Lucien de Rosny

L'idée de Dieu dans la philosophie religieuse de la Chine

Publié par Good Press, 2021
goodpress@okpublishing.info
EAN 4064066082581

Table des matières


I
II
III

I

Table des matières

La doctrine cosmogonique, dont un des termes les plus importants est celui de Taï-kih1, semble remonter aux origines mêmes de l'évolution intellectuelle des Chinois, ou du moins à l'époque où l'existence première de cette nation nous est signalée par l'histoire. Je suis enclin à émettre cette manière de voir, parce que plus j'étudie les œuvres littéraires de la dynastie des Tcheou, c'est-à-dire les premiers monuments écrits que nous possédons dans des conditions sérieuses d'authenticité, plus j'arrive à me convaincre que la Chine avait longtemps vécu avant que de telles œuvres aient pu se produire, et parce qu'un examen minutieux des textes de la grande époque de Confucius me conduit à reconnaître qu'ils sont la résultante de plusieurs systèmes cosmogoniques successifs très différents les uns des autres. Un sinologue qui s'est livré à l'étude de la philosophie n'admettra jamais que le premier des cinq livres dit canoniques, c'est-à-dire le Yih-king par exemple, puisse appartenir à la même source d'idées que les autres King. Je crois donc que, pour découvrir la pensée qui s'attache au Taï-kih, il faut opérer une sorte de classement méthodique préalable des passages où nous en trouvons la mention dans les livres de l'antiquité chinoise.

Toutefois, avant de tenter un pareil classement, il me semble utile de demander aux grands travaux lexicographiques de la Chine ce qu'il faut entendre philologiquement,—je dirais presque étymologiquement—par Taï-kih, c'est-à-dire «le Grand Kih», expression qui désigne, dans la théorie cosmogonique dont nous nous occupons en ce moment, la force ou puissance initiatrice de l'Univers.

Les meilleurs lexiques de la Chine auxquels j'ai eu recours nous fournissent sur le mot kih des interprétations très nombreuses, parfois assez divergentes, qui ne sont pas sans jeter une certaine somme de doute sur la valeur qu'il convient d'attribuer à ce mot, lorsqu'il figure dans les textes cosmogoniques de l'antiquité. On arrive même bientôt à croire, par la variété et par l'incohérence de ces explications, que non seulement il a varié de sens dans les diverses écoles antérieures à notre ère, mais qu'il a fini par perdre sa portée philosophique en pénétrant dans le langage des classes populaires. Établir ces variations de sens constituerait sans doute une œuvre intéressante, mais elle exigerait de longues recherches dans une foule de livres non encore traduits qu'il serait peut-être prématuré d'entreprendre aujourd'hui, et il y a lieu de craindre que, même au prix de ces pénibles recherches, on ne puisse aboutir à un résultat précis et satisfaisant. Je me bornerai donc, pour l'instant, à signaler un choix d'interprétations que m'ont fournies les œuvres lexicographiques les plus autorisées, interprétations que je m'efforcerai de rattacher aux différentes tentatives d'exégèse entreprises sur la définition du Taï-kih par les penseurs chinois.

Dans les textes où cette expression figure comme terme fondamental de l'idée cosmogonique, le mot kih veut dire «le principe et la fin, la condition suprême2». C'est la Loi suprême «qui préside aux transformations3 ou, en d'autres termes, la condition immuable qui résulte de la Justice fatale, intransigeante et ininfluençable». Joint au qualificatif taï qui signifie «grand», il nous est donné comme la dénomination de l'Unité absolue et primordiale4, antérieure à la séparation originelle des éléments chaotiques de l'univers5.

Cette Unité absolue et primordiale, que nous verrons bientôt identifiée à un Ciel plus ou moins dépourvu de personnalité, est une force rationnelle (Li) qui représente «la Raison d'être du firmament, de la terre et de tous les êtres6». Puis l'idée cosmogonique se développant déjà d'une façon remarquable dans l'esprit de la race Jaune, à cette période très ancienne, le taï-kih se trouve associé aux deux principes générateurs du Dualisme chinois, le yin ou «principe femelle» et le yang ou «principe mâle».