
1867
—Castors et loutres! voilà un sac qui est tonnerrement lourd, capitaine. Il y a au moins la charge de deux hommes. Tenez, c'est tout au plus si je puis le remuer. Et pourtant Nick Whiffles n'est pas une poule mouillée, ô Dieu, non! Que diable ferez-vous donc de tout cet or-là?
—Soyez sans inquiétude, mon brave, je trouverai aisément son placement, répondit le capitaine en souriant.
—Aisément! aisément! mais il y a là de quoi acheter toutes les femmes de la création, et ce n'est guère ce qui vous tente, vous, car jamais on ne vous a vu tourner les yeux sur une squaw. Ce n'est pas comme mon oncle le grand voyageur dans l'Afrique centrale; lui, il aurait fait dix fois le tour du monde pour rencontrer un beau brin de fille. Il en avait toujours comme ça cinq ou six douzaines à ses trousses, oui bien, je le jure, votre serviteur!
Et Nick Whiffles, abandonnant un gros sac de cuir de buffle qu'il avait vainement essayé de soulever, plongea sa main dans une blague en peau de vison pendue sur sa poitrine, retira une poignée de tabac et s'en bourra la bouche.
—Vous ne l'avez pas connu mon grand-père? demanda-il au bout d'un instant.
—Je croyais que vous parliez de votre oncle?
—Oncle ou grand-père, ça ne fait rien, capitaine. C'était un fameux touriste, comme ou dit aujourd'hui. Il avait un fier cheval, allez! Ensemble ils parcoururent la terre, la mer, tout le globe. Est-ce que vous les avez rencontrés dans vos excursions?
—Non, ami Nick, non, répliqua le capitaine, riant de la franche bonhomie avec laquelle le trappeur débitait ses bourdes.
—Alors, c'est un malheur; car vous étiez fait pour vous entendre avec eux, dit celui-ci d'un ton de regret sincère. Voyez-vous, mon parrain était aussi fort que vous…
—C'était donc votre parrain?
—Ai-je dit parrain?
—Mais il me semble…
—Alors c'est que c'était mon parrain, riposta Nick Whiffles sans sourciller. Il était courageux comme un bison, rusé comme un carcajou; mais pourtant il avait un défaut, un grand défaut de nature: mon oncle manquait de vigueur dans les bras et dans les jambes. Un enfant l'aurait renversé à terre.
—Comment! s'écria Poignet-d'Acier, donnant cours à un accès d'hilarité.
Comment! tout à l'heure vous disiez qu'il était aussi robuste que moi!
—Ai-je dit cela? Castors et loutres, je me suis trompé, capitaine! Lui aussi robuste que vous! Peuh! mon grand-père était mou, capitaine! et poltron… poltron! Un lièvre lui aurait fait virer les talons! ô Dieu, oui!
Là-dessus, l'honnête trappeur porta sa gourde à ses lèvres et but une copieuse gorgée.
—Délicieux whisky! dit-il en faisant voluptueusement claquer sa langue
contre son palais, délicieux! On n'en fait pas de meilleur au fort
Columbia. Encore une gobe que ces vermines d'Indiens ne me voleront pas.
Voulez-vous y goûter, capitaine?
Poignet-d'Acier fit avec la tête un geste négatif.
—Voyons, Nick, il faut nous hâter, dit-il ensuite.
—Comme de raison, capitaine. Mais, je l'avoue, ce coquin de sac est trop lourd pour mes épaules.
—Prenez-en un autre; je transporterai celui-ci.
—Ah! vous, c'est différent. Je ne sais pas ce que vous ne feriez pas, capitaine; vous êtes le plus vigoureux, le plus habile, le plus infatigable de tous les chasseurs du Nord-Ouest. Ce sera une maudite perte pour nous autres francs trappeurs quand vous serez parti, et les gens de la compagnie de la baie d'Hudson seront, bien capables d'allumer un feu de joie, car vous leur avez donné fièrement du fil à retordre. A votre place, je ne les quitterais pas comme ça, moi. Ont-ils un peu cherché à vous assassiner, hein? Depuis Pad et Joe [1]…
[Note 1: Voir la Tête-Plate.]
—Bon, bon! laissons cela, interrompit brusquement Poignet-d'Acier, dont le front se rembrunit aussitôt, comme si ces réminiscences lui eussent été pénibles.
—A votre aise, capitaine. Je me tais sur ce chapitre, quoique j'en aurais long à dire. Mais ça n'empêche pas que ça me peine de vous voir partir comme ça! Je m'étais fait à vous comme à mes chiens, et je m'en vais maintenant être tout aussi désorienté que la première fois que j'ai quitté les établissements [2].
[Note 2: Les trappeurs du Nord-Ouest nomment établissements les lieux habités par les gens civilisés.]
—Pourquoi ne m'accompagneriez-vous pas?
—Pourquoi? pourquoi? répliqua le trappeur en secouant la tête; ah! c'est que Nick Whiffles ne peut pas plus se passer du désert que le désert ne peut se passer de Nick Whiffles, ô Dieu, non! Qui est-ce qui tiendrait les Peaux-Rouges en respect si je m'en allais? Qui est-ce qui délivrerait le pays des coyotes, des ours gris et de tous les damnés serpents à sonnettes qu'on découvre à chaque pas? Non, capitaine, non je ne peux pas abandonner comme ça les territoires de chasse. Quand je le ferai, ce sera pour monter là-haut, chez notre Maître à tous. D'ailleurs je n'aime ni vos villes, ni vos hommes civilisés. On y trouve plus d'hypocrisie et de méchanceté que parmi les Indiens. Les premiers ne tuent pas toujours par le corps comme les seconds, mais ils assassinent, ils torturent chaque jour par l'esprit, et cela avec impunité sans que la loi les poursuive, sans que l'opinion publique les mette au pilori. Au contraire, quand un blanc a bien volé ses semblables, en usant de finesse et en ne froissant pas trop ce que vous appelez des lois, quand il a fait sa fortune au préjudice d'autrui par la médisance, la calomnie, en ruinant des familles, réduisant le père et la mère à la mendicité, les fils à l'opprobre, les filles à la prostitution, on l'approuve, on le louange, on l'admire, on lui accorde des honneurs, des récompenses, des statues! Ça peut paraître beau, mais ça n'est pas juste et ça ne me va pas. Voilà, capitaine, pourquoi je préfère demeurer au milieu des sauvages. Et puis, ma foi, quand on a une carabine à la main, quelques livres de poudre et de plomb dans sa gibecière, et la liberté d'aller où l'on veut, je ne vois pas trop ce qu'on pourrait désirer. Est-ce que la terre ne vous fournit pas toujours un coin de gazon pour en faire votre matelas, et est-ce que le beau ciel, avec ses millions d'étoiles, n'est pas une couverture splendide pour vous abriter? Ah! capitaine, c'est une bonne et joyeuse vie que la vie que nous menons ici! Vous vous ennuierez vite quand vous serez rentré au Canada, c'est moi qui vous le dis; oui bien, je le jure, votre serviteur!
Nick Whiffles décocha cette tirade tout d'une haleine, sans permettre à son interlocuteur de l'arrêter. Aussi, en terminant, éprouva-t-il le besoin de se lubrifier le gosier.
—Est-ce que vous n'êtes pas de mon avis, capitaine? dit-il après avoir donné une tendre caresse à son flacon.
—Vous pouvez avoir raison, dit Poignet-d'Acier en se promenant pensivement dans la pièce où se passait cette scène.
C'était une grande salle oblongue qui semblait avoir été taillée dans le roc vif. Ses parois, d'un ronge terne, annonçaient une formation porphyritique. Pour tout ameublement elle avait une table carrée, des bancs grossiers et quelques caisses en bois de cèdre. Des armes, carabines, fusils doubles, pistolets, couteaux, harpons, arcs, flèches, étaient fixées en trophées à la muraille, le long de laquelle s'étalaient plusieurs sacs en cuir de grande capacité.
Chacun de ces sacs était, gonflé par les objets qu'il contenait et fermé hermétiquement. Aux quatre coins on voyait un large cachet de cire rouge représentant un chien rongeant un os avec cette devise à l'exergue:
Je Svis Vn Chien Qvi Ronge un O
En le rongeant, je prends mon repos.
Vn temps viendra, qui n'est pas venv,
Que je mordray qui m'avra mordv.
Cet emblème et ces vers étaient la reproduction exacte d'une inscription qui existe encore au-dessus de la porte d'une maison de la rue Buade, à Québec[3].
[Note 3: Voir la Huronne. Chapitre VIII.]
Une lampe en terre rouge éclairait la chambre souterraine, qui n'avait aucune fenêtre et dans laquelle on remarquait deux portes en face l'une de l'autre.
—Raison! répondit le trappeur à Poignet-d'Acier, je crois bien que je pourrais avoir raison. Est-ce que Nick Whiffles n'a pas toujours raison? Je vous dis que vous reviendrez dans la Colombie, capitaine, et vous y reviendrez. Mais, à votre place, moi, je ne retournerais même pas au Canada. Vous voulez faire la guerre aux Anglais, faites-la donc ici. Avec cet or que vous avez extrait des mines du mont Sainte-Hélène, vous seriez à même de fonder une société plus puissante que celle de la baie d'Hudson, et vous chasseriez ces brigands d'Anglais du pays quand vous le voudriez. A quoi bon, je vous le demande, aller au Canada? Votre or ne vous y servira pas à grand'chose, car vos ennemis ont là, dans leurs citadelles et dans leurs forts, des troupes nombreuses et aguerries auxquelles il vous sera peut-être bien difficile de résister. Quelles ressources, quels hommes aurez-vous à leur opposer? Nos compatriotes ne sont sans doute pas aussi bien préparés à la révolte que vous vous l'imaginez. Ce n'est pas que je veuille médire des Canadiens-Français. Castors et loutres, pour courageux et hardis, ils le sont; ce sont aussi les plus intrépides chasseurs du désert. Ils dirigent leurs canots mieux que qui que ce soit au monde, et comme tireurs, il n'y a guère que Nick Whiffles qui puisse les égaler; mais voyez-vous, capitaine, je les connais, les Canadiens-Français, tout Irlandais que je suis Dans leurs villages, sous la main de leurs prêtres, ils ne valent pas une vieille chique (excusez l'expression). Aujourd'hui ils seront avec vous, et demain, ils marcheront contre vous, si leur curé le commande. Dans notre île, en Irlande, c'est la même chose. Dans mon temps, moi aussi j'ai voulu faire des révolutions. Ça m'a presque valu la corde. On ne m'y reprendra plus, ô Dieu non! Suivez mon conseil, capitaine; moquez-vous des Anglais du Canada, et la guerre, une guerre à mort à ceux de la baie d'Hudson! Oh! pour cela, vous pouvez compter sur moi, ma carabine et mes chiens; deux fines bêtes qui ont horreur des Anglais comme un chat de la moutarde, vous savez!
Cette comparaison du bon trappeur amena un sourire sur les lèvres de
Poignet-d'Acier.
—Je vous suis reconnaissant de votre proposition, Nick, repartit-il, mais je ne puis pour l'instant l'accepter. Plus tard… car vous avez dit vrai, je reviendrai. Mes pressentiments m'en avertissent. Oui, je reverrai encore le désert. Pour le moment, il faut se rendre là-bas et faire un effort. Mon devoir, ma vengeance me l'ordonnent! Je réussirai. N'ai-je pas cet or qui aplanit tous les obstacles? cet or que j'ai cherché si longtemps, dont la découverte a coûté la vie aux seules créatures qui m'aient sincèrement aimé, et dont l'extraction, l'amoncellement dans ces caves ont encore exigé tant de peines, tant de misères et tant d'années, car voilà plus de dix ans que j'ai perdu Jacques et cette pauvre Indienne… Enfin je tiens ce métal si convoité, je le tiens! tous ces sacs en sont pleins. Il y en a la pour des millions de dollars. Dans deux heures le navire que j'ai acheté à des pécheurs yankees mettra à la voile, et dans quelques mois le capitaine Poignet-d'Acier redeviendra Villefranche, l'ex-notaire de Montréal, l'ennemi juré de toute la race anglo-saxonne!
En articulant ces paroles, l'aventurier avait oublié la présence de Nick Whiffles; il s'était animé, ses yeux étincelaient; la colère, la colère sourde, violente, accentuait vivement ses traits: les poings crispés, le corps frémissant, frappant le sol du pied, il était terrible à voir.
—M'est avis tout de même que vous allez les entortiller dans un tas de damnées petites difficultés, capitaine, dit Nick qui l'avait examiné une minute en silence.
—Je veux les expulser de toute l'Amérique du Nord, s'écria véhémentement Poignet-d'Acier, et si ce n'est à coups de fusil, ce sera à coups de bâton. Ils paieront pour toutes les infamies dont ils nous ont abreuvés depuis qu'ils se sont emparés du Canada.
—Mais seul, comment ferez-vous? hasarda le trappeur.
—Seul! répéta le capitaine avec un rire sardonique, te figures-tu donc que je sois seul avec cela?
Et il frappa du bout de sa carabine sur un des sacs de cuir qui sonna bruyamment.
—Oui, reprit-il, avec cela on n'est jamais seul; on commande des légions, des armées, des empires, l'univers! J'aurai des soldats; j'en aurai tant que je voudrai au Canada, aux États-Unis, partout. Et si je ne puis triompher par la force ouverte, les conjurations, les sociétés secrètes ne me donneront-elles pas la victoire? Allons, allons, Nick Whiffles, ayez confiance en moi. J'ai ce qu'il faut pour vaincre, je vaincrai. Mais ne perdons pas davantage notre temps à jaser. L'heure de la marée approche, je veux lever l'ancre à son retour. Ainsi, dépêchons-nous d'embarquer les sacs. Surtout faites toujours bien attention que les matelots ne se doutent pas que c'est de l'or. Nous serions sûrs d'une révolte à bord avant huit jours, si…
—Soyez tranquille, capitaine. On les a tellement grisés, qu'ils sont tous couchés dans l'entrepont, vos matelots. Il n'y a que les engagés et moi qui sachions ce que renferment ces poches de cuir. Houp! en voilà une qui pèse au moins deux cents livres!
—Faut-il vous aider à la charger?
—Oh! que non, capitaine, ce serait bien le diable si Nick Whiffles ne parvenait pas à mettre un pareil fardeau sur son dos, répondit le trappeur en s'arcboutant pour placer un des sacs sur son épaule.
—Y est-il? demanda Villefranche.
—Oui, répliqua Nick, mais c'est un peu dur. Les cailloux m'entrent dans les chairs comme des clous. Dire qu'on se donne tant de mal pour des bêtises comme ça! ajouta-t-il en aparté.
—Ainsi, dit Poignet-d'Acier, vous vous rappelez mes instructions?
—Parfaitement, capitaine. Je descendrai les sacs au bâtiment, et je les remettrai à Louis-le-Bon qui les arrimera.
—C'est cela; mais vous suivrez le sentier à gauche, près de l'ancienne entrée du souterrain.
—Celle que vous avez bouchée en 1822 avec Jacques?
—Celle-là même.
—Les Indiens ont dû avoir joliment peur quand ils ont entendu l'explosion; car vous aviez fait jouer une mine, n'est-ce pas, capitaine? On m'a conté cela dans le temps au fort Caoulis.
—Oui, mais hâtez-vous, dit Villefranche d'une voix brève, comme si ce souvenir lui était importun.
Le trappeur soupesa deux ou trois fois le sac pour l'assujettir plus solidement sur son omoplate, prit sa carabine à la main, examina l'amorce, et sortit de la salle en fredonnant le refrain de la chansonnette:
Ann, Mary-Ann… etc.
Ayant traversé un long couloir faiblement éclairé par quelques fissures pratiquées ça et là entre les rochers, il arriva au bout de cinq minutes à l'entrée de la caverne. Elle ouvrait sur un ravin profondément encaissé entre des masses de porphyre et était masquée par d'épais buissons de houx.
En débouchant, Nick Whiffles jeta un coup d'oeil rapide dans le ravin, pour s'assurer que personne ne l'observait, puis il remonta d'un pas agile l'escarpement, malgré la pesanteur de sa charge.
On était alors au commencement de l'automne. Il faisait beau, quoique le ciel fût marqueté par un réseau de petits nuages blancs comme le lait, qui se pourchassaient d'orient en occident. Une riche prairie étalait comme un cachemire de l'Inde ses brillantes couleurs au sommet de la falaise. Mille plantes odoriférantes embaumaient l'air, et des oiseaux, tapis sous les feuilles mordorées des arbres, ramageaient joyeusement, remplissant l'espace de leurs notes cristallines.
—Et dire qu'il y a des gens qui préfèrent l'atmosphère écoeurante des villes et leur bruit discordant à ces enivrantes senteurs, à cette harmonieuse musique! pensait le trappeur, en s'avançant de toute la vitesse de ses grandes jambes vers un gros cap au delà duquel l'oeil planait sur un magnifique cours d'eau, lequel, embrasé par les chauds rayons du soleil, ressemblait à une immense cuve d'or en ébullition.
Tout à coup, et tandis que Nick Whiffles terminait sa réflexion, un cri aigu on plutôt un hurlement sinistre frappa son oreille. Il s'arrêta, arma sa carabine sans déposer son sac, et s'approcha du bord du cap. Au premier cri avaient succédé des clameurs épouvantables, que redisaient en lugubres échos les rochers du voisinage. Puis on entendit des plaintes déchirantes, des imprécations en français, en anglais, en indien; puis des détonations successives et le fracas d'un combat acharné.
Le trappeur arriva à l'extrémité d'une plate-forme étroite, d'où la vue plongeait perpendiculairement sur le fleuve. Un spectacle étrange, hideux, se présenta soudain à lui.
A cent pieds au-dessous de la pointe qu'il occupait, se balançait coquettement un joli brick de cinq à six cents tonneaux. Une nuée de canots, faits avec des troncs d'arbre, des peaux de buffle, ou même des nattes de jonc, entouraient ce brick. Les canots étaient montés par de grands Indiens osseux, tout nus, couverts de peintures effroyables, avec des colliers de griffes d'ours ou de coquillages à leurs cous, et des anneaux ou des os de poisson passés dans la cloison du nez. Pour armes ils avaient des arcs, des flèches, des massues, des lances, des javelots. La plupart portaient au bras gauche un bouclier ovale; quelques-uns étaient munis de carabines; tous avaient les cheveux relevés au sommet de la tête, serrés au moyen d'une corde, et retombant en une grosse touffe semblable à la queue d'un cheval sur leurs épaules cuivrées. Leurs embarcations se pressaient de plus en plus autour du navire, sur lequel ils faisaient pleuvoir une grêle de flèches. Plusieurs même, s'accrochant aux chaînes d'ancrage et aux porte-haubans, commençaient à l'escalader et assommaient à coups de tomahawks les malheureux matelots qui, attirés par le bruit, se montraient aux ouvertures des écoutilles.
Surpris par cette attaque imprévue et presque tous avinés, ceux-ci songeaient à peine à se défendre, et périssaient misérablement sans avoir recouvré leur raison. Quelques-uns cependant, réfugiés sur le gaillard d'arrière, faisaient bonne contenance et répondaient vaillamment aux agresseurs.
—Les Nez-Percés! Ours et buffles! le bâtiment est perdu, murmura Nick Whiffles en apercevant les Indiens. Je cours prévenir Poignet-d'Acier, car, par malheur, il a fait enivrer ses gens, à l'exception du capitaine et du second, pour qu'ils ne fussent pas témoins de l'embarquement de cet or, et ils seront incapables de résister.
Il jeta son sac à terre, le cacha sous des débris de niche et revint précipitamment à la caverne.
—Qu'y a-t-il? Qu'avez-vous? interrogea Poignet-d'Acier, en le voyant entrer tout effaré.
—Les Nez-Percés ont assailli votre brick! Ils sont plus de deux cents!
—Qu'allons-nous faire? répondit Nick.
—Les Nez-Percés ont assailli le brick! répéta l'aventurier en tressaillant d'étonnement.
—Oui, capitaine; je viens de les voir, ils étaient en train de monter à l'abordage.
—Mais comment, comment cela?
—Ma foi, je l'ignore; tout ce que je puis vous dire, c'est qu'en arrivant au-dessus du gros cap, j'ai entendu des cris, et puis j'ai aperçu ces vermines qui tuaient nos gens.
—Qui les tuaient, tandis que le brick a du canon à son bord!
—Vous savez bien que, d'après votre ordre, on avait enivré les matelots.
—Mais le capitaine, le second, et, Louis-le-Bon, et nos trappeurs?
—Ah! eux, c'est différent; ils se battent comme de beaux diables sur le tillac. Ça ne leur servira guère, à moins d'un prompt secours, car…
—Combien, dites-vous, sont ces sauvages?
—Plus de deux cents, capitaine, ô Dieu oui!
—Deux cents! Mais par quel moyen ont-ils pu surprendre le bâtiment?
—Oh! fit Nick, ça n'a pas dû être difficile. Ils seront arrivés durant la nuit, se seront cachés dans les îles voisines, et, au jour, ils auront tout d'un coup cerné le vaisseau. Peut-être bien aussi qu'ils ont des complices parmi les hommes de l'équipage.
—Non, tous les hommes me sont dévoués, dit Poignet-d'Acier. Il faut aller à leur aide: les armes pendues à cette muraille sont chargées. Prenez-en autant que vous en pourrez porter, et suivez-moi.
Après cet ordre donné d'un ton ferme et qui déjà ne trahissait plus aucune indécision, le capitaine passa à sa ceinture plusieurs pistolets dont il renouvela les amorces, saisit un fusil à deux coups, et sortit avec Nick Whiffles de la chambre souterraine.
Un quart d'heure ne s'était, pas écoulé lorsqu'ils atteignirent la petite esplanade dont nous avons parlé dans le chapitre précédent. Depuis la retraite du trappeur le tableau avait singulièrement changé d'aspect. A présent les canots étaient vides et amarrés, les uns aux flancs du brick, les autres à la poupe des premiers. Ainsi attachés, ils couvraient littéralement le fleuve aussi loin que le rayon visuel pouvait s'étendre, car pendant l'absence de Nick, une nouvelle escadrille d'embarcations était venue renforcer celle qu'il avait d'abord distinguée. Tous ces bateaux, peints de couleurs tranchantes et décorés à leur poupe d'un hibou les ailes déployées, avaient une apparence fantastique et redoutable, qu'assombrissaient encore les légions de sauvages dont le navire était encombré. On eût dit, à les voir se démener, gesticuler, vociférer, une bande de démons vomis par l'enfer. Non-seulement ils envahissaient, le pont d'une extrémité à l'autre, mais ils chargeaient les agrès du vaisseau au point que les mâts en pliaient. Autour des écoutilles, la presse était plus compacte. Ils se foulaient, se bousculaient et se battaient souvent mortellement pour pénétrer dans l'entrepont, d'où ils ne ressortaient plus, une fois entrés. Aux trous réservés aux cabillots le long du bastingage, ils avaient attaché les malheureux marins qui, revenus de leur ébriété, contemplaient avec effroi ce hideux spectacle. Leur sort ne pouvait être douteux; ils seraient emmenés par les Peaux-Rouges, scalpés, puis brûlés à petit feu, après avoir essuyé d'horribles cruautés. Les cadavres du capitaine et de quelques autres blancs, qu'on apercevait dépouillés de leurs chevelures, sur la dunette, et contre lesquels les vainqueurs exerçaient encore leur barbarie disaient assez qu'il ne serait pas fait de quartier aux prisonniers.
Tapi avec Nick derrière un rocher, Poignet-d'Acier considérait attentivement cette scène affreuse. Ils étaient tout au plus à une demi-portée de fusil du brick. Mais, quoiqu'ils pussent saisir parfaitement tous les détails du drame, ils échappaient entièrement à la vigilance inquiète des Indiens qui, de temps en temps levaient les yeux du côté du cap, comme s'ils appréhendaient la venue d'un ennemi.
—Les vermines! dit Nick Whiffles, je gagerais que c'est par hasard qu'ils ont découvert le navire. Ils étaient sans doute partis pour une expédition contre les Seummaques ou les Clallomes, ô Dieu oui!
—Vous n'y êtes pas, dit Poignet-d'Acier, ils sont en guerre avec les Chinouks. Je l'ai appris par Oli-Tahara. Je savais même que les deux tribus devaient se rencontrer dans ces parages; mais je ne pensais pas que les Nez-Percés pussent arriver avant demain, sans quoi j'aurais levé l'ancre hier.
—Mais, capitaine, allez-vous les laisser égorger ainsi tout votre monde, piller le vaisseau, et peut-être bien l'incendier?
—Non, répliqua résolument le chasseur.
—Alors, repartit Nick, je m'en vas commencer par faire parler la poudre, oui bien, je le jure, votre serviteur!
—Gardez-vous-en bien! fit vivement Poignet-d'Acier, en abaissant la carabine que le trappeur allongeait par-dessus la roche pour tirer.
—Pourtant…, insista-t-il surpris.
—Pas encore, pas encore! Les coquins sont descendus dans l'entrepont, ou probablement ils se gorgent de viandes et de liqueurs, suivant leur habitude. Tout à l'heure ils seront ivres. Alors, nous aviserons, vous comprenez?
—Oh! tout à fait, capitaine; vous parlez comme un livre. C'est comme mon oncle, le grand voyageur dans l'Afrique centrale; il disait…
—Chut! dit Poignet-d'Acier, se couchant à terre et collant son oreille contre le roc; chut! il me semble entendre un piétinement dans la ravine.
—Un piétinement dans la ravine! est-ce que ce serait une nouvelle troupe de ces nègres rouges?
—Silence donc, ami Kick!
Les deux aventuriers se turent, retinrent leur respiration et écoutèrent pendant une minute.
De la fondrière où se trouvait l'orifice de la caverne, venait en effet un son sourd comme celui produit par la marche d'un grand nombre d'hommes sur un sol excavé. On le percevait distinctement à travers les glapissements du fleuve autour des canots, et le vacarme des Indiens sur le brick.
—Ce ne sont pas des Nez-Percés, dit Poignet-d'Acier, car le bruit s'élève du nord, et ces sauvages n'oseraient pas se hasarder sur les territoires de chasse des Chinouks.
—Alors ce seraient les Chinouks eux-mêmes, repartit Nick.
—Ou peut-être un parti de Clallomes.
—Des Clallomes! que diable voudraient-ils?
—Ne sont-ils pas en guerre avec ces brigands de Nez-Percés?
—Oui, mais vous oubliez leur amour pour Merellum, depuis la mort de Ouaskèma. Ils savent que je l'ai enlevée, que je veux la ramener aux établissements, et ils ont juré de me la ravir.
—En ce cas, dit Nick, ils se joindront à nous, puisque la petite est sur le navire que les Nez-Percés ont attaqué.
—Hum! n'y comptez pas, répondit Poignet-d'Acier en tendant son regard vers la ravine. Pauvre Merellum! ajouta-t-il un instant après avec un accent désolé; Pauvre Merellum! Qu'est-elle devenue dans cette bagarre? Ils l'auront souillée ou tuée, car on ne la voit pas paraître. Ah! je ne sais quel sort infernal m'a été jeté à ma naissance; mais toutes les femmes que j'aime font mon malheur, et je fais le malheur de toutes celles qui m'aiment. Quelle épouvantable destinée! Allons! allons… pas de faiblesse! je n'appartiens plus à l'amour, plus à l'affection; mais je me dois à la vengeance! oh! oui, à la vengeance! Et tant que j'aurai un souffle de vie, ce sera pour crier malédiction sur les Anglais!
—Capitaine, dit Nick, ils approchent. Si j'allais faire une petite reconnaissance?
—Non, répondit Poignet-d'Acier, qui avait instantanément refoulé ses émotions avec cette facilité qu'ont les gens habitués à se commander; non, j'irai moi-même. Veillez ici. Et surtout ne tirez pas, nous serions perdus, ajouta-t-il en se glissant à plat ventre vers le ravin.
—Perdus! perdus! Oh! il y aurait bien encore moyen de se dépêtrer de cette maudite difficulté, surtout si j'avais ici mes chiens que j'ai laissés au fort Vancouver. Une sottise de ma part; je n'en fais jamais d'autres, ô Dieu non!
Après ce jugement, plus que modeste, porté sur sa personne, Nick Whiffles s'allongea sur la roche et se remit à observer les Indiens qui commençaient à sortir de l'intérieur du bâtiment et sautaient sur le pont avec des contorsions inimaginables et en poussant des cris assourdissants.
—Les vermines! s'en donnent-ils du plaisir! marmottait Nick. Mais vous payerez les violons, mes drôles! Ah! si le capitaine avait voulu, je vous ferais danser une autre danse que celle-là! C'est moi qui vous le dis! Mais il a des idées à lui, le capitaine! Comprend-on qu'il souffre que ces ivrognes lui boivent tout son rhum,—un vrai rhum de la Jamaïque, encore!—au lieu de les soûler avec l'eau de la Colombie, ce qui ne coûterait ni grand'peine, ni grand plomb! A nous deux, je suis sûr que dans deux heures nous aurions nettoyé le navire de toutes ces ordures! Mais qu'est-ce que j'entends? On dirait qu'on m'appelle…
Se tournant du côté de la fondrière, il aperçut le capitaine qui lui faisait signe d'approcher.
Le trappeur se hâta d'obéir.
Il rejoignit son compagnon sur le bord de la pente.
—Nous sommes sauvés, lui dilt celui-ci, en indiquant du doigt une longue file de sauvages qui cheminaient au fond du ravin en portant des canots sur leurs épaules.
—Les Chinouks! exclama Nick.
—Oui, les Chinouks, commandés par Oli-Tahara. Le voilà, en tête de la colonne, monté sur son buffle blanc.
—Oh! je le reconnais bien, capitaine. Mais pensez-vous qu'il nous prête son appui?
—J'en suis sûr, ami Nick. D'abord vous savez qu'il est en hostilité avec les Nez-Percés, qui ont ruiné les loges des Chinouks sur la rivière Caoulis, et puis il m'a témoigné de l'amitié du jour où il a tué Ouaskèma, en voulant la délivrer d'un carcajou qui s'était élancé sur elle, près du ruisseau où j'ai découvert la mine d'or.
—Je m'en souviens, capitaine, je m'en souviens.
—Tenez, Oli-Tahara nous a remarqués. Il nous fait des signes; descendons vers lui.
Les deux aventuriers se précipitèrent en bas de l'escarpement, après avoir élevé les bras en l'air et croisé les mains au-dessus de leurs têtes, pour annoncer leurs intentions pacifiques. Cependant, malgré cette déclaration, quelques flèches furent décochées contre eux. Aucune heureusement ne les atteignit, et ils arrivèrent, sains et saufs, en avant de la troupe, près d'un homme de haute taille qui montait un bison blanc, à la crinière épaisse, bouclée, noire comme le jais.
C'était Oli-Tahara ou le Dompteur-de-Buffles, fils d'un Canadien-Français et d'une Indienne tête-plate, et chef suprême de la grande tribu des Chinouks, cantonnée le long de la rivière Colombie, dans l'Amérique septentrionale.
Tandis que ses subordonnés n'avaient pour tout vêtement que la kalaquarte, court jupon en fibres d'écorces de cèdre, Oli-Tahara portait, comme Poignet-d'Acier et les chasseurs blancs du Nord-Ouest, une tunique en peau de bête fauve brodée avec des piquants de porc-épic, des mitas ou jambières en cuir d'orignal et des mocassins, sur lesquels étaient figurées de véritables mosaïques en verroterie ou ouampums.
Il avait la tête nue, les cheveux redressés comme un panache et plantés, depuis le sommet du front, jusqu'au-dessous de la nuque, de plumes d'aigle, emblème de sa dignité.
Des pistolets d'arçon pendaient à sa ceinture; sur son dos se balançait une longue carabine à la crosse enrubannée et garnie de plumes de colibris. Dans sa main droite il faisait tournoyer un lourd tomahawk en forme de croissant, fixé à son poignet par un cordeau de ouatap et armé à son centre d'un fer de lance gros, court, et tranchant. Sa main gauche tenait un calumet dont le tuyau était entouré de deux peaux de serpent entrelacées et le fourneau en talc vert, décoré d'hiéroglyphes.
Pour diriger son buffle, qu'il manégeait du reste à merveille, il n'avait d'autre aide que ses jambes.
—Sois le bien venu, mon frère, dit-il en, présentant, son calumet au capitaine.
Poignet-d'Acier prit la pipe, tira trois bouffées qu'il exhala vers le soleil levant et la rendit au métis.
Celui-ci l'aspira trois fois à son tour, chassa la vapeur dans la même direction, et, sans mot dire, offrit le calumet à Nick Whiffles. Le trappeur l'accepta, poussa trois fois aussi de la fumée à l'est et remit l'instrument à Oli-Tahara.
Désormais les deux chasseurs étaient sacrés pour toute la bande chinouks.
—Bien des lunes se sont écoulées, la neige a blanchi la terre et la verdure l'a rhabillée depuis que le Dompteur-de-Buffles n'a vu son frère, le grand chef blanc, dit le Bois-Brûlé [4] en tendant la main à Poignet-d'Acier.
[Note 4: Nom que les Canadiens-Français ont donné aux métis à cause de la couleur de leur peau.]
—Oui, répliqua ce dernier, je ne l'ai pas rencontré aussi souvent que je l'aurais voulu, car je t'estime; tu es brave, tu es habile, tu es digne de commander la noble tribu des Chinouks.
Cette adroite flatterie eut tout le succès qu'en attendait le capitaine. Oli-Tahara, les narines gonflées, l'oeil étincelant de plaisir, tourna la tête vers les guerriers pour voir l'effet qu'avait produit sur eux le compliment de Poignet-d'Acier, réputé dans tout le désert américain, de la baie d'Hudson au Pacifique, et des Grands-Lacs jusqu'au mont Saint-Elias, limite des possessions russes, comme le plus intrépide voyageur qui eût jamais parcouru ces immenses solitudes.
—J'ai besoin de tes services, mon frère, reprit aussitôt le capitaine.
—Je te les donnerai volontiers dès que je serai de retour d'une expédition que les vaillants chinouks ont entreprise contre les Nez-Percés, ces lâches fils d'esclaves qui ont envahi et dévasté nos loges, alors que nous étions allés faire la récolte des racines de ouappatous.
—C'est précisément, au sujet des Nez-Percés que je réclame ton concours.
—Oui bien, je le jure, votre serviteur! appuya Nick, qui s'impatientait du silence forcé auquel l'obligeaient ces préliminaires.
—Que mon frère parle; l'oreille d'Oli-Tahara est ouverte à ses discours, dit tranquillement le métis.
—Les Nez-Percés, répliqua Poignet-d'Acier, ont attaqué un navire qui m'appartient. Ils ont égorgé ou réduit en captivité mes gens, et, en ce moment, enivrés d'eau-de-feu, ils dansent et chantent sur le pont du vaisseau.
—Où est ta maison de bois flottante? demanda le Dompteur-de-Buffles avec un calme inaltéré.
—A deux mille pas d'ici.
—Les Nez-Percés sont-ils nombreux?
—Plus de deux fois cent.
—Et ils ont des canots?
—Oui.
—Que mon frère attende, dit le métis. Oli-Tahara va tenir un conseil avec les chefs des valeureux Chinouks.
Il s'éloigna, rassembla autour de lui quelques Indiens, délibéra avec eux pendant cinq minutes et revint près des chasseurs blancs.
—Mon frère, dit-il à Poignet-d'Acier, tu marcheras avec moi.
Ayant dit, il sauta à terre et son buffle se mit paisiblement à brouter l'herbe.
Cependant les Peaux-Rouges se formèrent en trois détachements: l'un retourna sur ses pas, un autre continua d'avancer dans le ravin; le dernier, sous les ordres d'Oli-Tahara, et guidé par Poignet-d'Acier, monta la côte en prenant l'esplanade pour but de sa marche.
Le plan du Dompteur-de-Buffles était fort simple. Il voulait attaquer les Nez-Percés par trois points à la fois: en tête, en flanc et en queue. La fondrière n'était autre chose qu'un ancien lit de la Colombie desséché, ou canon. L'arc décrit par ce canon n'avait guère qu'un demi-mille de développement. Ainsi, chacun des partis devait gagner son poste à peu près en même temps. Du haut de l'esplanade, le chef donnerait un signal convenu à l'avance et les engagements auraient lieu simultanément.
Déjà la troupe d'Oli-Tahara atteignait le faîte de la colline. Couchés à terre, de peur d'être aperçus par leurs ennemis, les Chinouks rampaient, sans bruit vers les crêtes de la falaise. Ils supputaient intérieurement le nombre des chevelures qu'ils enlèveraient aux Nez-Percés, et tous se promettaient de leur faire payer cher les rapines dont ils les accusaient. Poignet-d'Acier, Oli-Tahara, Nick Whiffles n'étaient plus qu'à quelques pieds de l'esplanade. Ils distinguaient les canots des Nez-Percés et la flèche du grand-mât du brick. Leurs carabines étaient prêtes. Ils allaient en presser la détente et avertir par là les Chinouks que l'heure des représailles avait sonné, quand une explosion formidable, et qui secoua le cap comme un tremblement de terre, vint glacer de terreur les assaillants. Excepté Oli-Tahara et les deux aventuriers, tous les autres, saisis d'une terreur panique, soudaine, irrésistible, se levèrent et se jetèrent pêle-mêle dans la fondrière avec des hurlements désespérés.
En moins d'une minute, il n'y en eut plus un seul sur l'esplanade.