H. Emile Chevalier

Peaux-rouges et Peaux-blanches

Publié par Good Press, 2022
goodpress@okpublishing.info
EAN 4064066085483

Table des matières


CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
CHAPITRE XII
CHAPITRE XIII
CHAPITRE XIV
CHAPITRE XV
CHAPITRE XVI
CHAPITRE XVII
CHAPITRE XVIII
CHAPITRE XIX
CHAPITRE XX

CHAPITRE PREMIER

Table des matières

LES DOUZE APOTRES

—Allons, Judas, verse-moi un verre de whisky, car je me sens altéré en diable.

—Vous pouvez bien vous servir vous-même! fut-il répondu d'un ton sec.

—Et si je veux que ce soit toi qui me donnes à boire, reprit le Mangeux-d'Hommes, en fronçant les sourcils.

Judas leva dédaigneusement les épaules.

—Par le Christ, mon frère aîné! ne m'entends-tu pas? continua le premier.

—La gourde est près de vous, riposta Judas.

—Eh! ce n'est pas cela que je te demande…

—L'enfer vous confonde! vous êtes ivre comme un Indien.

—Ivre! ose répéter que je suis ivre, vilain Iscariote hurla l'autre en assénant sur la table un coup de poing, dont les échos de la salle répercutèrent longuement le son.

—Oui, vous êtes ivre.

Le Mangeux-d'Hommes se dressa, d'un bond, sur les pieds.

Ce mouvement ne parut pas causer la moindre impression à Judas, qui tailladait, avec son couteau, le banc sur lequel il était assis. Pourpre d'alcool et de colère, son interlocuteur arma un revolver.

—Si tu ne m'obéis pas, je te casse la tête!

—En campagne je suis votre lieutenant, toujours prêt à me conformer à vos ordres, mais ici, hors du service, votre égal.

—Mon égal, toi!…

—Voyons, capitaine, pas de bêtises!

—Qu'entends-tu par des bêtises?

—J'entends qu'il ne faut pas quereller pour des riens, quand nous avons à causer de choses sérieuses.

—Tu voudrais me braver, hein?

—Du tout; je veux que vous soyez raisonnable. Vous avez bu outre mesure, ce matin…

—Tu mens!

A cette insulte, le front de Judas se plissa, un éclair de ressentiment flamboya dans ses yeux: néanmoins, il demeura maître de lui et repartit avec calme:

—A votre aise; mais rasseyez-vous, et parlons de notre projet.

—Et s'il ne me plaît pas de me rasseoir! vociféra le Mangeux-d'Hommes, en frappant de nouveau la table, avec son pistolet, mais si violemment que plusieurs des coups dont il était chargé firent explosion et que la crosse se brisa en vingt morceaux.

Judas ne put réprimer un éclat de rire, ce qui acheva d'exaspérer son chef.

—Ah! brigand, tu te moques de moi! proféra-t-il entre les dents.

—Le fait est que vous prêtez à la plaisanterie.

—La plaisanterie! je vais t'en donner, des plaisanteries, moi! En disant ces mots, le Mangeux-d'Hommes avait tiré de sa gaine un long coutelas pendu à sa ceinture, et il se précipitait, écumant de rage, sur son lieutenant.

Celui-ci n'aurait pas eu de peine à se défendre contre un homme pris de liqueurs et à le désarmer; mais, au même moment, la porte de la salle où se passait cette scène s'ouvrit, pour livrer passage à une dizaine d'individus, qui se jetèrent au devant du capitaine et l'arrêtèrent, malgré ses menaces de mort, et la force prodigieuse qu'il déploya dans sa lutte avec eux.

Ainsi que Judas, ces gens étaient accoutrés et équipés en aventuriers du nord-ouest américain. Ils portaient le casque ou toque en peau de loutre; un capot ou capote, de laine blanche, boutonné jusqu'au menton, et serré à la taille par une ceinture multicolore, dite ceinture fléchée, parce que les bouts qui flottaient sur leur côté étaient coupés en fer de flèche; des mitasses ou guêtres en cuir de caribou, ornées de longues franges et de verroterie appelée rassade; des mocassins ou chaussures en peau molle, semblablement agrémentés.

A leur ceinture étaient passés un couteau, une hachette, une paire de pistolets.

Quelques-uns avaient à la main une carabine, de fabrication grossière, mais dont la crosse était décorée de clous à tête de cuivre, figurant des dessins bizarres, des initiales, et le canon chamarré de plumes brillantes, de rubans aux vives couleurs.

La plupart étaient robustes, taillés en Hercule; tous étaient marqués au coin de l'audace; tous inspiraient l'effroi, ou l'aversion, car les vicissitudes d'une existence coupable et turbulente avaient stigmatisé leurs physionomies d'un cachet indélébile.

Ils avaient nom:
Pierre;
André;
Jean;
Philippe;
Jacques-le-Majeur;
Barthelemy;
Thomas;
Mathieu;
Thadée;
Jacques-le-Mineur;
Paul.
Et finalement Judas,—sobriquétisé l'Ecorché—, l'alter ego de ce
Mangeux-d'Hommes, qui, par un incroyable blasphème, se faisait appeler
Jésus.

Son surnom, l'Écorché le méritait de point en point.

Sept pieds de haut, droit comme un if, efflanqué, maigre plus qu'un phthisique au troisième degré, il n'avait que la peau et les os.

Mais sous cette peau, tendue comme celle d'un tambour, les os faisaient saillie partout. Et quoique longs, fuselés, aussi grêles que ceux d'un loup après un hiver rigoureux, ils jouaient avec tant d'aisance sur leurs charnières anguleuses, qu'on devinait aisément que l'ensemble constituait une charpente solide comme le bronze, élastique comme l'acier.

De vrai, l'Écorché avait la souplesse et la vigueur d'un ressort. Chose étrange, cependant! avec l'apparence d'un tempérament fiévreux, excitable au possible, il était généralement froid, d'une irritante impassibilité. Son costume différait peu de celui des autres aventuriers: seulement la nuance du capot, plus foncée, tirait sur le gris de fer.

A son casque on remarquait une cocarde verte, symbole de son grade, et sans doute aussi en souvenir de l'Irlande où il «avait reçu la naissance,» suivant son expression.

Judas était le lieutenant de Jésus, le Mangeux-d'Hommes, commandant des Douze Apôtres ainsi s'intitulait fièrement la bande dont nous venons d'esquisser le tableau.

Ce titre, elle l'avait emprunté au lieu même qui lui servait de repaire: les îles des Douze Apôtres, situées dans le lac Supérieur, près de son extrémité occidentale.

C'est un archipel, couvert de sombres forêts de pins, du haut des rochers duquel la vue embrasse un horizon immense, et assez rapproché de la terre ferme pour qu'un canot puisse aborder en quelques heures.

Sur la plus grande des îles, les Français établirent,—y a bien des années déjà,—un poste pour la traite des pelleteries. Appelé La Pointe, parce qu'il s'élève au bout même de l'île, ce poste a conservé son nom, quoiqu'il soit devenu, depuis le siècle dernier, la propriété des Anglo-Saxons.

Une compagnie de commerçants américains le possède aujourd'hui, et y fait des échanges considérables avec les Indiens du voisinage. C'est un lieu de rendez-vous annuel pour l'homme rouge et le trafiquant blanc un point de départ pour les excursions aux vastes solitudes de l'Amérique septentrionale.

Bien défendu, bien garnisonné maintenant, le poste de la Pointe n'avait, en 1836, que quelques employés, facteurs, commis, trappeurs et engagés, pour la protéger contre la haine des Indiens et l'avidité des rôdeurs du désert, hordes pillardes, composées de l'écume de la société civilisée et de la lie des races sauvages ou métis, mais qui, sans cesse, errent sur la frontière, dans le but de détrousser les chasseurs isolés et de ravager les établissements des colons assez téméraires pour affronter leur rapacité.

Malgré le petit nombre de ses habitants, le poste de la Pointe était cependant, grassement approvisionné.

On disait que ses magasins renfermaient des fourrures pour plus de vingt mille dollars, des articles de pacotille pour une somme égale et des liqueurs en abondance.

Ce bruit parvint jusqu'à un chef de bandits qui désolait les rives du lac Supérieur.

Le Mangeux-d'Hommes résolut de s'emparer de la factorerie et de s'y retrancher comme dans une citadelle.

Ce criminel dessein fut bientôt mis à exécution, mais non sans pertes pour le brigand, dont la troupe se trouva, après le coup fait, réduite à douze hommes.

De là, l'idée de les baptiser les Douze Apôtres, du nom des îles dont ils étaient devenus maîtres.

Les Douze Apôtres commencèrent par faire bombance, sans s'inquiéter beaucoup de leur sûreté personnelle, car ils savaient que de longtemps on ne se hasarderait à les relancer dans leur repaire.

Pour varier les plaisirs, ils se livraient à de fréquentes incursions dans le voisinage, ruinaient les habitations des trappeurs, ravissaient les jeunes Indiennes, et poussaient l'insolence jusqu'à inquiéter les mineurs de la presqu'île Kiouinâ, ou diverses sociétés industrielles avaient déjà entrepris l'extraction du minerai de cuivre sur une grande échelle.

Quand les misérables eurent gaspillé leur butin, ce fut pis encore. Ils osèrent s'attaquer aux autres factoreries, comme celle de Fond du Lac, et au printemps de 1831 ils interceptèrent la plupart des convois de pelleteries destiné soit aux compagnies américaines, soit même à celle de la baie d'Hudson, sur territoire Britannique.

Si grande que fut l'animosité générale contre les Douze Apôtres, plus grande était encore la terreur qu'ils inspiraient,—leur chef surtout.

La légende, active, féconde, dans ces régions sauvages, s'était saisie de lui. Elle en avait fait un être surnaturel, un dieu du mal.

Le Mangeux-d'Hommes se trouvait, d'ailleurs, parfaitement à son aise dans l'habit merveilleux dont on l'avait revêtu.

D'une taille qui approchait celle de son lieutenant, mais d'une corpulence démesurée, toutefois doué de proportions symétriques et d'un visage qu'on ne pouvait s'empêcher d'admirer, malgré sa grosseur énorme. Nulle ligne, dans ses membres, qui fût irrégulière; nul trait, dans sa figure, qui ne fût d'une pureté antique. Si son air était dur, impérieux, le plus souvent il savait l'adoucir, l'empreindre de bienveillance, de tendresse, d'un charme infini, quand il le voulait.

Et sa voix! une voix de Stentor, qui s'entendait à plus d'un mille, qui portait l'effroi partout où elle retentissait, cette voix il la rendait suave, harmonieuse, enchanteresse à ses heures d'amour. Elle émouvait les hommes, elle enivrait les femmes.

Une chose pourtant détonnait dans l'aspect de cet être superbe, ce roi-démon de l'humanité.

Son costume.

Costume rouge qui lui prêtait les dehors d'un bourreau, toque, plume, tunique de chasse, ceinture, culottes, bottes, tout était rouge, rouge comme le sang.

Ce qu'on racontait de lui, de ses prouesses, je dépenserais un volume à le redire.

Deux mots empruntés aux rapports des trappeurs suffiront pour donner une idée de ce qu'il valait à leurs yeux: d'un coup de poing il avait assommé un bison, il suivait un cheval à la course, logeait à deux cents mètres de distance une balle dans l'oeil d'un daim, et à un mille d'intervalle son oreille pouvait discerner, sur la prairie, le pas d'un homme de celui d'une femme.

Nous sommes loin de nous porter garant pour ces récits et nombre d'autres plus extraordinaires dont le Mangeux-d'Hommes était alors le héros; mais tel on le représentait, et tel nous ne pouvions nous empêcher de le montrer.

—Par le Christ, mon frère aîné, je vous égorgerai tous comme des chevreaux, tas de racailles que vous êtes! s'écria-t-il, lorsque ses gens l'eurent, à grand'peine, terrassé et désarmé.

Assurément, répondit l'Écorché d'un ton paisible; mais quand nous aurons fait une prise que je sais.

—Toi, je te défends de parler!

—Et, cependant, je parlerai, capitaine, car j'avais une bonne nouvelle à vous annoncer…

Tais-toi! fit le Mangeux-d'Hommes, roulant autour de lui des regards furieux.

—Si je me taisais, vous seriez bien attrapé.

Le capitaine s'était relevé, toujours tenu par ses hommes qui cherchaient à le calmer.

—D'abord, poursuivit son lieutenant, j'étais entré dans votre chambre pour vous dire qu'on attend, à la pointe Kiouinâ, un navire, avec une lourde cargaison expédiée aux mineurs.

—- Et c'est pour cela que tu m'as manqué de respect!

—J'en laisse juges nos compagnons. Un article du Règlement des Apôtres porte…

—Je me moque des articles du Règlement!

—Porte, répéta flegmatiquement l'Écorché, que tous nous vous devons respect et soumission dans les affaires du service…

—C'est vrai! dirent les bandits.

—Mais, continua Judas, cet article ajoute que, hors du service, nous jouissons des mêmes droits que vous.

—C'est encore vrai, appuyèrent les auditeurs.

—Or, ajouta le lieutenant, vous m'avez ordonné de vous verser à boire: j'ai refusé; c'était mon droit.

—Oui, oui.

—Lâchez-moi commanda, le Mangeux-d'Hommes.

—A une condition.

—Laquelle?

—Vous m'écouterez jusqu'à la fin.

—On t'écoutera, fils de…

—Pas d'injures.

—Bien; va! fit le capitaine en s'asseyant, les bras croisés sur le bord de la table.

—Je disais donc, reprit l'Écorché, qu'en nous pressant un peu, nous ferons une capture magnifique, qui remontera notre garde-manger, notre cave, et nous procurera…

—Encore une de tes idées folles!

—Vous verrez, le navire attendu à la pointe Kiouinâ vient pour ravitailler les gens des mines.

—Tu l'as déjà dit! grommela le Mangeux-d'Hommes. Mais le moyen de s'en emparer?

—Le moyen! il n'est pas difficile.

—Nous ne sommes que treize. Ils sont deux cents aux mines! sans cela, depuis longtemps, je serais maître des trésors…

—Suivez mes avis, capitaine, et ils seront à nous… avant un mois.

—Hum! hum tu es un beau diseur

—Et un bon faiseur, quand je m'y mets

—Toi! fit le chef avec un geste de mépris.

L'Écorché ne parut pas faire attention à ce mouvement.

—Vous saurez, dit-il, qu'ils sont peu nombreux à bord du navire, une quinzaine seulement. Nous n'en ferons pas deux bouchées.

—D'où tiens-tu ces renseignements?

—Je les tiens de Jacques-le-Mineur, qui arrive du Sault-Sainte-Marie, ou il a vu appareiller le bâtiment.

—Ah! ah! fit le capitaine, en se tournant vers l'homme que son lieutenant venait de désigner.

—Oui, affirma celui-ci. J'étais allé, d'après vos ordres, au
Sault-Sainte-Marie, pour chercher les lettres de New-York…

—Je sais; passe.

—Et j'ai remarque qu'on affrétait un bateau pour Kiouinâ.

—Mais il est peut-être déjà arrivé à sa destination!

—Du tout. Il devait mettre à la voile huit jours après mon départ.

—En es-tu sûr?

—Comme de raison, capitaine; j'ai pris, là-dessus, toutes mes informations.

—C'est qu'il y a loin d'ici Kiouinâ.

—Deux fois quarante-huit heures de navigation, au plus, fit l'Écorché. Et notez que nous commençons à jeûner. Le cellier se vide et les saloirs aussi. Quant à la chasse ou à la pêche, nous n'en sommes pas friands!

—Tout cela est bel et bon, mais comment s'emparer de ce bateau? murmura le Mangeux-d'Hommes.

—En faisant diligence, nous le surprendrons, à la faveur de la nuit, dans quelque baie. Il paraît, d'ailleurs, qu'il a, à son bord, un jeune Français, un ingénieur, qui pourrait joliment nous servir si nous entreprenions l'exploitation des mines, dit le lieutenant avec un sourire d'intelligence à son chef.

—Par le Christ, mon frère aîné, j'adopte le projet, dit ce dernier en se levant. Mais si tu nous mènes à une déception, maître Judas Iscariote, gare à tes os j'en ferai des baguettes de tambour.

La boutade du capitaine souleva l'hilarité des assistants.

Je n'ai pas terminé, reprit l'Écorché, sans se fâcher ni partager la gaîté des Apôtres.

—Qu'est-ce encore?

—C'est à vous seul que je dois parler.

—Qu'on sorte d'ici! fit le capitaine à ses gens. Ils se retirèrent aussitôt par la porte qui leur avait donné accès.

—Eh bien?

—Eh bien, j'ai, la nuit dernière, enlevé Meneh-Ouiakon.

—Tu dis?

—J'ai enlevé Meneh-Ouiakon.

Le Mangeux-d'Hommes, qui avait frémi en entendant cette déclaration, se prit à trembler. Son visage se colora et pâlit tour à tour; ses paupières s'humectèrent, sa respiration devint chaude. Il se rapprocha de son lieutenant, et, d'une voix altérée:

—Tu as enlevé Meneh-Ouiakon?

—Oui, près du poste de Fond-du-Lac.

—La nuit dernière?

—La nuit dernière.

—Et?…

Le capitaine ne put achever sa pensée, si vive était l'émotion qui le poignait, mais ses yeux formulèrent éloquemment la question.

Judas répondit avec son flegme habituel:

—Elle est ici.

—Ici! Meneh-Ouiakon est ici! et tu ne me le disais pas plus tôt?

—Vous ne m'en avez pas laissé le temps.

—Mais, en quel coin? exclama le Mangeux-d'Hommes, saisissant, dans sa puissante main, l'épaule de son lieutenant, et l'étreignant à la lui briser.

—Je vais vous la montrer, répliqua l'Écorché avec une lenteur désespérante.

CHAPITRE II

Table des matières

LE SAULT-SAINTE-MARIE

On sait que le lac Supérieur est le plus vaste volume d'eau fraîche connu sur le globe. En longueur il a 120 milles, 160 milles dans son extrême largeur, et 1750 de périmètre.[1]

[Note 1: Le mille anglais est environ le tiers de la lieue française.]

L'État du Minnesota borde ses rives ouest et nord-ouest; au sud il confine au Wisconsin et au Michigan; les autres côtes ont pour limites les possessions britanniques, auxquelles la moitié du lac divisé par une ligne imaginaire, appartient.

Les eaux de ce lac sont d'une transparence étonnante[2].

[Note 2: Par un temps calme, j'ai souvent vu les poissons s'ébattre à plus de dix brasses de profondeur.]

Il les reçoit par plus de deux cents affluents. Elles y descendent d'un bassin qui embrasse une superficie 100,000 miles carrés.

Les parties nord et sud du Supérieur voient jaillir de leur sein une foule d'îles.

Le centre en est à peu près dépourvu.

Au nord, plusieurs de ces îles forment d'excellents abris pour les vaisseaux et offrent aux yeux du voyageur ses perspectives les plus pittoresques.

La côte elle-même est fortifiée par des rochers escarpés dont quelques-uns dépassent 300 mètres d'élévation.

Mais, au sud, le rivage se montre généralement bas et sablonneux, quoique, en certaines places, il soit coupé par des chaînes de calcaire ou des roches trapéennes et cuprifères énormes, comme le Portail ou les Rochers Peints, la pointe Kiouinâ, les Douze-Apôtres, etc.

Encore aux trois quarts sauvage aujourd'hui, le littoral du lac Supérieur ne tardera pas à se peupler, et à se fertiliser au soleil fécondant de la civilisation, car, malgré la rigueur de l'hiver qui règne pendant plus de six mois dans cette région, la terre y est bonne, productive, riche en minéraux, et les eaux du lac abondent poissons excellents de toute espèce.

Le Supérieur se relie aux lacs Huron et Michigan par une artère longue de 63 milles, large d'un au plus, à laquelle nos missionnaires français, qui en furent les premiers explorateurs, donnèrent, en 1642, le nom de rivière Sainte-Marie, mais appelée par les indigènes Pauoiting, c'est-à-dire Petite Cataracte.

Le souvenir de ces hardis découvreurs européens mérite d'être conservé.

C'était les pères Charles Rimbault et Isaac Jogues.

A cette époque, ils habitaient la Mission Sainte-Marie, près du lac
Huron.

Sur les bords de la rivière résidait une tribu sauvage qu'ils convertirent.

La tribu s'appelait Pauoitigouei uhak, mot à peu près impossible à articuler pour une bouche française.

Comme ces Peaux-Rouges témoignaient d'une grande agilité dans tous les exercices du corps, mais principalement pour franchir les obstacles, nos missionnaires convinrent de les nommer Sauteux ou Sauteurs, nom qui leur est resté, comme celui de Sainte-Marie au canal que la nature a creusé entre le lac Supérieur et les lacs Huron et Michigan.

La rivière Sainte-Marie est interceptée par des rapides dangereux, au pied desquels s'élève, au sud, sur la rive américaine, un village appelé Sault-Sainte-Marie, et au nord, sur la rive anglaise, un poste occupé par la compagnie de la baie d'Hudson.

Le village est donc américain, le poste anglais.

Dans le premier, le gouvernement des États-Unis a installé une petite garnison pour la protection de ses nationaux, qui se livrent à la traite des pelleteries ou à l'exploitation des précieuses mines de cuivre dont est, comme nous l'avons dit, enrichie la rive méridionale du lac Supérieur, «primitivement appelé lac Tracy, en l'honneur de M. de Tracy, qui fut nommé vice-roi d'Amérique par le roi de France au mois de juin. 1665» [3]. Dans ses curieuses Lettres sur les États-Unis d'Amérique, où, à travers quelques appréciations fausses, on trouve des considérations du premier ordre et des descriptions fort remarquables, le colonel Pisani, qui visita le Sault Sainte-Marie en 1856, en a fait un tableau auquel je suis heureux d'emprunter les lignes suivantes:

[Note 3: Mémoires de J. Long.]

«La mission Sainte-Marie du Sault fut fondée en 1665 par le père
Allouez.

«A cette époque, les missionnaires, et, par eux, le gouvernement du Canada, connaissaient déjà parfaitement et la géographie du lac et la nomenclature des tribus qui habitaient ses rives. Ces tribus étaient nombreuses, et la liste de leurs noms est aussi longue que baroque; mais la population de chacune d'elles était bien peu considérable. Trente mille sauvages, au plus, erraient entre le lac Michigan, le Haut-Mississipi et la baie d'Hudson, et avaient pour centre social, géographique et religieux (si ces mots peuvent s'appliquer à des agglomérations humaines à peine sorties de l'état de nature) la race sud-est du grand lac. C'était principalement près du rapide ou Sault-Sainte-Marie qu'ils se réunissaient, à l'époque du printemps, pour s'y livrer à la pêche du poisson blanc, l'une des plus abondantes qu'il y ait au monde, et pour vendre leurs pelleteries aux traitants canadiens. Ces peuples se rattachent à trois langues mères, les langues siouse, algonquine et huronne. C'est le nom d'Ouattouais [4] qui revient le plus fréquemment dans les relations des jésuites, comme désignant les tribus de l'extrême ouest par rapport au Canada. Ainsi les missions des bords du lac étaient appelées missions chez les Ouattouais.

[Note 4: Ce nom doit s'écrire Outaouais.—H.-E. C.]

«Le christianisme, qui est la religion des races supérieures, eut peu de prise sur les Ouattouais. Les jésuites furent presque toujours obligés de tolérer chez les néophytes certains restes de leurs pratiques idolâtriques, sous lesquels on feignait de trouver un fond de foi orthodoxe. Mais si les succès des religieux furent contestables, leurs succès politiques furent éclatants. En moins de dix ans, les missions du Sault-Sainte-Marie, du Saint-Esprit, de Saint-Francois-Xavier avaient fait du nom de la France l'objet de respect et de l'affection de toutes les tribus de l'ouest [5]. En 1670, l'intendant du Canada Talon, l'un des administrateurs les plus capables qu'ait eus la colonie, résolut de mettre à profit ces bonnes dispositions, et d'établir d'une manière solennelle et officielle le protectorat de la France sur ces contrées dont il devinait l'avenir. L'entreprise n'était pas facile. Il s'agissait, non pas de l'achat tel ou tel territoire, comme a fait Penn sur les bonds de la Delaware, comme le font encore aujourd'hui plus ou moins furtivement les Américains, mais d'une sorte d'annexion politique, consentie librement par le suffrage universal. Qu'on me passe ces mots du vocabulaire moderne, assez étranges à l'occasion d'un acte politique du dix-septième siècle et d'un acte politique du roi Louis XIV; mais ils sont nécessaires pour caractériser cette conquête de la France, conquête qui ne ressemble guère à celle de la Franche-Comté, de la Flandre et de l'Alsace, mais qui contraste avec ces dernières encore plus par sa nature pacifique et philanthropique que par ses proportions territoriales.

[Note 5: Exemple frappant: Quoique Québec eût été prise, en 1759, par les Anglais et que, dès lors, nous eussions perdu toute puissance politique sur les rives du Saint-Laurent, les Indiens ne voulurent pas reconnaître l'empire britannique avant 1763 un de leurs chefs les plus influents, Pontiac, dont nous publierons prochainement. L'histoire, forma même alors le projet d'expulser, au profit des Français, la race saxonne du continent américain. Si la France l'eût soutenu, qui sait s'il n'eût pas réussi? Mais l'éventail de madame de Pompadour faisait la brise et la tempête.—H.-E. C.]

«Talon choisit pour émissaire un nommé Nicolas Perrot, laïque, mais employé longtemps au service des missionnaires. Perrot parcourut, pendant le printemps et l'été de 1670, toutes les contrées de l'ouest. Il ne s'arrêta, au midi, que chez les Miamis, c'est-à-dire chez les peuples qui habitaient le pays où est bâtie, maintenant, la ville de Chicago. Il décida toutes ces peuplades à envoyer, pour le printemps suivant, des députés au Sault-Sainte-Marie, afin d'y procéder à la reconnaissance du protectorat de la France sur les contrées qui forment les bassins des lacs Supérieur, Huron, Erie, Michigan. Quatorze cents sauvages furent fidèles au rendez-vous. M. de Saint-Lusson, délégué, par l'intendant Talon, procéda solennellement à l'acte de reconnaissance.

«Sur la prairie qui domine les Rapides, on avait préparé une Croix et un poteau en Bois de cèdre surmonté d'un écusson aux armes de France. Les Indiens, dans leur appareil de guerre, précédés du Délégué, formaient un vaste cercle autour de ces derniers emblèmes de la foi religieuse et de la domination politique. Au moment où l'on éleva le premier, les missionnaires et les Français entonnèrent le Vexilla, puis, quand les armes de France parurent dans les airs, l'Exaudiat.

«Cela fait, le père Claude Allouez, très-versé dans la connaissance de la langue algonquine, adressa aux Indiens un long discours pour leur expliquer le but de la réunion et les avantages qu'ils retireraient du protectorat de la France. Il termina par un éloge du monarque auquel ils allaient se donner et par un pompeux tableau de sa puissance. Ce discours a été conservé, en entier, dans les Relations des Jésuites: il est fort curieux en ce qu'il montre l'extrême souplesse de l'esprit des jésuites et leur habileté incomparable à adapter leur éloquence et leurs moyens d'action au caractère particulier des peuples qu'ils avaient à soumettre au joug de la civilisation et de la foi.

«Il est probable que les Indiens furent fortement impressionnés de ce discours, car, lorsque M. de Saint-Lusson, après que le père Allouez eut fini de parler, leur demanda s'ils consentaient à se ranger, eux, leurs descendants et leurs pays sous l'autorité du grand Ononthio [6], ce ne fut qu'un cri d'assentiment. Les Français y répondirent par les acclamations de Vive le roi! et des décharges de mousqueterie. La cérémonie se termina par un Te Deum.

«Cet acte est célèbre dans l'histoire de l'Amérique sous le nom de Traité du Sault-Sainte-Marie. Il est peu de titres parmi ceux qui garantissent les possessions territoriales des nations ou des princes européens qui aient une origine aussi sérieuse, aussi authentique et aussi libérale que le traité par lequel la France a possédé, pendant quatre-vingt-dix ans, tout le nord-ouest des États-Unis [7].

[Note 6: C'est encore ainsi que les Indiens nomment le gouverneur du
Canada.—H.-E. C.]

[Note 7: L'auteur aurait dû dire «de l'Amérique septentrionale,» puisque le territoire de la baie d'Hudson qui fait partie de cette contrée et qui est maintenant aux Anglais devint, par ce traité, notre propriété.—H.-E. C.]

«La guerre de Sept-Ans et le traité qui en a été la suite nous ont dépouillés de ce magnifique héritage, mais aujourd'hui, quand un Français y pénètre en étranger, il ne peut oublier que ses ancêtres le reçurent jadis librement des mains d'une race faible et confiante; que, fidèles à leurs engagements, ils avaient entrepris de la civiliser, et que leurs successeurs, héritiers de leurs devoirs comme de leurs droits, n'ont su que la dégrader, l'anéantir [8].

[Note 8: Civiliser les Indiens utopie, prétexte de l'ambition ou du fanatisme religieux. Le sauvage est moins fait pour la civilisation que le civilisé pour la vie sauvage. Les gens désintéressés, qui connaissent les Peaux-Rouges, loin de songer à les civiliser, protestent contre les tentatives faites à ce sujet. Écoutez Schoolcraft, un observateur profond, un savant érudit, un écrivain consciencieux, qui passe la moitié de sa vie au milieu du désert américain:

«L'Indien est possédé d'un esprit de réminiscence qui se plaît dans des allusions au passé. Il parle d'une sorte d'âge d'or où tout allait mieux pour lui que maintenant, alors qu'il avait de meilleures lois, de meilleurs chefs, que les crimes étaient plus promptement punis, que sa langue était parlée avec une pureté plus grande, que les moeurs étaient moins entachées de barbarie. Mais tout cela semble passer à travers le cerveau indien comme un rêve, et lui fournit plutôt la source d'une sorte de rétrospection agréable et secrète qu'un stimulant pour l'exciter à des efforts présents ou futurs. Il languit comme un être déchu et désespéré de se relever. Il ne paraît, pas ouvrir les yeux à la perspective de la civilisation et de l'exaltation mentale déroulée devant lui, comme si cette scène lui était nouvelle ou attrayante. Depuis plus de deux siècles des instructeurs (teachers) et des philanthropes lui ont peint ce tableau, mais il n'y a rien vu pour secouer sa torpeur et s'élancer dans la carrière de la civilisation et du perfectionnement. Il s'est plutôt éloigné de ce spectacle avec l'air d'une personne pour qui toutes ces choses «nouvelles» étaient «vieilles», et il a résolument préféré ses bois, son wigwam, son canot. —Algic Researches preliminary observations, par H.-R. Schoolcraft.

Je le répète, cela n'est que trop vrai pour ceux qui ont sérieusement étudié les races indiennes de l'Amérique, septentrionale.—H.-E-C.]

Le Sault-Sainte-Marie a donc une importance historique, considérable, et dont tout Français a le droit d'être fier.

Les Rapides étant un obstacle à la navigation, on a creusé un canal pour obvier à cet inconvénient.

«Ce canal, poursuit M. Pisani, a 1,600 mètres de long et une largeur suffisante pour que les plus gros navires y puissent flotter. La différence de niveau entre ses deux extrémités est de 8 mètres 37; c'est précisément la hauteur des Rapides, et la moitié de celle des eaux du lac Supérieur au-dessus des eaux du lac Michigan, le premier étant à 193 mètres et le second à 482 mètres 65 au-dessus du niveau de la mer. Deux écluses suffisent pour faire franchir aux bâtiments la différence du niveau.

«Le canal n'est ouvert que depuis six ans. Avant sa construction, un chemin de fer de 1,600 mètres de parcours longeait les Rapides et aboutissait à deux quais de débarquement, l'un en amont, l'autre en aval de l'obstacle à franchir. Les marchandises apportées par les Lacs de l'Est et du Midi et destinées à passer dans le lac Supérieur étaient déchargées à l'entrée des Rapides, transbordées sur le chemin de fer, embarquées de nouveau sur les bâtiments faisant le service spécial des lacs. Telle a été jusqu'à ces dernières années, l'insuffisance des ressources de toute espèce dans ces contrées reculées, que les bateaux à vapeur ou à voiles, naviguant sur le lac Supérieur, n'étaient pas construits sur ses rives, au-dessus des Rapides [9]. On les apportait, par pièces, des ateliers de New-York ou de Cleveland; le chemin de fer leur faisait franchir le saut et on les montait au-delà de Sainte-Marie. On comprend que, dans de pareilles conditions, la navigation intérieure du lac ne pouvait pas recevoir un bien grand développement.

[Note 9: Le premier navire de quelque importance construit au Sault-Sainte-Marie fut le schooner ou goélette John Jacob Astor, lancée, si je ne me trompe, en 1835.—H.-E. C.]

«Il y a une huitaine d'années, le Congrès, de concert avec la législature de l'état de Michigan, décida que le chemin de fer serait remplacé par un canal. Ce qui était difficile, ce n'était pas de s'entendre avec Washington et Lansing, mais de trouver des entrepreneurs qui, en échange d'une énorme avance de fonds, consentissent à recevoir des terrains sans valeur actuelle et susceptibles d'en acquérir seulement par suite de l'ouverture même du débouché. On ne doit pas perdre de vue qu'à cette époque, le bassin du lac Supérieur, sans communication autre que celle de la rivière Sainte-Marie avec le continent américain, était un vrai pays perdu, tout à fait sauvage, d'un avenir très-problématique. On y exploitait déjà, des mines de cuivre, mais il était encore fort douteux que l'industrie métallurgique réussît jamais à faire entrer cette contrée isolée dans le cercle de l'activité américaine. Il n'y avait certainement pas six mille habitants travaillant aux mines ou vivant d'un commerce de pacotilles sur les rives du lac. Par le fait, il ne s'agissait pas de créer un débouché pour une population déjà existante, mais de créer une population par l'ouverture d'un débouché; méthode générale aux États-Unis, et inverse de celle que nous employons en Europe.

«Dans cette affaire, comme dans tant d'autres, le génie des entreprises hasardeuses, qui fait la passion et la force des États-Unis, n'a pas reculé devant le calcul des mauvaises chances. Une compagnie de Boston a accepté les termes et s'est engagée à construire le canal. Le marché, conclu sur ces bases, a été rapidement exécuté. Au mois de juin 1855 la Compagnie a fait remise du canal à l'État, qui l'exploite à son profit.

«Ce magnifique ouvrage a coûté environ sept millions de francs. En contemplant les vastes solitudes qui l'entourent, la nature sauvage, grandiose et glaciale, dont il constate la puissance vaincue, semblable à un sceau mis par l'industrie humaine sur sa nouvelle conquête, on ne peut s'empêcher d'admirer l'audace du peuple qui ne craint pas de se lancer dans de pareilles entreprises aux extrémités perdues de son immense territoire.