ses larmes, cela est facile à un amant. Clémentine sourit... Quand l'amour reste après la jouissance, on est encore heureux.

Il fallut pourtant se séparer; c'était le plus cruel!... Enfin Clémentine rentra par la petite porte du parc; mais comme elle tremblait en parcourant les appartements du château! Avec quel embarras elle aborda l'auteur de ses jours! Ah! si le baron n'eût eu que vingt ans!... Mais nos parents ne sont plus, comme nous, dans l'âge des passions; voilà pourquoi il est facile de leur cacher celles qui nous agitent.

Cependant, plus nos amants faisaient l'amour, moins d'Orméville songeait à s'éloigner, lorsqu'un événement inattendu, mais fort naturel, vint le rappeler à son devoir: Clémentine s'aperçut qu'elle était enceinte. Cette nouvelle, qui comblait d'Orméville de joie, lui fit pourtant sentir qu'il était temps de prendre un parti.

On convint que d'Orméville partirait sur-le-champ pour l'armée: la guerre venait de se déclarer entre la Russie et l'Autriche; c'était le moment de se distinguer. Clémentine devait écrire à d'Orméville tout ce qui se passerait au château. On espérait qu'il reviendrait avant la naissance de l'enfant que Clémentine portait dans son sein; et, à son retour, les deux amants devaient aller se jeter aux pieds du baron, lui avouer leur faute et obtenir leur pardon. Ce plan une fois arrêté, on ne songea plus qu'à l'exécution: d'Orméville s'éloigna de son amante, non sans répandre bien des larmes; et Clémentine sentit ses forces l'abandonner, en voyant partir celui qu'elle regardait comme son époux.

CHAPITRE IV.

L'HOMME COMME IL Y EN A PEU.

Table des matières

Ce fut deux mois après le départ de d'Orméville, que le baron de Frobourg annonça à sa fille qu'elle devait regarder le colonel Framberg comme son futur époux.

Que pouvait dire Clémentine? elle craignait trop son père pour oser lui avouer sa faute. Nous avons vu que tout ce qu'elle put obtenir fut un délai de trois mois. Elle alla pleurer dans le sein de sa bonne nourrice, à laquelle elle avait depuis longtemps confié tous ses chagrins. La vieille Germaine ne put que l'engager à prendre courage; mais, pour comble de maux, depuis près d'un mois Clémentine ne recevait plus de nouvelles de d'Orméville. Que pouvait-il lui être arrivé?... Était-il prisonnier? avait-il été tué sur le champ de bataille? Toutes ces idées étaient affreuses, et ne faisaient que rendre plus terrible sa situation.

Un soir, que le comte Hermann et son fils étaient chez le baron, Mullern entra pour donner à son colonel des nouvelles de la dernière affaire.

«Eh bien! Mullern, dit le colonel, qu'y a-t-il de nouveau?—Ah! mon colonel, les ennemis ont joliment été frottés!...—En es-tu certain?—Oui, mon colonel, car c'est le vieux Franck, qui arrive de l'armée, qui me l'a raconté. Triple cartouche!... Il dit que l'affaire a été chaude!... L'ennemi s'est vaillamment défendu; il nous a d'abord fait du ravage: de toute notre première compagnie du 36e de hussards, pas un n'est échappé...—Que dites-vous, s'écria Clémentine? Quoi! pas même les officiers?...—Ah! mon Dieu, pas un!... Tout est resté sur la place!...»

Clémentine n'en entendit pas davantage, elle s'évanouit: on courut la secourir, tandis que Mullern, enflammé par le récit de la bataille, ne s'apercevait pas de l'événement auquel il avait donné lieu.

On emporta Clémentine dans sa chambre, où elle ne reprit ses sens que pour se livrer à la plus vive douleur. C'était dans la première compagnie du 36e de hussards que servait d'Orméville; et la nouvelle qu'elle venait d'apprendre, jointe au silence qu'il gardait depuis longtemps, lui persuada aisément qu'il avait cessé de vivre.

Effectivement, depuis ce temps, aucune nouvelle de d'Orméville ne parvint plus à Clémentine, qui passait ses journées dans les larmes, en songeant à celui qu'elle avait perdu. Cependant le temps s'écoulait: les trois mois, accordés pour délai à Clémentine, étaient sur le point d'expirer; elle sentait aussi qu'elle serait bientôt mère, et chaque instant ajoutait à l'embarras de sa position.

Il fallait prendre un parti: Clémentine se détermina à tenter le seul moyen qui lui restait pour goûter, non le bonheur, elle y avait renoncé depuis la mort de celui qu'elle adorait, mais au moins la tranquillité et le repos dont elle était privée depuis longtemps.

Le caractère du colonel Framberg, que Clémentine avait su apprécier, lui avait inspiré l'idée de lui avouer sa faute, et de se confier à sa générosité. Un jour, peu de temps avant le terme fixé pour leur mariage, Clémentine pria le colonel Framberg de lui accorder un moment d'entretien; le colonel y consentit volontiers. Ils se rendirent dans un endroit écarté du parc, et là, Clémentine lui confia son amour et ses malheurs.

Le colonel demeura frappé d'étonnement lorsque Clémentine lui apprit qu'elle serait bientôt mère.

«Eh quoi! madame, lui dit-il, vous que j'aurais crue la plus innocente des femmes!...» Il s'arrêta: Clémentine devint rouge de honte... «Ah! pardon, madame, ajouta-t-il, je ne connais pas l'amour, et j'ignore les fautes qu'il fait faire. Mais parlez, ordonnez: qu'exigez-vous de moi? Votre confiance mérite tout mon attachement et mon respect; elle est une preuve de votre estime pour moi; et je vous prouverai que si le colonel Framberg ne peut être votre amant, il mérite au moins votre amitié.»

Clémentine, enhardie par ce discours, lui dit qu'elle se confiait à sa générosité, et que c'était à lui d'ordonner de son sort.

«Eh bien! madame, puisqu'il en est ainsi, si vous y consentez, nous ne changerons rien à nos projets. Si celui qui possédait votre amour existait encore, je me garderais bien de me proposer pour votre époux; cela serait vouloir vous condamner à des regrets éternels; mais il n'est plus, et vous êtes mère: votre enfant aura besoin d'un père; je lui en tiendrai lieu, et j'aurai toujours pour lui la même tendresse que s'il était mon véritable fils.—Quoi! colonel, vous consentiriez à m'épouser! Oubliez-vous que les préjugés, l'honneur même vous défendent ce mariage?...—Les préjugés, je ne les connais pas; et mon honneur à moi, madame, est de secourir l'infortune et de servir de père à l'orphelin. C'est à ce titre que je veux être votre époux; et si par la suite on blâme ma conduite, on ne pourra pas au moins m'ôter la satisfaction d'avoir agi en galant homme.—Ah! colonel, quel serait l'être assez hardi pour censurer la conduite d'un homme qui ne se plaît qu'à faire le bien?—D'ailleurs, madame, puisque les convenances l'exigent, je vous réponds que le plus profond secret enveloppera cette aventure.»

C'est ainsi que se termina cet entretien, et, huit jours après, Clémentine devint l'épouse du colonel. Si elle n'avait pas connu d'Orméville, elle aurait trouvé le bonheur dans cet hymen; mais le souvenir de celui qu'elle adorait venait sans cesse troubler son repos, et elle retombait dans une triste mélancolie, qu'elle cherchait vainement à cacher à son époux.

Un mois après ce mariage, le comte Hermann mourut; le colonel Framberg donna les larmes d'un tendre fils à la mémoire de son père, et passa son temps renfermé avec sa femme, et ne voyant que Mullern. C'est à cette époque que la comtesse mit au monde un enfant, qui fut baptisé secrètement, sous le nom de Henri d'Orméville, mais que le colonel éleva et fit passer pour son fils.

Le vieux baron de Frobourg, qui était alors au château, n'eut pas connaissance de cet événement, et il mourut peu de temps après le mariage de sa fille, sans avoir deviné ce mystère.

Mullern fut le seul qui pénétra la vérité; mais il garda pour lui ses réflexions, sans dire à son colonel ce qu'il pensait.

Le jeune Henri devint l'idole de sa mère; ses traits lui retraçaient ceux de l'homme qu'elle avait tant aimé. Si Clémentine avait eu le bonheur d'élever son fils, il est probable que notre jeune héros aurait hérité de ses qualités douces et tendres; mais elle mourut lorsqu'il n'avait encore que quatre ans, emportant avec elle les regrets et les larmes de tous ceux qui l'avaient connue.

Le colonel Framberg, au désespoir de la mort de sa femme, fut obligé, pour se distraire de son chagrin, de s'absenter pour quelque temps du château. Il résolut de retourner à l'armée; mais comme le petit Henri lui était bien cher, il voulut laisser auprès de lui quelqu'un qui pût veiller assidûment sur sa jeunesse, et lui inculquer de bonne heure les principes de la vertu; ce fut Mullern que le colonel choisit pour remplir cet emploi. Il connaissait sa loyauté, sa franchise; et, certain qu'il ne quitterait pas un instant son fils (c'est ainsi qu'il nommait Henri), il ne balança pas à en faire son précepteur.

Mullern aurait bien autant aimé suivre son colonel à l'armée, que de rester tranquillement au château de Framberg: mais comme les désirs de son supérieur étaient des ordres pour lui, il jura de remplir fidèlement ses intentions. Le colonel partit donc du château, y laissant commander Mullern en son absence, et lui recommandant de faire de Henri un homme brave et vertueux.

CHAPITRE V.

ÉDUCATION DE HENRI.

Table des matières

Voyons comment Mullern se tira de l'emploi qui lui était confié, et quelle fut l'éducation du fils de Clémentine.

Mullern commença par établir son logement à côté de celui de son élève; et, dès que le jour se levait, Mullern entrait dans la chambre de Henri, le tirait brusquement de son lit, l'habillait et l'emmenait avec lui faire un tour de promenade dans la campagne, présumant bien que cet exercice rendrait son élève plus fort et plus robuste.

Ensuite ils rentraient; on déjeunait toujours avec quelques viandes froides et du vin; Mullern pensait que cela valait mieux pour le corps que tous les thés et les cafés possibles: peut-être n'avait-il pas tort; mais je crois qu'au fond il n'était pas fâché de profiter lui-même de ce déjeuner-là. Après le déjeuner, Mullern confiait, pour deux heures seulement, son élève à un ancien précepteur qui habitait le château et qui était chargé de lui enseigner l'écriture et les langues. Mullern recommandait toujours à Henri de ne pas trop se casser la tête aux études des sciences, parce qu'il pensait qu'il était plus nécessaire de savoir bien tirer l'épée que de parler latin: et le jeune homme, fort de l'approbation de Mullern, jetait quelquefois les livres au nez de M. Bettemann (c'était le nom du maître), disant que cela l'ennuyait, et qu'il aimait mieux apprendre à se battre. M. Bettemann criait; mais Mullern était enchanté, et M. Bettemann avait toujours tort.

Lorsque cette leçon était finie, Mullern s'emparait de Henri, l'emmenait dans la cour, le plaçait sur un cheval, et faisait galoper l'animal pendant près d'une heure autour de l'entrée du château: aussi, à l'âge de dix ans, le petit Henri connaissait mieux les chevaux que son rudiment.

Après ce petit délassement, on passait à un autre plus important; il fallait faire l'exercice et apprendre à manier le sabre avec honneur. C'est dans cet emploi que Mullern se distinguait; et lorsqu'il était satisfait de son élève, il le récompensait en le dispensant, pour le lendemain, de toute leçon avec M. Bettemann.

Après l'escrime, ces messieurs se mettaient à table. Mullern avait pour principe d'y rester aussi longtemps que possible; et c'était la seule chose dans laquelle il s'accordait avec M. Bettemann, qui partageait l'honneur de dîner avec ces messieurs, parce que Mullern était bien aise de trouver quelqu'un qui pût lui tenir tête à table, en attendant que son élève fût assez grand pour se griser avec lui.

Ordinairement, après le dîner, ces messieurs n'étaient plus en état de rien faire. M. Bettemann, en voulant rivaliser avec Mullern, finissait toujours par se laisser aller sous la table; et Mullern, ne trouvant plus personne à qui parler, s'endormait alors au coin de la cheminée, en fumant sa pipe et en chantonnant un petit refrain militaire.

C'était pendant le sommeil de ses précepteurs que Henri faisait des siennes. N'ayant plus personne pour le surveiller, il allait courir dans le château, dans les jardins, s'arrêtait à l'écurie, détachait les chevaux, montait dessus sans selle, et ravageait le jardin en galopant à tort et à travers dans les allées de gazon et dans les planches d'épinards, malgré les cris du jardinier, qui se désespérait de voir que ses légumes ne viendraient jamais à maturité.

Un jour cependant, ennuyé de voir que M. Henri détruisait tous les soirs son travail du matin, le jardinier résolut de se venger; après avoir bien mûri son plan, il acheta quelques pétards, qu'il plaça au pied d'un arbre dans la belle allée que M. Henri se plaisait à dévaster le plus souvent; et faisant une traînée de poudre jusqu'à un buisson, où il se cacha, il attendit tranquillement l'ennemi, prêt à mettre le feu au moment où il passerait, bien certain qu'au bruit de l'explosion le cheval jouerait quelque tour à son cavalier.